Leçon 204.      La déconstruction du monde   * 

    En 1995 Pierre Thuillier publiait La Grande Implosion. Donc bien avant le krach financier de 2007. Livre étrange dans sa présentation aux allures de science fiction, alors qu’il s’agit en fait d’un essai. Le narrateur est le porte-parole un groupe d’étude instauré en 2077 qui s’est penché sur la fin tragique de la civilisation occidentale qui se serait produite dans le cours des années 2000 ! Le texte se présente (c’est le sous-titre) comme un « rapport sur l’effondrement de l’Occident ». La plume est leste, l’exposé clair et très fluide et il faut dire que la distance temporelle prise par le récit est très efficace. Dans l’introduction, le « professeur Dupin » explique que les occidentaux avaient été avertis de ce qui allait se produire par toutes sortes de messagers, de « lanceurs d’alerte », comme on dit aujourd’hui, mais qu’ils n’ont pas su écouter.

    La Grande Implosion fait partie de ces livres incontournables qui sonnent comme un avertissement prémonitoire. A bon entendeur salut ! (texte) Dirions-nous. Le propos se résumerait dans une question : comment en sommes-nous arrivés là ? Pour le dire autrement, problème : Pouvons-nous décrire l’effondrement d’une civilisation quand nous en sommes partie prenante ? Pouvons-nous en toute clarté discerner les processus qui conduisent un monde, depuis la crise vers la catastrophe ? Il y a toujours eu dans le long couloir du temps des esprits visionnaires. Nous ne pouvons pas dire que nous ne sommes pas informés, ni avertis. En revanche, ce qui fait problème c’est que nous ne partageons pas cette information ni ces avertissements. Ceux qui ont vu venir les événements ne sont écoutés que par un public très clairsemé.

    Essayons donc de partager davantage. Cette leçon se situe dans le prolongement de deux leçons précédentes : La fin de l'Histoire, et Un Monde en crise. Nous avons parlé de Pierre Thuillier épistémologue, nous voudrions ici rendre un hommage à Pierre Thuillier comme visionnaire. Si cette leçon pouvait inciter quelques-uns à lire La Grande Implosion, ce serait magnifique !  C’est un livre brillant et accessible, qui mérite d’être mis entre toutes les mains.

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A. Le délabrement de l’Occident

    « Pourquoi les Occidentaux n’avaient-ils pas vu venir la catastrophe ? Pourquoi avaient-ils méprisé les avertissements ? Était-il donc fatal que le monde dit civilisé tombât dans une telle torpeur spirituelle à la fin du XX e siècle et finît par se donner la mort… C’est à répondre à cet ensemble de questions, déroutantes à bien des égards, que notre Groupe de recherche sur la fin de la culture occidentale s’est attelé quatre années durant. Et ce n’est pas sans émotion que nous le livrons au public, près d’un siècle après l’issue fatale.
Juillet 2081».  

    1) Comme annonce ce n’est pas banal. Mais pourquoi le terme implosion ? On dit qu’un téléviseur cathodique implose parce que si le verre est cassé, le vide interne aspire tous les morceaux. Une explosion est le processus opposé, le mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur dans un éclatement de débris. Il y a un mot anglais qui dit très bien implosion : collapse. C’est l’idée d’un édifice qui s’effondre sur lui-même, s’écroule. Comme les tours du World Trade Center. L’implosion suppose qu’une fissure se produise et ensuite un écrasement de la structure sur elle-même. Pierre Thuillier insiste, il y tient à ce mot implosion. Donc si nous disons l’implosion de la civilisation occidentale, nous signifions par là qu’elle va s’écraser sur elle-même en voyant s’effondrer sa structure, c’est-à-dire ce qui la soutenait jusque là. La structure s’est fissurée peut-être à plusieurs endroits et à un moment, inévitablement, c’est tout l’édifice qui s’est écroulé. Un peu comme sous les glaces, quand l’eau s’écoule, un bloc va craquer, car il est miné de l’intérieur. Mais il en s’agit pas  ici d’une catastrophe naturelle, mais de l’issue fatale d’une catastrophe humaine dans ce qu’il peut justement y avoir d’artificiel dans toute construction humaine, y compris celle de la culture. « Je crois vraiment au terme d'implosion. D'ailleurs je ne suis pas le seul. Ce ne sera même pas un acte révolutionnaire. Ce sera un affaissement, comme si le système s'était vidé de l'intérieur. J'ai vraiment l'idée de quelque chose qui implose, avec de la violence puisque je parle de destruction, de paysans qui empêchent les gens de se nourrir, de l'ÉNA et de l'École polytechnique qui sautent, avec les banques, les préfectures, etc." (texte)

    Alors, sur quoi repose le système ? Quelle est cette structure qui, s’évidant, doit l’amener à l’implosion ? Il faut lire attentivement le premier chapitre intitulé Réflexions préliminaires pour le comprendre. Il s’agit d’entrée de jeu de ressaisir « l’histoire spirituelle de l’Occident. Qu’était-ce donc que « la culture occidentale moderne» ? Quand et comment était-elle née ? Sur quels choix, sur quels principes s’était-elle fondée ? Pourquoi s’était-elle lentement délabrée ?» La « culture occidentale moderne » est une culture parmi d’autres, elle repose sur des constructions mentales : des mythes culturels, des idées-forces ; des choix décisifs que Michel Henry, l’auteur de La Barbarie, désignait comme des événements Archi-fondateurs. Nous ne devons pas être naïfs au point de penser qu’une culture est éternelle. Cela n’a jamais eu lieu dans l’Histoire. Et puis cela contredirait un fait majeur, dans le cours du Devenir, toute forme qui apparaît, se maintient, puis finit par disparaître, remplacée par une autre. Cependant, nous avons besoin ici d’un fil conducteur plus précis pour mieux cerner le devenir d’une culture. Il est donné p. 16 : « Toute culture naît de certains choix et pour le meilleur et pour le pire, va jusqu’au bout de ces choix ».

    ---------------Il appartient au travail des historiens de tenter de décrire les changements d’orientation décisifs qui ont tracé la forme du devenir dans lequel notre culture s’est engagée ; il revient aux philosophes, aux essayistes, d’avoir la lucidité nécessaire pour discerner « des pièges, des tensions, de graves dysfonctionnements, des menaces précises » dans la trajectoire de l’Histoire et qui risquent de précipiter une culture vers sa fin. Encore faudrait-il qu’ils soient écoutés. Malheureusement c’est toujours au moment où survient une catastrophe que l’on se rend compte qu’auparavant il n’avait pas manqué d’esprits brillants pour donner des avertissements nets et sans ambiguïtés. Il y a toujours eu des vigiles de l’esprit dans toutes les grandes civilisations. Toutefois, c’est aussi une règle, il semble que la fin d’une civilisation se consomme dans une sorte d’ébriété  qui confine à un aveuglement complet. « A en juger par les nombreux documents qui nous sont parvenus, l’Occident disposait de toutes les informations, de toutes les connaissances, de tous les moyens d’action qui (en principe) lui auraient permis de réagir et d’assurer sa survie. Pourquoi s’est-il entêté à suivre une voie qui, très évidemment, menait au pire ? ». « Personne… n’imaginait que le système pût bientôt s’effondrer… Les Occidentaux demeuraient

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     2) Maintenant, que veut dire la fin de la culture occidentale ? C’est le mot culture qui indique l’essence. La fin veut dire la décomposition progressive en tant que culture de sorte qu’au cours du temps il reste bien quelque chose qui se perpétue, une forme, mais elle s’évide peu à peu. Nous ne parlons pas de millénarisme, d’un événement  catastrophique qui devrait survenir et il ne s’agit pas non plus de prophétiser. Il s’agit, en remontant dans le temps, de tracer le sillage d’une décomposition. Or celle-ci devait avoir commencé bien avant la Grande Implosion. Mais cette putréfaction interne ne peut être visible que dans une complète lucidité. Pour mettre les points sur les i : « Les Occidentaux des années 1980 ou 1990… étaient en réalité dépourvus de toute culture ». Oh cela ne veut certainement pas dire qu’ils ne produisaient plus rien ! Au contraire. On produisait même beaucoup, une production en masse de choses de plus en plus inutiles, de plus en plus vides. De leurres en tout genre, de la matière à étourdir et à provoquer de l’addiction. Comme nous le disions dans une leçon précédente, beaucoup de « productions artistiques », mais très peu d’œuvres d’art. On parlait beaucoup, mais pour ne rien dire d’essentiel. On se « bougeait » beaucoup, mais sans acte créateur véritable etc. « Les Occidentaux, alors même que leur agonie avait commencé, s’imaginaient qu’ils possédaient une authentique existence en tant que « civilisation », mais ils ne se rendaient pas compte que toutes les formes étaient désormais creuses et vidées de tout esprit, ils se laissaient duper par des apparences de plus en plus sophistiquées, le tape à l’œil et le kitsch. A l’époque on disait bling, bling. Pourtant au milieu de cette euphorie cocaïnée, « ils se rendaient compte qu’il y avait des grincements, des fissures ; ils constataient l’ampleur de divers problèmes (chômage, délinquance, drogue, etc.). Mais les magasins regorgeaient de marchandises ; la Bourse fonctionnait ; la Télévision aussi. Ils pensaient donc que toutes ces « crises » pouvaient être résolues dans le cadre du système existant ». Et ils se trompaient lourdement. Ils étaient dans la confusion d’une inconscience  naïve et d’un matérialisme grossier.

    ... bien que « le délabrement d’une civilisation est d’abord intérieur » la manifestation la plus évidente en est que le prétendu civilisé a perdu toute sensibilité. Il ne voit plus rien avec le cœur et ses sens sont tellement anesthésiés qu’il a besoin de stimulations émotionnelles de plus en plus fortes pour se sentir un peu exister. Les occidentaux étaient « tellement dépourvus de sensibilité que, même pendant les années 1990, ils étaient incapables de penser leur propre devenir autrement qu’en termes platement économiques ou technocratiques ». Ils étaient atteints d’une forme étrange et morbide de rationalisme chronique. Paul Valéry avait pourtant bien décrit ce qu’il appelait une forme de « débilité » : « absence de grands sentiments. Impossibilité de se sentir vivement ». Or se sentir vivre, c’est se sentir poétiquement porté par la Vie . « Sans lien poétique, nous sommes spirituellement coupés de l’univers et des autres hommes ». Amiel avait eu un mot d’une profondeur inouïe qui s’appliquait tellement bien à ces gens férus d’organisation à tout crin : ils « me laissent froids, parce qu’ils ne portent pas en eux la somme de la vie universelle ». Ce sont des obsessionnels incapables de penser autrement qu’en terme d’objectifs, de stratégie technocratique. « Ce n’était pas la raison qui faisait défaut aux technocratie modernes, mais la sensibilité. A force de calculer, à forcer de tourner en dérision les croyances et

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Pierre Thuillier cite ces vers magnifiques de Patrice de La Tour :

    Tous les pays qui n’ont plus de légende

    Seront condamnés à mourir de froid.

     Pour décrire la situation de déliquescence complète de la culture occidentale qui conduisait à la Grande Implosion, il fallait dès lors parler de pseudo-culture. Un fac-similé. Un « pseudo » qui donne le change, mais qui n’exprime rien d’autre chez les Occidentaux qu’un fait : « toutes les valeurs dont ils avaient hérité s’éparpillaient ». Ce qui veut proprement dire qu’elles n’étaient plus vécues de l’intérieur… mais déléguées à des organisations spécialisées ! L’Occident avait donc inventé l’humanitarisme, alors que 95% des activités sociales étaient embrigadées par des activités non-humanitaires, ce qui pouvait donner bonne conscience à une masse de gens qui étaient implicitement conditionnés pour ne pas s’y intéresser. L’Occident avait inventé des écoles, des technologies de communication, au moment même où on ne se parlait plus guère et où on se comprenait encore moins. « Quand une culture est vivante, quand elle a une âme, la communication se réalise en quelque sorte de l’intérieur et non pas grâce à des "communicationnistes spécialisés ». « Imagine-on le Christ envoyant ses apôtres faire des stages dans un Institut Supérieur de Communication ? » On avait même fait même mieux en créant un nouveau corps de spécialistes : les animateurs ! Des professionnels chargés « d’infuser une âme aux divers secteurs de la société qui n’en n’avaient plus » !!  Or collectivement, les Occidentaux ne croyaient plus à l’âme !!! On pouvait même le vérifier dans des dictionnaires de psychologie où l’entrée « âme » n’apparaissait pas. A quoi pouvait donc rimer tout ce cirque ? Surtout : qu’étaient donc devenus tous ces gens au fur et à mesure que la flamme de leur culture s’éteignait ?

B. Une trajectoire vers le désastre

    Eh bien, des consommateurs pardi ! On pouvait trouver dans un Dictionnaire économique et social destiné aux étudiants dans les années 90 l’idée « la consommation devient le but ultime de la vie » ! Le professeur Dupin commentait : « Comment les Occidentaux sur le déclin, en se contemplant dans ce miroir, n’ont-ils pas été saisis de doute, et même de honte ? ». Comment avaient-ils pu en arriver là ? Mystère. La réponse se trouvait dans le dernier avatar d’une idée dont on pouvait suivre avec précision la progression tout au long de la Modernité ; une idée qui avait exalté le XIX è siècle : le progrès ! En effet, au XVIII ème Condorcet avait raconté que « le progrès devait apporter non seulement la vérité et le bonheur, mais la vertu ». En dépit des démentis les plus flagrants, « les Occidentaux avaient ainsi interprété ce message : puisque le culte du Progrès suffisait à rendre « vertueux », il était inutile de se fatiguer à transmettre des Valeurs » ! A l’apothéose de la société de consommation, qui précéda sa chute, on ne se préoccupait plus de principe jugés surannés, on croyait dur comme fer dans l’efficacité de la technique qui pouvait tout remplacer (C’est Condorcet qui l’avait dit). Des qualités humaines et de la culture (texte)on se moquait éperdument, ce qui comptait, c’était les compétences techniques.

     ---------------1) Suivons l’itinéraire. Il est très instructif. Pour cela nous devons remonter loin en arrière. « Si on admet que la culture moderne a succédé à la culture chrétienne, jusqu’où faut-il remonter pour percevoir les premiers signes d’une transformation spirituelle profonde ? ». Il est nécessaire de prendre en compte l’apparition au Moyen-âge d’un nouveau type de ville et d’une mutation urbaine considérable. Le professeur Dupin avait trouvé une formule saisissante : l’Occident moderne est né dans les villes et il y est mort ! En effet c’est là qu’est apparu une figure centrale qui devait jouer un rôle prodigieux par la suite : celle du bourgeois. Le bourgeois était  l’homme du bourg, c’est-à-dire l’homme des quartiers marchands. L’idéal chrétien s’incarnait dans le saint, désormais, l’idéal moderne allait s’incarner dans le bourgeois. Et nous pouvons noter que plus tard justement la Grande Implosion allait se manifester dans le cadre urbain. «Misère, chômage, stress, délinquance,  drogue, violence de toutes sortes, tout cela s’est développé de façon très aiguë dans les villes, et tout spécialement dans les ghettos urbains ». Au XX ème siècle les mégapoles avaient atteint un développement ahurissant et elles concentraient une énorme tension. « Ce potentiel de haine, il avait été engendré par un développement urbain démentiel ». Les grandes villes étaient devenues mortifères. Paul Valéry avait sur ce point eu le culot de dire : « le civilisé des villes immenses revient à l’état sauvage » ! La genèse des idéaux bourgeois (Profit, Rendement, Progrès, etc.) est inséparable de la révolution urbaine qui allait se définir peu à peu par opposition à la campagne. Marx l’avait d’ailleurs très bien compris. Le civilisé c’était étymologiquement celui qui participait à la vie de la cité à l’opposé du rustre des campagnes (souvent rangé au côté du sauvage). Les valeurs marchandes de la ville s’imposaient. La séparation se creusait et elle allait progressivement éliminer la relation directe. Il faut savoir que ratio est un mot de marchand qui désigne le calcul des boutiquiers autant que la raison, le rationalisme a d’abord été commercial. Comme le dit Simmel, c’est une des raisons qui fait que l’esprit moderne est ensuite devenu de plus en plus calculateur.

    De plus, « le désir d’efficacité réclamait une gestion du temps et de l’espace de plus en plus contraignante. Dans le monde urbain, il fallait être ponctuel… L’horloge était devenue le symbole de cette synchronisation mécanique ». Son apparition a contribué à la rupture entre le temps qualitatif et circulaire du contact avec la Nature du paysan, vers un temps quantitatif ordonné au monde des villes, le temps du bourgeois. Elle a très vite été adoptée par l’Église et a fait l’objet de la plus étrange des fascinations, la fascination devant la machine. L’horloge trônait sur tous les clochers de l’Occident et c’est elle qui devait rythmer désormais la vie des hommes. Or, de manière très symptomatique, « l’Église d’Orient, n’acceptait pas que les horloges fussent placées à l’intérieur des églises. A l’extérieur oui ; mais dans un bâtiment spécial. Une église n’est pas faite pour accueillir le temps mécanique, mais pour faire pressentir aux hommes l’Éternité divine : « La présence d’une horloge, écrivait Lynn White, aurait souillé l’éternité par le temps ». Mais les clercs occidentaux avaient moins de scrupules, ils commençaient à être gagné par l’activisme mécaniste du progrès. Ils se demandaient comment Dieu, désormais appelé « le Grand ingénieur » avait pu créer le Cosmos. L’endoctrinement dans le mécanisme était en marche. Suso en 1334, moine dominicain, écrivit un texte à succès L’Horloge de la Sagesse. L’horloge devait arracher le chrétien au sommeil et l’exalter à une vie vertueuse. « L’horloge n’était pas seulement une machine utile, elle incarnait une morale. Symbolisant la ponctualité, la rationalité et l’efficacité, elle revêtait la dignité d’une authentique Maîtresse ». Comment ne pas le reconnaître ? « La mécanique horlogère, avec la bénédiction de l’Église, devenait quasiment le Modèle Absolu. En elle s’identifiaient les idéaux du progrès technique, l’efficacité économique et le comportement vertueux ». « C’était une victoire des bourgeois. Victoire remportée sans violence, mais culturellement décisive ».

    2) Et bien sûr, cela va sans dire, mais cela va encore mieux en le disant, une pensée rétrécie dans une vision mécaniste porte à raisonner « prioritairement en termes économiques et financiers. » Ce trait saillant de la culture occidentale pouvait être repéré dans tous les domaines sans exception au moment de la Grande Implosion. Chez les hommes postmodernes, la « vision du monde était dominée par des préoccupations et des concepts économiques. Qu’ils s’agisse des problèmes « personnels » ou « sociaux », tout se passant comme si les facteurs à considérer étaient essentiellement les coûts et les bénéfices, les investissements et la rentabilité ». On ne pouvait pas écouter un journal à la radio sans que le moindre choix évoqué soit immédiatement oblitéré par la question « combien cela va coûter ? » et toute une volée de chiffres, ce qui était une indication très sûre du sens exact des décisions. On parlait toujours officiellement de « choix de société », mais officieusement, tous les choix étaient dictés par des considérations économiques. « L’argent devenant de plus en plus ouvertement la clé du pouvoir, le garant privilégié de toute autorité et de tout prestige ». Toute la métaphysique de la fin de cette civilisation s’est cristallisée dans le vocabulaire de l’économie ou, pour être plus exact, dans un système économique, le capitalisme. Les Occidentaux avaient à un moment tenté l’expérience d’un système alternatif, le communisme, mais la tentative avait lamentablement échoué. Elle n’était pas alignée sur l’orientation interne de leur culture. Petit à petit, les Occidentaux « avaient fini par restructurer toutes leurs activités sur le modèle économique de l’entreprise capitaliste ». Très caractéristique était leur manière de désigner leurs frères humains à cette époque. « Les populations des nations industrialisées n’étaient plus composée de personnes ou de citoyens, mais de producteurs, de consommateurs, d’usagers ». On voit par là que le changement de langage était aussi le glissement de l’identité dans une forme très caractéristique de cette étrange époque. D’ailleurs le mental de l’homme ordinaire était mouliné en permanence dans  une rhétorique du même registre « Bilan, … taux d’intérêt, rentabilité, productivité, statistique, rapport qualité-prix, primes, bénéfices, subventions, rabais, c’était à travers ces notions qu’étaient abordées » tous les problèmes sérieux… Ainsi que nos archives en témoignent, les Occidentaux du déclin étaient obsédés par la gestion. » On se demande comment ils pouvaient encore se sentir vivre et penser de manière libre et intelligente, tant ils étaient sous la coupe d’un intellect obsessionnel. A n’importe quelle question, il donnait toujours les mêmes réponses : Oui, mais qui va payer ? Comment gagner plus ? Où se situent les bons créneaux ? Bref, les postmodernes étaient comme sous l’emprise d’une abstraction : l’économie était devenue une fin en soi. « L’économie n’était plus au service des hommes, c’étaient les hommes qui étaient au service de l’économie ». Les décideurs trouvaient normal de sauver les banques au lieu de porter secours à ceux qui s’étaient fait gruger ! Exactement de la même manière, on trouvait normal de réduire des êtres humains en esclavage sur des chaînes de production. C’était indispensable économiquement.

    « Même dans les années 1997-1998, le système paraissait encore solide ; personne n’envisageait qu’il pût rapidement s’effondrer. Une formule revenait fréquemment : il n’y a pas d’alternative. Comment un véritable refus aurait-il pu se manifester ? » Les plus faibles « baissaient la tête et, dans le meilleur des cas, « s’adaptaient » à une situation très dure dont on leur annonçait sans cesse la fin ».

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    Où fallait-il rechercher dans le passé pareille orientation ? Comme le dit justement Fernand Braudel, la Ville et l’Argent ne font qu’un et ce qui caractérise l’Occident urbain, c’est bien l’esprit de profit. Mais tout de même, pour jouer sur les mots, la grande affaire des hommes au Moyen âge c’était d’assurer leur Salut, la cupidité et l’avarice étaient clairement identifiés comme des péchés. Le souci bourgeois de « faire travailler l’argent » aurait dû dans une société chrétienne être perçu comme une anomalie. Ces gens lisaient les Évangiles et on leur avait dit qu’il était plus facile de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au Royaume des Cieux. Comment l’Église avait-elle pu tolérer une telle subversion de ses valeurs ? La vérité, c’est que « dès le XV è siècle, marchand et banquier avaient fortement consolidé leurs positions dans l’Occident urbain… le mode réel de l’humanité nouvelle était le monde des affaires. La découverte de l’Amérique, à la fin du XV è siècle avait déclenché la ruée vers l’or. Tout un symbole : grâce à l’or, désormais tout pourrait être acheté ».  Alors, « quand les navires partaient en expédition, il était opportun de chanter quelques cantiques idoines : Seigneur, protège nos cargaisons ! » Cet or, il fallait le garder en lieu sûr et il n’était pas très commode de le transporter. Il était plus simple de s’échanger des coupons représentant l’or conservé en lieu sûr chez un orfèvre et avec la monnaie papier on pouvait inventer dans la foulée un système ingénieux : les assurances pour la cargaison. La génération des banquiers était née et allait devenir très riche. Nous avons vu dans une leçon précédente qu’il n’a pas été difficile de rallier les religieux à la cause du profit. « L’esprit du temps était trop fort. Un jour ou l’autre, Dieu devait fatalement accorder son autonomie au marchand » ! Le Calvinisme le premier a canonisé les vertus économiques. Peu à peu, de manière implacable, « le culte du profit allait supplanter la foi chrétienne » ; non seulement cela, mais plus tard, l’Occident a fini par se forger une conception de la vie autour du profit. Parvenu à ce stade, « la culture des marchands a fonctionné comme  une religion… Pour parler comme Marcel Mauss, la conversion au culte de l’économie a constitué une fait social total ». Mais, simultanément, cette extraordinaire métamorphose vidait l’esprit religieux de toute substance. Au terminus, l’Occident, « à la veille de la Grande Implosion avait pratiquement atteint… le degré zéro de la vie spirituelle ».

     3) Pierre Thuillier ouvre le chapitre III par une citation de Léonard de Vinci : « Une infinie multitude de gens trafiqueront, publiquement et sans être inquiétés, des choses les plus précieuses ; et la justice humaine n’interviendra pas ». « Comme le savent tous les historiens, la fin du XX è siècle a été marquée par une succession ininterrompue de petits et de grands scandales. Corruption, fraude, ces mots revenaient sans cesse » dans les journaux de l’époque et ils devaient se multiplier à l’approche de la Grande Implosion. Faux et usage de faux, abus de confiance, pots de vin, détournement de fond public, blanchiment d’argent, délit d’initié, tricherie, fausses factures, escroquerie, violation des lois, magouilles politico-financière etc. En 1994 en France la presse titrait : « une centaine de patrons français actuellement mis en examen », quelques années plus tard, en plus des patrons, rares étaient les politiques qui n’avaient pas eu affaire à la justice. Y compris au sommet de l’État. Le lecteur n’a pas besoin de preuves, il suffit d’aller chercher le journal. On pourrait donner des milliers d’exemples. Pierre Thuillier p. 197 et suivante donne quelques perles et on a vu pire depuis.

    ---------------Dès le XII è siècles et au XIII è des clercs défroqués, les goliards, écrivaient des poèmes satiriques assez carabinés sur la corruption du commerce. Ils se rendaient compte déjà que les activités commerciales laissées à elles-mêmes dans leur propre dynamique étaient d’un point de vue spirituel malsaines. « Quand la loi de l’offre et de la demande joue sans retenue, l’art du commerce est exposé à maintes tentations : on commence par mettre un peu d’eau dans le lait, on ment un peu à propos de la qualité ou de l’origine du produit… Ainsi s’enchaînent petites ruses, indélicatesses, tricheries bénignes puis moins bénignes, tromperies diverses –

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 grand historien romantique, voyait sous ces yeux s’installer une « nécessité misérable où le marchand se trouve de mentir, de frauder, de falsifier ». Le marchand a son sens de l’honneur, mais une perversion subtile s’est glissée dans sa conscience morale : « il ment tous les jours pour faire honneur à ses affaires. Le déshonneur pour lui, ce n’est pas le mensonge, mais la faillite. Plutôt que de faillir, l’honneur commercial le poussera jusqu’au point où la fraude équivaut au vol, où la falsification équivaut à l’empoisonnement ». Herbert Spencer, chantre officiel du progrès s’il en faut, avait en 1859 publié les résultats d’une enquête sur la corruption en Angleterre. Il fut atterré par ses propres observations. Il avait des mots très durs pour dénoncer un état dans lequel la corruption était devenue consubstantielle aux activités commerciales, « non par suite d’une tricherie accidentelle et non autorisée, mais d’un système organisé ». « Ces fraudes, on les commet sans rougir ; on dit : c’est le commerce ». Le plus terrible, c’est que l’on en arrivait au point où il était implicitement sous-entendu que de toute façon, l’honnêteté ne pouvait mener qu’à la ruine. « Voilà qui fait frémir et qui est pourtant vrai : celui qui résiste à ces corruptions s’expose souvent à la banqueroute ; parfois il y court infailliblement »… « Pourquoi chercher à se ruiner, lui et sa famille, pour vouloir rester plus honnête que ses voisins ? Il fera ce qu’ils font ». Le problème était indéniablement d’ordre social et culturel. Il ne faut donc pas s’étonner du développement de la corruption. « Les gens mis en cause, d’ailleurs, faisaient couramment valoir cette excuse ; il n’y avait pas moyen de faire autrement » ! La chose était entendue dans l’enseignement des écoles de marketing, mais habilement dissimulé dans les pages d’innombrables Manuels de vente que l’on trouvait en librairie. Que dire des croyances inconscientes qui devaient régner dans la spéculation financière un peu plus tard ? Les Occidentaux ne se rendaient pas compte que mettre leurs enfants dans des écoles de commerce revenait à les dépraver, au contraire ils se précipitaient pour payer très cher ces formations !  Elles étaient forcément « sérieuses ». Vous pensez bien : les affaires ! On pouvait à l’époque faire tourner en boucle des proverbes « l’argent n’a pas d’odeur », « les affaires sont les affaires » etc. et croire prononcer des paroles inspirées. Léon Bloy avait pourtant averti : « De tous les Lieux communs, je crois que voici le plus grave, le plus auguste. C’est l’ombilic des Lieux communs, c’est la culminante parole du siècle. Être dans les affaires, c’est être dans l’Absolu. Un homme tout à fait d’affaire est un styliste qui ne descend jamais de sa colonne L’homme d’affaire ne connaît ni  père, ni mère, ni oncle, ni tante, ni femme, ni enfant, ni beau, ni laid… il ne doit connaître et savoir que les Affaires  » ! Ce qui n’est bien sûr que la bêtise généralisée, mais qu’importe… si c’est l’esprit du temps ? « Dans une culture dominée par l’économie, ainsi que l’avaient observé aussi bien Herbert Spencer que Max Weber, même les conversations privées et les pensées les plus intimes devenaient toujours plus triviales. Les citoyens (pour ne rien dire de l’État) s’habituaient à raisonner et même à sentir petitement ».

C. Une pensée mécaniste pour un monde mécanisé

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Vos commentaires

Questions:

1. On a parfois dit que le christianisme a été la religion la plus matérialiste. Cela peut-il être établi?

2. L'histoire de l'Occident, dans son orientation, validerait-elle au bout du compte des thèses conspirationnistes?

3. Dans l'histoire de l'Occident, est-ce l'économie qui a commandé à la technique ou l'inverse?

4. Comment comprendre la formule "les peuples ont inventé des machines, seul l'Occident a inventé LA Machine?"

5.  Ne pourrait-on pas, dans la foulée, dire que la fin de la Civilisation occidentale est la fin d'une forme de pensée ?

6.  Dans le prolongement des analyses de Pierre Thuillier, comment interpréter la bombe atomique?

7.  Dans l'histoire de la civilisation occidentale, le moteur de la techno-science est commun à tous les régimes. Est-ce que cela ne rend pas complètement illusoire les débats droite/gauche et la politique elle-même?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2010, Serge Carfantan,
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