Leçon 201. Pouvoir, imaginaire et utopie   

    On doit l’introduction en français du terme utopie à la traduction du roman de Thomas More Utopia datant de 1516. En grec un topos est un lieu au sens où Aristote dit que le lieu naturel vers lequel se meut une pierre qui tombe c’est le Bas, le centre de la Terre, le lieu naturel du Feu, c’est le Haut. Le préfixe u joue le rôle de privatif. Le mot utopie, littéralement voudrait donc dire « le non-lieu », autrement dit : « le pays de nulle part ». Un lieu qui n’existe pas. Si on changeait le préfixe u pour eu, qui veut dire « bon » en grec, on aurait eutopie, « bon lieu », autrement dit : « le pays idéal ». Notons que dans le texte, Thomas More avait déjà été sensible à la nuance entre utopie et eutopie, et il utilise effectivement le terme de eutopia dans l’entête de l’édition de Bâle de 1518.

    Voilà qui nous fournit un bon début pour comprendre l’ambiguïté du terme d’utopie, tour à tour employé, soit pour désigner une chimère, une illusion, ou bien à l’opposé, surtout en contexte de philosophie politique, pour désigner une société idéale.  Cette aptitude à  figurer un idéal, tout en n’ayant pas de réalité intrinsèque est, nous l’avons remarqué caractéristique de l’imagination.

    Est-ce seulement par le jeu fantasque de l’imagination que surgissent les utopies, ou bien ont-elles une fonction spécifique ? Faut-il s’en méfier comme étant un piège tendu par l’imagination, ou leur laisser une latitude, car elles ont un rôle à jouer ? Si c’est le cas, lequel ? On peut noter une ambiguïté semblable avec le terme de mythe, qui lui aussi est pris tour à tour comme synonyme d’illusion et révéré comme mystère originel. Il ne faudrait cependant pas confondre le mythe et l’utopie, le mythe est une figuration de l’Origine divine du Monde, l’utopie est plutôt la figuration, le rêve de perfection humaine achevée d’une société heureuse. On peut se poser la même question de savoir si l’homme pourrait se passer de mythes ou d’utopies, mais les interrogations sont différentes.

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A. Le projet utopiste et sa forme littéraire

    On trouve parfois des présentations de l’utopie qui proposent une division entre « utopie philosophique » (Platon) et « utopie littéraire » (Campanella). Comme si « l’utopie littéraire » pouvait ne pas avoir de sens philosophique ! Comme si la philosophie était un domaine à part à côté des autres ! Toute utopie relève certes de la fiction, sa présentation s’accommode aisément du récit, qui est un procédé littéraire, et l’utopie peut être considérée comme un genre à part entière de la littérature. Cependant, l’utopie, n’est pas les Mémoires, la poésie, le journal intime, le roman ou l’histoire, elle a un fil conducteur original qui doit être développé. Cette exposition est nécessairement philosophique, autant que le contenu des idées dont l’utopie est porteuse.

    ---------------1) On peut faire remonter à La République  de Platon le prototype de l’utopie, la première forme d’une pensée utopiste. La question centrale qui traverse tout l’ouvrage est : qu’est une société juste ? Autrement dit, quel serait le régime politique idéal pour gouverner les hommes ? Mais il ne faut jamais perdre de vue non plus que La République s’inscrit dans un projet général qui est celui de l’éducation. C’est en posant la question de savoir ce que serait une Cité sans injustice que Platon présente sa construction imaginaire d’une société idéale.

    Dans le livre I, Platon montre que, ce qu’est une Cité, elle l’est par la vertu de chacun de ses membres. L’homme injuste, en cherchant à dominer ses semblables, ne fait que prouver que l’injustice est vice et ignorance. Au contraire, la justice est vertu et sagesse. La justice est vertu au sens où elle est un développement naturel de chaque être humain, développement qui coïncide avec son bonheur. Il n’est de bonheur possible qu’attaché à la justice et à la perfection des actes. Dans le livre III, Platon choisit d’exposer les caractéristiques de la justice dans la Cité, pour faire mieux comprendre ce qu’elle est dans l’individu. Il faut donc traiter de l’éducation des Gardiens de la Cité idéale. Apparaissent alors dans le texte toute une série de règles de vie communautaire. Platon évoque la censure des poètes, accusés d’affaiblir les vertus dont la Cité a besoin. Le mensonge sera interdit dans la Cité, réservé aux seuls chefs à conditions d’être porté par l’intention de faire le bien. Comme la tempérance est une des vertus cardinales d’une Cité parfaite, on ne laissera pas les guerriers aimer la richesse, la nourriture ou le vin. Il sera proscrit de montrer une quelconque faiblesse chez les dieux et les héros. On ne permettra pas aux arts de corrompre l’esprit par des images et des simulacres. Seule l’honnête homme pourra y être représenté, sous une forme la plus austère possible, car tout dans la Cité vise à la formation des vertus. Au livre IV Adimante rétorque à Socrate que les Gardiens ne pourront être heureux dans cette Cité, car ils devront se dessaisir de tout profit personnel. A quoi Socrate répond que le bien être des hommes appartient à l’État tout entier et il s’agit surtout de rendre possible la part de bonheur qui correspond à chacune des classes sociales. Comme richesse et pauvreté sont toutes deux nuisibles, il faudra trouver un juste milieu. Platon part d’ailleurs des besoins élémentaires de l’homme pour fonder une Cité : un laboureur, un tisserand etc. Il faudra cultiver les quatre vertus cardinales : une Cité n’est parfaitement bonne que si elle est sage, courageuse, tempérée et juste. La sagesse s’appuie sur la Connaissance et les bons conseils. Le courage est la vertu qui s’incarne chez les soldats chargés de la sauvegarde de la Cité, sauvegarde qui s’appuie sur le respect de la loi. La tempérance est la maîtrise de soi qui fait que l’âme devient en quelque sorte plus forte que le moi des désirs et des plaisirs. La justice « c’est ce qui confère à la tempérance, le courage et la sagesse, la capacité de se produire et garantit la sauvegarde de leur existence ». Tout au long de l’exposition, Platon prend soin de faire un parallèle constant entre l’individu et la Cité, montrant qu’entre un homme juste et une Cité juste, il n’y a aucune différence par rapport à la forme même de la justice. Au livre V Platon examine la question de la communauté des enfants et des femmes, de la communauté des soins des enfants de la naissance à 6 ans. La Cité aura recours aux hommes et aux femmes pour les mêmes fonctions, il faudra donner leur donner la même éducation. Gymnastique, musique, formation guerrière. Platon parle des talents. Femmes et hommes les plus doués pour le rôle qui leur est assigné vivront ensemble. La législation fera en sorte que ce soit les meilleurs qui exercent le pouvoir. En tout cas, le régime de la communauté sera intégral. Platon suppose que l’incarnation présente provient d’une vie vertueuse pratiquée au cours d’une existence passée et que le bénéfice en revient quand l’âme choisit une nouvelle existence conformément à son désir d’excellence. Platon détaille au livre VII sa théorie de la connaissance et il montre la relation entre l’homme et la vérité dans la célèbre allégorie de la Caverne.

     Que retenir de la leçon de Platon sur l’utopie ? a) Toute utopie met en œuvre une vision idéaliste et procède d’un esprit réformateur. b) Elle cherche à montrer ce que serait une société parfaite au sens où elle serait exempte d’injustice et rendrait possible l’accomplissement de chacun de ses membres. c) Une utopie représente une société dans laquelle le sens de la communauté est premier, présidé par une éthique rigoureuse. d) Une utopie ne peut, comme toute société, s’édifier sans règles acceptées en commun. e) Elle ne peut pas non plus reposer sur une liberté comprise comme licence. f) Une utopie met la sagesse, la connaissance et l’éducation au premier plan. g) Elle tend vers l’autarcie économique et se veut en rupture par rapport à un monde réel qu’elle juge moralement et politiquement corrompu.

    2) Si maintenant on examine les productions littéraires que l’on range sous la catégorie de l’utopie, on trouvera que le plus souvent elles illustrent, développent, et accentuent les traits fondamentaux que nous venons de dégager. Prenons l'exemple d'Utopie de Thomas More.

    Dans Utopia Thomas More règle ses comptes avec l’Angleterre du XVI ème et ses mœurs au temps du règne des Tudor. Le premier chapitre d’Utopia est avant tout critique. Il comporte d’ailleurs une référence à Platon et à la thèse du « philosophe roi ». Au second chapitre, Thomas More décrit une société dépourvue des inégalités de conditions et d’argent, située sur une île dans l’hémisphère sud, en symétrique donc de l’Angleterre réelle de l’hémisphère nord. L’île est en effet un thème récurent des utopies : un petit monde à part, coupé du monde et dans lequel peut s’édifier une différente.

    ... thèmes les plus fécond de l’utopie apparaît dès le début : la magnificence de l’architecture. L’île comporte « cinquante-quatre villes spacieuses et magnifiques… bâties sur le même plan, et possèdent les mêmes édifices publics ». « Les édifices sont bâtis confortablement ; ils brillent d’élégance et de propreté ». Il va de soit qu’en pareil lieu « Le langage, les lois, les institutions y sont parfaitement identiques ». Ces habitants se considèrent davantage comme intendants de la terre ou paysans « que comme propriétaires du sol ». La famille y est « agricole » et «  se compose au moins de quarante individus, hommes et femmes, et de deux esclaves. Elle est sous la direction d’un père et d’une mère de familles, gens graves et prudents ». Détail intéressant : avec la mention des esclaves, la construction littéraire de l’utopie nous montre que l’utopiste peut encore transporter les préjugés de son temps. Le principe de la communauté implique chez les utopiens « le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu’à l’idée de propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage ». Ils aiment vivre dans la beauté  et « soignent leurs jardins avec passions 

 ont le choix d’en exercer un autre, s’il leur convient mieux. On veille à « ce que personne ne se livre à l’oisiveté et à la paresse », mais il n’est pas question de travail frénétique sur l’île d’Utopie ! « Six heures de travail par jour suffisent aux besoins de la consommation publique » !! Le soir, les utopiens « font de la musique ou se distraient par la conversation. Ils ne connaissent ni dés, ni cartes, ni aucun de ces jeux de hasard également sots et dangereux ». Mais ils pratiquent la « bataille arithmétique » et un autre jeu « le combat des vices et des vertus ». Ainsi « tout le monde en Utopie est occupé à des arts et à des métiers réellement utiles ».

    « Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour d’affranchir de la servitude des corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font consister le vrai bonheur ». On pouvait s’y attendre : « En Utopie, l‘on ne se sert jamais d’espèces monnayées, dans les transactions mutuelles ; on les réserve pour les événements critiques dont la réalisation est possible, quoique très incertaine ». « L’or et l’argent dans ce pays n’ont pas plus de valeur que celle que la nature leur a donnée ».

    Conformément à des préceptes platoniciens, les «institutions ont pour but d’empêcher le prince … de conspirer… contre la liberté, d’opprimer le peuple par des lois tyranniques, et de changer la forme du gouvernement ». 

    On voit donc qu’il n’y a pas lieu de séparer le concept philosophique de son illustration littéraire. Ce qui est remarquable, c’est que l’imaginaire est formidablement libéré dans l’utopie. Ce qui explique que le genre a été très créatif à la Renaissance. Voyez Francis Bacon La Nouvelle Atlantide en 1627, La Cité du Soleil  de Campanella en 1623. Au XVIII ème Montesquieu s’y amuse dans Les Lettres persanes, dans le récit des Troglodytes. Voltaire comme de coutume ironise dans Candide avec l’épisode de l’Eldorado etc.

B. Critique de l’utopie et utopie critique      

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Vos commentaires

Questions:

1. Peut-on considérer que "l'état de nature" des philosophies politiques du XVII è siècle était une utopie?

2.  En quoi la perspective eschatologique des religions du Livre diffère-t-elle de la construction de l'utopie?

3. D'un autre côté, une utopie sans dimension spirituelle, une utopie "matérialiste" n'est-elle pas vouée à l'échec? Illustrer.

4. Quel enseignement pourrions-nous tirer des contre-utopie sur le sens de la technique?

5. Que répondre à ceux qui confondent utopie et illusion?

6. En quoi l'architecture est-elle par excellence liée à l'utopie ?

7. Peut-on concevoir une transformation sociale, une libération de la créativité humaine sans utopie?

 

     © Philosophie et spiritualité, 2010, Serge Carfantan,
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