Leçon 43.   Échange et système économique       

    L’échange met en jeu des intérêts divers. L'intérêt est un pôle d’attraction vers lequel se dirige ma volonté. Pour que je puisse rechercher l’échange, il faut que j’y trouve un intérêt. Cela peut-être une passion si je suis prêt à tout pour obtenir cette voiture de collection, par exemple contre la mienne plus récente, mais moins attrayante. Le passionné est une cible économique facile. Pour le prix de la valeur affective, pour la passion, il peut en effet sacrifier l’évaluation économique objective.

    Mais la passion n’est pas le fondement de l’échange économique. Ce n'est pas la passion qui fait l'évaluation économique. L’intérêt économique est différent de la passion ou à un moindre degré du besoin, au sens où l’intérêt économique avant tout se calcule. Calculer revient à écarter tout ce qui ne comporte pas de valeur négociable, pour ne retenir que ce qui peut-être évalué en termes économiques. Même si j’attache une valeur sentimentale à une table de chevet qui me vient de ma grand-mère, sa valeur économique, elle, reste celle du marché et c’est tout. La question est donc de savoir ce qui est au principe même de l’échange économique. Qu’est-ce qu’un échange économique ?

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A. Le travail et la valeur échangée

    Pour échanger, il faut bien que nous ayons quelque chose à donner et aussi qu'il y ait quelqu’un pour le recevoir. Or, que pouvons-nous donner, si ce n'est d'abord le fruit de notre travail ? Le travail produit de la valeur, il permet de transformer la Nature et de produire ce qui s'échange, en tant que biens et services. Mais que faut-il entendre par fruit économique du travail? Quel est le sens proprement économique du travail? 

    C'est l’économie qui règle la répartition des richesses, sa fonction doit être d’assurer la prospérité d’une société, c'est-à-dire sa richesse. (texte) La richesse est déterminée comme valeur économique, valeur qui est mesurée avec la monnaie.  Aussi devons-nous prendre en compte l’interprétation économique du travail en tant qu’il est production de valeur monétaire. Dans le monde postmoderne, on admetsans réserve que le travail est nécessaire « pour gagner de l’argent », cet argent qui permet de subvenir à nos très nombreux besoins. Le sens commun voit dans la nécessité du travail une nécessité qui est d’abord économique. (texte)

    Le travail de ce point de vue est défini, à travers une interaction complexe, par son utilité pour la société. (texte) L’utilité économique signifie que le travail produit une valeur d’usage susceptible d’être insérée dans un échange. Si je cultive des salades dans mon jardin, je produis quelque chose que je peux échanger ,contre des choses telles que des fromages de chèvre ou des services tels qu’une coupe de cheveux chez le coiffeur. Si par contre, je travaille dans mon jardin pour moi-même, mon travail n'est pas économiquement productif. L’utilité se fonde sur des besoins que les hommes possèdent, besoins que certains peuvent satisfaire et non pas tous, ce qui conduit à la nécessité d’échanger la contrepartie des besoins, c'est-à-dire ce qui pourvoit à leur satisfaction. Platon dit que la cité naît quand chacun d’entre nous ne peut se satisfaire à lui-même, mais manque de beaucoup de choses. Si nous vivions en autarcie parfaite, il n’y aurait pas de nécessité d’échanger le produit du travail. Mais ce n'est pas le cas. Nous avons besoin du travail des autres pour satisfaire nos propres besoins. (texte) C’est le besoin qui fait la société. La répartition du travail dans une société, correspond trait pour trait, avec la division des besoins fondamentaux. L

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    ---------------Mais comment échanger? Le produit de travail doit être échangé avec le produit d'un autre travail. C'est là que le système économique intervient pour régler l’échange. Le système le plus archaïque reposait sur le troc  qui est le système économique le plus élémentaire : je donne de mes salades, en échange, je reçois tel service, tel objet dont j’ai besoin. Ensuite, il est possible de concevoir des systèmes beaucoup plus complexes, du capitalisme à toutes les formes de collectivisme. Pour que l’échange soit juste il faut qu’il y ait une évaluation juste. Même le troc suppose que soit établie une proportion entre la valeur des choses ou des services échangés. Il est impensable de faire une équivalence stricte : une salade = une paire de chaussures. Il y a davantage de travail dans la confection de la paire de chaussures que dans le cageot de salade, et la matière est aussi d’un coût plus élevé. Il faut régler de manière juste la répartition établie dans l’échange, en procédant à une évaluation correcte de la chose ou du service échangé. Le plus commode c’est d’utiliser un médiateur de l’échange, donc un simple intermédiaire, la monnaie et de traduire la valeur d’usage en valeur monétaire. C’est ce que les hommes ont commencé à faire très tôt. Qu’importe si l’on utilise du papier, des coquillages, des pièces, de l’or ou des grains de sel. La monnaie n’est qu’un intermédiaire, ce qui a une valeur, ce n’est pas la monnaie, mais ce qui est échangé à travers elle. La monnaie est très commode. Elle permet d’établir un rapport 1) entre des choses différentes : un sucrier, une paire de sandales, un vélo ou une boîte à outils etc. 2) entre des services différents : une demi-heure passée chez mon dentiste ou mon médecin, une heure de travail du teinturier, du comptable, de l’aide-soignante, de l’agent de police etc. Dans chaque échange, on substitue un rapport quantitatif, entre des travaux qui du point de vue qualitatif, sont très différents. De là résulte clairement que l’argent n’a par lui-même aucune valeur, Cf. Lanza del Vasto (texte) il sert d’intermédiaire dans l’échange. Ce qui a une valeur, c’est l’usage des choses, des services, et le ...

    ... prix du service, il faut déterminer l’importance du besoin et la quantité de travail qu’il comporte. Considérons le cas de la production d’objets de consommation. Ce qui doit entrer dans la formule du prix des choses, c’est le coût de la matière et le prix naturel de la chose à partir du travail investi dans sa production. Cela nous oblige à évaluer la quantité de travail qui permet la production. Celle-ci comprend la durée du travail (le nombres d’heures passées pour réaliser le vase, la maison, les sandales), la difficulté du travail (une heure passée au fond de la mine vaut plus qu’une heure devant un tour à bois), la formation technique requise (il serait injuste de considérer comme équivalente une heure de travail d’un préparateur en pharmacie, avec une heure de travail de jardinier ou de l’O.S. sur une chaîne de montage). Mais quelque soit le résultat de cette évaluation, il n’en reste pas moins que le travail donne sa valeur aux choses, qui sans cela resteraient simple matière naturelle (un champ inculte, un morceau de cuir). Comme c’est le travail qui donne la valeur, il en résulte que le travail par lui-même n’a pas de valeur : il est au-dessus de la valeur qu’il crée, puisqu’il en est la source, puisqu’il donne la valeur. L’eau que nous prenons à la fontaine a une valeur, mais la fontaine elle-même en a d’avantage, puisque c’est d’elle que toute l’eau provient. La valeur d’une marchandise est définie par la quantité de travail qu’elle comporte, mais le travail lui-même ne doit pas être dévalé du côté de ce qu’il produit. Le travail n’est pas une marchandise, il est ce qui rend possible la production des marchandises.

    Et pourtant, il faut bien d’une certaine manière évaluer le travail, cette évaluation existe de fait, de par l'existence même du système économique, et le résultat est appelé salaire. Cela signifie qu'il y a toujours une aliénation économique du travail, du seul fait que l'on en vient à l'assimiler à un "prix", à un objet qui aurait un coût. Considérer que le travail a un « coût » relève d’une étrange perversion, puisque c’est le contraire, c’est grâce au travail qu’il y a des choses qui ont un « coût », c'est-à-dire que le travail crée la valeur d’échange. Il crée une valeur qui se surajoute au coût de la matière première. L’argile est importée, des mains humaines la façonnent, avec où sans machines complexes, pour donner le vase, l’assiette où la coupe à fruits. Ce qui fait le vase, l’assiette ou la coupe à fruit ne provient que du travail, sans cela il n’y aurait que de l’argile. 

    Essayons de raisonner en termes mathématiques simples. Si v est le prix de vente, a le prix de la matière, le prix final du produit sera :

        v = a + e où e figure la valeur ajoutée crée par le travail.

    Logiquement parlant, s’il fallait évaluer le salaire s à l’égal de ce qu’il produit, on devrait dire que :

        s = e,

    Mais en pratique, les choses sont plus complexes. Sur la valeur ajoutée e, il faut prélever les charges b, les investissements que l’on fait constamment dans la technique c, et aussi d le profit investi dans la spéculation sous forme d’actions de l’entreprise. En fait on a donc :

        s = e - (b + c + d)

    Résultat : selon un discours auquel nous avons été habitués par le conditionnement ambiant  : 1) les entreprises croulent sous des "charges". Il nous est aussi répété, 2) qu’elle se doivent de favoriser constamment le "renouvellement technique" pour sans cesse augmenter leur productivité. Enfin, 3) l'important c'est le profit. Nous vivons dans un monde, dans lequel personne ne songe à mettre en cause l’idée, qu'il est normal que l’on puisse soutirer du circuit des échanges humains une masse d’argent issu du travail des hommes, pour faire travailler l’argent en bourse. Cet implicite appartient en propre à un système économique, le système appelé capitalisme. Le capitalisme est le système économique qui vise à l’accroissement du capital, c’est à dire du profit p,sous sa forme monétaire. C’est bien ce que le mot indique. Il en résulte que dans cette représentation de l'échange,  il est sous-entendu que :

        p = e

    Le profit, c’est tout ce que la valeur ajoutée a créé à titre de valeur économique et en conséquence, le salaire est regardé comme ce qui est retranché du profit ! Bizarrement dans nos sociétés on parle même d’un coût du travail ! Cela peut sembler absurde, mais cela ne l’est que d’un point de vue extérieur au capitalisme lui-même. Vu de l’intérieur, pris dans la structure, le profit, c’est avant tout la valeur ajoutée par le travail, moins un certain nombre de coûts, dont le travail, que l’on aurait avantage à réduire le plus possible. Donc :

        p = e - (a+ b + c + s)

    Comment augmenter le profit ? (puisque c'est le but). Payer la matière première le moins cher possible, l’acheter là où elle est à bas prix : cuivre de Colombie, nickel du Brésil etc. Demander à l’État de diminuer le plus possible les charges (comme la taxe professionnelle et la sécurité sociale). Réduire les salaires à la potion la plus congrue, c’est autant de gagné pour le profit. Mieux encore, si en spéculant, on peut « faire de l’argent avec de l’argent », autant confisquer une masse conséquente de valeur ajoutée, pour la détourner, car c’est là que le profit sera le plus grand et les coûts les plus faibles. La spéculation est la radicalisation extrême de l'esprit du capitalisme, le profit pour le profit et pour le profiteur !

    Si donc seule l’instance du capital s’exprimait dans le contrat de travail , il est certain, vu l’avidité que libère le capitalisme, que le salaire en serait resté à ce qu’il était au début du siècle, le minimum vital m¸ tel qu’on pouvait se le représenter à l’époque.

        s = m

    Comme la machine a son coût d’entretien, de fournitures d’alimentation, le travailleur « coûte » (!), il faut le nourrir, le vêtir et ce minima fixe le salaire qu’on doit lui donner. La pression des revendications ouvrières a pu secouer ce joug, et faire entrer dans m, bien plus qu’un minimum vital, mais des droits du travailleur (congés, retraites, temps de travail réduit etc.). La revendication est légitime, elle revient à demander à grignoter un peu plus le gâteau que le travail crée en créant de la valeur économique. Mais le préjudice fait au travail est-il récupéré ? A peine. Cela ne change en rien le système d’évaluation choisi, système qui reste fondamentalement injuste. Marx l’a vu avec force et a tenté de montrer à quel point le travail ainsi conçu constituait une forme d’exploitation de l’homme par l’homme. Dans un tel système, l’ouvrier ne fait que se vendre pour subvenir à ses besoins et se vendre dans des conditions qu’il ne peut pas maîtriser, mais auquel il doit se soumettre. Le sens commun n’a pas tort de voir dans le travail une nécessité, sauf que dans l’état actuel de l’économie, cette nécessité est une fatalité économique aliénante. 

    Il est naturel que les hommes travaillent les uns pour les autres, mais il serait juste que l’échange reste échange et ne devienne pas un vol ou une exploitation. Ce sont des raisons économiques qui font que se maintiennent dans le monde les pires formes du travail. C’est pour le profit que l’on fait travailler des enfants en Thaïlande, que l’on exploite des populations dans les pays pauvres, au bénéfice des pays riches. On produit beaucoup, de plus en plus et à très bas prix. Mais par quel travail et au bénéfice de qui ? De ceux qui sont avantagés par le système économique qui règle la répartition de la richesse.

    Ce qui ne veut certainement pas dire de tous. Le capitalisme a ses riches et ses pauvres, ses profiteurs et ses exclus, ses exploités (texte) et ses exploiteurs. cf. Serge Mongeau. En tant que consommateur, nous en sommes tous parti prenante. Ce qui est étrange, c’est que le monde futile de la consommation, qui s’ébahit devant les gadgets, est exactement le même qui se sert d’un travail exploité, non seulement dans les pays riches, mais aussi dans les pays pauvres. La futilité de la consommation c’est aussi la gravité de la situation d’hommes, de femmes et même d’enfants d’Extrême-Orient condamnés à s’épuiser dix heures par jour pour des salaires de misère. -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. Le monde la consommation et la postmodernité

    Comment voyons nous l'échange dans notre mentalité actuelle? Nous pensons l'échange en fonction d'une valeur primordiale qui éclipse toutes les autres : l'argent et tout le profit que nous en tirer. Techniquement l'argent a une justification dans l'échange, puisqu'il faut bien simplifier l'échange pour le rendre plus fluide. Si j’ai d’un côté un livre et de l’autre un pain, il faut qu’il y ait entre les deux un rapport précis. Disons que le livre vaut dix fois plus que le pain. Si, comme boulanger, je faisais du troc, je porterais dix baguettes chez le libraire. Il est plus commode de se servir de la monnaie comme médiateur de l’échange. Le libraire vient chercher le pain pour 1 F et mois je vais chercher le livre pour 50 F. Par extension, nous disons qu’une place de concert vaut 150 F, qu’une séance chez le coiffeur vaut 120 F, qu’une leçon de parapente vaut 250 F ou qu’une heure de travail d’un ouvrier au SMIC vaut 65 F. Nous répondons ainsi à chaque fois à la question « qu’est ce que cela vaut ? », « c’est combien ? » et la valeur est toujours la même, c’est celle que nous alignons dans un prix mesuré par la monnaie. Ce montant correspond le plus souvent à un fait : ce qui est indiqué sur la vitrine. Si c’est un simple fait, je n’ai plus qu’à m’incliner et payer. Nous pouvons toujours marchander quand l’évaluation ne nous semble pas correcte. Implicitement, cela veut dire que le rapport de l’échange lèse l’intérêt d’un des deux partis : je me fais voler, ou je prend le client le client pour un pigeon. J’ai produit un travail et avec lui de la valeur, et lui aussi il a travaillé. Nous échangeons cette valeur et l’échange doit être juste. Ce qui est en jeu dans nos transactions, c’est le seul montant valant pour lui-même, une quantité d’argent, que je refuse de payer, ou que j’estime m’être due. 450 F pour une coupe de cheveux ! Ah non, c’est trop ! C’est du vol ! Vendre ma baguette 3 F ? Ah non, autant mettre tout de suit la clé sous la porte !

    En tant que consommateur, ce qui nous retient, c’est seulement le prix. L’intérêt du consommateur, c’est de pouvoir acquérir toujours davantage, pour un prix le plus faible possible. Le consommateur, ce n’est pas le citoyen qui s’exprime dans le vote, c’est le sujet qui entre en possession de ce que le marché économique lui propose. Le consommateur veut profiter!  Il veut profiter des soldes, des bas prix, des remises etc. Il veut avoir la satisfaction d’acheter, de pouvoir remplir son caddie et revenir chez lui content de ce qu’il a acheté. Il a des besoins innombrables à satisfaire et pour cela, il faut de l’argent. Chez le consommateur, c’est le quantitatif qui domine. Il a vu les publicités et les affiches, mais son portefeuille est limité, ce qu’il regarde, c’est surtout le prix. A travers le prix, il a en vue la valeur d’usage du produit, c'est-à-dire le profit tiré de la consommation en terme de désirs. Attention, nous disons bien désir et non besoin. Le consommateur doit être éperdument insatisfait dans ses désirs. Le producteur, celui qui met sur le marché des produits, a une logique complémentaire : à cet appel du désir, vendre le plus de produit possible afin d’augmenter ses profits. Il se doit de calquer le produit fini sur la consommation, afin de pouvoir l’écouler. Il ne peut pas s’écarter, ni de la valeur recherchée, ni de la logique du système ; aussi doit-il, moyennant une publicité habile, faire naître de nouveaux désirs chez le consommateur pour faire apparaître une valeur d’usage, là où il n’y avait rien auparavant, par exemple en rendant presque indispensable ce qui aurait semblé futile, si aucune suggestion n’était donnée. Le distributeur s’intéresse avant tout à la valeur d’échange du produit et prend sa côte-part de profit au passage. La valeur d’échange, est celle qui est tirée du passage de main en main de l’objet qui permet et permettant de tirer partie de la transaction, de faire fructifier la valeur qui a été produite en monnayant sa distribution. (texte) En prenant sa quote-part sur la transaction, lui aussi vise le profit. Son intérêt est de faire baisser le prix d’achat du produit chez le producteur, de proposer au consommateur un prix de vente séduisant, tout en sollicitant chez lui un désir d’acquisition et de consommation. Dans ces trois figures, la v...

   --------------- Et pourtant, il n'y a pas que le "consommateur" en nous et la valeur ne se réduit pas au profit monétaire. Dans la relation de l'échange, il y a aussi les désirs plus raffinés de l'homme de goût et une valeur qui dépasse l’argent. L’homme de goût est plus circonspect. Il met en avant la qualité de la chose, ou la qualité du service, plutôt que le prix. Il préférera ce qui est utile et esthétique à ce qui est seulement bon marché, mais laid. Il prendra le citron non-traité que le citron ordinaire, la confiture du terroir, plutôt que la conserve industrielle, le compost biologique plutôt que l’engrais chimique. L'homme de goût n'est pas le consommateur au sens où il ne voit pas la valeur seulement en terme d'argent. Il entrevoit dans la valeur une dimension plus qualitative que quantitative. L'homme de goût entrevoit que l'échange nourrit la qualité de la vie et n'est pas seulement une accumulation des choses. La distinction entre la logique quantitative de l'échange et la logique qualitative ne vient pas du système économique lui-même? On dira, au consommateur modeste la logique quantitative, au consommateur aisé la logique qualitative. Il y a une dualité qui segmente le marché, mais cette dualité fait elle-même partie de la logique du capitalisme consistant à objectiver en ...

    2) Notre monde actuel nous invite-t-il vraiment à appréhender l'échange dans sa dimension qualitative? Sommes-nous libre de percevoir la valeur autrement que comme valeur monétaire ? Il faudrait pour cela que nous ayons une appréhension plus vivante et plus subjective de l'échange, que nous puissions percevoir la vie qui circule dans un échange. Le monde postmoderne, c'est le monde de la société de consommation et dans ce monde, la logique qui prime, c'est celle du marché et du profit qui résulte d'une vente massive de produits de consommation. Nous avons même pour cela inventé un procédé remarquable pour fabriquer des consommateurs obéissant qui s'appelle la publicité. Le rôle de la publicité n'est-il pas de créer un conditionnement de masse, par lequel l'échange sera d'abord sollicité sous son angle quantitatif? La publicité n’est-elle pas la traduction idéologique d’un système économique appelé le capitalisme ?

    Le pamphlet de Frédéric  Beigbeder, 99 F prend l'argument très au sérieux et le pousse même jusqu'à la paranoïa. Pour qu'il y ait consommation, il faut que le désir du consommateur soit constamment tourné vers l'objet et soit maintenu artificiellement en état de frustration. Que dit le publiciste : "je vous drogue à la nouveauté, et l'avantage de la nouveauté, c'est qu'elle ne sera jamais neuve. Il y a toujours une nouveauté qui fait vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas".  (texte) Si seule la frustration du désir stimule la consommation et que cette frustration peut-être produite et reproduite, la tâche de la publicité devient alors de droguer le consommateur avec des images, des clip vidéo, des messages sonores, de telle manière à ce qu'un effet subconscient soit induit qui produise le réflexe de la consommation. "Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée "la déception post-achat". Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous ne faut un autre" (id). L'hédonisme postmoderne porte mal son nom d'hédonisme, il est un art habile de cultiver l'insatisfaction et combler l'insatisfaction par la consommation frustre, rapide, brutale, pour recommencer indéfiniment sa poursuite. Il colporte une identification à l'objet qui engendre l'identité de l'homme moderne, le  "consommateur" : qui est-il? Celui qui dans son âme n'a d'autre cogito que  "je dépense, donc je suis".. Pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement". Il faut sans cesse attiser la comparaison avec les autres : les beaux mannequins qui feront honte aux jeunes filles, les corps bronzés, les voitures splendides, le luxe provoquant, tous ce qui fera saliver le consommateur et renforcer la pulsion de l'avidité sans frein. (texte) Le monde de la consommation enveloppe une identification de la valeur à l’argent, (texte) mais en même temps masque son vide dans le jeu des images et de l’apparence.

    Et le comble, c'est que notre postmodernité, en manque d'idéologie adore la publicité ! C'est que les mass media peuvent être investi par le pouvoir de la publicité et que la publicité devenue une "culture" ne trouve plus rien en face d'elle qui puisse contrecarrer son pouvoir. La contre-culture, la dérision de toute culture est publicitaire ! Même la critique de la consommation est récupérable comme argument publicitaire. Et la sous-culture la plus infantilisée est par excellence un moyen efficace de manipulation : soyez donc benêt devant des images bien léchées et vous serez un bon consommateur !

    "Nous vivons dans le premier système de domination de l'homme par l'homme contre lequel même la liberté est impuissante. Au contraire, il mise tout sur la liberté, c'est là sa plus grande trouvaille. Toute critique lui donne le beau rôle, tout pamphlet renforce l'illusion de sa tolérance doucereuse. Il vous soumet élégamment ".La postmodernité ne connaît pas la dictature franche et directe, elle connaît le totalitarisme insidieux, indirect, mais terriblement efficace dans sa fonction : conditionner le sujet dans l'acte permanent et répétitif de la consommation. Échanger ne doit avoir qu'un seul sens : consommer d'une manière ou d'une autre, au point que nous ne puissions plus avoir d'autre évaluation de la vie que celle du profit : "Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète terre, vous, moi". La pensée de chacun peut-être massivement conditionnée dans ce sens : du matin au soir, il faut bombarder le consommateur de messages visuels, de stimulations auditives qui l'incite à la consommation. La publicité est une police de la pensée qui ne dit pas son nom, mais règne par l'empire indolore de son action  : "je vous interdit de vous ennuyer. Je vous empêche de penser". Que voit l'homme postmoderne autour de lui?  "La vie était envahie par des soutien-gorge, des surgelés, des shampoings antipelliculaires et des rasoirs à triple lame. L’œil humain n'avait jamais autant été sollicité de toute son histoire : on avait calculé qu'entre sa naissance et l'âge de 18 ans, toute personne était exposée en moyenne à 350.000

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    ... , qu'au fond la publicité c'est une sorte de "jeu" et qu'elle ne nous affecte que bien peu, nous pensons conserver notre liberté. Nous sommes très fier de notre libre-arbitre. Mais nous sommes inconscients de notre assujettissement constant aux valeurs de la consommation de la mode, et de l'opinion. "Vous croyez que vous avez un libre-arbitre, mais un jour ou l'autre, vous allez reconnaître mon produit dans le rayonnage d'une supermarché, et vous l'achèterez, comme ça, juste pour goûter". Mais attention, l'emprise totalitaire sur la pensée ici n'est pas directe. Il n'y a pas de Big Brother identifiable et les moyens de manipulation ne sont pas des contraintes violentes : "Pour réduire l'humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion," (texte), elle ne s'y prend pas comme dans un totalitarisme politique, par la contrainte violente. La publicité sait amadouer le peuple, le flatter et le conduire  sans qu'il ait justement la moindre idée de sa dépendance et qu'aucune révolte ne soit possible, puisqu'il n'y a pas d'ennemi qui puisse être clairement désigné. Que veut le peuple? du pain et des jeux !  Donnez leur les deux dans un emballage coloré et ils dormiront. ! C'est un peu comme si les hommes, sous la coupe de la société de consommation, étaient soigneusement maintenus dans l'inconscience. Il importe que le consommateur soit futile, inconscient, puéril, snob et... qu'il le reste. La société de consommation n'a rien à gagner de l'affranchissement de l'esprit et encore moins d'un regard lucide sur le monde. Elle a tout à gagner à ce que les hommes ne soient que des "consommateurs", qu'ils suivent les modes, consomment, achètent encore et encore et s'endettent jusqu'aux oreilles. Ils restent dans l'opinion, telle qu'on leur sert dans le discours publicitaire, et finissent par n'avoir d'autre idéal que de ressembler à une image publicitaire. Aussi plats qu'une image et sans épaisseur humaine. 

    Le rapprochement entre ce tableau, avec la condition humaine décrite par Platon est saisissant. "L'homme était entré dans l'allégorie de la caverne de Platon. Le philosophe grec avait imaginé les hommes enchaînés dans une caverne, contemplant les ombres de la réalité sur les murs de leur cachot. ...sur notre écran cathodique, nous pouvions contempler une réalité "Canada Dry" : ça ressemblait à la réalité, ça avait  la couleur de la réalité, mais ce n'était pas la réalité. On avait remplacé le Logos, par des logos projetés sur les parois humides de notre grotte". C'est d'autant plus remarquable, que le discours publicitaire est lui-même normatif en toute chose, assignant la pensée à une mesure qu'elle n'a plus qu'à suivre. "Je décrète ce qui est Vrai, ce qui est Beau, ce qui est Bien"! . Le consommateur suit. Il dit "c'est ...

     ...l'ultime idéologie dans un monde déserté de toute idéologie? « Tant qu’il n’y aura rien d‘autre, la pub prendra toute la place. Elle est devenue le seul idéal. Ce n’est la nature, c’est l’espérance qui a horreur du vide ». Gilles Lipovetsky dans son premier livre titrait L’ère du vide. Comprenons bien l’enjeu. Le monde de la consommation est une ère du vide parce que le sens de la Vie l’a déserté, parce que nous vivons dans un monde qui justement pratique excessivement l’éloge de la fuite de la Vie. L'échange lui-même, qui devrait nourrir la vie s’est lui-même dévitalisé : plus nous consommons, plus nous sommes projeté dans une fuite en avant, vers un futur attendu, un avenir meilleur, dans une poursuite perpétuelle d’une satisfaction qui ne vient jamais. « Les occidentaux fuient par l’intermédiaire de la télé, du cinéma, d’Internet, du téléphone, du jeu vidéo, ou d’un simple magazine. Ils ne sont jamais à ce qu’ils font, ils ne vivent plus que par procuration, comme si il y avait un déshonneur à se contenter de respirer ici et maintenant. Quand on est devant sa télé, ou devant un site interactif, ou en train de téléphoner sur son portable, ou en train de jouer sur sa Playstation, on ne vit pas. On est ailleurs qu’à l’endroit où on est. On n’est peut-être pas mort, mais on n’est pas vivant non plus. Il serait intéressant de mesurer combien d‘heures par jour nous passons ainsi ailleurs que dans l’instant ». Or, soyons honnêtes pour regarder notre monde dans les yeux : la postmodernité, vit dans le culte de l’image et du virtuel. Elle enveloppe une entreprise constante de harcèlement du désir, elle ne créer que pour solliciter chez le consommateur le passage à l'acte, et c'est pourquoi elle entretient la séduction de l’ailleurs et de l’autrement. La publicité c’est de l’ailleurs rêvé et une réalité autre où tout est possible, où tout est fun, gai, brillant, luxueux. Le paysage y est beau "comme sur une carte postale", car il n'est qu'une représentation. Le rêve qu’il serait bon d’inculquer depuis le plus jeune âge au consommateur et à chaque génération, c’est de chercher à ressembler à une publicité ! … et donc à refuser la Vie telle qu'elle est .

    Et pourtant la vraie Vie n'est pas ailleurs. Elle n'est pas dans des images. Elle n'est pas celle d'un autre que moi. Elle est là, donnée dans l’instant, dans les petites choses du quotidien, non pas dans un idéal de top model, mais dans cette figure que

 

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Vos commentaires

Questions:

1. Quel rapport y a-t-il entre valeur d’usage et valeur d’échange ?

2.  Serait-il juste de rémunérer de la même manière tous les travaux ?

3.  Pourquoi considérer que le fait même d’évaluer le travail est déjà une forme d’aliénation. ?

4. A quoi attribuer la faillite du système communiste ?

5. Que veut dire l’expression « surtravail » ?

6. Faut-il rendre la technique responsable des méfaits du capitalisme ?

7. L’expression « moraliser le capitalisme » est-elle une plaisanterie ? Un oxymore ?  Un idéal  ?

 

     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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