Leçon 144.   Conscience, liberté et situation d’expérience     

    Il y a deux manières d’essayer de comprendre la réalité, qui correspondent peut-être à deux tournures d’esprit : il y a ceux qui vont toujours de la théorie vers les faits et ceux qui ne conçoivent de de méthode que partant des faits pour remonter vers la théorie. La première approche accorde une place prépondérante à la formation d’une représentation correcte, d’un cadre conceptuel adéquat. Elle est plutôt spéculative. C’est une démarche caractéristique de systèmes tels que celui de Hegel, mais elle est aussi le propre de toute science hypothético-déductive. La seconde approche tente de s’inscrire au plus près de la situation d’expérience du sujet conscient. Elle est plutôt phénoménologique. Dans ses dialogues avec David Bohm, Krishnamurti avouait son incapacité à partir d’un point de vue théorique, parce que sa pente naturelle était toujours d’aller des faits vers l’idée.

    Toute expérience est nécessairement une expérience consciente. Cela veut dire qu’elle s’inscrit dans la dimension de l’ici et du maintenant. La situation d’expérience est à la fois mon insertion dans la trame du réel à un moment historique donné et aussi la fenêtre de la perception à partir de laquelle je vois le monde qui m’entoure immédiatement, du point de vue où je me trouve. Je ne vis pas dans une représentation abstraite, je vis toujours en situation d’expérience. Du point d’insertion où je suis, et qui est le mien, je constitue le monde qui est là et qui est mon monde.

    Quelle place devons-nous accorder à la situation d’expérience qui est la nôtre ? Devons-nous y voir une construction délibérée du sujet? Un point d’appui absolu? Ou bien faut-il relativiser toute situation d’expérience en se projetant au-delà? Faut-il se distancer de ce qui est pour ne pas être aveuglé par l’actuel? Et puis, ce mot réel peut-il avoir un sens en dehors de ma situation d’expérience?

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A. Sur le situationnisme

    L’explosion de mai 68 en France ne s’est produite ni par hasard, ni sans raisons et encore moins sans initiatives. Mai 68 a eu ses têtes pensantes et ses têtes brûlées – qui étaient les mêmes. Et parmi elles, Guy Debord, auteur de La Société du Spectacle, chef de file du courant du situationnisme.  Nous avons vu que les termes en – isme de ce genre désignaient une doctrine, tel que le positivisme, l’existentialisme, le marxisme, bouddhisme, le christianisme, l’athéisme, le nihilisme, etc. Ce sont toujours des représentations enveloppant un corps de propositions caractéristiques. Le plus souvent, le tenant d’une doctrine accepte qu’on le définisse avec un – isme. Comte se disait positiviste et Sartre existentialiste. Mais il arrive aussi que le – isme soit un vocable forgé plutôt par un adversaire éventuel, afin de vous mettre dans un tiroir précis, pour relativiser votre position. On dira par exemple que Marx n’était pas « marxiste », on dira qu’il ne faut pas confondre Freud avec le freudisme. Sur ce point le situationnisme dit du « situationnisme » que c’est un : « Vocable privé de sens, abusivement forgé par dérivation du terme précédent. Il n'y a pas de situationnisme, ce qui signifierait une doctrine d'interprétation des faits existants. La notion de situationnisme est évidemment conçue par les anti-situationnistes ». (texte)

     1) Nous serions donc plus éclairé en partant du sujet agissant, plutôt que de la doctrine : est situationniste  « Ce qui se rapporte à la théorie ou à l'activité pratique d'une construction des situations. Celui qui s'emploie à construire des situations ». Le concept de situation se mesure à l’aune de l’action révolutionnaire. L’action radicale ne vaut que mise en adéquation avec le désir. Le désir, aliéné dans le monde de la consommation, doit créer des situations à la hauteur de son insatisfaction, des situations telles qu’elles puissent rendre la vie passionnante. Si l’insatisfaction est à la source de la grisaille et l’aliénation modernes, la satisfaction sera un vouloir subversif. Le concept de situation ne fait donc pas ici référence à l’implication dans l’être. Le fait social tel qu’il est sous nos yeux est interprété comme étant une « situation non-construite ». Une lettre de Debord à P. Straram éclaire cette différence : « Exemple de ma situation cette nuit (au sens le plus primaire : non-construit). Table orientée à l'ouest, devant deux fenêtres : camions des halles, écoutant 8 concerti de l'opus 6 (Vivaldi). Ecrivant à Patrick Straram, buvant rosé. Dans cet exemple sommaire, "éclate la plus violente manifestation de la situation non-construite, en régime capitaliste : la distance, la séparation ». Le sens le plus primaire de la situation c’est le sens objectif, celui de la disposition des choses : table, fenêtre, camions. Nous dirons que la situation, vue dans cette perspective, n’est qu’une construction mentale née de la représentation de la modernité industrielle. Elle n’a rien de vivante, car il lui manque une habitation subjective réelle. – que la musique ici seule restitue -. A cette pauvreté essentielle de la situation actuelle est adjointe immédiatement la théorisation qui la dénonce, la critique du système économique du capitalisme. Le situationnisme dépasse la lutte des classes et saisit les ultimes conséquences du capitalisme. Sous ce nouveau jour, le règne de l’apparence dans la pléthore et le gaspillage des objets est celui du spectacle ; l’ultime avènement du capitalisme est l’exposition de l’objet, son renforcement, sa sublimation et sa divinisation (voir La Société du Spectacle de Guy Debord). Quand il ne reste plus rien d’autre que les objets et l’objectivation, il n’y a plus que marchandise et marchandage. La vie n’existe plus que comme un processus objectif, celui que l’économie décrit. Il n’y a plus dans les esprits que la discussion des consommateurs sur les chiffons de la mode, la lutte contre les prix trop chers, l’extase du gadget, la recherche du look d’enfer, la frime et l’étalage de la médiocrité. L’organisation de la vie est devenue bureaucratique et technocratique. La vie ne reconnaissant plus sa propre subjectivité est niée dans son être essentiel : dit autrement elle est aliénée. K. Marx avait dénoncé l’exploitation du travailleur dans le capitalisme, mais il avait célébré la société de la marchandisation des objets. Le processus de l’aliénation que veut décrire le situat --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Le situationnisme s’est voulu une insurrection, avec ses tendances dérisoires et désespérées, contre la momification de la vie dans le capitalisme marchand. Il montre que le pendant de la situation non-construite qui est la médiocrité de l’état de fait actuel, est la situation construite de manière créative : l’insurrection artistique tout d’abord contre l’espace quadrillé par la géométrie glacée du capitalisme. « Le tracé d'une ville, ses rues, ses murs, ses quartiers forment autant de signes d'un conditionnement étrange. » On le sait, la rationalisation de l’urbanisme a suivi de près l’empire de la rationalisation du travail et elle a conservé la même logique, celle de l’objectivation : signe d’un conditionnement social aux deux sens du terme. a) Conditionnement du packaging pour ranger l’humain dans un ordre fondamentalement bourgeois. b) Conditionnement pour le dressage des populations ouvrières, asservies aux outils de labeur du capital. C’est dans ce monde, dont la victoire éclatera plus tard sans contrepoids sérieux dans la postmodernité, que « l'ambiance des lieux publics dénonce le désespoir et l'isolement des consciences privées ». Les tentatives de happening chercheront à réinvestir l’espace dans l’insolite et la provocation. Il faut appeler à un nouvel aménagement et reconstruire entièrement nos villes, les reconstruire pour la vie et non à destination des machines. En attendant, il faudra par la subversion, trouer l’espace réglementé de manière créative, créer des situations avec un seul mot d’ordre : la révolution permanente. Ce qui implique aussi raisonner avec une paranoïa-critique contre le système actuel : « Tout l'espace est déjà occupé par l'ennemi, qui a domestiqué pour son usage jusqu'aux règles élémentaires de cet espace (par-delà la juridiction : la géométrie). Le moment d'apparition de l'urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. Elle peut se comprendre à l'aide du concept de " trou positif " forgé par la physique moderne. "Matérialiser la liberté, c'est d'abord soustraire à une planète domestiquée quelques parcelles de sa surface.» Matérialiser la liberté, c’est la faire descendre ici et maintenant en construisant des situations dans lesquelles elle pourra se manifester, ce qui suppose une libération sociale sans précédent.

     ------------------------------2) Dans le règne de la marchandisation du monde, tandis que les puissants ne pensent qu’en termes d’argent et de pouvoir, le prolétariat ne peut plus penser qu’en termes de survie. La libération du prolétariat sera libération de la vie pour elle-même, une libération permanente et une libération du plaisir. Le situationnisme oppose à la survie la jouissance et invoque contre l’idéologie du travail le libertinage. En clair, la révolution permanente ne sera pas ascétique, elle se fera dans cette licence des mœurs, que la bourgeoisie appelle la débauche. Ce qui ne veut pas dire entrer sur le terrain de la marchandisation du loisir. La « société des loisirs » est une infamie, une auto-dévoration de l’espace-temps social, une prolétarisation de la subjectivité qui ne sort pas du cadre du profit. Il faut sortir du modèle du profit et remplacer l’échange marchand par le don. Le plaisir n’a de sens et de valeur que lorsqu’il est gratuit. L’idéologie du travail en contexte de capitalisme marchand consiste à faire produire davantage, ce qui ne se justifie que pour la consommation de davantage d’illusions chèrement payées. La gratuité subvertit la consommation et ramène à la simplicité de la jouissance immédiate. Raoul Vaneigem, en 1967, dans son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, affiche un refus radical de la société de consommation, refus qui sera largement relayé dans les événements de mai 68. Il dénonce violemment le système de contraintes qui est sous-jacent à la consommation et l’énorme pression qu’il produit, ainsi que la tendance massive à l’uniformisation qu’il inculque. Pour la première fois, et de manière forte, le combat écologique est directement relayé dans un souci de libération totale. Dans Le livre des plaisirs, il tirera les conséquences hédonistes du situationnisme, dans un plaidoyer pour une jouissance sans contrepartie. Il s’agissait d’en finir avec la société de consommation, de lui porter le coup de grâce, entendu que, selon ...

    Y a-t-il une politique situationniste ? Politiquement, le situationnisme, bien que proche du marxisme dans ses ambitions, son langage et ses références, affiche une hostilité de principe à l’égard de toutes les idéologies. Le pouvoir est individuel dans son fondement même, dans sa fin, comme dans son exercice.  Il se dévitalise quand il devient l’empire totalisant d’une d’idéologie et ce qu’il produit alors, c’est immédiatement le règne de l’oppression. De même, il faut dénoncer le danger des organisations de pouvoir. Si toute organisation sociale tend à accroître son pouvoir aux dépens de l’individu, il est indispensable de remettre en cause les organisations politiques les plus tentaculaires,  en particulier l’État, la nation ou la patrie. On a sacrifié trop de vies humaines pour un monstre froid et son empire bureaucratique. La nation est une identité fictive, qui ne montre son vrai visage que quand il s’agit de faire la guerre à une autre nation. L’idée même de patrie est à verser au dépotoir du sentimentalisme fanatique des peuples en délire. La Terre devrait ressembler à un village mondial et non à un morcellement d’État nationalistes. L’internationalisme est la première conscience politique. La Terre est Terre-patrie. « On trouve la notion de patrie dans les livres d'histoire. Les paroles de ce genre ont été chargées de la promesse qu'il y aurait une correspondance à la personnalité de chacun dans une relation géographique, dans un milieu. Elles ont mobilisé des pensées et des rêves. La patrie était présentée comme un espace collectif pour des idées et des actions, un contact avec des gens sur un territoire de communauté. Il est clair, aujourd'hui, que notre patrie se trouve partout. Ou, plus exactement, notre patrie ne se trouve nulle part. » Et il vaut mieux qu’elle ne soit nulle part, car nous serons paradoxalement chez nous en tout lieu, là où nous sommes, en situation. D’où la nette connivence avec les courants portés par l’écologie. Surintellectualisé et politisé à sa manière, le situationnisme cultive plutôt ses références dans l’éclectisme. Hegel pour la puissance du négatif et la dialectique. Marx pour les thèses révolutionnaires. Fourier pour l’utopie. Clausewitz pour la compréhension de la guerre et de la politique comme stratégie. Sade et Lautréamont pour le côté libertin et anti-bourgeois, Stirner pour l’anarchisme etc.

     Il est clairement dit que Le Manifeste situationniste (texte) « sera une sorte de guide de voyage pour l’aventure révolutionnaire des vingt prochaines années. Non un prospectus idyllique d’agence de voyages, mais un document pratique mentionnant des dangers et des obstacles qui ont déjà commencé de se manifester, et des chances scientifiquement évaluées et situées de succès ».

     On sait qu’après mai 68, l’aventure situationniste a eu peu de lendemains. Conformément à la théorie du dépassement de toute organisation, les membres de l’internationale situationniste ont estimé en 1972 que leur rôle historique était achevé et ils ont décidé de dissoudre leur organisation. Les années qui ont suivi ont vu apparaître a contrario la célébration de la postmodernité, et le retournement radical de tout ce que la révolution situationniste avait cherché à promouvoir. Le situationnisme n’était qu’une révolution mentale, il a donc vite été balayé par le changement des mentalités. Nous avons examiné ce changement dans une leçon précédente. Ce que l’on a souvent dit, c’est que les plus fervents acteurs du situationnisme sont devenus 20 ans plus tard des patrons d’entreprises, des ténors du marketing et des requins de la finance. Il n’empêche que l’intérêt actuel pour le situationnisme donne à penser qu’après la postmodernité, ce que nous avons appelé la cosmodernité s’inspirera largement des idées de cette époque.

B. Liberté, situation et réalité

    Le situs, de la situation, c’est d’abord le lieu dans son sens concret et vivant et non l’espace purement mathématique. Nous pourrions croire que le lieu est posé indépendamment du sujet, car il est social et historique.  Mais le lieu présuppose un sujet qui tout à la fois le constitue et vient y résider. Ce qui fait problème, car comment le sujet peut-il dans un même acte constituer sa situation d’expérience et la recevoir? Toute existence est sur le plan du relatif inscrite dans la trame de l’espace-temps-causalité, qui est la texture de sa réalité. C’est seulement pour une conscience qu’apparaissent espace-temps-causalité. La conscience peut habiter consciemment la situation d’expérience ou s’en absenter et n’y résider que de manière fantomatique. S’il advenait que, par inconscience, je quitte le site de ma propre existence, je perdrais aussi tout contact avec la réalité. Cet enjeu est aussi celui de la liberté.

    1) Élaborons ce que disions brièvement auparavant sur cette question. La liberté ne prend un sens concret que lorsque je suis en unité avec la situation d’expérience dans laquelle je me trouve placé. Répondre de manière juste à une situation d’expérience laisse-t-il une place à un « choix » quelconque? Au début de ses Entretiens sur le bon Usage de la Liberté, Jean Grenier donne un

premier exemple :

    a) « Quelqu’un m’a raconté qu’étant entré dans la gare de Milan, d’où les trains partent dans toutes les directions de l’Europe par suite de la situation de la ville, il avait été pris d’une affreuse angoisse à la pensée qu’il pouvait aller aussi bien à Lyon qu’à Berlin, à Venise qu’à Marseille, à Vienne ou à Constantinople. Il faut dire qu’il se trouvait dans une situation privilégiée qui consiste à n’en point avoir : pas de métier, pas de famille, aucune attache d’aucune sorte – c’est ce qui s’appelle être libre, mais bien entendu, pas d’une liberté en situation. Et à cette idée d’une multitude de possibles s’ajoutait le sentiment vif interne de la puissance personnelle : je puis, si je veux, prendre un billet pour telle ou telle direction, l’employé ne demandera qu’à me satisfaire. Il ne penchera même pas en faveur d’un plus long trajet, du plus cher, comme ne manquerait pas de le faire un bon vendeur dans un magasin. Il le laisse libre, libre comme Hamlet ».

    Le sentiment de pouvoir faire un « choix » arbitraire apparaît seulement quand je n’ai pas conscience de ma relation avec ce qui est, dans le flottement du libre-arbitre. Si je ne mesure ma situation d’expérience qu’à un devoir-être (travail, obligations familiales, obligations vis-à-vis de mes amis, de la communauté qui m’a élevé etc.) ou à une appartenance (ma maison, ma terre, mes biens, mon profit, etc.), le déficit du devoir-être et de l'appartenance m’incite à croire dans un arbitraire. L’angoisse qui me saisit est celle d’un libre-arbitre suspendu à des « choix » en l’air, à une liberté qui doit s’inventer de manière capricieuse. Mon libre-arbitre réduit à moi et seulement à moi. Un moi qui s’est isolé, qui s’est placé en dehors de toute situation. Alors que choisir ? Aller à Venise? A Lyon? A Marseille, à Berlin? Pour que je puisse me hausser à ce qui paraîtra à la plupart d’entre nous comme une « situation privilégiée » (?),  il me faut bien sûr des moyens financiers importants. C’est un caprice de gosse de riche, de snob qui vit dans l’aisance, ou de rentier désabusé qui ne sait que faire de son argent. Allez dire cela au chômeur qui a toutes les peines du monde à finir ses fins de mois et dont la situation est précaire! Il ne peut pas se permettre le luxe du libre-arbitre. Remarquons que cette « situation sans situation » d’une liberté écervelée, c’est exactement ce que la publicité souhaite créer. « Voyons, il y a tellement de choses tentantes dans cette vitrine : ce joli pantalon, cette veste à carreau, cette chemise qui m’irait à ravir, cette écharpe tellement branchée. Alors que --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

b) Deuxième exemple :

« Je me promenais dans Paris, je rencontre Alfred. Alfred paraît très heureux de me rencontrer et après quelques minutes de conversation me propose de déjeuner avec lui.

– Volontiers lui dis-je.

- Tu ne préfères pas dîner?

- Pas du tout, à moins que tu n’y tiennes. Au demeurant, je suis libre ce soir aussi bien que ce matin.

- Moi aussi et c’est bien ce qui m’embarrasse. Je ne sais si tu seras vraiment libre ce soir, un ami peut t’inviter et tu peux accepter.

- Non, certes.

- Comment savoir? Et puis le soir n’est-il pas plus propice à ces longs entretiens que peuvent avoir ensemble des amis qui ne se sont plus vus depuis longtemps; le soir incline aux confidences, il permet les abandons : à midi, au lunch, on ne se laisse pas aller, ou ce sont ces politesse chaleureuses (qui sont des feintes) par lesquelles se terminent les déjeuners dits d’affaires. Le soir – et il se laissait aller à une rêverie - (se reprenant) oui, et tu vas croire que je préfère le soir… alors que cela m’est égal au fond - je parlais pour toi.

- Et bien déjeunons donc ensemble.

- Tu veux donc me laisser dans le plus cruel des doutes. Et bien tant pis, déjeunons. Mais à quel endroit ? Sur la rive gauche – nous y sommes, n’aimes-tu pas la rive gauche, Montparnasse avec ses grands cafés… Seulement tu as longtemps vécu à Montmartre, et Montmartre c’est la rive droite. Tu retrouverais des amis de jeunesse dans ces rues populaires si animées »…

C’est le cas typique du velléitaire qui n’arrive jamais à se décider et qui se perd dans la ratiocination de doutes et de scrupules. La peur de faire un « mauvais choix » le retient et il rumine des raisons sans parvenir à choisir. Là aussi le décalage vis-à-vis de la situation est complet et on imagine bien que ce type de personnage est capable de rester planter sur place une heure durant, ce que fera l’obsessionnel par exemple. Il est aux prises avec ses pensées. Le mental tourne en rond et c’est à peine si le sujet a conscience de ce qui l’entoure. Il pense, il pense même tout haut, mais il n’est pas vraiment là, ici et maintenant. Comme dans le cas précédent, il est déconnecté de sa propre réalité. Jean Grenier commente : « Un poisson ne se posera pas la question de savoir s’il doit voler ou non; ni un oiseau s’il doit nager. Chaque être a une situation ». Celle où il se trouve et dans laquelle il est agissant. Alors autant y être réellement et marcher d’un bon pas, faire confiance à la surprise d’une rencontre et se laisser porter. Entrer dans un restaurant d’une joyeuse inspiration et sans calcul particulier. A y regarder de plus près : « Ce choix indifférencié a priori est une chimère; l’homme est toujours placé de telle manière que son choix ne s’exerce pas dans l’absolu; il incline plutôt de tel côté que de tel autre, par les circonstances ou par tempérament ». Le concept de choix indifférencié est une fiction théorique,  (texte) un concept pour laboratoire, ce n’est pas un concept qui se dégagerait clairement de l’expérience de l’état de veille. (texte) Il y a l’inclination de l’urgence de l’appel présent dans les circonstances et celle de la puissance des tendances inconscientes. Dans notre expérience commune de la vigilance, il n’y a pas de balance idéale. Sauf quand nous commençons à descendre en dessous de la vigilance justement. L’état de doute du velléitaire vient des contradictions qui le paralysent et la contradiction est dans l’esprit un conflit entre des tendances antagonistes et non un état stable et serein d’équilibre. La preuve en est l’agitation, ou mieux, la confusion mentale qu’exprime le velléitaire. Personne ne pourrait voir dans cette valse d’hésitation l’incarnation d’une liberté.

 2) La réponse immédiate aux circonstances veut dire action spontanée et l’action spontanée ne relève pas d’un « choix ». D’un autre côté, dans les moments les plus intenses de notre vie, quand la Nécessité intérieure nous fait prendre un tournant radical, celui-ci est, comme le dit si bien Bergson, l’expression de notre préférence la plus intime, ce qui n’est pas non plus un « choix ».

    La notion de choix est-elle seulement adéquate pour décrire la liberté en situation? L’ambiguïté est très présente chez Sartre. Il dit effectivement : « Il n’y a de liberté qu’en situation, il n’y a de situation que la liberté ». Par là, Sartre entend montrer que ce n’est pas une simple réciprocité entre les deux notions, mais une relation essentielle. La liberté, sans la situation dans laquelle elle s’incarne n’est qu’une liberté formelle, abstraite et vide. Elle peut prendre deux aspects, celle que nous venons d’examiner sous la forme du caprice. Mais il faut ajouter que la liberté abstraite, c’est aussi la loi. La loi suppose une simple idée de la liberté, et non son exercice concret, exercice qui ne peut se manifester qu’en situation. D’un autre côté, la liberté véritable s’oppose au conditionnement, quel qu’en soit la forme. Considérée comme un fait massif, la situation, dégagée de la liberté, n’est que somme de conditionnements. Par situation, Sartre entend l’implication historique, pour autant qu’elle est factice, mais qu’elle s’impose à moi, parce que je ne l’ai pas choisie. Sartre joue beaucoup sur ce registre : mon corps, ma place en ce monde, mon passé, mes entours, mon prochain, ma mort constituent des limites imposées par la situation. Ce sont les conditions dans lesquelles naissent mes possibilités de choix au cœur d’une situation que je n’ai pas choisie. L’idée « je n’ai pas choisi » renvoie à la notion de déréliction propre à l’existentialisme : je suis jeté là, hagard, ne sachant qui je suis et sans l’avoir voulu. Il n’en reste pas moins que je suis la liberté même, le pour-soi est liberté, mais liberté toujours placée en condition et c’est justement la situation qui précise la condition. (texte) La situation donne à l’action son écho, son sens et ses limites. Ce qui veut dire concrètement que je ne peux pas prétendre être libre en faisant n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand. Ce serait du caprice. Je ne peux pas non plus me retrancher dans l’impuissance, tirer prétexte du fatalisme, de la résignation ou de la peur. La passivité, l’indifférence, la résignation sont aussi des choix ! L’esclave qui se résigne à l’esclavage renonce à sa liberté, il l’a choisi alors qu’il est tout aussi libre de briser ses chaînes. Dans tous les cas, le choix ne sera jamais « indifférencié », car il décide de tout bien, au contraire. Sartre perçoit alors très bien l’inadéquation du terme de « choix » à ce qu’il veut décrire, et c’est pourquoi il finit par dire que la liberté n’est pas dans le choix, mais dans le projet. Le projet a un sens bien plus riche, car il élimine l’idée même d’un survol possible, il met la liberté en situation, non seulement dans la temporalité de l’ego et de sa visée d’un futur, mais aussi en relation avec autrui, le projet a un sens d’emblée humain et non désincarné et abstrait. Ce que l’on peut reprocher à la notion de « choix ». Cela explique aussi pourquoi Sartre préfère parler de « condition humaine », plutôt que, comme les penseurs classiques, de « nature humaine » : « Ce n'est pas par hasard que les penseurs d'aujourd'hui parlent plus volontiers de la condition de l'homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l'ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l'univers. Les situations historiques varient : L’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu d'autres et d'y être mortel... Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu'ils se présentent tous comme un essai pour franchir ces limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s'en accommoder. " (texte)

Sartre admet que la liberté est la capacité de dépasser n’importe quelle situation. Il n’y a pas de situation « inhumaine ». La liberté consiste à provoquer des situations qui « élargissent le champ des possibilités ». Mais la liberté est aussi l’action par laquelle l’homme lutte pour devenir libre, dans le cadre d’une éthique de l’engagement. La donation de la réalité ne se produit qu’en situation qui donne à la liberté ses limites. Or le quotidien n’a pas cette dignité éminente de l’action engagée. Et pourtant il est ma situation d’expérience.

C. Présence et situation d'expérience

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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