Leçon 135.    L’âme, l’esprit et le corps      

    Descartes a profondément marqué la pensée occidentale avec un mode de pensée reposant sur le dualisme corps/esprit. Sa postérité immédiate a dû affronter un problème resté sans solution claire, celui de la relation corps-esprit. Spinoza reprochera à Descartes de ne pas respecter le principe des idées claires et distinctes et trouvera très obscure l’hypothèse de la glande pinéale, comme jonction de l’esprit et du corps. Cependant, la séduction spontanée de la pensée duelle est telle que nous avons tendance à l’emprunter de manière systématique, sans pouvoir y échapper, ni parvenir à la dépasser, ce qui nous met en butte avec des oppositions artificielles et une manière toute aussi artificielle de vouloir les surmonter.

    Il est intéressant de noter que très souvent la pensée traditionnelle, pour penser l’être de l’homme,  préférait à la dyade corps/esprit, la triade âme-esprit-corps. La logique du trois-en-un est bien plus souple que celle de la dualité. Nous avons vu qu’elle se rencontre partout dans le domaine le plus subtil de la relation. Dans le domaine des relations sublimes, rien de ce qui existe n’a de contraire, ce qui est se donne dans une manifestation où l’intériorité vient s’exprimer dans l’extériorité dans une solution de continuité. Comment comprendre la relation entre l’âme, l’esprit et le corps ? En quoi l’âme se distingue-t-elle de l’esprit ? En quoi l’esprit constitue le lien entre l’âme et le corps ?  

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A. De l’extériorité physique à l’intériorité consciente

    L’approche objective de la science moderne nous a habitué à la démarche consistant à partir de l’extériorité physique pour appréhender la nature de l’intériorité. Cependant, il est douteux qu’une approche objective puisse jamais ressaisir la subjectivité, qui est justement un plan non-physique. Ce n’est que dans une ontologie qu’il est possible de définir le corps, de donner toute sa mesure à la dimension consciente du sujet et enfin à envisager la pure donation à soi de l’âme. Si on peut définir l’homme, comme La Mettrie, comme une machine, c’est qu’alors on le résume à son corps. Descartes, lui, regarde l’homme comme à la fois un corps et un esprit, mais, conformément à son dualisme, il confond l’esprit avec l’intellect et semble ne trouver dans l’âme que l’activité de la pensée. Comment peut-on, sans réduction, tout à la fois distinguer et relier le corps, l’esprit et l’âme ? (texte)

    1) Dans l’attitude naturelle le corps est nommé justement le physique. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes définit tout d’abord le mot corps par la physique en disant qu’un corps est une chose qui occupe un certain lieu et qui possède des dimensions pouvant faire l’objet d’une mesure. Un corps est un objet dont il est possible de déterminer les propriétés géométriques. Il suffit de ne retenir de son appréhension que ses qualités premières et d’évacuer tout ce qui relève de notre expérience subjective, les qualités secondes, pour donner à la physique son champ d’action et son empire sur que l’on nomme la matière. Mon corps à ce titre est fait de la même texture que le morceau de cire. Il peut être analysé de la même manière dans sa forme, ses dimensions, son poids etc. Dans l’analyse de la physique classique, on dira qu’il est composé de molécules, d'atomes, qu’il est d’un point de vue chimique composé d’eau, de carbone, de minéraux etc. Dans la physique contemporaine, poussant plus loin l’analyse de la matière, on admettra que la texture du corps est soutenue par la structure dynamique d’un champ d’énergie pure que nous percevons à notre échelle comme un objet solide. Cette énergie en apparence gelée dans une forme, n’est en définitive qu’une fonction d’onde macroscopique dans le réseau de l’univers. La solidité de mon corps est alors en réalité appuyée sur une vacuité fondamentale dont le dynamisme infini tient en équilibre une superstructure qui va de l’atome, vers les molécules complexes, la totalité systémique auto-référente des tissus, des organes et du corps tout entier. Je ne peux pas traiter mon corps, comme un corps en général, objet de la physique. En restant dans le cadre de l’approche objective, je dois d’abord admettre que c’est un corps vivant. Il partage avec tous les vivants une échelle de complexité supérieure qui le range parmi les objets de la biologie. Les caractères spécifiques du vivant suffisent à émanciper la biologie par rapport à la physique. De fait, les biologistes se contentent le plus souvent d’une version de la physique qui se limite à la physique classique et ne prend pas en compte les avancées de la théorie quantique. Le Corps quantique, selon le titre du livre de Deepak Chopra est bien plus proche de la conscience que le corps-objet défini à partir de la physique classique. Il permet de mieux comprendre la relation corps-esprit en nous débarrassant d’une conception trop rigide du dualisme, le corps/esprit légué par la modernité. Nous n’allons pas reprendre tout ce qui a été montré précédemment sur cette question. (texte)

    Mon corps n’est pas un corps en général, ou un corps vivant, mais un corps sujet-objet et précisément le lieu de mon incarnation. La problématique de l'incarnation n’appartient pas à la science, car elle pose la question de la relation entre le plan physique de l’existence et le plan non-physique. Comme l’a si bien montré Raymond Ruyer, (texte) la science en restant dans le champ de l’observable, occulte le participable. Elle prend pour argent comptant le caractère surfaciel de la perception, incline de manière décidée la pensée vers .... (texte)

    « Nous croyons que les choses et les êtres sont comme nous les voyons, tout en peau, extérieure ou faussement intérieure, surface réfléchissant la lumière. Un homme de notre connaissance, nous savons que son corps a un envers, ou plutôt un endroit : sa propre vie et sa propre conscience, parce qu’il nous parle. Un chien aussi atteste son endroit, en protestant quand on lui marche sur la patte. Un arbre que l’on émonde, ou une herbe que l’on foule, ou un cristal que l’on comprime ne protesteront jamais. Aussi nous les considérons comme sans ‘endroit’ comme étant ‘tout corps’… Le matérialisme consiste à croire que ‘tout est objet’, ‘tout est extérieur’, ‘tout est chose’. Il prend pour argent comptant le caractère ‘surfaciel’ de la perception visuelle et de la connaissance scientifique. Il prend pour endroit (right side) l’envers (wrong side) des êtres ». L’endroit est la conscience et le corps est cet envers de la conscience qui n’existe que dans la représentation d’une autre conscience.

     -    ------------------------------2) L’esprit est appelé le non-physique. L’usage de la définition n’est aisé que sur le plan physique, car la définition n’est précise qu’en rapport avec une forme déterminée, dans le domaine de l’extériorité. En-deçà de toute forme, dans l’intériorité, il devient très malaisé de définir quoi que ce soit. Ce serait prendre le sujet qui définit pour l’objet d’une définition et du même coup s’échapper du site originel de la conscience. Comme le dit Stephen Jourdain : « L’esprit… Il en est de ce mot-clé comme des quelques autres mots-clé : si transparent, si évident que soit son sens pour notre intuition, il se montre absolument rebelle à la définition. On ne peut le définir que négativement. Dire ce qu’est l’esprit, non ; dire ce qu’il n’est pas, oui ». Négativement, l’esprit n’est pas matière, n’est pas une forme étendue dans l’espace. « L’esprit n’est pas matière. L’esprit est irréductible à tout phénomène matériel, quel que soit son degré de fluidité ». « L’esprit est irréductible à tout phénomène spatial. L’esprit est fondamentalement immatériel et inétendu ». (texte)
    Mais positivement alors ? La réponse de Stephen Jourdain est volontairement elliptique : « L’esprit commence au moment où l’esprit s’éprouve comme Esprit. Le sens du mot sujet peut être abordé directement dans les même termes : le sujet commence d’exister au moment où il s’éprouve lui-même comme sujet. C’est ce qu’on peut dire de moins bête sur l’esprit et le sujet ». A l’esprit correspond trait pour trait l’expérience consciente. Cela veut dire que l’esprit est d’abord ce que nous appelons le conscient et qu’il n’est pas séparable du sens du moi et du mental. « L’esprit est moi ». L’esprit est la pensée dans son mouvement, son aptitude à élaborer des constructions mentales dans l’immanence première et définitive du maintenant vivant. La source de la pensée est aussi appelée l’Esprit, ...

    « Il faut ajouter que l’esprit existe sous deux états : un état A s’imposant nécessaire et absolument premier, qui correspond à ce qu’on entend couramment par ‘esprit pur’ et ‘âme’ ; et un état B s’imposant, lui à l’intelligence comme complexe, contingent et second, qui correspond à ce qu’on entend couramment par ‘mon esprit’ pouvant être évoqué plus poétiquement comme celle qui unit la source et l’eau qui jaillit d’elle… Une autre manière plus décisive d’évoquer cette même relation est de dire que ‘mon esprit’ est la pure imagination de l’esprit 'pur’ ou ‘âme’ ». L’eau qui vient de la Source n’est pas différente d’elle. Toute pensée dans son essence est spirituelle et porte en elle la puissance et la potentialité de l’Esprit. Si le Je pur désigne l’esprit, toute pensée enveloppe aussi un je qui la désigne comme appartenant à un sujet et ne saurait exister sans lui. Sous la forme d’une question simple :
    « Que trouve-t-on dans ‘mon esprit’, dans ‘un esprit’ ?
On y trouve un sujet, qu’on doit qualifier de second relativement à ce sujet premier qu’est l’esprit pur, ou âme et qu’on peut utilement se représenter comme la résurgence du sujet premier.
    Ce sujet accomplit un certain nombre d’actes qui lui sont propres, et qui correspondent, en gros, aux différentes facultés intérieures que nous nous reconnaissons. L’acte de la pensée, bien sûr, vient en bonne place, parmi ces actes et, à mon avis, intervient une seconde fois dans cette activité interne en la sous-tendant entièrement
».

    Une grande part des difficultés d’interprétation des textes traitant de l’esprit tient à ce que suivant les auteurs, le terme est utilisé au sens de l’état A tandis que chez d’autres, il est utilisé au sens de l’état B. Parfois, on identifie même l’esprit à une seule de ses opérations. Par souci de clarté, il est nécessaire, autant de distinguer sans opposer, que d’unir sans pour autant confondre. La pensée recoupe à la fois a) l’activité mentale, considérée en tant que phénomène psychologique, état ou vécu de conscience. b) et l’idéation, qui elle relève de la connaissance et de la logique. L’esprit est un terme générique enveloppant l’acte intentionnel de perception à travers les cinq sens, l’acte de discriminer et de calculer de l’intellect, l’acte d’imaginer de l’imagination, l’acte de se souvenir de la mémoire, l’acte de concevoir de l’entendement, le travail de synthèse, d’organisation, de hiérarchisation de la raison.
    La réceptivité intuitive de l’intelligence est la potentialité créative de l’esprit qui va au-delà de la pensée construite de l’intellect. La sphère intentionnelle de la conscience est la sphère de l’esprit. La pensée ordinaire de l’intellect va du connu au connu dans une réplication constante de la mémoire. L’esprit ré-agit par rapport aux situations d’expérience en filtrant ce qui est à l’aune de ce qui a déjà été. La réaction est ce que nous avons déjà accompli, de sorte que notre propension est de répliquer la même expérience comme modèle. La vie selon la pensée (texte) habituelle est un travail de l’esprit, non une création de l’âme, car pour qu’elle devienne une pure création, il faudrait pouvoir coïncider avec chaque instant dans sa pure nouveauté et ne pas rejouer ce qui a déjà été.

    3) L’âme ne saurait être confondue avec la structure physique du corps, pas plus qu’elle ne peut être identifiée avec le défilé intérieur de nos pensées que l’on appelle couramment l’esprit. Si le corps est le physique, l’esprit le non-physique, le terme qui convient à l’âme est le métaphysique. Pas plus que l’esprit et pour la même raison, l’âme ne peut être identifiée à une forme, localisée en un lieu, ou assimilée à un quelconque objet. Bref, appartenir au domaine de la représentation. La représentation appartient à l’esprit. Il est plus aisé et plus pertinent de dire ce que l’âme n’est pas, que de définir ce qu’elle est. Traditionnellement, la voie négative, en sanskrit neti, neti, enlève tout support d’objectivation afin d’amener le sujet dans cet état de suspension sans objet – de Vacuité- où la Présence est pure présence à Soi sans objet. Le royaume de l’âme précède toute intentionnalité consciente, il relève non du subconscient, ou du conscient mais plutôt du supraconscient. Là où le Sujet est pure coïncidence avec Soi, il n’y a pas de second. Là s’étend le royaume de l’âme. Le Vedânta, très économe dans ce registre, emploie le terme Soi, âtman, en ayant soin de le distinguer de l’ego, ahamkara, qui est lui inséparable de la pensée. Mais encore une fois, le péril de la majuscule est toujours le même, celui de se donner le concept d’une sorte de super Objet, ce qui serait l’ultime trahison de l’âme. Il est impropre de dire « j’ai une âme », ce qui reviendrait à la placer sur le même plan que le couteau que j’ai dans la poche et poserait immédiatement la question : qui possède l’âme ? Ce qui est absurde car tout objet pointe vers l’ultime Sujet qui est l’âme. Mais la formule « je suis une âme », n’est pas pour autant plus claire, car elle ne désigne aucune limite identifiable. L’âme coïncide dans l’Être avec soi et le Soi n’est rien d’autre qu’un mot pour désigner l'intériorité absolue dont l’Être est la Manifestation relative. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de limite de l’Être, il ne peut y avoir de limite de l’âme. Il n’est de limite que par l’esprit s’identifiant avec l’ordre de l’objet, et de manière prioritaire, l’objet pré-donné du corps. L’entité qui s’identifie avec le corps, s’éprouve, se connaît à travers lui est l’individualité vivante, en sanskrit jiva.

    De même qu’il est des désirs qui relèvent du corps et des désirs qui relèvent de l’esprit, il existe aussi des désirs qui relèvent de l’âme. De la même manière, il y a un ordre d’expérience qui relève du corps, un ordre d’expérience différent qui relève de l’esprit et il est aussi un ordre d’expérience qui appartient à l’âme. Parce que l’âme n’est pas enclose dans l’ordre de l’objet, elle ne saurait être rencontrée que dans une pure subjectivité sans objet. Dans l’état de veille, le point d’appui de l’expérience est le corps-physique et donc le lieu de l’incarnation. Dans cet état prédomine la dualité sujet/objet et l’accent propre à la réalité est placé dans l’objet. Dans l’état de rêve, le point d’appui de l’expérience est le corps-subil où l’esprit est seul avec le jeu de ses propres constructions oniriques. Dans cet état, le mental règne en maître, mais la dualité sujet/objet est toujours présente. Le caractère hallucinatoire de l’expérience, la forme affaiblie de conscience qui caractérise le rêve, maintiennent l’empire de l’objet. Dans le sommeil profond la conscience est vide d’objet et non-duelle, l’intentionnalité est abolie, le Soi demeure seul et sans ego, mais le sommeil est enveloppé de torpeur. (texte) Cela explique l’importance considérable que le Vedânta accorde à turiya, le quatrième état, appelé aussi samadhi, enstase. Samadhi est un état de pure lucidité où la conscience demeure éveillée sans objet. Le texte des Yoga-sutra de Patanjali précise de manière très nette que la réalisation de samadhi est le but de toutes les pratiques spirituelles, car c’est alors seulement que le Soi est connu dans sa nature essentielle. Comme pure Conscience. Quand samadhi est stabilisé au sein de la vie quotidienne, l’âme n’est plus éclipsée par l’ordre de l’objet et la Présence s’épanouit, régénérant de l’intérieur la relation à l’objet. L’âme retrouve la place qui est la sienne dans laquelle elle préside à toute création authentique. Il appartient à l’âme de créer de manière intemporelle. (texte) De la même manière, l’esprit a son propre temps, le temps psychologique, le corps, lui, suit le temps de la Nature.

    Résumons sous forme d’un tableau ces perspectives que nous devrons expliciter ensuite : (exercice à compléter)

Le corps

L’esprit

L’âme

agit

 

crée

 

 

métaphysique

vital

  surmental

 

conscient

 

 

Mon esprit

L’Esprit pur

Homme-vital

   

 

expérience de l’esprit

 
   

désirs de l’âme

   

intemporel

 

B. La manifestation et la triade âme-esprit-corps

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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