Leçon 150.    L’adversité     

    Kant, dans ses Opuscules sur l’Histoire, ne cherchait guère à faire des prophéties ou à parier sur les progrès futurs du genre humain. Il pensait que la véritable mesure de l’œuvre d’un homme est modeste et tient à la contribution qu’il a pu apporter au perfectionnement indéfini du genre humain. (document) Ceux-là méritent d’être appelés des grands hommes qui ont consacré leur vie à ce travail. Nous autres, héritiers d’œuvres d’envergure, ne pouvons que les remercier de nous avoir légué une part de ce que l’homme peut faire de meilleur.

    Mais créer dans quelle adversité ! Si rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion, aux dires de Hegel, rien de grand ne s’est accompli non plus sans rencontrer l’adversité ! Toute création authentique est révolutionnaire. Il fallait une détermination sans faille pour porter le message de la non-violence. Gandhi n’a guère connu la facilité. Il a rencontré partout l’adversité. La grandeur d’âme se mesure à l’aptitude à traverser l’adversité sans être intérieurement détruit. C’est une très haute leçon qui est constante dans le stoïcisme d’Epictète.

    En ces temps de confusion et de fureur qui sont les nôtres, c’est une leçon dont nous avons besoin. Quand nous essayons de faire au mieux de nos ressources et de nos forces et que pourtant nous rencontrons partout mauvaise volonté, hostilité et mécompréhension, il faut savoir passer outre et traverser l’adversité.

    Cependant, cette ténacité ne peut-elle pas aussi traduire une volonté bornée, étroite ou fanatique ? Et si les obstacles rencontrés étaient autant d’indications de nos erreurs ? Une volonté obstinée, mais aveugle et têtue, dans le contrecoup que lui offre le miroir de la relation, devrait apprendre que « l’adversité » qu’elle rencontre est là pour lui dire qu’elle se fourvoie. Alors ? Quelles leçons devons-nous tirer de l’adversité ? Une leçon de force intérieure ou d’acceptation de la réalité ?

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A. Adversité et conscience

    Nous n’avons pas à prendre seulement en considération des exemples en dehors de la destinée qui est la nôtre pour nous attacher à des héros de l’Histoire. Restons proche de notre situation d’expérience. En tout homme il y a de la grandeur et nous savons tous ce que veut dire le mot  adversité. Mais il importe de bien comprendre ce qu’il implique et ce qu’il décrit exactement. (texte)

     1) Revenons sur la distinction entre l’état de veille et l’état de rêve et sa portée que nous avions soulignée dans le contexte de la responsabilité. Dans le rêve, tout est possible, tout est immédiat et rien ne prête à conséquence. Je peux rêver marcher aux côtés d’un top model, vivre dans l’opulence et vaincre mes ennemis avec une dérisoire facilité. Rien n’oppose de résistance. Pas d’adversité à traverser pour atteindre un but, que celui-ci soit trivial ou élevé. Par contre, dans l’état de veille, le chemin entre un désir et sa réalisation est semé d’embûches. Là, il faut faire face à l’adversité sous la forme de toutes sortes de résistances. Il nous faut la détermination, le soin, la diligence et  la patience du temps. Il n’y a plus la magie onirique d’une satisfaction immédiate.

    Malheureusement, nous vivons dans une société dont la mentalité incline au fantasme et penche allègrement pour la facilité. Au fond le consommateur, il voudrait tout et tout de suite, c’est ce qu’on lui dit tout le temps. Le consommateur doit rester dans la facilité. C’est un rêveur. Une génération de consommateurs élevée dans une bulle d’aisance et d’oisiveté n’a jamais la trempe nécessaire quand il s’agit d’affronter la vie et ses multiples défis. Elle est vite balayée par l’adversité qu’elle rencontre. Dans une société qui s’attache plus à former des consommateurs qu’à éduquer des êtres humains, la rencontre de la complexité de la vie est difficile. On peut aussi ajouter que l’individu dans nos sociétés a aussi la résignation et du défaitisme. Ce serait beaucoup lui demander que de garder la passion intacte, d’aller de l’avant pour traverser l’adversité. Sans compter la tentation constante des fuites dans toutes sortes de compensations qui est la marque même de notre postmodernité. Nous le voyons bien avec nos étudiants qui, à la première difficulté renoncent et cherchent à se recaser vers de plus en plus de facilité. Là-dessus, nous pouvons largement être d’accord, c’est bien un trait typique de notre culture occidentale : l’incitation constante à la recherche de la facilité et l’absence totale de préparation des individus à savoir garder une constance au milieu des difficultés. La loi ambiante privilégie l’inertie. Dans l’environnement mental qui est le nôtre, ce que nous souhaitons inconsciemment, c’est que la vie soit aussi légère et facile que

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   ---------------Le premier point qu’il est important de comprendre, c’est que nous devons faire éclater la bulle onirique que la complaisance ambiante entretient. Si vous ne voulez jamais rencontrer l’adversité, passez votre temps à dormir, droguez-vous et ne vous éveillez jamais ! Si nous voulons vivre éveillés, puissants de notre propre force et libres, acceptons par avance que la vie nous mette dans l’adversité et qu’il soit infantile ne serait-ce que de l’oublier. Nous devons assumer le qui-vive, la tension, l’urgence, la force de la vigilance. Vivre délibérément chaque situation et chaque instant. C’est dans l’état de veille que l’existence humaine s’incarne. Le seul fait de fuir l’adversité ou de la refuser et cherchant en tout la facilité, nous priverait par avance de l’expérience de la vie. Dérobade dans les marges. Fuite. Repli dans l’inconscience. Cela se comprend chez le tout petit qui se roule en boule devant la télévision en suçant son pouce. Mais tout de même, chez l’adulte, il doit y avoir la ressource et l’énergie de vivre en sachant rencontrer l’adversité. Avant même d’être une question de projet, c’est d’abord une question de conscience, parce que la vigilance participe directement de l’opposition sujet/objet et de l’opposition sujet/sujet. (cf. Karl Jaspers texte) Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de possibilité de passer au-delà de cette dualité dans une lucidité plus élevée, mais du moins, tant qu’elle n’est pas assumée, la vigilance ne l’est pas non plus.

     2) Cependant, l’adversité ne se réduit pas à l’opposition sujet/objet ou sujet/sujet, bien qu’elle la suppose parce qu’elle se déploie à l’intérieur de l’état de veille. Adversité est emprunté au latin adversitas, dérivé de adversus, participe passé de advertere « tourner vers ». ....

    Dans le premier cas, l’adversité indique la contrariété rencontrée par la volonté. Il y a dans le langage courant des expressions communes qui soulignent cette expérience : nous disons par exemple avoir traversé « une période d’adversité ». L’idée, c’est qu’à une autre époque, le mouvement de l’action pouvait, comme l’étrave du bateau, filer à travers l’eau, sans rencontrer une grande résistance. Une période d’adversité, désigne des circonstances dans lesquelles, comme on dit, on « a beaucoup ramé ! », il y a avait des algues en travers de l’étrave et notre bateau ne filait pas dans le vent. Cette métaphore se trouve dans les Entretiens d’Épictète. Il nous dit  : ce n’est pas toi qui fait le vent, c’est Éole, ce n’est pas toi non plus qui fait que l’océan se déchaîne, c’est Poséidon. Tout ce que tu peux faire, c’est tenir le gouvernail et maintenir le cap. Tenir le gouvernail signifie garder une volonté ferme et assurée. Garder le cap, c’est maintenir une fermeté d’intention dans la direction qui nous semble juste, même s’il faut « faire face à l’adversité ». L’océan et le vent représente les forces qui œuvrent dans la Nature. Les forces à l’œuvre dans la Nature ne dépendent pas de moi. Elles impliquent une complexité qui enveloppe tout le tissu social, psychologique, biologique, physique dans lequel est prise ma propre situation d’expérience. Ce qui dépend de moi, c’est mon attitude face aux circonstances, celle-ci est liée à mon aptitude à accepter ce qui est, à prendre les choses comme elles viennent, (texte) tout en poursuivant malgré tout ma route. Celui qui est « accablé par l’adversité » offre une résistance qui finit par le briser intérieurement. Il ne parvient pas à affronter un « sort contraire », avec l’adaptabilité nécessaire. La résignation est l’attitude consistant à baisser les bras dans l’adversité, à se renoncer soi-même, donc à changer de cap, pour adopter une direction dans laquelle les difficultés seront faibles et où la facilité des courants portera là où elle veut. Il ne fait plus d’effort. Contre une fortune défavorable, le timoré choisit la position de repli. L’adversité ne saurait être rencontrée que dans la constance du tracé de l’intention. Sans engagement, sans projet et sans but, il n’y a évidemment jamais d’adversité. Je peux mollement m’installer devant la télévision et attendre que le destin vienne frapper à ma porte ; mais je risque d’attendre longtemps ! Et de passer à côté de la vie, parce qu’il me manque le courage de vivre.  

    On a mal compris le stoïcisme en confondant l’acceptation de la réalité qu’il enseigne avec la résignation. Le stoïcisme n’est pas fait pour les faibles, il ne parle qu’aux hommes de courage. Il ne parle qu’à ceux qui ont assez d’audace et de force pour savoir persévérer dans la direction du bien. Mieux : il a un sens pour celui qui connaît l’enthousiasme.

     Dans le second sens, il n’est pas nécessaire de supposer la tension volontaire, mais par contre, il indispensable de reconnaître l’élan, la ferveur même de la Passion. Comme nous l’avons vu, la volonté est l’extension de l’intentionnalité sous la forme de l’ego. L’énergie de la volonté, c’est l’énergie de l’ego et ses désirs. Il y a dans la Passion pure une Énergie neuve, différente de la volonté et dont le jaillissement est création. Nous avons vu plus haut dans le cours, que la Passion pure est passion sans motif. Cette Passion est très présente dans l’art. Nous avons aussi vu que la passion, contrairement à ce que l’on dit parfois, n’exclut pas la lucidité. La lucidité et la Passion brûlent d’un même feu. Elles donnent à l’acte une coïncidence avec soi qui est très différente de l’effort impliqué dans la tension volontaire.

    Il en résulte une expérience différente de l’adversité. Toute création nouvelle détruit de l’ancien. Toute création authentique suscite nécessairement de l’adversité. Des résistances ou un rejet. Il ne faut pas escompter que la générosité même  trouve aisément en ce monde des appuis. Il ne faut pas croire non plus que la compassion rallie immédiatement les cœurs et soit immédiatement supportée. La bonté peut être mal accueillie et mal comprise. L’amour lui-même est rarement reconnu pour ce qu’il est ; et fort heureusement, il ne le cherche pas !  C’est précisément quand il est dépourvu de tout espoir et dénué de toute attente, qu’il brille de son feu le plus élevé. Là où l’amour est réellement présent, le cœur reste toujours disponible et la patience est sans limite. Il y a quelque chose d’étrange dans l’amour agissant : pris dans une tempête qui emporterait les voiles, a coque et des mâts des volontés les mieux trempées, le sage passe son chemin comme intact et non-touché. Il dit ce qu’il a à dire, il fait ce qu’il a à faire dans l’instant se laissant traverser sans résistance par l’adversité, il passe au travers, le cœur en paix. (texte)

    Eckhart Tolle dans Nouvelle Terre raconte cette histoire :

 « Le maître zen Hakuin vivait dans une ville du Japon. On tenait en haute estime et bien des gens venaient l'écouter dispenser ses enseignements spirituels. Un jour, la fille adolescente de son voisin tomba enceinte. Les parents de cette dernière se mirent en colère et la réprimandèrent pour connaître l'identité du père. La jeune fille leur avoua finalement qu'il s'agissait d'Hakuin. Les parents en colère se précipitèrent chez lui et lui dirent ne hurlant que leur fille avait avoué qu'il était le père de l'enfant. Il se contenta de répondre : "Ah, bon?".

La rumeur du scandale se répandit dans la ville et au-delà. Le maître perdit sa réputation ne plus personne ne vint le voir. Mais cela ne le dérangea pas. Il resta impassible. quand l'enfant vint au monde, les parents le menèrent à Hakuin en disant : "vous êtes le père, alors occupez-vous en!" Le maître prit grand soin de l'enfant. Un an plus tard, prise de remords, la jeune fille confessa à ses parents que le véritable père de l'enfant était le jeune homme qui travaillait chez le boucher. Alarmés et affligés, les parents se rendirent chez Hakuin pour lui faire des excuses et lui demander pardon. "Nous sommes réellement désolés. Nous sommes venus reprendre l'enfant. Notre fille a avoué que vous n'étiez pas le père". La seule chose qu'il dit en tendant le bébé aux parents fut : "ah, bon?".

Le maître réagit de façon identique au mensonge et à la vérité, aux bonnes nouvelles et aux mauvaises nouvelles. Il permet à la forme que prend le moment, bonne ou mauvaise, d'être ce qu'elle est. Ainsi, il ne prend pas part au mélodrame humain. Pour lui, il n'y a que ce moment, ce moment tel qu'il est. Les événements ne sont pas personnalisés et il n'est la victime de personne. Il fait réellement un avec ce qui arrive et ce qui arrive n'a aucun pouvoir sur lui... Il a pris soin de l'enfant avec beaucoup d'amour. L'adversité se transforme en félicité grâce à son absence de résistance et répondant encore à ce que le moment présent exige de lui, il rend l'enfant quand c'est le moment de le faire.

Imaginez un instant comment l'ego aurait réagi au cours de ces divers événements».

 

    Pour l’ego, pour la volonté, l’injustice est une très fine justification qui donne toutes les raisons de s’emporter avec violence, et du coup, l’adversité est constante et protéiforme. La vie est une lutte !  Cette formule est un slogan de l’ego. Nous voyons donc à quel point la notion d’adversité ne peut exister en soi. L’adversité n’existe pas dans les choses, elle n’est que dans la conscience des choses.

B. L’ego et l’adversité

     Le coefficient d’adversité que nous rencontrons dans le monde serait-il proportionnel à l’affirmation de l’ego ? Devons-nous penser que plus le sens de l’ego est fort et plus le sens de l’adversité est virulent ? Cela voudrait dire, à l’inverse, que plus le sens de l’ego est faible, moins il y a de perception d’un l’affrontement avec le réel. A la limite, si le mur de la séparation immanent à la structure de l’ego venait à se dissoudre, serions-nous encore en droit de parler d’adversité comme nous le faisons d’ordinaire ? Comment comprendre qu’un simple changement de conscience puisse transformer l’adversité en félicité ?

     ---------------1) L’idée de coefficient d’adversité apparaît dans un classique de la philosophie contemporaine chez Sartre, en effet L’Etre et le Néant est construit sur deux présupposés, a) que la condition humaine se définit à partir d’un libre-arbitre absolu ; b) que le monde dans son existence est un en-soi séparé de l’ego et voué à la facticité. L’ego est un vouloir surgissant dans le monde sans autre loi que la gratuité de sa liberté. D’un autre côté, le monde surgit lui aussi dans l’existence, mais sans rime ni raison, dans une absurdité foncière. L’homme doit donc rencontrer une résistance hors de lui et même se prévaloir de ne pas l’avoir créé. Cependant, c’est dans son effort à rencontrer cette existence massive qu’il donne un sens à l’obstacle. Ainsi, « la réalité humaine rencontre partout des résistances et des obstacles qu'elle n'a pas crées; mais ces résistances et ces obstacles n'ont de sens que dans et par un libre choix que la réalité humaine est ». Si l’existence est cette masse noueuse de la racine de marronnier, ce qui est jeté-là sous la forme des choses et des êtres et « poisse comme de la confiture », je n’ai pas à revendiquer une quelconque responsabilité quand à cette existence que je rencontre. Ma condition d’ego dans le monde est celle de la déréliction : je suis jeté-là, sans savoir pourquoi, sans raison, sans mode d’emploi de ma propre vie. Comme une chose parmi les choses. Le monde lui aussi est jeté-là sans raison d

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correspond nullement à une description phénoménologique à la manière de Husserl-. Sartre s’inscrit ici plutôt dans la lignée de l’idéalisme de Fichte et de Hegel, idéalisme qui a développé la logique de l’affirmation de l’ego. Le « moi » s’identifie à sa liberté, la revendique pour-soi. Mais cette liberté du moi serait vide si elle ne rencontrait pas un non-moi, l’existence massive du monde, l’en-soi. (texte) Cependant, l’ego ne se mettra jamais sur le même plan que le monde. Il a bien conscience d’être une subjectivité irréductible et personnelle. C’est pour moi que le monde existe, c’est pour moi qu’il prend un sens, c’est par moi qu’il est transformé. Aussi, le coefficient d’adversité que le monde m’oppose est relatif à mon effort pour le conquérir.

    « C'est seulement dans et par le libre surgissement d'une liberté que le monde développe et révèle les résistances qui peuvent rendre la fin projetée irréalisable. L'homme ne rencontre d'obstacle que dans le champ de sa liberté. Mieux encore: il est impossible de décréter à priori ce qui revient à l'existant brut et à sa liberté dans le caractère d'obstacle de tel existant particulier. Ce qui est obstacle pour moi, en effet, ne le sera pas pour un autre. Il n'y a pas d'obstacle absolu, mais l'obstacle révèle son coefficient d'adversité à travers les techniques librement inventées, librement acquises» (texte)

    Que le sens de l’adversité soit ici relatif à la conscience de l’ego, cela ne fait aucun doute. Cela nous est amplement montré d’abord dans la présence de l’effort, l’énergie de la volonté face à l’obstacle à vaincre, cette énergie qui est celle de l’ego. Comme nous l’avons vu, le sens du moi n’existe que par rapport à un autre moi. Il ne saurait, dans l’expérience de l’adversité rencontrée par l’ego, y avoir une véritable auto-référence : un « autre » est convoqué dans une comparaison. La conscience de l’ego et celle de l’altérité vont ensemble.

    Le texte qui suit le montre très clairement :

    « Ce rocher ne sera pas un obstacle si je veux, coûte que coûte, parvenir au haut de la montagne; il me découragera, au contraire, si j'ai librement fixé des limites à mon désir de faire l'ascension projetée. Ainsi le monde, par des coefficients d'adversité, me révèle la façon dont je tiens aux fins que je m'assigne; en sort que je ne puis jamais avoir s'il me donne un renseignement sur moi ou sur lui... A désir égal d'escalade, le rocher sera aisé à gravir pour tel ascensionniste athlétique, difficile pour tel autre, novice, mal entraîné et au corps malingre. Mais le corps ne se révèle à son tour comme bien ou mal entraîné que par rapport à un choix libre. C'est parce que je suis là et que j'ai fait de moi ce que je suis que le rocher développe par rapport à mon corps un coefficient d'adversité. Pour l'avocat demeuré à la ville et qui plaide, le corps dissimulé sous la robe d'avocat, le rocher n'est ni difficile ni aisé à gravir; il est fondu dans la totalité "monde" sans en émerger aucunement»

    Maintenant, si l’adversité enveloppe de l’altérité, celle-ci a, comme nous l’avons vu, deux sens : l’altérité sujet/objet ou de l’altérité sujet/sujet. Quelle est la plus difficile ? La plus cruelle ? Ce n’est certainement pas l’adversité que l’on rencontre à travers l’objet et sa résistance qui nous fait le plus de difficulté. Le rapport sujet/objet est bien constitutif de la représentation intentionnelle dans laquelle l’ego se déploie. Sans cette dualité et la séparation qui s’ensuit, il n’y aurait pas de conscience de l’ego. Il est intéressant de remarquer que des systèmes entiers ont été élaborés autour de cette expérience première. Maine de Biran, par exemple, fait de la volonté un pouvoir hyper-organique et il montre clairement que la volonté et l’ego ne sont qu’une seule et même chose. En tenant à bout de bras une chaise, jusqu’à la douleur, l’effort du moi affirme le moi lui-même. De fait, le volontarisme qui ...

    2) Toutefois, la spécificité de la philosophie de Sartre est ailleurs. Elle se constitue dans une représentation de l’intersubjectivité. Ce qui fait problème dans l’adversité, ce n’est le rapport sujet/objet, c’est le rapport sujet/sujet. Moi et l’autre. Dans un texte célèbre de Sartre, on peut lire que ce n’est pas la même chose d’être empêché de sortir parce qu’il pleut que de ne pas pouvoir sortir parce qu’on nous l’a interdit. L’adversité des éléments, nous pouvons la braver avec un parapluie et il peut être finalement assez joyeux de s’y risquer envers et contre tout. Mais l’interdiction ! Cette barrière invisible de l’ordre selon lequel il m’est défendu  de sortir ! Bien qu’invisible, c’est plus difficile que le mauvais temps. C’est un autre moi face à moi, un moi adverse et son empire qu’il me faut affronter. Ce qui est l’essence même du conflit. C’est seulement quand l’adversité devient conflictuelle qu’elle devient violente. L’exemple de Sartre est faible, il parle trop dans un registre de l’adolescent en révolte contre ses parents. C’est ce qui le rend séduisant. Pour donner toute sa portée à l’argument sartrien, il faut convoquer tout l’arrière plan de « l’enfer, c’est les autres ». Quand la voix de l’ego s’élève pour s’emporter contre l’adversité, n’est-ce pas surtout pour s’en prendre aux autres ? L’autre n’est pas seulement ce perpétuel gêneur dont le regard me suit et qui me juge, l’autre ce n’est pas seulement celui qui se révèle à moi dans un face à face en me révélant à moi-même, il est celui qui me barre la route et que je dois vaincre d’une manière ou d’une autre ou rallier à ma cause. C’est l

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    ---------------Comment ne pas y reconnaître le jeu de l’ego ? Il est dans la nature même de la conscience de l’ego de s’affirmer dans la confrontation. Il n’y a pas à attendre, en quoi que ce soit ,une coopération de l’ego. C’est un leurre. Les hommes ne coopèrent vraiment que lorsqu’ils laissent tomber les préoccupations de leur ego. Tant que la conscience de l’ego est présente, l’adversité est constante. Dans le système de Sartre, c’est une hostilité foncière de l’homme pour l’homme. Celle qui s’exprime dans le regard méprisant qui provoque la honte. Celle de la chosification de l’autre. Celle de la possession sexuelle qui transforme l’autre en objet de plaisir.

    Conformément à l’essence même de la dualité, les contraires vont ensemble. Il y a attirance/répulsion. Sartre l’exprime en permanence dans son œuvre dans l’ambiguïté qui fait que, si l’autre m’est insupportable, en même temps, j’ai besoin de lui pour être ce que je suis, je suis donc à tout jamais dépendant de l’autre. L’ego ne peut pas exister tout seul, il n’existe que par rapport à un autre ego censé pouvoir le confirmer dans sa propre valeur. Ce qui implique le désir de reconnaissance. L’autre me soutient dans l’être et me fait exister, car pour l’ego, au fond, le cogito veut dire « on me regarde donc j’existe ». Mais l’entrée en scène de l’autre est insupportable, car elle me fait entrer dans la relation domination/servitude. Dès qu’il y a prévalence de l’ego, il faut un dominant et un dominé. Nous sommes jetés dans les conflits de pouvoir et d’intérêt.

     3) Ainsi, ce que Sartre nous montre ici n’est rien d’autre que l’explicitation de la conscience de l’ego. Or la mise en lumière de la conscience de l’ego suppose nécessairement une autre forme de conscience.

    Nous allons y revenir. Mais il y a un autre point important. Dans le texte que nous venons de commenter, nous avons ôté une phase évoquant la portée morale de la fin poursuivie. L’homme se « révèle aussi en fonction de la valeur de la fin posée par la liberté».

    En effet, nous ne pouvons parler clairement d’adversité qu’en supposant que la fin poursuivie est moralement bonne. Quand un groupe de soldats pénètre dans un village pour tuer femmes et enfants, nous n’utiliserons pas le terme « adversité » pour désigner la résistance rencontrée dans l’usage du napalm, du couteau, de la mitrailleuse ou de la baïonnette. Nous avons besoin de pouvoir nous identifier à celui qui agit. C’est de l’intérieur que nous comprenons l’adversité qu’il a rencontré. Mais devant la barbarie et l’horreur – à moins d’être complètement fêlé – il n’y a pas d’identification. Il est nécessaire que nous puissions adhérer à une valeur pour souligner le courage d’un homme qui a voulu la porter. S’il n’y a pas de valeur, il n’y a pas de courage, mais une témérité fanatique et imbécile, une énergie morbide, un déchaînement du chaos ou une fête de la destruction. Nous pouvons souligner l’adversité rencontrée par un homme qui se bat pour la reconnaissance des torts subits par son peuple lors d’une colonisation. Nous aurons de la sympathie pour ceux qui poursuivent contre vent set marées le travail d’information et de soins dans la progression d’une épidémie. Le travail patient de ceux qui luttent contre la faim, de ceux qui cherchent à sortir les enfants de l’exploitation du travail méritent notre respect. Celui qui dénonce une imposture de grande ampleur et qui a la patience de mener à terme ce qu’il considère comme un devoir civique mérite notre reconnaissance. Le récit de son combat et l’adversité qu’il a rencontré suscite une certaine sympathie. D’autres à sa place auraient certainement jeté l’éponge et renoncé. Notre mauvaise conscience est aussi là pour nous dire que dans notre postmodernité, nous avons lâchement choisi la facilité, l’inconscience et l’irresponsabilité. Encore heureux qu’il y ait des gens qui sauvent l’honneur d’une humanité assoupie, bêlante et conformiste ! Au moins, on peut ne pas désespérer de l’homme.

    Dans certains cas, il faut aussi surmonter une marée de préjugés pour rendre justice à l’action d’un homme. Il faut dire que l’opinion est souvent ignorante et qu’elle peut être facilement retournée. Il y a des grandeurs que l’on ne reconnaît que 20 ans plus tard, quand celui qui en a été l’ouvrier ardent est dans la tombe et que seul une poignée de ses contemporains l’ont reconnu à sa juste valeur. Les chrétiens le savent : tant que le saint est sur Terre, il peut tomber dans le péché. Il faut se méfier de la bonté et du dévouement constant et attendre trente ans un procès de béatification. Alors, alors seulement, on parlera de l’adversité qu’il a toute sa vie rencontrée et on baptisera cela ses « épreuves », son sacrifice et son chemin de croix, à l’image du Christ. Ainsi, la valeur d’une fin peut ne pas être reconnue et cependant, c’est grâce à elle valeur que l’adversité peut être soulignée. C’est un point que Kant a explicitement reconnu. La bonne volonté ne peut être jugée à sa réussite. Elle peut fort bien connaître l’échec et pourtant rester une bonne volonté. (texte)

    Inversement, la réussite, quand elle est mise au service de fausses valeurs, est une arrogance qui ne peut réjouir que ceux qui en partage l’illusion. Souligner l’adversité rencontrée en pareil cas est carrément affligeant. Si un escroc notoire, ou un affairiste sans scrupule souligne l’adversité qu’il a pu rencontrer pour publier ses mémoires, il y aurait comme un sérieux malaise à acquiescer à ses petits malheurs. A moins de se réjouir des hécatombes et de la misère économique qui en a été le prix. Assez ! Cela suffit ! Il y a des jours où la célébration médiatique de la « réussite » donne envie de vomir, tant elle sent la corruption à plein nez.

    Si nous devions adopter la manière de formuler ________________________

C. Les leçons de l’adversité

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Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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