Leçon 26.  Le bruit, le silence et le langage       

    Nous vivons dans un monde où la verbalisation est la règle et le silence l’exception. Nous vivons au milieu d’un torrent de mots ; si bien que la valeur du silence nous échappe le plus souvent ; et pourtant, il est difficile de séparer le silence et la parole, le silence et l'intention de signification. Sans un espace entre les mots, les mots eux-mêmes seraient-ils compréhensibles ?

    Nous ne savons plus au fond ce que représente la Parole, ni ce que signifie le silence. Pourtant, nous sentons aussi que nous avons besoin du silence. La Parole et le silence sont étroitement liés. N’est-ce pas parce qu’à sa manière le silence signifie à travers les mots autant que les mots signifient eux-mêmes ?

    Ou bien, faut-il admettre que le silence est seulement une impuissance ou une impasse dont le langage nous libère. Le silence ne dit-il rien ? Peut-on aller jusqu’à soutenir que le silence est un langage non-verbal sous-jacent au langage verbal ?

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A. Le mur du silence

    Il existe plusieurs formes de silence. Tous n’évoquent pas nécessairement  l’expérience de la souffrance, mais le plus difficile, c'est assurément celui de l'incapacité de pouvoir communiquer.  Nous sommes si familiers avec le bruissement constant des paroles, qu’il nous est difficile d’imaginer « comment c’était avant », ou encore ce que nous deviendrions s’il n’y avait pas de mots, pas de sons, pas de capacité d’audition. En l’absence de l’ouïe, comment donc pourrions-nous manipuler des signes, comment pourrions-nous former une pensée ? Qu'est-ce que le silence de celui qui n'entend pas? 

    1) C’est le problème que nous posent les sourds-muets, eux qui vivent perpétuellement dans une forme du silence, celui de l’absence de verbalisation auditive des mots. Pourtant ils parviennent à communiquer et à structurer une pensée dans un langage qui leur est propre. Mais quel est donc le silence que connaît au début le sourd-muet, avant même qu’il n’apprenne à signer  dans le langage international des sourds-muets? (texte)

    Celui de l’impossibilité de communiquer, ce qui n’est pas l’absence de bruit en général. Il se sent, au début comme privé du pouvoir de communiquer, parce que privé de parole et que l'accès à la parole est, dans notre monde humain, le mode le plus partagé de la communication. Arrêtons-nous sur le témoignage d’Emmanuelle Laborit dans Le Cri de la Mouette.

    ---------------Au début, elle se compare elle-même à une poupée que l’on range le soir dans son lit. « La nuit, je dors bien rangée au calme comme une poupée. Ça ne parle pas une poupée. J’ai vécu dans le silence parce que je ne communiquais pas… Pour moi, tout le monde était noir silence, sauf mes parents, surtout ma mère". Le silence a un sens qui n’est qu’à moi, celui de l’absence de communication. Autrement, je n’ai jamais vécu dans le silence complet, j’ai mes bruits personnels, inexplicables pour un entendant. J’ai mon imagination et elle a ses bruits en images. J’imagine des sons en couleur».  (texte)

    Il y a bien de la différence entre le  silence et l’absence de bruit. Ce n'est pas la même chose qu'exiger le silence et ne rien entendre et c’est encore différent de ne pas vouloir entendre. Ce n'est pas du tout la même souffrance. Ici le silence n’est pas absence de bruit mais absence de communication. Le sourd-muet a ses bruits mentaux, incompréhensibles en fait pour un entendant qui aurait bien du mal à imaginer un mental sans le cliquetis permanent des mots. Pour Emmanuelle Laborit  ce silence a duré de la naissance  jusqu'à sept ans, à l’âge enfin où elle apprendra un langage, le langage des sourds-muets. Apprendre un langage, comme elle le remarque elle-même, ce n’est pas apprendre un code, ni un jargon, ce qui supposerait déjà un langage préalable. C’est entrer dans le monde de la communication par des signes.  La première entrée dans le langage est comme une naissance. Auparavant, Emmanuelle en était réduite à faire des mimes devant le visage de sa mère et à ne pas pouvoir aller au-delà de l’expression des besoins et des émotions. D’où l’importance de la lecture du visage face à face, d’où l’importance  de la visualisation de tout, des couleurs et de la  lumière. L'angoisse de la non-communication c'est l'angoisse de se retrouver dans

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t le langage et son extension dans le champ de la culture. Ce qui était avant le langage reste mystère pour celui qui est entré très tôt dans le monde des signes. Qu'y a-t-il avant les signes? Une pensée sans mots? Non. Avant, il ne semble n’y avoir rien de bien structuré, une conscience oui, mais dans un monde inculte, naturel au sens quasi-instinctif ; d’où le sentiment d’avoir vécu comme une sauvageonne au pays de la culture des entendants. « Moi, j’étais nettement en retard, je n’ai appris cette langue qu’à sept ans. Avant, j’étais sûrement comme  une débile, une sauvage. C’est fou. Comment cela se passait avant ? Je n’avais pas de langue. Comment j’ai pu me construire ? Comment j’ai compris ? Comment je faisais pour appeler les gens ? Comment je faisais pour demander quelque chose ? Est-ce que je pensais ? Sûrement. Mais à quoi ? A ma furie de communiquer absolument. A cette sensation d’être  enfermée derrière une énorme porte, que je pouvais pas ouvrir pour me faire comprendre des autres ».

    Elle dit je pensais sûrement, mais elle ne s'en souvient pas. La mémoire pouvait-elle être structurée avant le langage? Dans pareil état, pouvait-il y avoir des repères dans la réalité ? Un ordre dans l’espace et le temps ? Une reconnaissance d’idées abstraites? Pouvait-il y avoir identification de quoi que ce soit, si le langage n’était pas là ? Pour identifier, pour repérer quelque chose, pour mettre un ordre, apparemment il faut un signe. Sans le signe, pas d’identification, ni de repère. Un état dans lequel l’esprit est sans repère risque fort d’être très confus. Selon les théoriciens de l’enfance, c’est la situation du nourrisson longtemps englué dans une sorte de constante hallucination, qui ne fait guère de différence entre les apparitions fugitives du rêve et celles de l’état de veille. C’est la situation du sourd-muet que l’on va laisser pendant trop longtemps sans langage. D’où rétrospectivement l’impression de chaos des souvenirs de cette époque, notamment sans repérage dans le temps : « un chaos dans ma tête, une suite d’images sans relation les unes avec les autres, comme des séquences d’un film montées l’une derrière l’autre, avec de longues bandes noires, ...des images dont j’ignore la chronologie ... Avenir, passé, tout était sur la même ligne espace-temps. Maman disait hier... et moi je ne comprenais pas où était hier, ce qu’était hier... Je n’arrive toujours pas à mettre des dates sur cette période de zéro à sept ans. Ni à remettre en ordre ce que j’ai fait  ». Pour mettre de l'ordre dans le temps, il faut avoir une représentation objective du temps, il faut s’appuyer sur le temps chronologique de l'attitude naturelle. Le sentiment d’une Durée sans repères se comprend au sens où, le repère suppose des signes pour le nommer. Curieusement, une variation du temps fluide et sans repères peut tout aussi bien donner l’impression que le temps ne s’écoule pas vraiment : « Le temps faisait du surplace » dit-elle. Ce qui donne donc aussi à penser qu’en l’absence de langage, dans le silence de la non-communication, le vécu temporel ne p...

    « En essayant de rassembler le puzzle de ma petite enfance pour écrire, je n’ai retrouvé que des bouts d’images. Les autres souvenirs sont dans un chaos inaccessible au souvenir. Enfouis dans cette période où, avec l'absence de langage, l'inconnu des mots, la solitude et le mur du silence, je me suis débrouillée, j'ignore comment".

    2) Identifier par un nom, c'est donner une identité d’objet et même se donner une identité d’objet. Comment donner une identité sans des mots? Dans un silence de la non-communication, sans langage, on voit mal comment pourrait s’accomplir l'émergence de l'identité, y compris celle du moi. Ce n’est qu’au début de son apprentissage du langage des sourds-muets qu'Emmanuelle comprend la valeur du nom propre pour repérer une identité individuelle. "J'étais surprise de découvrir que lui s'appelait Alfredo, l'autre Bill... Et moi surtout, moi, Emmanuelle. Je comprenais enfin que j'avais une identité. JE :"Emmanuelle". « Jusque-là je parlais de moi comme de quelqu'un d'autre, une personne qui n'était pas  "je". On disait; toujours : Emmanuelle est sourde... Il n'y avait pas de "je". J'étais elle". "Emmanuelle sourde ne savait pas qu'elle était "je", qu'elle était "moi". Elle l'a découvert avec le langage des signes, et maintenant elle le sait". Nous avons vu que tout enfant commence à s'exprimer en parlant de lui-même à la troisième personne, il se passe une transformation importante quand l’enfant passe de « il » à « je ». Ce passage est la manifestation du sens de l’ego. Or il semble que le sens du moi, pour s'affirmer, ait besoin du langage ; et c’est grâce au langage que le moi peut être identifié et posé à part. Le langage permet au mental de poser des objets, parce qu’il permet de nommer. Le langage permet au mental de se réfléchir lui-même, donc de se poser en tant que sujet distinct, face à des objets. Le langage permet de passer de l’impersonnel au personnel, et tout d’abord au personnel sous la forme d’une conscience de l’individu en tant que « moi ». Et à partir de ce moment-là, comme Je est éveillé, tout le reste peut suivre :

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Vos commentaires

Questions:

1. En quel sens précis le langage des sourds-muets est-il langage?

2. Comment comprendre l'idée de "bruit en images"?

3. Peut-il vraiment y avoir des repères dans le temps en l'absence de langage?

4. Quelle différence marquer entre le sourd-muet et l'enfant sauvage?

5. Peut-on rapprocher l'accès au "je" de l'enfant de l'accès au "je" par le langage des signes?

6. Pourquoi craignons-nous de nous retrouver en silence?

7. Le silence intérieur est-il de même nature que le silence extérieur?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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