Leçon 148.      La pensée économique     

    Par définition, l’économie  est une science humaine en charge de fournir une représentation cohérente des fonctions qui assurent en société la production, la distribution et la consommation des richesses, et cela, disions-nous, dans une visée globale qui est celle de la prospérité.

    Cette définition est très large. Elle ne précise pas la relation entre l’économie et les différentes sciences humaines à caractère social. Elle risque aussi de laisser croire que la valeur sociale est avant tout une valeur économique.  Une définition trop générale nuit à la rigueur. Si toute science porte sur un ordre de faits, il faut encore que cet ordre de faits soit précis. Certes, l’économie a son domaine privilégié, celui des faits économiques, comme l’histoire s’attribue l’étude des faits historiques, ou la sociologie celle des faits sociaux etc.  mais elle doit aussi  limiter son propos pour élaborer ses méthodes spécifiques. De fait, elle trace la frontière de son domaine avec le seul outil qui lui soit propre, la monnaie. Ainsi, nous pouvons dire sans hésitation qu’est objet de science économique tout ce qui se paye. La formulation du bien-être humain selon l’économie est nécessairement  celle du bien-avoir. Penser « économiquement », c’est interpréter le bien-être comme un bien-avoir.

    Dans quelle mesure l’économie peut-elle penser son domaine propre avec une rigueur objective ? Le bien-être et la valeur ne prenne un sens qu’à l’intérieur d’une représentation subjective. N’est-ce pas en définitive une illusion que de penser que l’économie, à elle seule ,puisse assurer l’existence d’une valeur économique objective ? En 1974, dans Le Bonheur en plus,  François de Closet, écrivait : « L’illusion technique est entretenue par une illusion plus générale : l’illusion économique. La première dénature la technologie, la seconde l’économie politique». Nous avons effectivement vu que la pensée technique colporte une illusion totalisante, quoique redoutablement efficace. Faut-il réitérer le même raisonnement au sujet de la pensée économique ?

    Les observateurs de notre temps ont remarqué que l’accès à la postmodernité revenait à dire que nous vivons une époque où l’économie a pris la place de la politique. Pourquoi ce privilège ? Est-ce en raison des progrès de la science économique ? Comment se fait-il que la pensée économique occupe tant de place dans nos discours ? Pourquoi en sommes-nous venu à penser que tous les problèmes dont notre société souffre sont économiques ? N’est-ce pas un privilège abusif ? Quels sont, en toute rigueur, le contenu et la portée de la pensée économique ?

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A. Le paradigme classique de l’économie

    Nous savons qu’une science ne se développe pas dans un processus cumulatif, en additionnant les savoirs qu’elle obtient les uns avec les autres. Ce qui fait son dynamisme, la fécondité de ses vues, la richesse de ses développements, tient à l’innovation des modèles théoriques. Ceux-ci, acceptés au sein d’un corps de spécialistes, constituent ce que Kuhn appelle des paradigmes. Un paradigme est associé à un nom (ici celui de Jean Baptiste Say, d'Adam Smith, de Karl Marx, de John Maynard Keynes,  etc.) et il permet de structurer un enseignement officiel, ce que Kuhn appelle « science normale ». Le terme que nous devrions employer est « science économique orthodoxe », que l’on oppose aux théories non-admises, concurrentes ou non-orthodoxes. Nous avons affaire en économie à une représentation de la nature de l’échange. Essayons, dans un premier temps, de comprendre en quoi consiste le paradigme classique de l’économie.

    1) Nous admettons communément que l’économie est la science de la production, de la répartition et de la consommation des ressources en vue de satisfaire les besoins de l’homme. Le terme économique nous renseigne sur la finalité première de l’économie. Il vient du grec oikos qui signifie maison. Le terme de nomos, dans d’autres contextes, serait entendu comme loi, ici il se comprend comme « administrer ». En clair, l’économie serait l’art de bien administrer une maison, donc d’abord de gérer intelligemment les biens d'un particulier. La maison n’existe que dans l’ensemble du village, puis en cercles grandissants, dans la circonscription, la région et l'État, puis dans le contexte des relations entre les États. L’idée de gestion demeure valide et elle implique donc l’administration des échanges humains à caractère politique (appartenant à la polis, la Cité). (cf. Platon texte)

     Cette définition est en fait réduite dans les hypothèses de l’économie classique issue de la Modernité. L’économie n’est pas un « art », ni un « art de vivre », ce qui serait naturellement pris en compte dans l’essence des termes grecs. Sa finalité est celle de toute science, délivrer un système cohérent d’explications, et ici d’explications du fonctionnement de l’échange. Cette représentation doit être indépendante des choix de ceux qui prennent des décisions sur le terrain économique. Ensuite, même si on peut à la rigueur parler d’économie « domestique », la nature de l’échange est dans l’économie classique précisée à une échelle qui est d’abord celle des transactions opérées par des citoyens à l’intérieur d’un l’État. Adam Smith titre « Considérations sur la Richesse des Nations ». De même que pendant des siècles l’histoire a été uniquement une histoire politique, l’économie est de fait une économie politique.

    La question qui se pose ensuite est de savoir qu’est-ce qu’un échange ? et qu’est-ce qu’un échange marchand ? L’économie n’a certainement pas inventé l’échange. C’est un phénomène naturel que nous rencontrons de manière exemplaire dans le vivant. Tout vivant échange avec son milieu en respirant, en absorbant et en rejetant des substances. La vie se maintient dans un changement incessant par lequel elle se construit. Même la mort est un processus d’échange. L’échange suppose une circulation constante et même une circulation récurrente sous la forme de cycles. Rien de vivant ne saurait exister sans la dynamique infinie de l’échange. Dans la vie, l’intérêt de l’échange  est l’échange lui-même et rien d’autre, car l’échange est le processus vivant par excellence. Mais l’économie classique ne prend pas en compte cette dimension systémique, écologique de l’échange.

    L’économie classique restreint le concept de l’échange à celui qui est passé entre deux personnes trouvant un avantage à effectuer une transaction. On supposera que A possède un bien x et que B possède un bien différent y et que chacun d’eux a besoin de ce que l’autre possède. A et B trouvent donc un intérêt à échanger. Le but de l’échange n’est pas l’échange lui-même, mais son objet comme contenu de l’échange. Vue de cette manière, l’échange se résume a une tractation entre les parties en présence, tractation dans laquelle chacun défendra son intérêt propre. L’économie classique assimile la tractation à une lutte entre des intérêts différents et les parti-prenantes de l’échange à des protagonistes. (cf. Albert Jacquard texte) Elle montre que pour que l’échange ait effectivement lieu, il faut nécessairement que des règles soient acceptées. Il faut voir l’échange de l’extérieur, du point de vue d’un observateur scientifique. Il semble alors que l’on ait affaire à un système comportant des lois. Ce sont ces lois qu’il va falloir expliquer, préciser et modéliser. Ce qui mettra alors l’économie sur le même plan que la physique et en fera, selon une formule d’Auguste Comte, une « science positive ». Prenons une comparaison. En thermodynamique, un physicien aura, par exemple, à rendre compte des  fluctuations d’un gaz mis sous pression. Ce qui l’intéressera, c’est le comportement des particules, leurs changements d’état quand la température est abaissée vers le zéro absolu.  Il devrait y avoir des régularités quantifiables et des lois qui rendent comptent de ce que l’on trouve dans l’observation. On supposera qu’il en est de même en économie à l’égard du comportement de ces acteurs que sont les êtres humains dans le système social. g) Les seules caractéristiques qui méritent d’être retenues ce sont les quantités échangées. A et B se sont mis d’accord. La paire de sandales reçue par A vaudra les trois paniers de légumes reçus par B. Il y a un nombre établi sur le marché. Inséparable des nombres, naît ainsi le concept de valeur économique, dans l’essai de formalisation et de quantification de l’échange que représente l’économie. L’économie, disposant de paramètres mesurables, est à même de se doter d’instruments mathématiques .... (texte)

    2) Mais d’où vient la valeur ? On suppose que chaque bien possède pour l’individu qui le désire une valeur. Pour Adam Smith, la valeur d’un bien est essentiellement liée à son coût de production et enveloppe la quantité d’heures de travail qui a été nécessaire pour le produire. Si x demande trois fois plus de travail que y, x doit valoir trois fois plus, ce qui veut dire que son prix est triple. Nous savons que le concept de valeur est polysémique. Il ne peut être conservé tel quel dans l’analyse économique. Par contre, le prix a un sens précis auquel nous sommes par avance habitués dans une société de consommation. Le prix d’un bien correspond à un certain nombre d’unités de la monnaie nécessaire pour l’obtenir. Il n’en reste pas moins que la distinction entre valeur et prix reste tout de même assez floue. Le prix Nobel d’économie Maurice Allais donne dans ses Leçons un éclaircissement sous la forme d’une métaphore : « la valeur est au prix ce que la chaleur est à la température ». La valeur comportera toujours une dimension subjective, de toute la subjectivité impliquée dans le désir. Le prix objective la valeur dans un nombre. Cela ne devrait en rien nous surprendre, puisqu’il appartient à toute science d’objectiver ce sur quoi elle porte. Ce faisant, l’économie ne conserve donc qu’une seule qualité de la valeur, celle qui définit précisément la valeur marchande. Une chose, prise en elle-même, n’a pas vraiment de valeur en soi, elle n’en prend, explique Spinoza, que lorsqu’elle devient désirable. C’est la conscience du sujet qui est au fondement de la valeur. Il est nécessaire qu’il y ait au moins une personne qui considère qu’une chose peut être source de satisfaction, pour que celle-ci prenne une valeur. Cependant, nous pouvons trouver une infinité de sources de satisfactions et toutes ne peuvent être prises en compte dans l’évaluation économique. Un coucher de soleil magnifique, l’air vivifiant d’une journée fraîche d’automne, le sourire d’un inconnu croisé dans la rue, apportent aussi une satisfaction. De ce type de valeur, on ne peut rien faire en économie. Aussi faut-il commencer par ne considérer la valeur marchande uniquement dans des choses désirables et rares. Ce à quoi l’homme peut accéder sans aucune restriction est dépourvu de valeur économique. Ce n’est pas tout. Il est nécessaire en économie de matérialiser l’échange pour ne prendre en compte que les choses qui peuvent être apportées par l’un et reçues par l’autre, afin d’être échangées. Cela suppose nécessairement la propriété de la chose. Nous pouvons échanger un sourire complice, mais il n’a pas de valeur, car il n’est la propriété de personne. De même pour l’air que nous respirons. A partir du moment où une chose, un service, peut être apporté dans l’échange, ...il peut y avoir effectivement échange marchand.

    ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ds, un volume et une densité. Ses caractéristiques lui appartiennent en propre et la distingue nettement d’une autre vis. Mais son prix lui n’a lui rien à voir avec une qualité intrinsèque ! (12) Le prix dépend de facteurs externes qui sont ceux du marché. C’est sur le marché que se rencontrent le jeu de l’offre et de la demande. C’est là que A, B, C apportent ce qu’ils possèdent, afin de le céder à des conditions satisfaisantes. Pour citer encore Maurice Allais : « Le prix n’est pas une quantité inhérente à une chose, comme son poids, son volume ou sa densité. C’est une qualité qui lui vient de l’extérieur et qui dépend de l’ensemble des caractéristiques psychologiques et techniques de l’économie ». C’est là que le sens commun a besoin d’être éclairé. En apparence, sur les étalages, le prix c’est le prix ! Un nombre dans une monnaie, c’est une quantité objective. Cependant, son évaluation échappe à l‘entendement ordinaire, car le prix d’un bien dépend des variations complexes des transactions opérées sur le marché,  l’économie montrant que celles-ci n’ont finalement de sens que rapportées à l’ensemble des prix.

    Et c’est là que l’économiste campe sur son véritable terrain, l’étude du marché. Évaluer le prix à sa source, sous la forme de son coût de production paraît idéal. Cela pourrait être une description fonctionnelle à une échelle très locale, dans une relation très serrée entre ceux qui produisent des objets et ceux qui les utilisent. Seulement la réalité est bien différente, car elle nous oblige à prendre en compte les contraintes du marché. Albert Jacquard donne un exemple très éloquent : comment se fait-il que l’on puisse augmenter la valeur d’une récolte en détruisant une partie de celle-ci ? On sait que les compagnies marchandes qui colportaient en Europe des épices faisaient parfois détruire une partie de leurs cargaisons pour améliorer leurs profits. En effet, si l’offre est réduite, les prix montent et il vaudra mieux écouler 100 kilos à 1000 que deux ceux à 400, la différence joue directement sur la rareté. En informatique par exemple, il y a eu beaucoup de trafics à propos de la mémoire vive, qui ont joué sur l’inadéquation de l’offre par rapport à la demande. Un autre exemple donné par Albert Jacquard : « ce mécanisme est bien connu des producteurs de café d’aujourd’hui : ils préfèrent le brûler dans les locomotives que de laisser les cours s’effondrer » ! (texte)

    Peut-on formaliser le jeu de l’offre et de la demande ? C’est exactement ce qu’ont tenté les économistes classiques, avec notamment les travaux de Léon Walras sur l’importance de la demande. Le concept qui sert de fil conducteur de cette analyse est celui d’utilité. On part de l’hypothèse que le consommateur est un être rationnel. On peut attribuer à chaque bien, chaque service, une utilité mesurée par un nombre qui augmentera suivant que le désir du consommateur est d’autant plus vif. Cela permet de préciser ce qu’il faut entendre par besoin matériel sur le plan du marché. On appelle utilité marginale ce qui est mesuré par la somme que le consommateur est prêt à débourser pour obtenir une unité supplémentaire de l’objet (un paquet de nouille, une baguette de pain, un litre de lait etc.) On supposera, en partant du principe de rationalité de l’achat, que le consommateur va répartir ses achats de telle manière que les utilités marginales des différents objets restent proportionnelles au prix des biens achetés.  On dira alors que collectivement la demande a un effet qui stabilise le marché. De là découle des théorèmes comme : « une augmentation du prix d’un bien entraîne une diminution de la demande de ce bien ». Ou encore: « une augmentation du prix entraîne une augmentation de l’offre ».

    Nous pouvons remarquer à quel point ce langage est entré dans l’opinion et par quel biais. Ce que nous entendons souvent dans l’actualité, c’est l’expression loi de l’offre et de la demande. Remarque d’Albert Jacquard : « L’emploi du mot loi tend à assimiler les phénomènes économiques à des phénomènes physiques, qui, eux aussi, sont soumis à des lois, telle la loi d’attraction des corps dotés d’une masse, la gravitation universelle ». La théorie économique a reçu de fait sa crédibilité dans l’opinion et l’économiste est donc reçu comme un expert. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. La critique de l’économisme

    Nous avons vu que la contradiction interne du concept d’État, consiste en ce qu’il est  à la fois trop grand pour s’occuper de ce qui est local, et vers quoi le pouvoir devrait être décentralisé ; et aussi trop petit, dans le contexte mondial de la Terre et vers quoi une législation devrait être élaborée. L’objet de l’économie classique souffre de défauts du même genre. Le paradigme classique de l’économie est trop grand au sens où il ne reconnaît pas assez l’importance ce que qui est local dans l’échange, dans la vie humaine concrète. Il est aussi trop petit, parce qu’il ignore l’interaction de l’économie avec la vie, tout à la fois dans sa profondeur affective et dans sa dimension bio-écologique. N’ayant pas d’enracinement dans la vie, le paradigme classique de l’économie se dilue dans une l’abstraction d’une représentation qui lui est étrangère. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’avoir une redoutable efficacité.

    1) La science économique ne peut avoir de sens que si elle se fonde, en dernière analyse, sur une connaissance profonde de la vie, de ses besoins, de l’expression la plus riche et la plus élevée de ses désirs et de leur interaction au sein d’une communauté. C’est précisément le sens de l’art de vivre que de reconnaître les vrais besoins pour leur donner satisfaction, en les distinguant de faux désirs qui ne sont qu’excroissances délirantes d’une abstraction étrangère à la vie elle-même. Une décision et un changement d’orientation dans l’art de vivre affectent en profondeur l’expression de l’échange. En amont de tout échange économique et qui le fonde, il y a l’intérêt que l’individu trouve à échanger. Celui-ci répond à la question « pourquoi » acheter ceci ou cela ? Pourquoi donner une valeur à tel ou tel service ? Ce « pourquoi ? » sous-jacent à tout échange ouvre sur la dimension subjective de la vie, le royaume du qualitatif, là où le désir prend naissance. Ne retenir de l’échange que le quantitatif sous la forme de nombre de biens échangés, c’est passer à côté de l’essentiel, car  la motivation de l’échange n’est pas dans le nombre qui la mesure. Elle relève d’un choix orienté par des valeurs. Considérer avec l’économisme que le nombre fait sens par lui-même, c’est  considérer, comme tacite, l’adhésion à la société de consommation et ses valeurs, (texte) tout en affirmant de manière hypocrite que la science économique, pour rester une science, doit se dispenser de toute considération éthique. Notre monde est en proie à une véritable idéologie du quantitatif lié à l’empire de la technique, empire qui ne va pas de soi mais doit au contraire être critiqué. L’économie n’existe pas dans un royaume coupé de tout le reste, car son objet n’est pas séparable de la complexité dans laquelle il existe de fait. Pas de science économique sans compréhension de ce qu’est la conscience collective et de l’importance des mentalités ; pas de science économique sans une appréhension fine de la psychologie individuelle, ni sans examen des séquelles de l’histoire dans les croyances individuelles, ni sans examen de ce qui constitue notre philosophie de la vie. Notre art de vivre. Ainsi, comme le montre Michel Henry, « la science économique devrait sans cesse prendre en compte ce qui est hors d’elle. Car les savoirs de la science comme celui de l’économie en particulier sont incapables d’expliquer le principe même de leurs objets, qui réside dans la vie alors qu’ils se situent dans l’irréalité de leur représentation formelle et partielle ». Or l’état actuel d’extrême ...

    Si la finalité de la science économique est de délivrer un système cohérent d’explications, on peut juger de sa valeur à ses théories. L’épistémologue dira que la qualité d’une théorie se mesure à la simplicité, la fécondité de ses hypothèses et la richesse des résultats obtenus à partir de ses postulats. Les économistes sont parvenus à construire des théories dont la cohérence peut être testée, via l’utilisation du prolongement de la logique dans les mathématiques. On peut concéder que nous disposons aujourd’hui d’une masse d’informations bien plus complète qu’auparavant. Les techniques permettant l’analyse et le traitement numérique des données ont beaucoup avancé. Enfin, il faut aussi accorder l’argument selon lequel les économistes prétendent avoir découvert, comme en physique, des régularités indiscutables. Il est incontestable que l’économie peut se targuer d’être parvenue  un succès théorique tel, que l’on a pu croire la question de sa pertinence résolue. Mais on peut aussitôt se demander si ce n’est pas une simple  illusion, précisément parce que ce succès purement théorique ne tient qu’à la séduction d’une représentation mathématique qui simplifie et finalement appauvrit à l’extrême ce sur quoi elle porte. Le danger que l’on a vu apparaître dans la pensée économique se trouve dans la surimposition aux phénomènes économiques de la formulation mathématique et finalement de l’oubli de ceux-ci en faveur de celle-là. C’est Maurice Allais lui-même, dans ses Leçons qui écrit : « La rigueur des déductions des mathématiciens ne doit pas nous faire illusion. Seule en fait comptent la discussion des prémisses et l’interprétation des résultats. L’élaboration mathématique des déductions, si élégante qu’elle puisse être, n’a pas d’intérêt en soi, si ce n’est naturellement un intérêt purement mathématique…. En lisant certains mémoires, on ne peut qu’être frappé de l’abus croissant du formalisme mathématique. On tend à oublier que le véritable progrès ne consiste jamais dans l’exposé purement formel ; il consiste toujours dans la découvertes des idées directrices qui sont à la base de toute théorie. Ce sont des idées ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ---------------Aussi, quand l’économiste prétend, en toute bonne foi, que la représentation qu’il propose de la complexité de l’échange, est indépendante des choix de ceux qui prennent des décisions sur le terrain économique, on ne peut qu’éprouver un certain malaise et le sentiment d’une confusion dissimulant une tromperie, voire d’une imposture. De fait, il y a bien une hégémonie de la pensée économique et c’est à elle que l’on fait référence en prétendant y trouver la justification des choix politiques les plus pertinents. Maurice Allais n’hésite pas à dire que « c’est un abus et un abus dangereux que de laisser entendre que la science économique peut permettre d’élaborer des décisions scientifiques». Mais c’est exactement ce qui se produit sous nos yeux ! Et c’est cela l’économisme ! L’ultime imposture est de faire croire dans cette chimère d’un « choix scientifique » indépendant de toute valeur est assermenté par la beauté formelle de jolies équations. Il faut être clair : la science économique n’a pas pour objet de définir quels sont les objectifs que le politique se doit de poursuivre. « La définition des fins à rechercher ne relève pas de la science économique ; elle ne relève d’ailleurs d’aucune science». Le propos de l’économie est finalement très modeste, il consiste à élaborer des modèles capables de structurer une intelligibilité une fois que certains choix sont admis. Il peut montrer 1° à quelles contradictions risque de se heurter une décision sur le terrain économique, 2° si les moyens mis en œuvre sont effectivement appropriés pour atteindre les objectifs que l’on poursuit. Nous l’avons vu dans une leçon précédente : si vous choisissez partant de Bordeaux d’aller vers Paris, prendre la direction de Bayonne n’est certainement pas indiqué. Mais celui qui vous dit que vous faites une erreur ne prétend pas pour autant vous dicter la direction que vous voulez suivre. « Les modèles décisionnels ne peuvent que fournir une information scientifiquement élaborée en vue de faire des choix»… « La décision, quant à elle, n’est jamais objective ; elle est toujours subjective et normative, et par-là même non scientifique». (texte)

    Parlons maintenant de l’échelle dans laquelle est pensée la transaction de l’échange. Nous avons vu que pour Aristote, pour les grecs, le concept de l’État se résumait aux dimensions de la Cité. C’est à prendre au pied de la lettre. Une Cité, disait Aristote doit pouvoir être embrassée du regard du sommet de ses plus hautes montagnes. La cité doit rester humaine. Donc limitée. Nous ne pouvons gérer humainement que ce qui est de dimension modeste. Small is beautiful. Ceux qui s’occupent d’une organisation, comme l’institution scolaire le savent. On ne fait rien de sérieux et de profond avec une usine à gaz aux proportions titanesques. Or, l’avènement de l’économie classique, c’est justement l’irruption dans la compréhension de l’échange du Léviathan sous une forme désormais divinisée : le « Marché ». Que de sermons pseudo-scientifiques n’a-t-on pas écrit pour se persuader de la suprématie de cette divinité !  Le propre de l’économisme, c’est de diviniser le « marché ». « Le marché est un fait » ! « Il n’a été inventé par personne » ! Cela veut dire : c’est lui qui nous a donné les tables de la loi, les sacro-saint commandements de l’économie que nous devons pieusement respecter, sous peine de subir les foudres de la malédiction d’un krach boursier. Surveillez vos biens, ils sont tous à la merci du « Marché ». Tremblez donc pauvres petits consommateurs et inclinez-vous avec dévotion devant la « Loi » suprême du « Marché » ! Source ultime de toute « Valeur », de toute « Grandeur » et de tout « Respect ». Gloire au PNB et béni soit notre taux de croissance !...

    Oui, mais la vie réelle et concrète d’une communauté humaine précède tout concept, y compris celui du « Marché » et il y a fort à parier que les adorateurs du taux de croissance, les dévots du marché boursier, ceux qui ne jurent que par les chiffres et les statistiques ont la tête ailleurs que dans le réel (une bonne mesure politique… c’est celle qui améliore les statistiques !). Si nous décidons radicalement de relocaliser l’économie autour des véritables communautés humaines, il faudra rompre avec la logique du « Marché ». Et attention, pesons les mots, il s’agit bien d’une logique, celle d’une représentation, passablement hallucinatoire (par-dessus le marché !!...), mais comme toute représentation, douée d’une redoutable efficience.

    2) Ce sont les restrictions contenues dans les hypothèses de la théorie classique de l’économie qui nous mènent là où nous devions aller. Dire que l’échange est une transaction passée entre deux personnes, motivées par le seul intérêt, est terriblement limitatif. C’est de la myopie intellectuelle. Sur ce point, il est indispensable de prendre connaissance des travaux du groupe de recherche du MAUSS sur l’importance fondamentale du don. Ils montrent que dans la société traditionnelle, il y avait un primat de l’exigence des alliances et de la paix, un primat de la dimension symbolique des biens sur l’ordre strictement fonctionnel de l’économie. C'est sur cette socialité première que se greffe la socialité secondaire du marché, de l’administration, du savoir, de la technique etc. Cette structure, en réalité, n’est pas historique mais concerne toute société humaine possible. Nous avons simplement oublié la richesse fondamentale de l’échange non-marchand et la place du don. Et dans cet oubli, ou cette inconscience, nous avons remplacé la coopération par la transaction, la valeur de l’être-ensemble qui unit les hommes dans un lieu communautaire, par une promiscuité qui porte des individus à trafiquer des avantages. L’idée que l’échange est une tractation est, non seulement une idée fausse, mais une idée qui ,en plus, ne peut pas être normative de quoi que ce soit. Pire, quand l’économie classique assimile la tractation à une lutte entre des intérêts différents et les parti-prenantes de l’échange à des protagonistes, elle dérive vers un évolutionnisme primaire auquel les biologistes eux-mêmes ne croient plus. Le terme technique est « darwinisme économique ». Voyez à ce sujet ce qu’en dit Albert Jacquard dans J’accuse l’Economie triomphante p. 138 sq. Nous avons que la sélection naturelle n’est qu’un processus parmi d’autres. Il est très facile de trouver, dans la Nature, des exemples opposés de coopération, de partage, de commensalisme, d’entraide réciproque et même d’altruisme. En transposant le concept de compétition, dans celui de concurrence, les économistes se sont en réalité éloignés de la réalité biologique. « Les économistes continuent à transposer la notion de compétition comme si elle était restée immuable depuis l’époque de Darwin». S’ils avaient pu introduire le rôle moteur des représentations (texte) et l’importance des valeurs humaines, ils auraient pu complexifier leur point de vue, mais c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Ils se sont montrés plus mécanistes que les biologistes et plus déterministes que les physiciens ! ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    On ne peut donc que sourire quand on entend les économistes dire qu’il faut voir l’échange de l’extérieur, du point de vue d’un observateur scientifique. (texte) Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’entre cette déclaration et la théorie économique, la relation n’est vraiment pas claire. Les économistes voudraient nous montrer que leur discipline n’est qu’une pseudo-science (cf. Serge Mongeau texte) qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.  Dire que « le marché et la concurrence sont des faits » n’a rien d’objectif en réalité, c’est une position de doctrinaire. Un véritable observateur scientifique aurait une perception bien plus complexe de l’échange que la position idéologique d’un paradigme mécaniste désormais obsolète.

    Maintenant, que vaut l’affirmation selon laquelle les seules caractéristiques qui méritent d’être retenues ce sont les quantités échangées ? Le bien-être est-il mesuré par « une fonction ordinale du volume de la consommation » ? « La mesure de l’utilité quantitativement appréciée se réduit-elle à celle du bien-être ? » Le but de l’humanité, en tant que communauté humaine, se réduit-il à « l’optimum de Pareto ? » Il faudrait d’abord que l’économie soit capable de décrire le bien-avoir, qu’il y ait une relation nécessaire entre le bien-avoir et le bien-être, enfin, que le quantitatif retenu soit pertinent. Or cette démarche fondée sur la détermination quantitative s’éloigne de la source de toute satisfaction au lieu d’y remonter. Le bien-être est qualitatif et non-mesurable. Ce qui est le plus précieux dans nos échanges est ce qui est le plus subjectif et le plus affectif. A la limite, dans l’affection, c’est justement la gratuité du sentiment qui en fait toute sa valeur. Ce qui est suprêmement important dans l’échange humain, c’est qu’il soit chaleureux et cela n’a aucun rapport avec une caractéristique quantitative qui, par nature, est froide et impersonnelle. Ce n’est  certainement pas là que nous allons chercher la valeur. Si réellement, la valeur économique avait un sens, nous pourrions effectivement la rechercher. Mais en réalité, on n’achète jamais un objet pour lui-même. On achète la voiture pour une satisfaction dont elle est le support. Un moyen de se déplacer pour certains. Un moyen de paraître devant ses voisins ou ses relations. Un même objet peut prendre des valeurs différentes : d’un moyen de locomotion ou une valeur ostentatoire. Ou pas de valeur du tout : un objet nocif, ruineux, sale et encombrant pour celui qui choisirait une manière de vivre différente. Cette valeur est une création consciente qui est sous-jacente à cette passivité que l’on prête trop souvent par avance au consommateur qui lui est sensé ne voir que le prix! Bien sûr, le prix d’un bien sur le marché demeure et correspond à un certain nombre d’unités de la monnaie nécessaire pour l’obtenir. Seulement, nous n’avons pas le droit de confondre la valeur et le prix. C’est une erreur grossière. Et il est carrément stupide de penser  que ce à quoi l’homme peut accéder sans restriction est dépourvu de valeur. Tant que la théorie économique ne retiendra qu’une seule qualité de la valeur, celle qui définit précisément la valeur marchande, elle sera condamnée à n’être qu’une spéculation en l’air. Les prétentions de l’économisme sont excessives. L’économie n’éclaire pas ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ---------------S’agissant du prix, défini comme nous l’avons vu, à partir de facteurs externes qui sont ceux du marché ; personne ne nie que sur le marché se rencontre un jeu de l’offre et de la demande. Mais de quel ordre ? Contrôlé par qui ? Cet arbre ne devrait pas nous cacher la forêt qui est derrière lui. Qui organise l’offre ? L’industrie qui massivement produit les objets de la consommation et les met sur le marché. Qui oriente la demande ?... L’industrie qui massivement produit les objets de la consommation en créant un consommateur qui doit les absorber. Le consommateur est un sujet fictif, artificiellement maintenu comme standard, à qui on fait croire, par le biais d’une constante manipulation, que la compulsion d’achat conduit immanquablement à la satisfaction. La publicité crée  le signal d’entrée, l’input de la suggestion, le consommateur la réponse, l’output, de l’acte d’achat. De cette manière, le désir produit artificiellement, continuellement sollicité et entretenu est en constant décalage avec les désirs réels et vivants. Et après cela, on nous dit que le consommateur est un être rationnel (!) Mais quoi de plus irrationnel et en même temps, quoi de plus conformiste que la consommation ordinaire des ménages ? De plus, l’économiste, prétend qu’il n’ignore pas que les individus sont parfois irrationnels, (!) mais il estime pourtant que les déviations à la norme se compensent statistiquement et que le raisonnement peut donc en faire abstraction. De qui se moque-t-on ? Ce sont les intérêts des grands groupes industriels qui règlent l’offre et la demande d’abord en mondialisant tout échange, qui perd ainsi sa dimension locale et concrète. Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, en faisant intervenir les calculs d’un plan de représentation supérieur, purement spéculatif – celui de la bourse –., l’échange se trouve complètement déconnecté de la vie réelle. Et c’est dans ce jeu de manipulations financières, où en réalité tout est pipé, que l’on entend dire que « collectivement la demande a un effet qui stabilise le marché ». On a franchement l’impression que l’économisme ne nous prend que comme un « con-sot-mateur » qu’il a par avance conceptualisé.

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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