Leçon 136.   Mondialisation et conscience collective     

    Il n’y a pas si longtemps, lorsque se sont élevées les utopies communautaires, l’idée de pouvoir un jour supprimer les frontières, de constituer une monde commun, de graviter insensiblement, fraternellement vers la mondialisation de l’échange, était une perspective plutôt réjouissante. Elle devait signer le déclin de toutes les séparations fictives et des structures qui vont avec, en particulier celle de l’État, ce monstre froid à qui l’on a sacrifié dans l’Histoire bien trop de vies humaines pour qu’il ne soit pas sacrifié à son tour. Si, comme l’expliquait Teilhard de Chardin, le processus de l’hominisation, se poursuit au-delà de la biosphère dans la constitution d’une noosphère, l’humanité est vouée dans la mondialisation à prendre conscience de son unité fondamentale.

    L’Histoire a changé de visage. L’effondrement du communisme, l’expansion sans limite du  capitalisme, ont donné une toute autre allure à la mondialisation. La logique du marché s’est substituée à la logique de l’hominisation de la Terre. Quand l’économie fondée sur le profit seule préside à l’expansion de l’échange, les conséquences ne manquent pas de se faire très vite sentir et elles sont douloureuses. Les entreprises cessent de fournir un travail décent, d’alimenter la prospérité, délocalisent à tour de bras et réimplantent dans les pays les plus pauvres des formes de travail qui ne sont rien de moins de l’esclavagisme déguisé. Les paysans vivent partout prostrés, paralysés dans leurs décisions, dans une dépendance totale vis-à-vis des trusts alimentaires, sommés de suivre des cours qui dépendent de la bourse et n’ont plus de rapport réel avec les besoins humains. Les pommes de terre, les pantalons, les chaussures qui pourraient être produites au village font 15.000 km pour arriver au supermarché d’à côté. Et cette absurdité ne semble choquer personne. L’économie est devenue tellement globale qu’elle a perdu tout sens du local, elle alimente le profit, mais ne distribue plus la prospérité. La mondialisation est devenu un spectre. Mais est-ce en vertu d’une fatalité économique que la mondialisation devient un facteur d’aliénation? Ne l’est elle pas ...

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A. La mondialisation économique

    Chaque nuit, nous retournons dans notre monde privé, celui de l’état de rêve. Dans ce monde, l’ego est l’unique prescripteur, créateur et régent de son monde. L’ego construit, élabore et détruit ses propres représentations, dans le cours d’une histoire dont il produit en secret et sans savoir, le scénario. Dans ce monde, les règles et les interdits dont nous nous servons communément n’ont pas de valeur. Le monde public, a lui aussi son assise dans une forme de conscience qui est l’état de veille. Le monde-de-la-vie désigne  le domaine commun que nous partageons ensemble en tant que sujets éveillés, acteurs au sein de la vigilance. La différence entre le monde onirique et celui de la veille ne tient pas à ce que l’un n’existe que pour la conscience et non pas l’autre  - il n’y a de monde que pour un sujet- elle tient à l’intersubjectivité propre au monde-de-la-vie. Si nous pouvons reconnaître que le monde onirique n’existe que pour une conscience individuelle, le monde-de-la-vie n’existe que par rapport à la conscience collective propre à l’humanité en tant que tout. Notre anthropomorphisme spontané a tendance à n’y consigner que ce qui relève des intérêts humains. C’est pourquoi le mot Terre a un sens plus riche que celui de monde. Considérer que nous sommes à égalité parti prenante de notre monde actuel est juste, dire que nous sommes citoyen d’une seule patrie, la Terre, a une résonance encore plus forte, car elle éveille en nous le sens de la solidarité de toute ce qui vit sur cette planète qui est la nôtre. (texte)

     1) Le concept de mondialisation a un sens très différent. Le suffixe –sation se rencontre, dans le même registre de vocabulaire, dans urbanisation, socialisation et marchandisation. Il indique un processus par lequel s’effectue un développement à caractère expansif. Expansion de la construction dans une ville, ensemble de procédés par lesquels les individus gagnent davantage d’intégration sociale ou expansion de la tendance à monnayer tout objet, toute relation et tout service. Dans le même ordre, la mondialisation désigne le processus par lequel l’ensemble des activités humaines sont entraînées dans une expansion qui cesse d’être administrée par une logique locale, pour être gouvernée par une logique dont les tenants et les aboutissants se situent à l’échelle globale de la planète. Soyons près des faits pour bien comprendre ce phénomène. Un ouvrier d’une usine de textile de Lyon travaille et produit par exemple des draps ou des rideaux. Dans une logique qui reste locale, son travail est comparable d’un point de vue économique, à celui d’un autre ouvrier dans une usine de faïence à Dijon. Il en est de même pour la valeur locale des rideaux ou de la faïence.  Or, en Inde, avec une main d’œuvre abondante le même travail de tissage et de couture des rideaux est payé, mettons 25 fois moins cher. ----------------.

    ---------------La question que nous devons nous poser est celle-ci : qu’est-ce qui préside à la logique du marché ? La réponse qui s’impose dans l’examen du fonctionnement de l’économie actuelle est : la logique du profit. La seconde question que nous devons poser est : qui est à cette échelle bénéficiaire du profit obtenu ? La réponse est : les multinationales qui sont implantées partout sur la planète.

    2) Cependant, ces réponses peuvent être considérées comme de simples arguments, n’ayant pas de validité rationnelle au sein de la cohérence du système économique. Il est donc important de les justifier de manière précise. Le système économique qui a pour finalité l’accroissement du profit est appelé capitalisme. La mondialisation peut à juste titre être considérée comme un effet et une radicalisation d’un système économique visant l’accroissement du capital, donc du capitalisme. Un système économique n’existe pas tout seul, c’est une représentation qui repose sur une doctrine. Il enveloppe un ensemble de présupposés, et en définitive de valeurs qui font l’objet de croyances. (Ce qu’implique d’ailleurs tous ces mots fabriqués en –isme que nous utilisons si souvent). Il devient un paradigme quand la doctrine qu’il véhicule est socialement acceptée. Cinq idées fortes constituent les piliers du capitalisme :

     a) A sa naissance, comme l’a montré Max Weber, le capitalisme s’enracine dans une morale religieuse, celle du protestantisme. En effet, le protestantisme a réussi le tour de force consistant 1) à sacraliser le travail en le considérant comme un moyen de rachat de la condition humaine sous le regard de Dieu égal à la prière. 2) à donner une caution religieuse au désir d’acquisition de la richesse. Il est entendu que la divine providence a accordé à chacun une vocation ici bas dans un métier et que gagner plus, c’est glorifier Dieu. Celui qui refuserait de gagner plus contrarierait la volonté de Dieu.

    b) L’économie classique, chez Adam Smith ajoute que le bien commun est une résultante naturelle de l’échange économique. D’où l’importance fondamentale de la théorie de la main invisible. Dans une texte très célèbre du premier livre de la Richesse des Nations, Adam Smith développe une parabole autour du boulanger, du brasseur et du boucher dont l’intention est de montrer que dans le domaine économique, le libre jeu de l’amour-propre, (self-love) produit  nécessairement le bien commun. La main invisible (de Jupiter) intervient dans la répartition du capital entre les différentes branches de la société, en suivant trait pour trait les besoins de l’économie. Smith voit dans la régulation de la prospérité une loi naturelle. « Ainsi, sans aucune intervention de la loi, les intérêts privés et les passions des hommes les amènent à diviser et à répartir le capital d’une société entre tous les différents emplois qui y sont ouverts pour lui, dans la proportion qui approche le plus possible de celle que demande l’intérêt général de la société ». Le capitalisme se développe en admettant le principe d’une harmonie naturelle des intérêts. Celle-ci suppose que l’économie forme un système autorégulé existant par lui-même, de sorte qu’il est dès lors possible de voir dans l’entité « l’Economie » la réalité concrète, tandis que l’individu devient lui une abstraction appelé le « consommateur ». De la même manière, les sociologues montreront que la « Société » est la réalité concrète, tandis que "l’individu" est en définitive qu’une abstraction. On admettra donc que les passions, nés des intérêts des hommes sont endiguées par un merveilleux mécanisme optimal qui équilibre ensemble tous les intérêts. Alors qu'en réalité la régulation repose sur un choix. L’idée avait déjà été élaborée en politique chez Machiavel dans Le Prince. Le politique a pour rôle, aux moyens de calculs rusés, de permettre que les passions humaines puissent composer dans un tout qui est l’État. Cependant, Machiavel supposait de son côté un main bien visible et même assez musclée, celle du Prince appelé à gouverner au nom de la raison d’État. La théorie de la main invisible admet la composition des passions, mais non ...

    c) De l’idée de richesse, le capitalisme ne conserve que le second sens : la richesse est la possession d’une quantité importante d’argent. La visée principale de l’activité économique est d’engendrer des profits. Il n’est pas nécessaire de convertir l’argent du profit en biens pour jouir de la richesse. L’argent vaut dans son immatérialité. La  richesse s’éloigne donc de son sens concret et devient abstraite. Le domaine qui exploite l’argent dans son immatérialité est la finance. Dans notre société, quand on a de l’argent, on le «place» en bourse, afin de le « faire travailler », par le biais de la spéculation et d’en tirer un profit le plus élevé possible. La spéculation se déroule dans l’abstraction, loin du monde-de-la-vie. Les anciens pensaient que la richesse permet avant tout de s’entourer de belles choses. La spéculation est ouvertement condamnée par Aristote. L’argent n’a de sens que lorsqu’il permet la circulation des biens et des services. La réalité vivante se renverse alors dans la représentation, d’où les formules étranges employées dans notre monde actuel. Nous disons que l’argent  peut « travailler », (!) alors que ce sont les hommes qui travaillent. Nous disons que le travail a un « coût », (!!) alors que ce sont les marchandises qui ont un coût, et que c’est le travail qui a produit leur valeur. Nous avons fait de la jouissance exclusive une valeur en soi, en opposition avec le partage, alors que le fait même de partager est le sentiment le plus exaltant de la richesse. Nous pourrions très bien nous sentir enrichis en partageant ce que nous avons, mais dans l’esprit du capitalisme, c’est exactement l’inverse, nous nous sentons enrichis quand nous avons ce que l’autre n’a pas et qu’il peut nous envier (!!!) Accumuler quelque chose pour sa rareté est déjà une idée très étrange, mais dans notre société, lorsqu'une chose est rare et ...

    ---------------d) Nous nous sommes dans le capitalisme résignés à admettre tout à la fois : que la survie n’est réservée qu’aux plus forts, dans la foulée que la raison du plus fort est toujours la meilleure, que la compétition est obligatoire, comme nous avons fini par admettre aussi que gagner pour son seul bénéfice personnel est le plus grand des biens. Nous ne nous posons même pas la question de savoir ce que veut dire « réussir » en pareil contexte (Où est la réussite si elle ne concerne que 5% d'une population?). Tout ce nous qui importe, c’est d’être parmi les gagnants, les winner,  et ne pas faire partie des perdants, les looser. C’est le langage des jeunes des banlieues qui viennent dans les boutiques de mode. Nous nous représentons nous-mêmes comme isolé, en tant qu’individu et nous n’avons tout simplement pas conscience ensemble de former un seul tout avec nos semblables. Si seulement nous nous rendions compte qu’il n’existe en fait aucune existence séparée, nous comprendrions que si nous ne faisons qu'un, le un n'est pas fort à moins que le tout ne soit fort. La survie du plus fort est donc impossible, ou alors c'est la seule chose qui soit possible. Du point de vue d’une conscience plus élevée, la formule « survie du plus fort » est un oxymore, l’ordre réel, c’est évidemment le partage équitable.

    e) Le principe du développement justifie l’exploitation en disant qu’il faut se féliciter que les masses vivent désormais dans des conditions meilleures qu’auparavant. Il est admis que le problème de la pauvreté n’a pas besoin d’être abordée de façon juste et qu’il suffit de se contenter d’améliorer un petit peu l’horreur de la situation, quitte en plus, à faire la dessus un profit obscène par-dessus le marché. Le cynisme prévaut en économie, de manière écrasante, sous une forme, celle qui consiste à penser qu’il ne peut pas y avoir d’autre manière d’agir, d’autre manière d’être que celle qui se fait aujourd’hui. Le pire, c’est de vouloir en plus convaincre qu’il est dans la nature des être humains de se conduire de la sorte. Ce qui est incompréhensible à tout entendement éclairé, c’est que massivement nous puissions partager une telle vision du monde, que nous puissions négligemment laisser mourir (texte) de faim 10.000 personnes par jour, détruire la planète et tout cela pour des avantages à très court terme. (texte)

    Au bénéfice de qui ? Des multinationales ! (texte) On y revient. Si l’effet du capitalisme marchand est sécréter une sphère abstraite de richesse sous la forme de profit, c’est également dans une forme abstraite que l’argent s’accumule et sous un nom abstrait, anonyme, sans visage, qu’il est rassemblé. Ainsi, l’organisation supplante l’individu et semble se nourrir et exister à part, tout en absorbant le produit du travail humain. Et quand la politique cède le pas à l’économie sur tous les terrains, les organisations les plus imposantes tissent leur toile sur le globe pour massivement organiser leur développement. On appelle cela la mondialisation ce processus qui a pour effet d’accroître le pouvoir des trusts à développement tentaculaire, et de diminuer en même temps le pouvoir politique des États, et des associations et des hommes qui continuent d’être assujettis aux lois nationales. Le péril qui inquiète aujourd’hui les responsables les plus lucides de notre temps, c’est le déséquilibre par lequel le politique reflue largement par rapport à l’économique. Il semble que tant que nous ne serons pas capable d’établir un gouvernement mondial capable de soumettre l’économique au politique, le déséquilibre restera en ...

B. Unité humaine et mondialisation

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      © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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