Leçon 89.   Raison et folie    

    Nous nous servons dans le langage courant du terme « fou » à tort et à travers. Le « fou » peut désigner celui qui joue l’excentricité : « tu es fou ! ». Le fou, c’est celui qui n’est pas « normal ». Le fou renvoie à des exemples extrêmement différents, tels la folie de Nietzsche, la folie de Van Gogh, la folie de Gérard de Nerval, d’Hitler ou de Staline. Et sans transition, on peut aussi employer le terme dans un contexte religieux : « la folie de la croix » des chrétiens, ou dans un contexte artistique, telle la folie inspirée dont parle Platon qui donne au poète une parenté avec l’augure ou la pythie de Delphes.

    Devant une telle polysémie, on peut se demander si le concept de folie a vraiment un sens. Le concept de folie n’est pas un concept scientifique et la psychiatrie se garde bien de l’utiliser. Ce n’est ni un terme qui enveloppe tous les troubles mentaux, ni une maladie mentale spécifique. La psychiatrie préfère en rester à l’identification de trouble mentaux précis tel la dépression, la schizophrénie, la paranoïa, les troubles obsessionnels compulsifs etc. La psychanalyse s’en méfie aussi, et elle donne à ses concepts fondamentaux de névrose et de psychose un contenu précis.

    La question est donc de savoir de quel point de vue peut-on parler de folie. Est-ce un point de vue moral ? La folie est-elle une déviance ? Est-ce par opposition à l’ordre de la raison ? Le fou est-il celui qui déraisonne ? La raison peut-elle comprendre la folie ?

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A. Folie et déviance

    La première hypothèse que nous devons examiner pourrait se formuler dans cette équation simple : folie=déviance. Ce qui est sous-entendu dans cette formule, c’est que l’homme normal, lui, se comporte suivant une règle admissible, droite au regard du sens commun, tandis que le fou dévie de la règle, le fou a un comportement inadmissible. L’état normal se traduit par une bonne sociabilité, voire même par le conformisme et l’état de folie rend le sujet incapable de s’insérer dans la société, de s’y adapter, de se conformer à la règle commune. La folie serait une forme extrême d’inadaptation de l’être humain. (texte)

    1) Le problème, c’est qu’alors il ne peut pas y avoir de norme de la folie à portée universelle, la norme étant propre à une culture donnée, le conformisme social varie d’une culture à une autre. Le comportement du sadhu indien qui fait une ascèse terrible pour trouver Dieu ne choque pas un indien. En occident le sadhu serait aussitôt enfermé comme malade mental. Inversement, l’indien traditionnel, apprenant de quelle manière vit un occidental dira aisément « ils sont fous  ces occidentaux ». En général, les expériences mystiques sont bien acceptées dans la culture indienne, les mêmes expériences sont immédiatement classées dans la pathologie mentale en occident. De même, il assez courant que l’indien qui voyage dans les Himalayas ait assisté à des manifestations de siddhis, de pouvoirs, chez des yogis, ce qui dans notre culture passe tout de suite pour supercherie, comme on taxerait de fou celui qui oserait y croire. Les pratiques de transe des chamanes traditionnels, servant à délivrer un malade, sont en occident apparentées à des délires. De même, on a aussi parfois assimilé les danses traditionnelles africaines à des délires collectifs. Obélix dans la série des Astérix, exprime ce point de vue : « ils sont fous ces bretons ! », « ils sont fous ces romains » !! Bref, avec ce genre de raisonnement, c’est toujours l’autre qui est fou parce qu’il n’entre pas dans ...

    ---------------Soyons net. Mettons de côté la relativité des cultures. A la rigueur, définir la santé mentale par le conformisme ne poserait aucun problème si la société était elle-même globalement équilibrée et saine d’esprit. Mais si ce n’était pas du tout le cas ? Se conformer à un monde lui-même chaotique et insensé, cela a-t-il vraiment un sens ? A-t-on plus de raison à vouloir se conformer à la folie du monde qu’a vouloir s’en distinguer ? De toute manière, comme le dit Diderot : «Il y a moins d'inconvénients à être fou avec des fous, qu'à être sage tout seul.»

    Si la société est profondément malade psychologiquement, vouloir opérer la rééducation du fou, c’est vouloir le conformer à une vision chaotique et certainement pas l’aider. (texte) C’est lui imposer la définition du fou. Plus grave, si la représentation du monde que notre société propose est le principe de réalité, il va de soi que toute représentation différente risque fort d’être considérée comme « irréelle », voire « folle », ou « insensée ». Ronald Laing, le fondateur de l’antipsychiatrie, part de cette remise en question. Il est tout à fait possible de laisser de côté le principe de réalité d’ordre seulement social pour être beaucoup plus ouvert à la pensée de celui que l’on dénomme « fou ». Selon Laing, le malade mental est dans son angoisse conduit à monter des stratégies spéciales qu’il invente pour survivre dans des conditions impossibles. Il est très important de prêter attention au sens de son discours, sans le condamner par avance, sous prétexte qu’il n’est pas dans la norme de notre principe social de réalité. (texte)

    Cette démarche amène Laing à un changement radical de perspective, qui implique en particulier de voir la folie comme une réponse sensée à un environnement social fou ! Le comportement du fou n’est certes pas conforme, mais cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas de sens. Ce qu’il fait, de manière fixe et répétitive, c’est accomplir une stratégie qui estla seule manière pour lui de résoudre les contradictions qu’il rencontre. Peut-être a-t-il vu de trop prêt une contradiction et cherche-t-il, de manière maladroite et désespérée à s’en protéger. Dans ces conditions, il y a une différence entre ceux qui sont « normalement » aliénés, qui sont considérés comme sains d’esprit et ceux qui se démarquent par rapport à l’aliénation dominante qui sont alors qualifiés de « fous » par la conscience commune.

    Ronald Laing en arrive à des conclusions terribles :

    « Un enfant qui naît, aujourd’hui, en Grande-Bretagne, a dix fois plus de change d’être admis dans une institution psychiatrique qu’à l’université… On peut considérer cela comme indication du fait que nous rendons nos enfants fous de façon plus efficace que nous ne les éduquons. Peut-être est-ce d’ailleurs notre manière de les éduquer qui les rend fous ».

    L’homme postmoderne est soumis à une telle pression psychologique, qu’il ne faut alors pas s’étonner qu’il ne puisse pas en assumer le stress. Les esprits les plus faibles sont broyés et vont grossir la foule des « déviants » dont la société elle-même ne veut pas et qu’elle tend à contrôler ou incarcérer. C’est la société qui véhicule les tensions, c’est la société qui engendre l’anxiété qui conduit à un comportement psychotique et c’est aussi elle qui fixe les règles de ce qui est considéré comme « sain ». Dans notre culture occidentale, le conditionnement culturel martèle que pour exister, il faut être reconnu, il faut mener une vie active, une vie axée sur l’ego, il faut être compétitif, avoir un souci exclusif de la réussite sociale, des réussites matérielles. Il faut savoir tirer les erreurs de son passé, il faut s’inquiéter de son futur et y travailler sans relâche. La vie est une lutte, mais c’est une poursuite qui promet comme récompense, la satisfaction du loisir et une retraite confortable ! Sinon. Sinon vous ne serez rien, vous serez un raté. Et comme la compétition est rude, que tout le monde n’est pas également équipé pour y triompher, alors la société elle-même engendre les laissés pour compte, les exclus, tous ceux qui rejoignent la marge et ne sont pas normaux. Le peuple des « fous », ...

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    C’est au XVII° siècle, au moment même où l’empire de la raison scientifique va s’étendre, que, selon Michel Foucault, un tournant est marqué. Le fou est alors de plus en rejeté, tenu à l'écart, parce qu’il représente l’autre de la raison dont la raison ne veut pas. Foucault en veut pour preuve la manière dont Descartes se sert de l’argument du fou dans les Méditations métaphysique. Au début de la première méditation, en poussant le doute méthodique jusqu’à mettre en cause la réalité du corps, Descartes rejette immédiatement son audace au nom de la folie : « Mais quoi ? Ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leur exemple ». Il est intéressant de noter que Montaigne lui, qui envisageait très sérieusement le même argument, ne procédait pas à ce rejet. Il admettait la possibilité d’une pensée hantée par la déraison, ce que – selon Michel Foucault - Descartes ne fait pas. Descartes pose la dualité raison/folie, de sorte que la folie apparaît dans une altérité complète par rapport à la raison. Foucault nous conduit donc vers une hypothèse : c’est le développement systématique de la raison, son développement quasiment totalitaire, qui entraîne à sa suite le processus qui va conduire à la logique de l’enfermement. Il s’agit pour l’ordre de la raison de corriger ce qui est une aberration, ce qui ne devrait pas être. Dans cette logique, dès le XVII° siècle, on enfermera les insensés mais, et par la même logique, les pauvres, les oisifs, les vénériens, les vagabonds, les débauchés etc. Le fou fait partie de ceux qu'il s'agit de « corriger », car il est par excellence la figure de l’autre de la raison. C’est pour cela, estime Foucault, que le fou se voit privé de la parole que le Moyen Age lui avait donnée, le Moyen Age qui avait ses fêtes des fous, sa littérature et sa peinture de la folie. On enferme donc les fous qui dérangent l'ordre établi. Voyez Histoire de la folie à l'âge classique. Mais qu’est-ce alors que cette raison en tant qu’autre de la folie ? Une norme sociale, ce que la culture de la modernité reconnaît comme étant conforme à un ordre raisonnable du monde. Dans la vision de Foucault, la raison apparaît en réalité comme une norme sociale tyrannique dont l’application nécessaire en tant que système est policière. La raison est au principe même de l’arraisonnement du déviant. Il faudra donc parquer derrière des grilles, comme dans une ménagerie, ces fous que l’on ne comprend pas et que l’on cherche surtout à domestiquer. La folie est un scandale qui sert à l’édification des gens sains. L’homme raisonnable seul est humain. (texte) Le fou choisi de régresser dans l’animalité. On peut donc exhiber ce scandale derrière des grilles pour s’en détourner.

    Avec la naissance de la psychiatrie, le fou devient un objet d’investigation, la folie un objet de science. Mais justement, paradoxalement, cherchant domestiquer la folie, la raison s'interdit de la comprendre. Le fou est désormais parqué et délivré de ses chaînes, mais il est alors asservi au regard savant du médecin. De la bête dangereuse du Moyen âge, du réprouvé de Dieu, il est devenu une sorte d’enfant sous tutelle. Privé de raison. L'avènement du rationalisme moderne a réussi à mettre la folie hors jeu et le savoir psychiatrique a structuré dans le même temps son objet, sans voir dans la pensée elle-même – et non pas hors d’elle - le jeu trouble de la folie. Cf. Naissance de la clinique.

    Or, dans la modernité, si la raison est "normative", si elle définit un ordre du raisonnable et qu’en même temps elle devient le fondement d’une culture, la culture occidentale, elle est à même de poser ce qui est « humain » et de rejeter dans l’inhumain ce qui n’entre pas dans ses normes. Au fond toutes les autres formes de culture. Mais justement, de ce point de vue, la folie n’existe que dans une société et par rapport elle, elle est un fait de culture et elle est seulement un fait de culture. Mais d'un autre côté, la modernité a bien perdu de son pouvoir. Nous sommes aux temps de la postmodernité, et la postmodernité est habituée au relativisme complet. De ce point de vue la folie est facilement admise dans la différence sociale?

B. Raison et déraison

    Est-il possible d’aller au-delà de cette relativité ? Peut-on penser l’équation folie=déraison sans supposer implicitement une norme sociale du rationnel ? Avons-nous un sens de la folie qui ne tient pas à la comparaison avec une norme sociale de ce qui est supposé rationnel ?

    1) Cette question est assez bien posée dans le scénario d’un film tout à fait remarquable, K-pax. (document) Le personnage central apparaît au tout début comme magiquement dans une gare et se trouve mêlé à une rixe, alors qu’un sac à main a été volé. Au policier qui l’interroge sur son identité il répond : « je ne viens pas de votre planète, je viens de K-pax. ». Evidemment, (l’évidence posée par la comparaison avec la norme sociale) il est reconduit à un hôpital et remis entre les mains d’un psychiatre. Pour le policier, pour le psychiatre, cet homme délire, il faut le soigner. Mettons de côté la norme sociale. Disons que le fou se reconnaît à ce qu’il déraisonne. Seulement, si on considère la folie comme une déraison, il faut qu’elle se manifeste par un discours incohérent. Or les propos du « k-paxien » en question, sont tout à fait sensés, très cohérents et précis, y compris dans la précision mathématique quand on lui demande où se situe sa planète. Le psychiatre, partant de l’idée que cet homme doit délirer, cherche une faille, il est très intrigué. Il cherche à diagnostiquer un trouble mental. Il va donc l’entraîner dans l’hypnose pour remonter à un événement traumatisant qui lui permettrait de valider son hypothèse : cet homme est fou, il a bâti un délire pour certaines raisons. Et il trouve en effet dans le passé un traumatisme et une identité de cet homme. Dès lors le spectateur est laissé dans le doute. Ou bien il choisi la voie de la norme sociale, en suivant la piste du psychiatre, tout en laissant complètement dans l’ombre tout ce qui est troublant de cohérence dans le discours du « fou » qui ne déraisonne pas. Ou bien le spectateur porte son attention sur le discours du « k-paxien », en le regardant comme sensé, mais alors il doit entièrement revoir la cohérence habituelle du « normal ». Ce qui impose une remise en question difficile, parce qu’alors il s’avère que la cohérence habituelle est fausse. Ce n’est pas la vraie cohérence du réel. La première interprétation sera socialement admissible, mais la seconde de l’est plus.

    Si nous accordons au fou la parole, sans le condamner par avance, en mesurant ce qu’il dit à notre principe de réalité fondé sur le consensus de notre culture, il est tout à fait possible que nous nous trouvions devant une vision cohérente qui ait du sens et qui soit surtout très instructive.

    La confusion que nous entretenons ainsi repose sur une erreur fondamentale. Contrairement à ce que nous avons cru à partir du XVII ème siècle, la raison n’a pas de contenu dogmatique. La raison n’est pas un contenu scientifique précis, mais plutôt une mise en forme et une recherche. Or, La raison en laquelle le positivisme a voulu voir une sorte d'autorité quasi-religieuse, a trop souvent pris la forme d’un équivalent idéologique du Dogme de l’Eglise. Il faudrait croire dans un système de principes et de lois admis par consensus pour être rationnel, comme le fidèle admet les articles de la Foi pour être chrétien. Ce type de soit-disant rationalisme est dogmatique et purement idéologique. La raison, si on la dégage de toute idéologie, est seulement la faculté de raisonner, elle est essentiellement ce par quoi l’intellect opère des raisonnements. Et c’est tout. La principale règle à laquelle le raisonnement est intrinsèquement tenu est sa cohérence formelle. De même, la principale règle à l’égard de quoi le jugement est tenu est qu’il décrive une expérience possible.

   Pourquoi donc l’homme qui déraisonne nous inquiète-t-il ? Est-ce vraiment parce qu’il évoque un « autre monde » que celui dans lequel nous nous situons ? Autre que celui de la « raison » ?

    Non. C’est surtout parce qu’il a perdu le contrôle rationnel sur la pensée. 1) parce qu’il tient des propos incohérents : il dit une chose, puis le contraire, il revient sur ce qu’il a dit, il dit autre chose, il s’égare dans les méandres de sa pensée : il est en pleine confusion. L’incohérence de la pensée engendre l’incohérence du comportement et c’est cela même que nous décelons chez le fou. Voltaire dit à ce titre « Qu'est-ce que la folie? C'est d'avoir des pensées incohérentes et la conduite de même ».

    Ou bien 2), ce qui est beaucoup plus inquiétant, il déraisonne par ce qu’il organise une fausse cohérence qui repose sur une fixation mentale. Le paranoïaque en ce sens raisonne, il raisonne beaucoup, il raisonne même à l’excès, à partir d’une angoisse fixée sur une émotion, la peur d’être victime d’un complot. Il tisse un raisonnement autour de la croyance selon laquelle tout le monde lui en veut et il en recherche partout des confirmations… Qu’il trouve toujours ! Et c’est ce qui est inquiétant, l’esprit qui semble tourner en rond enfermé dans sa propre représentation. Ce qui nous inquiète alors chez l’homme qui déraisonne, c’est la construction mentale d’une illusion dans laquelle l’esprit vient s’enfermer et dont il ne sort plus.

   

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    ---------------2) Et voilà le vrai problème. : le fou est un rêveur qui ne revient plus dans l’état de veille, qui continue de rêver et reste sous l’emprise de ses propres constructions mentales. C’est sur ce point que Jacques Derrida fonde sa réponse à M. Foucault dans L’Ecriture et la Différence. Le drame, c’est qu’on peut s’éveiller d’un songe, mais qu’on ne sort pas de la folie, car on y est enfermé. Le vrai danger pour la raison, ce n’est pas l’existence de la folie chez quelques uns des hommes que la société identifie comme les « insensés » et qu’elle enferme. Le vrai danger n’est pas dans la figure d’un autre, hors de soi, le fou. Le péril de la raison est bien plus proche, il est d’être enfermé dans une pensée qui s’est entièrement substitué au réel. Et cette possibilité, loin d’être étrangère à l’homme sain d’esprit, lui est bien au contraire très intime. La menace qui pèse contre la raison tient déjà dans la possibilité universellement partagée du rêve et de sa possible confusion avec la veille. Que ce soit l’artiste, le savant, le philosophe, ou l’homme commun, tous en éprouvent chaque nuit, l’expérience. Le cycle veille-rêve-sommeil affecte la conscience elle-même dans le déploiement de ses trois états relatifs. C’est tout simplement humain. Et là, nous ne pouvons en rien nous prémunir. Il est toujours possible d’enfermer les fous, mais personne ne peut nous interdire de rêver, et personne n’échappe à la condition de l’état de rêve. Il y a, semble-t-il, une fatalité dans la torpeur qui nous plonge chaque nuit dans l’inconscience et nous assigne une expérience où la pensée extravague. Nous n’échappons à la confusion qu’en sortant du rêve au réveil, en marquant une dualité nette entre état de veille/état de rêve, de sorte qu’à la vigilance revient le privilège exclusif de l’existence réelle et au rêve la disqualification d’une existence imaginaire. Dans l’attitude naturelle, ce point de vue est radicalisé. Nous croyons que la cohérence du monde de la veille va de soi, que le monde existe en-soi, hors de nous. La vigilance est vécue comme une déréliction. Notre sentiment au réveil, c’est d’être propulsé dans un monde qui est déjà là avant nous, d’être jeté dans le monde comme une chose parmi les choses.   

    ... dehors de l’habitude, je n’ai aucune assurance de cette soi-disant existence en-soi. La certitude empirique du monde de la vigilance restera définitivement relative. Tout ce que je peux dire, c’est que l’intersubjectivité fonctionne à peu près bien dans le monde public de l’état de veille, tandis qu’elle ne fonctionne pas dans le monde du rêve qui reste privé. Mais c’est encore de la subjectivité et il reste possible que ce que je nomme réalité de la veille ne soit à tout prendre qu’un rêve bien lié. Et c’est là que la raison et son besoin de cohérence est elle-même souvent mise en question. Toute expérience consciente participe du jeu de la subjectivité. Entre l’état de rêve et l’état de veille, il n’y a pas de différence fondamentale, le film est seulement plus incohérent dans le premier cas, plus cohérent dans le second. L’écran est le même, la puissance de la projection identique. Il y a un film dans les deux cas. Et si la représentation de la vigilance était de la même nature que la représentation du rêve ? Cela impliquerait que la pensée, dont la raison se réclame, est toujours inscrite sur le plan de la représentation. C’est exactement ce que Descartes rencontre dans la première des Méditations métaphysiques dans l’hypothèse du Malin Génie. S’il existait un Malin Génie, capable de propulser le jeu fantastique des images, peut-être se pourrait-il que rien n’existe en dehors de ma pensée et que la Vie soit alors un songe sans contenu assignable en dehors d’elle-même et de son propre Jeu. Le Malin Génie pourrait posséder une formidable puissance de Manifestation capable de me projeter toutes mes pensées, y compris ces idées claires et distinctes par lesquelles j’identifie ce qui est rationnel. Et cependant, cela ne renverrait à rien d’autre qu’à une pure Vacuité !

    Et attention ! Allons plus loin, Descartes est parfaitement conscient que ce Malin Génie, je puis fort bien le porter en moi dans la puissance de mon esprit : « peut-être puis-je les produire de moi-même » ces représentations.  La puissance d’Illusion est immanente à la pensée elle-même et ne se situe pas au dehors. Il n’est pas alors étonnant qu’un homme puisse y céder et perdre la raison. La vraie question, c’est plutôt de se demander comment il est possible de conserver sa raison sans céder ! Or Descartes, au moment où la raison vacille, au milieu du tourbillon du doute hyperbolique, qui dit que tout pourrait bien être illusion, fait une découverte fulgurante. Même si tout n’était qu’illusion, il resterait que je suis au centre de toute représentation infiniment plus Réel que toute représentation. Il y a dans la conscience je suis une conscience de soi qui résiste à tous les doutes et à toute confusion. Quand le Soi reste soi et n’est pas brouillé par le jeu de la représentation, l’esprit reste parfaitement sain. Je suis n’est pas une représentation. Il précède toute représentation, que celle-ci se déroule en rêve ou dans la veille. L’intuition je suis, pour peu que je l’éprouve réellement, me fait crever immédiatement le fond de mon esprit. - Pour parler à la manière de Stephen Jourdain -. En deçà de toute représentation. Il y a Soi. Si je me tiens là, là où je suis, l’intelligence retrouve son propre centre. Je perdrais en quelque sorte la raison, si je me mettais à imaginer que je suis la représentation, si je m’identifiais à la représentation (texte). Or que fait le fou, si ce n’est pas cela ? Que fait-il sinon de tomber dans une sorte d’hallucination à l’égard de ses propres représentations ? A l’égard de représentations qui le terrifie parce qu’il les croit réelles ? N’est-ce pas encore cette petite folie qui nous guette quand nous nous prenons pour un « personnage » : un « ministre », un

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan.
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