Leçon 151.   De la morale à l’éthique     

    Dans l’usage courant en français, les deux termes de morale et d’éthique sont souvent pris comme des synonymes. On peut dire que l’on a une morale ou dire que l’éthique nous parait incontournable, le premier terme fait « populaire », le second est plus sophistiqué, mais ce qu’ils désignent est identique. Nous pouvons dire indifféremment que nous tenons à nos principes moraux ou qu’il il nous semble indispensable d’avoir des repères éthiques.

    Pour le philosophe, ce flou est un peu gênant. Dès qu’il y a deux termes proches, l’intellect tend naturellement à y marquer des différences. De fait, un esprit qui a souci de rigueur, refuse que l’on confonde ce qui peut être distingué. Nous pourrions par exemple dire que la morale qualifie plutôt ce que l’on rencontre dans les mœurs. Le moraliste, est un « donneur de leçon ». Il dit : ce que vous faites là, c’est pas bien ! C’est mal. Le mot éthique, par contre sera employé quand nous allons au-delà des imprécations assez vagues de la condamnation, pour discriminer de manière plus nette et surtout plus consciente, ce que nous considérons comme étant bon et mauvais.

    André Comte-Sponville s’est livré à cet exercice consistant à pratiquer cette distinction pour éclairer la signification concrète et pratique de l’éthique. Voyez la conférence Ethique, morale et politique. Nous allons beaucoup lui emprunter dans cette leçon. Nous allons essayer de voir si la distinction entre morale et éthique est éclairante et si elle permet de mieux préciser le sens de la conduite de la vie. Le problème est donc celui-ci : de quel point de vue peut-on distinguer l’éthique de la morale ? Notre souci n’est pas de jouer avec les mots, de faire de la philologie comparée entre auteurs, ni d’alimenter une discussion sur un « problème de philosophe ». Il est de savoir si la distinction entre morale et éthique a un sens précis dans notre vie concrète.

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A. Morale, moralité, politique

    Morale : du latin mores coutumes et habitudes et donnant en français les mœurs.  Le mot désigne des conduites collectives, ou encore des manières de se conduire. De la nudité exposée on dira qu’elle est un « outrage aux bonnes mœurs ». D’une femme que l’on voit aux bras de nombreux amants, on dira qu’elle est « de mœurs légères », ou « de petite vertu ». Le sens commun réprouve une conduite qui n’entre pas dans la norme et attend le moment où « la morale sera sauve » (quand elle deviendra une « femme rangée » !). Le sens commun entend le plus souvent par moralité un conformisme dans lequel chacun fait ce qu’on doit faire. (texte)

     1) Nous pouvons donc conserver le terme de « morale » dans le sens et dans le registre moralisant et moralisateur. Le sens commun ne sait pas très exactement ce qu’il faut entendre par bien/mal, mais il n’hésite pas à avoir recourt à « La morale » pour condamner une conduite, (ce n’est pas bien d’avoir menti, tu devrais avoir honte !), ou bien faire l’éloge d’un acte exemplaire (c’est très bien d’avoir prévenu la police, tu as fait ton devoir mon fils !). Vivant au cœur d’une collectivité humaine, nous recevons d’elle l’empreinte d’un système d’idées reçues en matière de morale et de conduite. Nous avons vu cependant que rabattre la morale sur la société reste insuffisant.

    La famille joue dans la morale un rôle fondamental, car elle peut autant resserrer le conformisme de manière autoritaire, qu’elle peut aussi défaire les repères et ne donner qu’un exemple de morale délétère. Les enfants imitent les parents de toute façon. Voyez l’opposition dans La vie est un long fleuve tranquille, entre les Duquesnoy et les Groseille. Chez les Duquesnoy, la rigueur et la discipline sont de mise dans la conduite et le fondement solide de l’intégrité morale est la foi chrétienne. Chez les Groseille, c’est tout l’inverse, pas de religion et la vulgarité des attitudes va de pair avec une complaisance dans les conduites immorales. Le cas Groseille est un cas limite bien sûr. Mais dans pareille situation, nous pouvons noter qu’il est encore possible aux parents de faire des reproches qui ont une portée morale. La famille serait détruite s’il n’y avait pas des normes de conduites à faire respecter. La mère Groseille, ...

    Ce que nous remarquons surtout, c’est l’importance que revêt la caution religieuse de la morale chez les Duquesnoy. Nous devons supposer qu’ici les parents ont été « élevés dans des principes », plutôt aristocratiques. Mais le fait d’éduquer dans des principes n’est pas un privilège bourgeois. On a vu dans la tourmente des années 70 des parents donner à leurs enfants la sacro-sainte leçon révolutionnaire de la lutte des classes qui devaient conduire le prolétariat au renversement du capital et donner naissance un jour à l’avènement de la société sans classe. Si ce n’est pas de la morale qu’est-ce que c’est ? Nous sommes aujourd’hui d’accord pour reconnaître que l’idéalisme révolutionnaire supposait même une véritable foi de charbonnier. Derrière le rigorisme moral, il y a toujours la foi dans des principes transcendants. Ce qui le démontre nettement, c’est que sans cela, il serait balayé par le relativisme. On dira : « à d’autres temps, d’autres mœurs ». Nous avons conscience du caractère relatif des jugements moraux, mais précisément, la morale pratiquée et prise au sérieux, suppose un refus de tout mettre sur le même plan, un refus de banaliser le jugement moral. Les mœurs de l’ailleurs sont facilement jugés comme des « manières qui ne sont pas de chez nous », ou des « habitudes de sauvages ». C’est ce dont Claude Lévi-Strauss a fait la critique. De la même façon, dans l’autrefois, nous pouvons nous gausser d’être moralement plus évolués que nos propres ancêtres. Aujourd’hui on ne brûle plus les sorcières et on ne traque plus les hérétiques. Nous pouvons reconnaître la différence entre les systèmes de valeur, mais l’attitude caractéristique du moralisme est de passer outre. Sûr de lui, il ne se pose pas de question et s’affirme dans la condamnation de toute conduite qu’il considère comme en soi immorale. Cette position est assurément dogmatique et rigide. Elle appelle sa propre critique. (texte)

    Reste la question de l’immoralisme. Rejeter la morale et son système de règles. Ce qu’André André Gide propose dans Les Nourritures Terrestres par exemple, quand il dit que céder au désir était l’essentiel et que pour cela, il fallait rejeter toute morale. Venons sur ce point à la conférence d’André Comte-Sponville qui nous sert ici de fil conducteur : « Il y a vingt ans, nous faisions volontiers profession d'immoralisme. La morale était pour nous une vieille lune dépassée. Les plus philosophes parmi nous se réclamaient de Nietzsche. Nous voulions vivre Par-delà le Bien et le Mal. Et ceux qui n'étaient pas étudiants en Philosophie comme je l'étais, se contentaient de peindre sur les murs les beaux slogans d'alors. Vous vous en souvenez : "Il est interdit d'interdire". Ou bien : "Vivons sans temps morts, jouissons sans entraves". (texte) Effectivement, ce qu’alors on retenait de Nietzsche, c’est la critique incendiaire du moralisme chrétien et sa contrepartie  dans l’exaltation des valeurs vitales et de la pure jouissance. Voyez ce que nous disions plus haut au sujet du situationnisme. Mais a-t-on ici bien compris le sens de ce que veut dire « par delà le bien et le mal » ? L’apologie de la jouissance peut-elle  en quoi que ce soit permettre de transcender l’opposition bien/mal ? Il est clair que la dualité bien/mal est constituée par le mental, mais l’apologie de la jouissance sans frein ne fait que nous ramener dans la sphère du vital. Dans les termes de Kierkegaard, ce serait régresser du stade éthique, vers le stade esthétique. Si l’homme éthique, c’est l’homme de la morale (ce qui suppose que nous identifions les deux termes), alors celui qui s’affirme dans le devoir, c’est précisément celui qui rompt en lui-même avec le donjuanisme du païen, du fêtard, du jouisseur, pour entrer dans un engagement moral. L’esthétisme, à la manière de Gide, dans Les Nourritures terrestres, est un luxe d’intellectuel ou d’adolescent. Il n’est pas compatible avec la réalité concrète de l’action et de la pratique. Il en est plutôt le di-vertissement et incitation au dés-engagement. Dès l’instant où un investissement sérieux nous met en mouvement, quand la Passion nous étreint et qu’elle trace notre Nécessité intérieure, il est évident que le sens éthique est très présent. Ceux-là même qui alimentaient de leur enthousiasme la ferveur de ces temps révolutionnaires, en réalité cherchaient la morale ailleurs.

     2) Où ? Dans la politique ! « ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

C’est là une caractéristique de la mentalité révolutionnaire qui a précédé l’avènement de la mentalité postmoderne. Que les mentalités changent n’implique nullement que la morale puisse en quoi que ce soit être évacuée. Ce qui se modifie, ce sont les systèmes de valeurs et non le rôle de la morale elle-même. Il y aurait contradiction à ériger l’immoralisme en règle, ce serait le transformer immédiatement dans une autre morale en réalité fondée sur les valeurs différentes. Ce qui est surprenant par contre, ce sont les revirements des attitudes collectives. La postmodernité a vu le déclin des idéologies et l’effondrement du concept du tout-politique. Ce qui collectivement a pris sa place, c’est le tout-économique. Cependant, et là nous pouvons être d’accord avec Comte-Sponville, là où la postmodernité s’affirme réellement, en ouvrant la voie justement à la cosmodernité, c’est là où elle réinvestit la morale. Note d’André Comte-Sponville : « Vingt ans plus tard, changement complet de tableau. On est passé de l'idéologie du Tout-politique à ce que j'appellerais volontiers l'idéologie du Tout-morale. C'est ce qu'on a appelé "la génération morale". Pour une part c'est une invention de journaliste, pour une autre c'est l'indice d'une évolution réelle.  ».

Si nous voulons être plus précis, nous dirons que ce qui caractérise le renouveau moral de notre temps, c’est le réinvestissement de la responsabilité. C’est ce qui justifie l’idée du « tout-morale » contre le « tout-politique ». Le prix Nobel de la paix accordé en 2006 à Muhammad Yunus est assez caractéristique de cet esprit. Nous avons une estime pour ceux qui font un travail concret au niveau local, dans l’ordre d’une ONG, et nous avons perdu notre confiance dans les organisations politiques internationales œuvrant pourtant dans une direction similaire. La banque des pauvres en proposant le micro-crédit est parvenue à faire mieux que les subventions accordées par les États, dont ils s’est parfois trouvé que seulement 10% des fonds arrivaient réellement à leurs destinataires. Ce type d’aide qui ne soumet pas une population à une tutelle, mais laisse à chacun sa responsabilité, (cf. Hans Jonas)  permet une auto-référence en matière de finance et donne toute sa valeur à la relation éthique. C’est exactement le genre d’initiative de prise de responsabilité qui redonne un sens à l’éthique, au-delà du moralisme. Il est aussi intéressant de noter sur cet exemple la prévalence du « tout-morale » sur le « tout-économique ». (texte) L’échec de l’économisme à résoudre les problèmes fondamentaux des besoins humains est patent. Son orientation fondamentale dans le sens du profit, les ravages écologiques, économiques et sociaux dont il est directement la cause, nous démontrent qu’il est vain d’attendre des solutions d’un système dont la finalité directe n’est pas éthique. Si l’échec du tout-politique s’est consommé avec l’effondrement idéologique du marxisme dans le communisme, l’échec du tout-économique se consomme avec la crise du capitalisme dans la mondialisation. Désormais, pour tous ceux pour qui le mot responsabilité n’est pas vide de sens, mais désigne la seule relation authentique entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la Nature, il est évident que c’est seulement par le relais des solutions alternatives que nous pourrons sortir du pétrin dans lequel nous nous sommes fourrés. La reconnaissance dont jouissent les Resto du cœur, Médecins sans frontière, SOS racisme, Amnesty international, ATD quart-monde, etc. est le signe d’un renouveau moral qu’il convient de rappeler aux cyniques qui désespèrent de la marche du monde. Le nombre de personnes engagées de manière active au service de ce qui peut être support de vie en direction des générations futures est très important. Il est bien sûr très faible au regard de la masse des populations de consommateurs qui s’en fiche éperdument, mais il n’est pas négligeable et peut être même suffisant pour modifier l’orientation des tendances collectives.

Il reste, que, comme le souligne avec raison Comte-Sponville, la morale ne peut pas remplacer la politique et qu’il faut bien que les changements éthiques opèrent à tous les niveaux jusqu’à se traduire dans des décisions politiques. « Si la morale est aussi une grande chose, elle n'est pas tout, et que, spécialement, elle ne peut pas tenir lieu de politique ». Ce que nous souhaitons, c’est de voir apparaître une politique intègre, éthique, qui ne soit ni soumise aux ...

B. L’orientation vers l’éthique

    Comment dès lors préciser les distinctions entre l’éthique et la morale ?  Si on s’en tient à ce que nous venons de montrer, la morale s’inscrit toujours dans un horizon social et culturel. Si on suit Margaret Mead, il y a une morale des Arapesh et des Mundugumor, comme il y a une morale du socialisme et en un sens une morale tenant au modèle occidental lié au capitalisme. Dans une morale, il y a obéissance à des règles, il y a des exhortations et des prescriptions. Dans son contexte propre, il n’y a pas de pluriel en morale. La morale se veut unique et universelle, mais dans les faits elle ne l’est pas, elle est surtout générale. A la différence, l’éthique correspondrait plutôt à un engagement individuel, donc au pluriel, capable de se poser parfois en porte-à-faux de la morale communément reçue. Si Socrate est porteur d’exigences éthiques, ce n’est pas dans l’obéissance aux règles, mais dans une position résolument critique vis-à-vis d’Athènes. De même, l’éthique stoïcienne n’est pas l’éthique d’Epicure ou celle de Spinoza.

     1) La position de Comte-Sponville est celle-ci : « la morale c'est le discours normatif qui porte sur le Bien et le Mal considérés comme valeurs absolues  (R) (ou transcendantes selon les cas), alors que l'éthique c'est le discours normatif qui porte sur le bon et le mauvais considérés comme valeurs relatives et immanentes ». C’est au nom de la morale que l’on dira c’est bien, ou c’est mal. C’est le propre du jugement moral. Implicitement, il est supposé en morale que les valeurs qui nous servent de référence sont immobiles, invariables et inchangeantes. C’est la croyance selon laquelle les valeurs seraient absolues qui donne précisément l’autorité par laquelle nous pouvons sévèrement condamner et réprimer un acte. Nous avons le sentiment qu’il viole un ordre immuable. D’un point de vue religieux, la morale s’exprime sous la forme de devoirs qui ne sont rien d’autre que les commandements de Dieu. Dieu est l’Absolu qui est la caution de la morale considérée comme révélée à l’homme dans un Texte Sacré. Dans un tel cas de figure, la dualité bien/mal est franche et elle est assortie d’un système de prescriptions, d’interdits et de sanctions. Rien n’est plus moralisant et moralisateur qu’une religion bien installée dans son dogmatisme.

    Suspendre la morale à l’autorité de la religion est fonctionnel dans une société dans laquelle la religion règne de manière incontestée, mais le l’est plus dans une société laïcisée comme la nôtre. Est-ce à dire que pour autant la morale doit y perdre tout son sens ? Non, mais il faut mettre à la place du fondement religieux une autre représentation de la transcendance des valeurs. Ou bien encore laïciser la représentation religieuse pour justifier l’idée d’une morale universelle normative. L’effort de Kant, dans la Critique de la Raison pratique et la Métaphysique des mœurs va exactement dans ce sens.  Kant part de la morale commune, celle du commerçant honnête et il se pose la question de savoir ce qu’est la bonne volonté dans l’exercice du devoir. Le devoir s’exprime dans un impératif catégorique (texte) sous la forme « tu dois ! ». Tu dois être honnête, tu dois être véridique, tu dois respecter un engagement pris à l’égard d’autrui etc. Le devoir ne se discute pas. Il s’agit seulement d’obéir à son commandement. La justification rationnelle que Kant apporte est l’idée qu’une maxime d’action doit pouvoir s’élever sans contradiction au rang d’une loi universelle régissant une société raisonnable. Si, la maxime d’action qui me sert de justification dans ma conduite ne peut pas être élevée au rang d’une loi universelle, je sais à coup sûr que ce que je poursuis, c’est seulement mon intérêt. Je ne fais pas mon devoir. Nous l’avons vu, il s’agit de se demander en quelque sorte : « et si tout le monde en faisait autant, qu’en résulterait-il collectivement ? » Le seul fait de jeter mes ordures sur une pelouse publique par exemple est un acte immoral, car je m’autorise en l’espèce un acte que je réprouverais en tant que règle collective. Ce n’est pas bien de le faire. C’est mal. Un enfant qui apprend des informations sur l’écologie à l’école me reprendrait en me disant : « ce n’est pas bien ce que tu fais monsieur ! »

    Cependant, Kant oppose de manière stricte le devoir et l’intérêt et il finit par mettre en contradiction la vertu et le bonheur. En clair, agir de manière morale, c’est agir de façon complètement désintéressée, en allant jusqu’au sacrifice de ma propre sensibilité par devoir. Kant rejette l’éthique traditionnelle, telle qu’elle pouvait se rencontrer chez Aristote ou Épicure, éthique qui considérait que la réalisation de la vertu  impliquait un art de vivre capable de ménager les conditions d’une vie humaine enveloppant aussi le plaisir (texte). Chez Kant, le sens du devoir implique une obéissance inconditionnelle à « la loi morale » absolue au mépris de la satisfaction subjective. (texte) Or on ne peut pas demander à un être humain de renier à ce point sa propre sensibilité. L’aspiration au bonheur est légitime. Comment justifier le sacrifice du devoir si l’homme de la morale n’y trouve pas de joie et si en plus, il voit que son ennemi, l’homme charnel et sans intégrité, lui, peut vivre dans le plaisir ? Ce type d’opposition entre l’intérêt et le devoir fait nécessairement de la conscience morale une conscience malheureuse. Kant doit alors réconcilier l’inconciliable et il le fait en dernière analyse en fondant finalement la morale sur la foi. (texte) Il faut espérer qu’il y a bien un autre monde où tout le mérite accumulé par l’homme de la vertu sera rétribué ! C’est là que l’on comprend à quel point Kant cherche à laïciser le piétisme.

    En ce sens, le kantisme se présente donc comme une excellente théorisation de la morale, telle que nous l’entendons ici… mais il n’est pas une éthique ! Et même, de toute façon, une théorie de la morale n’est pas une morale, car c’est un essai formel. On a abondamment critiqué Kant pour son formalisme.

     2) A l’inverse, il est symptomatique que Comte-Sponville, pour préciser ce que comporte l’éthique, dise qu’elle est plutôt de l’ordre de l’impératif hypothétique que de l’ordre de l’impératif catégorique. La morale commande, dit-il, l’éthique recommande. La morale formule des règles, l’éthique donne plutôt des conseils. Ce qui revient exactement à dire que le propos de l’éthique n’est pas le bien et le mal, mais plutôt le bon et le mauvais. L’éthique a en vu le choix relatif qui est le plus juste. Envisagée de ce point de vue, l’éthique peut-elle rejoindre le bon sens ? Comte-Sponville estime que oui et il admet que la distinction entre morale et éthique est même pratiquée couramment. Je cite :

    « Prenons un exemple. Imaginez que votre petit garçon, à qui vous servez des épinards, vous dise : "Je ne veux pas d'épinards, les épinards c'est mal" ! Vous allez le reprendre en lui disant : "Tu ne peux pas dire ça. Tu peux dire à la rigueur que les épinards c'est mauvais — ce qui veut dire, en vérité, que tu n'aimes pas ça". L'enfant enregistre la leçon, et quinze jours plus tard, vous le surprenez en flagrant délit de mensonge. Vous lui expliquez qu'il ne faut pas mentir. Il vous comprend fort bien et il vous répond : "Tu as raison, le mensonge c'est mauvais !" Vous le reprendrez : "Ah non, tu ne peux pas dire ça : le mensonge ce n'est pas comme les épinards, ce n'est pas une question de goût, le mensonge, c'est mal".

    La première position du père est caractéristique de l’éthique et dans la seconde répartie, il change de point de vue et se place dans la morale. L’exemple n’est cependant pas très bon. On ne voit pas comment un petit garçon pourrait asséner « c’est mal ! » en pareilles circonstances, il prendra plutôt un moue dégoûtée en poussant l’assiette : « berk ! les épinards c’est mauvais !» Il reste que la distinction est cependant claire et pertinente.

    Creusons un peu en prenant des repères philosophiques précis. « Dans son petit livre sur Spinoza de 1970, réédité sous un autre titre et augmenté en 1981, Deleuze cite une formule bien connue de Nietzsche dans la Généalogie de la Morale : "Par delà le Bien et le Mal, cela du moins ne veut pas dire par delà le bon et le mauvais". Ce qui veut dire que Nietzsche, le pourfendeur de la morale chrétienne, Nietzsche l’immoraliste, admet parfaitement une éthique et même une éthique qui soit au service de la Vie. Ce n’est pas non plus un hasard si Deleuze se met à citer Nietzsche dans un livre sur Spinoza ( Nietzsche voue d’ailleurs à Spinoza une amitié stellaire). Ce qui est remarquable dans l’Éthique de Spinoza c’est son insistance pour dire que le bien et le mal n’existe pas dans la Nature et ne sont que des êtres de raison. (texte) Chaque fois que Spinoza pose la question de la valeur d’une conduite, il le fait en usant des termes : « ce qui est bon ou mauvais ». Nous l’avons vu. C’est exactement ce que veut dire la formule précédente selon laquelle l’éthique s’intéresse aux valeurs relatives et immanentes. Relative, car ce qui est bon pour l’un peut fort bien être mauvais pour l’autre. Immanente, car de ce point de vue, il n’est pas nécessaire de faire référence à des normes transcendantes, telles que celles qui édicteraient le bien/mal. Ainsi s’explique aussi le soin que Spinoza accorde à l’accroissement de la Joie, (texte) sa critique de l’ascétisme religieux  qui condamne le plaisir. Ce qui différentie nettement L’Éthique de Spinoza des analyses de Kant est parfaitement clair. Kant est l’homme de la rigueur, de la discipline et des purs principes. La question qu’il met au centre de la morale est : « que dois-je faire ? ». Ce qu’il nous présente comme effort méritoire, (oui c’est dans le texte!) c’est l’exigence absolue de la vertu et la recherche d’une pureté parfaite de l’intention. Une pureté non polluée par des « mobiles sensibles » relatif à l’intérêt ou à l’amour de soi. A la différence, l’Éthique se présente comme un traité qui enseigne comment l’homme peut se ménager une existence heureuse et s’élever dans la sagesse. Le propos de Spinoza est de savoir "comment vivre" et sa philosophie, comme celle d’Épicure, est en même temps un art de vivre. Il faudrait se livrer à de sacrées contorsions intellectuelles pour trouver chez Kant pareille ambition.

    Si nous voulons résumer l’essentiel de ces distinctions entre morale et éthique sous la forme d’un tableau, cela donnerait cela : (compléter)

La Morale

L’Éthique

Règles

 

 

Recommande

Fondée sur l’impératif catégorique

 

Porte sur l’opposition bien/mal

 
 

Guide et responsabilise

inconditionnelle

conditionnelle

Commandements et devoirs

 

 

Si tu veux que tes amis soient loyaux avec toi, alors soit loyal avec eux.

 

Comment vivre ?

 

Art de vivre

Tend vers la vertu et culmine dans la pureté

 

 

Discours normatif et non-impératif

    Nous n'avons pas repris l’intégralité des arguments de Comte-Sponville. Nous n'avons pas mis dans la colonne de gauche le terme « sainteté », car nous ne la reconnaissons pas ici sous la forme d’une rigueur disciplinaire de l’intention, à la manière de Kant. La fréquentation de la spiritualité de l’Inde nous enseigne que la sainteté est plus un état de conscience qu’un effort de la raison pour  imposer des principes. Nous pensons aussi que ce serait trahir Kant que de dire que sa représentation de la morale peut se passer d’un fondement religieux.

    3) Ceci mis à part, la clarification du sens de l’éthique, comme distinguée de la morale permet de faire quelques mises au point :

a) L’éthique ne doit pas être confondue la visée d’un objectif économique. C’est devenu une mode aujourd’hui que d’accoler le mot « éthique » à toute pratique moralement irréprochable. Les banques et organismes de finance proposent à leurs clients des « placements éthiques » ! Il y a du chocolat, café, le soja,  de la laine etc. garanti « éthique ». Une mode "éthique"!!

    b) L’éthique n’est pas le droit et ne doit pas être confondue avec lui. L’éthique, ce n’est pas le légal ou le juridique. La loi est l’émanation de l’État, c’est-à-dire d’un pouvoir souverain qui s’impose aux citoyens. L’évolution idéale du droit voudrait qu’il rejoigne les exigences morales, mais c’est un idéal et non un fait. En pratique, il est n’est pas possible de se référer à la loi en matière d’éthique. C’est plutôt le contraire, c’est la loi elle-même que l’on peut remettre en cause du point de vue de l’éthique. La loi reste très générale. Même quand elle est votée démocratiquement, cela veut dire tout au plus qu’une règle venue de la morale a recueilli suffisamment de consensus collectif pour qu’elle puisse devenir une règle de droit qui s’impose à tous.  Le droit est rigide, son évolution est lente et il peut colporter des aberrations historiques. La désobéissance civile est alors le dernier recours ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

c)

C. Le lien et le passage étroit

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Vos commentaires

      © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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