Leçon 208.   Penser la révolution    

    Nous utilisons aujourd’hui le terme de révolution avant tout dans sa signification politique, mais il faut noter que son sens premier est astronomique. On parle de révolution de la Terre autour du soleil, de révolution des astres dans le temps circulaire des transformations de la Nature. Une révolution complète c’est le passage entier qui vient boucler un cycle avant d’en commencer un nouveau.

    A la différence, une révolution politique semble s’inscrire plutôt dans le temps linéaire qui est celui de l’Histoire. L’idée qu’elle transporte est celle d’un retournement complet, idée proche de celle que nous avions rencontré avec Platon en parlant de la conversion de l’homme à la Vérité, sauf qu’ici nous devons nous exprimer autrement : Dans une révolution politique, il y a un bouleversement complet de l’ordre établi et son remplacement par un nouvel ordre, ce qui veut dire une autre forme de gouvernement. Noter aussi que l’on parle de révolution scientifique dans le même sens : renversement d’un ancien paradigme et remplacement par un nouveau paradigme qui change radicalement notre représentation du monde.

    La puissance et l’envergure d’une révolution politique exclut que nous la traitions comme un simple changement de surface, il faut plutôt parler d’une lame de fond qui soulève de manière brutale et souvent sanglante, l’ordre établi pour instaurer de manière irréversible un ordre nouveau. Se pose alors toute une série de questions : quel est le moteur d’une révolution politique ? S’agit-il d’un phénomène terminal dans lequel se rassemble et se libère brusquement un changement qui a été longuement préparé sur un terrain social et économique ? N’est-ce pas la puissance des aspirations humaines qui portent les peuples vers un changement radical ? Est-ce que ce sont  les souffrances accumulées de conditions de vie impossibles, ou bien les idéaux qui provoquent les révolutions ? Qu’est-ce qu’une révolution politique ?

*   *
*

A. Les prémisses et le changement

    Commençons par déblayer le terrain avec quelques distinctions. On peut toujours jouer le relativisme en disant que « tout dépend de quel côté on se place ». Ce que le pouvoir appellera « désordre inacceptable », « trouble provoqué par des malades drogués », (cf. Libye) le peuple lui l’appellera révolte et révolution. Mais en rester là est très superficiel. C’est dans les choses-mêmes qu’il faut se situer et non dans un parti-pris ou dans l’autre. La difficulté est de bien discerner entre coup d’État, violence, révolte, insurrection, ce qui fait la force de l’événement.

     1) Revenons sur les précédentes leçons. Nous avons vu que pour Camus la révolte porte en elle une exigence de justice. Le révolté dit « Non ! » face à la corruption, le mensonge, la cupidité, l’exploitation etc. il en a assez et demande la justice et l’intégrité. La révolte est d’abord morale avant que d’être politique. Nous avons vu que le révolté qui attend la résolution d’une situation d’injustice n’est pas au service d’un intérêt limité. Il n’est pas porté à engager directement la violence. Par contre lhomme violent demeure dans l’égocentrisme de ses intérêts et impose le rapport de force. Il prendra l’initiative de l’affrontement. Il peut y avoir une expression de la révolte sans violence. Il existe même des stratégies non-violentes très efficaces pour combattre l’injustice. Il est évident que toutes les révolutions commencent par des révoltes, mais une révolte reste limitée à quelques uns et n’a pas l’envergure d’une révolution qui implique tout un peuple. Toutefois, nous pouvons observer que rares ont été dans l’Histoire les révolutions non-violentes. L’exemple de la libération de l’Inde de la tutelle anglaise avec très peu de pertes en vies humaines reste emblématique. Quand le peuple manifeste dans la rue, il y a toujours des casseurs pour se joindre aux émeutes. Le pouvoir en place peut même chercher la provocation pour qu’il y ait des débordements de violences, ce qui justifie l’usage de la force. Mais de toute manière, même s’il n’y avait pas de violence, il y a dans toute révolution des rapports de force. Un point important sur lequel nous pourrons revenir : Camus, prenant appui sur un concept de révolution tiré du communisme marxiste, dit que la révolution trahit la révolte. L’idée intéressante ici c’est que l’idéologie (que l’on marque souvent avec un –isme : nazisme, fascisme, communisme, islamisme etc. ) récupère à son profit le sentiment d’oppression, d’injustice, de frustration d’un peuple et le détourne vers ses propres fins. Donc, au lieu d’autoriser dans la poussée révolutionnaire une libération de l’utopie cherchant ses propres voies, elle planifie selon des buts arrêtés, dans la direction d’un régime qui finit par être autoritaire. A l’inverse, on dira du révolté qu’il sait très bien ce dont il ne veut pas, ce dont il a assez, mais il ne sait pas encore ce qu’il veut. Le révolté se cherche. Dans la révolte, rien n’est planifié, la voie est libre pour la construction d’un monde meilleur qu’il s’agit de créer.

    ---------------Ceci mis à part, disons qu’il faut que la révolte se transforme d’abord en insurrection pour qu’éclate une révolution. Mais là encore, il peut y avoir ambiguïté. Une insurrection peut être seulement la fronde d’un corps institutionnel, d’un parti, d’un  pouvoir social, d’une classe ne recherchant qu’à défendre ses intérêts contre le pouvoir en place. Défendre un corporatisme par la force ce n’est pas conduire une révolution. On parlera d’insurrection des magistrats, de l’armée, des étudiants, des ouvriers, des paysans, etc. mais il faut encore que le mécontentement soit global et que les motivations de la révolte soient très largement partagées de sorte qu’il y ait un vrai soulèvement populaire. Il faut donc dépasser les intérêts de classes. On peut même aller plus loin. Une révolution commence là où un mouvement de révolte de grande ampleur se met en place dans lequel il y a non seulement contestation, mais prise de pouvoir. On dira qu’en 1968 les étudiants sont entrés en insurrection contre le pouvoir, mais le mouvement de grève générale menait le pays vers une révolution. C’est dans les situations insurrectionnelles se répandant comme par contagion, que naissent les révolutions. Quand l’insurrection devient générale, on est au bord de la révolution. Le pouvoir politique doit céder.

    Le mot réforme est employé pour désigner une initiative du pouvoir face à la montée de la contestation et en réponse à celle-ci. Quand la rue manifeste, le gouvernement propose des « réformes ». La réforme est ...On peut réformer des institutions, mais ce n’est pas du tout la même chose que de mener une révolution ! Un coup d’État aurait certes plus d’audace, mais un coup d’État n’est pas une révolution, c’est une prise du pouvoir par la force. Rien ne garantit que les aspirations d’un peuple soient portées, le risque étant que ceux qui s’emparent du pouvoir, le plus souvent les militaires,  veuillent le conserver pour eux-mêmes et s’installer à demeure. Un coup d’État peut être réactionnaire et donc contre-révolutionnaire. A partir du moment où un peuple ne se reconnaît plus dans le pouvoir politique qui le dirige, s’instaure une situation de résistance. Normalement ce mot désigne un mouvement qui lutte contre un occupant, ou bien contre un gouvernement à la solde d’un occupant. C’est pour cette raison que l’on parle de la Résistance dans les années du gouvernement de Vichy. Cependant, quand le fossé se creuse entre les intérêts du pouvoir, confisqués au bénéfice d’une famille, d’un clan, d’une ethnie, d’une classe d’apparatchiks etc. et le bien de tous, naît un mouvement de révolte qui fait entrer en résistance ceux que l’on appellera des opposants, voire parfois les dissidents. Si une révolution éclate, ils en seront les acteurs de premier plan.

    En résumé, une révolution implique un changement rapide, un soulèvement de masse dans lequel tout un peuple se trouve engagé, mouvement qui a des implications dans le domaine social, culturel, économique et politique, et qui traduit la volonté de liquider un passé et d’ouvrir une ère nouvelle. Sans un changement radical des normes, des valeurs et des principes de gouvernement, nous ne parlerions pas de révolution.

    2) Une révolution marque donc une rupture importante dans le cours de l’Histoire qui brise une continuité qui était auparavant considérée comme normale, en d’autres mots, nous pouvons parler d’un saut révolutionnaire, un peu comme en physique on parle d’un brusque changement d’état d’un système. En nous appuyant cette fois sur l’histoire, nous pouvons, juste par commodité, ajouter quelques distinctions :

    Par révolutions sociales on entend des transformations politiques ayant une portée radicale et un poids de conséquences considérables ayant changé la donne de l’Histoire : telle que la l’abolition de l’esclavage, ou encore le 4 août 1789 l’abolition des privilèges, le droit de vote accordé aux femmes etc. On dira qu’en France les événements de mai 1968 n’ont pas produit de bouleversement dans les institutions, cependant ils ont mené aux accords de Grenelle et provoqué un changement des mentalités. Cette expression « révolution sociale » est souvent généralisée. Rétrospectivement, nous avons tendance à louer certaines décisions politiques en disant par après « … cela a été une véritable révolution sociale ». On l’a dit par exemple à propos de la légalisation de l’IVG ou l’introduction de la pilule.

    Par révolutions communistes on entend historiquement les révolutions inspirées par la doctrine marxiste de la lutte des classes, essentiellement du combat mené par le prolétariat contre la bourgeoisie : victoire du parti communiste en Chine lors de la guerre civile de 1949, révolution Russe de 1917, Révolution cubaine en 1959, etc.

    Par révolutions islamiques on entend les révolutions faisant chuter un régime pour l’instauration d’un État islamique. Telle que la révolution iranienne de 1979 qui a aboutit au renversement de la monarchie du Shah. De même, la prise du pouvoir par les moudjahiddines lors du renversement de la République démocratique d’Afghanistan en 1992, comme celle des talibans en 1996, revendiquent cette appellation.

    Par révolutions libertaires on entend les révolutions qui ont cherché à revenir à un idéal populaire d’autogestion se passant de la tutelle et de la hiérarchie d’un État. Ce sont des idées que l’on rencontre notamment dans l’anarchisme. Les historiens citent en exemple la Commune de Paris en 1871. La révolution de l’Ukraine libertaire de 1918 à 1921, ou la révolution espagnole de 1936-1939.

    Enfin, ce qui fait surtout l’objet de cette leçon, on entend par révolutions politiques, le fait historique marquant dans l’histoire d’une nation, d’une transformation radicale des institutions et du personnel politique, suite à un soulèvement populaire. La Révolution française de 1789-1799 s’est imposée comme référence, car elle a instauré une République dont les principes ont servi de modèle par la suite. Après à la guerre d’indépendance de 1775-1783, la révolution américaine elle aussi s’est imposée comme modèle, car elle a conduit à la formation des États-Unis en tant que nation. Citons encore le florilège poétique de : la révolution de velours en Tchécoslovaquie en 1989, la révolution des œillets au Portugal en 1974, la révolution des roses en Géorgie en 2003, la révolution orange en Ukraine en 2004, la révolution des tulipes au Kirghizstan en 2005, la révolution de safran en Birmanie en 2007 et plus près de nous, la révolution de jasmin en Tunisie. Dans cette même catégorie on peut aussi inclure les guerres d’indépendance, comme la révolution haïtienne de 1791.

B. Lignes de force et mouvement global

    Nous venons de le voir, un coup d'état militaire n’est pas nécessairement le signe d’une révolution. Nous pourrions ajouter que la prise de pouvoir par des petits groupes, les diverses formes de révoltes populaires, paysannes, religieuses, de guérilla urbaine, les moments historiques de déstabilisation du pouvoir politique, les poussées régionalistes,  les révoltes ethniques ne sont pas encore une révolution. Un accès de violence collective n’a pas nécessairement une relation directe, nécessaire (R), ni même obligatoire et avec un changement révolutionnaire. Ce que l’on peut dire en revanche, c’est qu’une fois un point de rupture atteint, les instruments du contrôle social chutent ; on alors voit l'armée,

_________________________________________________________________________________________________________________

 

 répondre: quand se produit un déclic dans la conscience d’un peuple, un éveil, il sort brusquement de l’hypnose de la peur pour revendiquer sa liberté et c’est ce qui génère une énorme vague qui d'un soulèvement populaire fait une révolution. Or dans ces conditions, il est indispensable que l’insurrection populaire s’organise, si elle ne le fait pas, la vague risquera d’être défaite dès qu’elle rencontrera le moindre obstacle. Il faut mettre en place le rapport de force entre un peuple opprimé et ce qu’il faut bien appeler un tyran. Ce qui fait la différence entre l’insurrection et la révolution, c’est un art d’organiser son mouvement afin de la mener jusqu’à son terme, à savoir le renversement du tyran. Et là, nous ne sommes plus du tout dans de la théorie, mais dans une pratique, dans une stratégie de lutte dont nous avons beaucoup d’exemples dans l’Histoire. La lutte implique nécessairement un rapport de force, mais pas nécessairement l’usage de moyens violents. Il faut se rappeler à ce sujet que Gandhi lui-même répète que l’action non-violente est une stratégie de combat.

    Que l’insurrection doivent être reprise en main dans une stratégie efficace est un point qui n’a pas échappé à Marx dans La Révolution et la contre-révolution en Allemagne. « L’insurrection est un art au même titre que la guerre et que d’autre formes d’art. Elle est soumise à certaines règles dont l’omission conduit à sa perte » ceux-là même qui prétendrait la conduire. D’un côté, on peut toujours dire qu’elle est un mouvement chaotique comportant un haut degré d’incertitude. Et c’est vrai, Marx le concède, c’est  « une équation dont les paramètres sont indéterminés au plus haut point et peuvent changer de valeur d’un jour à l’autre ». Selon la théorie du chaos, le point de rupture d’un système d’un état à un autre conserve un caractère imprévisible. Mais d’un autre côté, mener l’insurrection, c’est justement faire en sorte que le chaos insurrectionnel soit organisé, ce qui n’est possible Selon Marx qu’en respectant certaines règles :

    - (1) « Ne jamais jouer à l’insurrection, si l’on n’est pas décidé à la mener jusqu’au bout », ce qui veut dire « affronter toutes les conséquences ». La révolution doit être pleinement assumée en tant que telle, elle ne tolère aucun dilettantisme et elle doit être un élan qui va jusqu’à son terme, à savoir le renversement de l’oppresseur.

    - (2) « Rassembler à tout prix une grande supériorité de forces à l’endroit décisif, au moment décisif, faute de quoi l’ennemi, possédant une meilleure préparation et une meilleure organisation, anéantira les insurgés » : nous citons ici le commentaire de Marx par Lénine le 8 octobre 1917 dans Conseils d’un absent (texte) Marx de son côté disait: « les forces combattantes contre lesquelles il faut agir ont entièrement de leur côté la supériorité de l’organisation, de la discipline et l’autorité traditionnelle ». C’est l’appareil d’État qui devient adversaire tant qu’il est encore du côté du tyran et avec lui, il y a toujours au début la force d’une police et d’une armée. Ce que suggère Marx, c’est qu’il y a des lieux stratégiques du pouvoir qui une fois investi peuvent retourner le rapport de force (la place centrale de la capitale, l’Université, le parlement, la télévision d’État, les journaux etc. De même, il y a des moments opportuns dans lesquels il faut sans hésitation savoir faire jaillir les revendications populaires.

    - (3) « Une fois l’insurrection commencée, il faut alors agir avec la plus grande détermination et passer à l’attaque. La défensive est la mort de tout soulèvement armé ; dans la défensive, il est perdu avant même que de s’être mesuré avec les forces de l’ennemi ». Ce qui implique d’abord que la révolution implique une attitude combattante qui ne doit pas être relâchée tant que son but n’est pas atteint.

    - (4) « Il faut attaquer l’adversaire à l’improviste, alors que ses troupes sont encore dispersées ». Toute insurrection a à ses débuts la faiblesse et la force de la guérilla, la faiblesse qui vient de ce qu’elle n’est pas un corps d’armée ordonné pour la guerre, la force parce que justement elle peut remporter beaucoup par surprise. Nous retrouvons ici ce que nous disions à propos du situationnisme. Il s’agit dans la révolution de construire la situation de sorte que dans l’action révolutionnaire, on passe d’une situation aliénée à une situation dans laquelle se réalise l’élan vivant de la liberté.

    - (5) « Il faut s’efforcer de remporter chaque jour de nouveaux succès, même modestes », l’important étant de « maintenir l’ascendant moral que vous aura valu le premier succès des insurgés ». Chaque statue du tyran qui tombe est un gain appréciable, chaque quartier conquis est une joie supplémentaire au bénéfice moral du peuple en colère. En fait maintenir l’ascendant moral est l’ingrédient le plus fondamental. Tant qu’un peuple a foi dans son destin et qu’il se sait en marche, rien ne peut lui résister. Il a pour lui le nombre d’une population entière face à une milice qui est peu nombreuse. Sitôt que des défections apparaissent dans les autorités, parmi les généraux, dans le corps de police, les petits pas accomplis deviennent de grands progrès. Il ne peut y avoir la moindre place laissée au doute tant que le but n’est pas accompli. Marx termine en rappelant les paroles du plus grand maître de la tactique révolutionnaire, Danton : "de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace".

    2) Ce qui nous pose immédiatement une question : faut-il, à l’image de Danton pour la Révolution Française, qu’il y ait dans toute révolution des leaders ? Est-il indispensable que les aspirations des peuples soient portées par de fortes personnalités ? Peut-il y a voir une révolution sans leaders de la révolution ? Quel est leur rôle ? Une révolution met-elle en avant des personnalités seulement parce qu’elle a besoin de symboles ? N’est-il pas indispensable que la Force qui afflue dans la nation s’incarne dans des caractères bien trempés ? Ceux que l’on appelle les « héros de la révolution » ?  On peut toujours dire que ce sont toujours les hommes qui font l’Histoire, cela va de soi, mais la Force qui conduit les révolutions est supra-individuelle. Il y a de la pertinence dans la théorie hégélienne selon laquelle les héros de l’Histoire ne sont en définitive que des instruments d’un dessein qui les dépasse. Aucun individu n’agit seul et selon ses propres forces, - l’individu isolé, comme l’individualisme sont vides de sens -, mais un homme qui se lève et sent affluer en lui la vigueur de son peuple, en devient le bras, et si nécessaire, le bras armé. Il est prêt pour un coup d’éclat immédiat.

    Ce que Marx a cru, c’est que cette force supra-individuelle pouvait être identifiée avec un ---------------déterminisme économique. La prémisse fondamentale du marxisme a été que l’accumulation des contradictions du capitalisme créait les conditions de la révolution. L’idéologie marxiste embraya alors son discours dans cette voie en prétendant, cette fois sous la condition du temps et du long terme, que la révolution communiste allait donner naissance à une société plus juste et plus solidaire. Mais on change alors de point de vue, la révolution s’inscrit alors dans un projet, celui d’une « classe » historique qui cherche à s’emparer du pouvoir pour asseoir sa domination sur l’ancienne « classe » dominante. Dans cette perspective, les forces économiques comptent davantage que l’élan d’un peuple vers sa liberté. On voit pointer la perspective d’une planification de l’Histoire conforme à une idéologie, avec en prime, dictature du prolétariat, salut dans une cité communiste égalitaire où l’État providence s’occuperait de chacun dans une utopie heureuse. Il est exact de dire que les contradictions du capitalisme précipitent sa déconstruction, mais il faut parler alors d’un phénomène global qui concerne sur toute la planète l’auto-destruction du modèle occidental. C’est différent. Le concept de « classe » dont se sert le marxisme est devenu très vague et historiquement daté. Il était fonctionnel en Allemagne, en Russie dans la lutte menée par le prolétariat contre le capital du temps de Marx, quand existait une conscience collective forte de la masse ouvrière et de la masse paysanne. Mais l’expansion planétaire du consumérisme a provoqué une telle dissolution des repères, que le modèle marxiste est devenu rhétorique et inapplicable. Gramsci l’a très bien compris dans ses Carnets de Prison. Selon lui, c’est en raison de l’hégémonie culturelle du modèle occidental dans l’opinion que la révolution annoncée par Marx ne s’est pas produite. Le capitalisme a su fabriquer le consentement passif des masses et le consentement est devenu l’huile pour lubrifier le moteur du système. Che Guevara sert à vendre des t-shirt. Les slogans révolutionnaires sont recyclé dans la pub. L’oligarchie de l’argent a si bien œuvré, qu’il n’existe en Occident plus d’opposition politique capable de menacer les sphères du pouvoir, alors même que les peuples auraient bien des raisons de se soulever.

    Quand nous parlons de révolution politique, nous avons en vue la situation de peuples qui ont vécu trop longtemps sous le joug de l’oppression et qui soudainement s'éveillent et font éclater leur révolte. La poussée révolutionnaire s’inscrit dans un contexte précis, dans une situation politique où les droits humains sont bafoués. Pour le comprendre, il nous faut donc revenir aux principes énoncés lors de la Révolution française. L’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 24 juin 1795 affirme très clairement :"quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs." Dans notre contexte actuel, les peuples arabes entendent très bien cette phrase, mais la vulgate du marxisme, ils ne l’écouteraient pas. Et c’est pour la même raison que les voix de l’islamisme se tiennent en retrait. L’article 35 de la Déclaration prolonge celui  du 26 août 1789, qui explique que la résistance à l'oppression est un droit naturel, inaliénable et sacré. Nous avons vu que la vitalité de la démocratie suppose de la part du citoyen tout à la fois une vertu d’obéissance civile et de résistance civile.  Quand la loi est l’expression de la volonté générale, s’y opposer reviendrait pour le Peuple à s’opposer à lui-même, ce qui est absurde. Mais quand la loi est devenue un instrument d’oppression au service d’un pouvoir qui a confisqué au peuple sa souveraineté, il n’est plus d’obéissance qui vaille. La légitimité (R) du pouvoir est perdue. C’est la résistance (texte) qui s’impose et dans ce cas de figure, la désobéissance civile dans un soulèvement populaire est vertu. Dire qu’il s’agit d’un droit naturel signifie que la résistance à l’oppression doit être inscrit au nombre des droits de l’homme fondamentaux, au même rang que par exemple le self governement, le droit d’un peuple à se gouverner lui-même. Le mot inaliénable indique que ce droit ne saurait être ôté, sans qu’aussitôt les hommes perdent leur liberté politique. Le mot sacré indique la transcendance d’une valeur à laquelle nous devrions tenir et qui mérite d’être protégée.

    La conséquence radicale est donc celle-ci : de même qu’un peuple est uni dans l’obéissance civile quand sa volonté est respectée, il est tout aussi uni quand, d’un seul élan, il se soulève contre son oppresseur. Dans l’intervalle, la désunion règne et elle règne parce que tout a été fait de la part du pouvoir afin que le peuple demeure divisé contre lui-même, afin qu’il perde la conscience de son unité en tant que peuple. Dans l’oppression, il n’y a plus de peuple, que comme une masse effrayée, placée sous la tutelle d’un tyran. Et au bout du compte, la vitalité d’un peuple s’épuise dans une longue apathie qui l’a réduit au silence. Elle ne se réveille que dans un sursaut révolutionnaire. Si nous nous devons ramener la révolution à son essence, il faut dire qu’elle est cet intense moment historique dans lequel un peuple prend conscience de lui-même et revendique son autonomie. Le droit _________________________________________________________________________________________________________________

 

C. L’esprit des révolutions

 

__________________________________________________________________________________________________________________

 

 

Questions:

1. En quoi une révolution "idéologique" pourrait-elle se distinguer d'une véritable révolution politique?

2. Quelles sont les forces qui sont en jeu dans le mouvement contre-révolutionnaire?

3. Le temps joue-il contre ou pour la révolution?

4. Les marxistes disent qu'il ne saurait y avoir de révolution sans théorie révolutionnaire, que faut-il en penser?

5. Vouloir planifier idéologiquement une révolution, n'est-ce pas par avance justifier des massacres pour la bonne cause?

6. Qu'est-ce qui dans nos démocraties actuelles justifierait le déclanchement d'une révolution populaire?

7. Peut-il avoir de véritable changement sans révolution?

 

Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2011, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.