Leçon 108.    Terre vivante ou nature morte       

    La modernité qui commence avec Galilée et Descartes modifie de fond en comble la représentation traditionnelle de la Nature. Elle rompt avec le paradigme du grand vivant éternel des stoïciens, ainsi qu'avec le fond animiste qui était le lot commun de l’héritage de la pensée grecque à travers Aristote. Pour la première fois, une nouvelle représentation s’impose sans partage dans laquelle la Nature est représentée selon le paradigme de la grande horloge dont la science physique doit nous apprendre à en repérer les rouages. Descartes provoque cette rupture en proscrivant l’étude des causes finales de la physique, pour adopter délibérément un paradigme mécaniste. L’immense succès de la physique qui suivra accréditera largement l’idée selon laquelle la Nature est soumise au règne du déterminisme et s’explique entièrement dans la relation cause-effet. En agissant sur les causes, nous pouvons maîtriser les effets et nous emparer des ressources et des énergies de la Nature pour les tourner à notre profit. Telle est l’origine de l’aventure prométhéenne de la technique.

    Pourtant, les insuffisances du paradigme mécaniste étaient patentes et elles devaient apparaître au regard des esprits les plus perspicaces. Voltaire dira, « je vois bien l’horloge, mais je ne puis la concevoir sans un horloger » et prendra la position du déisme, refusant de priver la Nature d’une intelligence immanente. Les inquiétudes provoquées par la manipulation de la Nature et la destruction des équilibres écologiques sur la Terre ont porté sur le devant de la scène la question de la responsabilité de l’homme à l’égard de la Nature. Il se pourrait que la modernité ait fait fausse route en ne donnant à voir dans la Nature qu’une causalité matérielle simpliste. Il se pourrait que la science moderne se soit entièrement fourvoyée en étant incapable de reconnaître la Terre comme un être vivant, pour l’assimiler à une nature morte. Si c’était le cas, il serait temps de donner voix à l’insurrection contre le paradigme de la Nature hérité de la modernité. En quel sens peut-on dire que la Terre est un être vivant?

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A. La Terre, objet de la science physique

    Le monde qui intéressait la pensée grecque était d’avantage un lieu habité qu’un espace abstrait, un lieu dans lequel lieu réside les êtres naturels sont à leur juste place et entretiennent les uns avec les autres des relations ordonnées, de sorte que l’ensemble relève d’avantage d’un cosmos, que d’un chaos. Telle est la définition de la Nature que l’on trouve par exemple chez Aristote. La Nature est tout à la fois dans l’essence, la nature d’une chose, mais aussi et cela dans lequel toutes choses existent à l’intérieur d’un Tout vivant, la Nature. L’espace, en revanche, la res extensa, qui servira plus tard de modèle à Descartes pour penser la matière, est un concept nettement plus abstrait, dont la figuration trouve sa place en mathématique et non dans l’observation de la Nature. Aristote, en observateur de la Nature est attentif aux êtres naturels, aux merveilles qu’il découvre dans le vivant, à la prodigalité infinie de la Terre. Cette distinction entre le lieu naturel et l’espace mathématique est une première indication, elle implique déjà une représentation de la Terre très différente de ce que nous connaissons depuis la modernité. (texte)

    1) Soyons plus précis. Il est indéniable que l’ordre mathématique trouve une application privilégiée dans le ciel au-dessus de nos têtes, dans le mouvement des corps célestes. Ici bas, sur Terre, la régularité des mouvements est moins évidente et moins parfaite. Nous comprenons donc aisément que les grecs puissent distinguer le monde des astres, du monde terrestre, les regardant comme deux sphères différentes. La voûte céleste est un monde qui semble parfait et immuable. Pour Aristote, c’est un monde dans lequel les objets sont chacun installés sur des sphères concentriques. Le cercle représente en effet l’image de la perfection, l’essence de l’Acte primordial qui meut toutes choses dans un mouvement dont l’harmonie est pleinement achevée. Le Premier moteur de la Manifestation du Cosmos est immobile, il transcende le Temps, mais le temps est, par contre la puissance à l’œuvre dans le monde sublunaire, le monde terrestre, qui est le nôtre. Aussi les objets les plus éloignés, tels les étoiles fixes, sont de ce point de vue les plus idéaux, les plus parfaits. Ils sont en essence plus proches du Premier Moteur, ils sont à l'origine de tout mouvement, et ne se déplacent pas. A l’inverse, plus on se rapproche de la Terre et plus le mouvement temporel est sensible. De ce point de vue, celui de l’observateur humain, les objets les plus proches de la Terre - la Lune et le Soleil - tournent plus rapidement. Pour la même raison, toujours en se plaçant du point de vue de l’observateur humain, la Terre ....

   L’adoption de cette représentation et sa reformulation en termes d’astronomie, va permettre de poser les base de ce qui deviendra le géocentrisme. Ptolémée donnera, dans L’Almageste, toute son ampleur à cette représentation, en construisant le paradigme astronomique qui dominera toute le Moyen-âge occidental. Je dis bien occidental, car il faut savoir que dans d’autres cultures, il n’avait pas court. Dans Jyotish, l’astronomie indienne, par exemple, l'héliocentrisme existait depuis des siècles, bien avant la réforme de Copernic. Aristote mentionne lui-même cette hypothèse qui avait déjà court en Grèce. On peut donc comprendre que le maintient de ce paradigme est surtout le fait de raisons sociologiques. Il était en accord avec la doctrine de l’Église et la lettre de La Bible. D’un strict point de vue de théorie scientifique, on peut dire que le système mis en place par Ptolémée est une approximation commode assez efficace du mouvement des astres. C’est l’essence même de toute théorie scientifique. Il permet de calculer le mouvement des planètes, de la Lune et du Soleil, en se servant du concept de mouvement circulaire. Ainsi Ptolémée reprend les concepts fondamentaux d’Aristote, en déplace la portée du plan métaphysique, sur un plan épistémologique. La relative bonne qualité de prévision du système de Ptolémée, va permettre à son paradigme ...

    Qu’en est-il maintenant du monde terrestre dans la vision d’Aristote, dans son opposition au monde des astres ? Il est d’abord fait de la combinatoire des Éléments primordiaux de la Nature : l’Ether, le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre. Toutes choses ici-bas sont des compositions des Éléments, soumises à l’action du Temps. Le monde terrestre est, contrairement au monde des astres est corruptible. Ce sont les Éléments qui donnent leurs caractéristiques aux éléments naturels et leur sens permet l’appréhension de ce qui est terrestre. Aristote sur ce point n’a rien inventé. Il reprend très largement, via Empédocle, un legs traditionnel qui n’a d’ailleurs rien de spécifique à la pensée grecque.

----Il faut se rappeler que dans la pensée traditionnelle, le sens du terrestre, est tout à la fois et inséparablement la sensation concrète d’une qualité subjective et la reconnaissance de la présence des Éléments premiers de la Nature. Dans le système d’Aristote, une première synthèse s’effectue dans la Nature, qui n’est rien d’autre que la matière au sens premier. La seconde synthèse est celle qui permet d’appréhender le stade plus complexe de ce que nous appelons le vivant. Cette seconde synthèse, dans le système d’Aristote, ne se comprend jamais sans l’action d’un principe qui vient donner une forme, à ce qui est seulement en puissance (R) dans la matière, à savoir l’âme. L’âme est le principe organisateur d’un corps ayant la vie en puissance. L’âme, de ce point de vue, n’est pas une entité purement intellectuelle qui se serait le privilège exclusif de l’homme. Toute chose possède une âme dans le sens précis où elle peut d’abord être considérée comme une substance. « Toutes ces choses sont des substances : en effet, ce sont des sujets, et la nature réside toujours dans un sujet ». Pour Aristote, l’existence de la Nature dans ce sens se passe de toute démonstration.

    « Quant à essayer de démontrer que la nature existe, ce serait ridicule. Il est manifeste en effet qu’il y a beaucoup d’être naturels tels. Or démontrer ce qui est manifeste par ce qui est obscur, c’est le fait d’un homme incapable de discerner ce qui est connaissable par soi de ce qui ne l’est pas ».

    Cependant, il est indispensable de faire la différence entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel. Le bois du lit est naturel. Si on l’enfouit, et qu’il reste encore de la vitalité dans le bois, il poussera une branche, non un lit. Le lit est soumis à la corruption de la matière dont il est composé. La branche est soumise à un devenir vivant. Le principe de changement est donc différent entre la simple dégradation d’une chose matérielle et la croissance d’un être vivant. Parce que la Nature est tout à la fois un principe d’organisation qui promeut le changement propre à la nature d’une chose et un principe d’organisation qui enveloppe en tant que Tout l’existence de chaque chose, il s’ensuit que nous avons le droit de penser que la Nature est par essence vivante. Et donc que la Terre sur laquelle nous mettons les pieds est en un sens elle aussi vivante. La plante a une âme, comme l’animal ou l’homme et la finalité qui organise de l’intérieur le devenir des êtres est présente aussi comme principe cosmique. Le sentiment en présence de la Nature d’avoir affaire à une entité vivante va de soi. Ce qui semblerait ...

    2) Comment la modernité a-t-elle pu renverser et occulter cette représentation traditionnelle de la Nature ? La décision première qui commande ce renversement consiste avant tout à dépouiller les êtres naturels de leur statut d’entité à part entière, de leur statut de substance, pour ne plus les considérer que comme des objets. La pensée traditionnelle n’instaure pas de coupure brutale entre l’homme et les choses, c’est-à-dire entre sujet/objet. Elle ne se définit pas par son opposition aux choses, mais plutôt par son ouverture à elles. Autrement dit, dans la conception traditionnelle de l’être naturel, il est impliquée que la chose n’est pas caractérisée par le fait de se tenir devant, (ob-jet), mais par le fait de se tenir debout par soi. Avec Galilée et Descartes, la rupture se consomme. Qu’est-ce donc qui caractérise en propre notre savoir à l’aube de la modernité ? L’approche objective de la connaissance qui prend le parti décisif de jeter un discrédit sur la subjectivité, comme instance valide du savoir et de congédier toute approche qui ne serait pas redevable de la séparation nette du sujet et de l’objet. Qu’est ce que la Terre, au regard de la Modernité ? Avant tout un objet tout à la fois d’explications scientifiques et d'une conquête technique, l’un ne pouvant aller sans l’autre.

    L’épopée de la science moderne part de l’opposition entre subjectivité et objectivité et donne naissance à une représentation où les deux mondes deviennent hétérogènes. Plus exactement, Descartes entreprend de distinguer deux substances, la chose pensante, res cogitans, l’esprit, privilège de la conscience humaine, et la chose étendue, la res extensa, domaine de la matière. Ainsi se départage l’opposition nette entre sciences humaines et sciences de la nature. Descartes introduit en physique le paradigme du mécanisme qui part du principe selon lequel l’univers matériel doit être considéré comme une machine et rien d’autre qu’une machine. La matière est en soi dépourvue de fin, de vie et d’esprit. La nature œuvre en accord avec les lois de la physique qui sont mécaniques. Le paradigme mécaniste devint le paradigme dominant des sciences de la nature. (texte)

    En biologie, la tentative de Descartes d’élaborer une science naturelle impliquait directement le paradigme célèbre de l’animal machine. Selon ce modèle, plantes, animaux et être humains sont considérés comme des machines complexes créés par Dieu. L’homme toutefois garde un privilège, car, de par son âme, il ne se réduit pas au corps, car le corps étant relié à l’âme par le biais de la glande pinéale. A l’époque de Descartes, l’horlogerie avait atteint un haut degré de sophistication, et l’horloge offrait un modèle privilégié pour penser ce que l’on pouvait désormais désigner comme d’autres machines automatiques. Les biologistes, dans le sillage de Descartes, comparent l’animal à une horloge composée de roues et de ressorts. Ils étendent, ce qui n’est à tout prendre qu’une analogie (R), au corps humain. Ainsi l’homme malade est comparable à une horloge défectueuse, et l’homme sain est comparable à une horloge en bon état de fonctionnement.

    Descartes avait nettement conscience que son projet d’étendre l’usage de l’analyse mathématique à l’explication de l’ensemble des phénomènes naturels était un projet ambitieux et que sa science était incomplète. L’homme de science qui parachèvera la révolution scientifique inaugurée par Descartes fut Isaac Newton. Le génie de Newton est d’avoir su développer une formulation mathématique complète de la vision mécaniste ébauchée dans le Discours de la méthode. Newton réussit à accomplir la synthèse des œuvres de Copernic, de Kepler, de Bacon, Galilée et Descartes. Kepler avait su tirer des lois empiriques du mouvement des planètes en étudiant des tables astronomiques. Galilée avait réussi, au moyen d’expériences ingénieuses, à découvrir des lois de la chute des corps. Le génie de Newton consista à combiner ces découvertes en formulant les lois générales régissant le mouvement de tous les objets, depuis la chute de la pierre, au mouvement des planètes. La théorie de la gravitation pu montrer que tous les corps sont soumis aux mêmes forces fondamentales. Comme ces lois avaient une portée universelle, elles paraissaient confirmer de manière éclatante la vision cartésienne de la nature. La physique de Newton constitue l’apogée de la science du XVII ème. Elle devint un fondement si solide que l’on cru, jusqu’au XIXème siècle que la physique était achevée et qu’il suffisait de seulement tirer les conséquences des équations proposées par Newton. Les Principia de Newton devenait ipso facto le livre sacré de la science moderne. Pendant deux cents ans, les scientifiques considérèrent le système de définitions et de propositions de Newton comme la description de la Nature la plus exacte qu’il soit possible d’exhiber.

    Les conséquences de ce changement de point de vue sont colossales et directement observables. A partir du moment où la nature est pensée comme une sorte de machine aveugle, toutes les inhibitions traditionnelles de la volonté de puissance sur la nature sont levées. Il est évident que l’image de la Terre considérée comme un être vivant, comme une sorte de mère nourricière constitue un frein puissant à l’action de l’homme sur la Nature. « On ne tue pas facilement une mère, on ne fouille pas dans ses entrailles à la recherche de l’or, on ne mutile pas son corps… Aussi longtemps que la terre fut considérée comme vivante et sensible, on pouvait considérer que poser un acte qui est susceptible de la détruire est une infraction grave à l’éthique ». A partir du moment où la Terre est dévalée au rang d’un simple objet, où elle n’est plus qu’une simple machine, il ne reste plus qu’à chercher à en connaître les lois pour les maîtriser et s’en servir. Descartes partageait l’idée de Bacon selon laquelle le but de la science est bel et bien de nous « rendre comme maître et possesseur de la nature ». La seule retenue chez Descartes est dans la modestie du « comme » et l’affirmation qu’il n’existe qu’un seul maître et possesseur de la nature qui est Dieu. Mais le Dieu de Descartes, comme celui de Newton ne devait pas rési

B. Le renouveau de la Terre et l’hypothèse Gaia

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   © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan. 
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