Leçon 116.     Le paradigme de la complexité     

    L’intellect est un outil fait pour l’analyse, fait pour distinguer vrai/faux, séparer ce qui est mélangé, discriminer entre le réel et l’illusoire. L’usage coupant de l’intellect est prompt à ériger des oppositions duelles et à marquer des séparations brutales. L’intellect rationalise dans la dualité et il aime les séparations tranchées. L’intellect n’a bien sûr pas un lien absolument nécessaire avec cette forme de modèle qui a fait le succès du savoir en occident, l’approche objective de la connaissance. L’histoire de l’occident est une chose, la structure du mental en est une autre. Cependant, on ne peut pas ne pas remarquer que l’approche objective de la connaissance est tout de même un mode de pensée assez singulier qui tend à opposer le sujet et l’objet. De même, il est patent, que l’état actuel de notre savoir se trouve dans une extrême fragmentation. La segmentation de nos disciplines en sous disciplines et l’état actuel de non-communication des sciences entre elles, est en étroite relation avec un mode de pensée fragmentaire qui provient directement de l’usage coupant de l’intellect. La pratique de l’érudition, comme modèle d’étude universitaire, procède du même esprit. Le commentarisme consiste à disséquer une œuvre dans ses moindres éléments.

    Or, une pensée qui sépare, oppose, disjoint, procède à des simplifications abusives en  érigeant des oppositions abstraites, qui ne se rencontrent pas dans le réel. Une pensée compartimentée, qui ne communique avec rien d’autre qu’elle-même, prend le risque de s’appauvrir et d’être incapable d’embrasser la complexité du réel. Elle peut se figer en doctrine, en théorie, en idéologie. Elle risque de ne plus pouvoir relier ce qu’elle a séparé ; de perdre toute faculté de synthèse, de ne pas pouvoir voir être fécondée par un point de vue différent du sien. Percevoir la complexité, c’est assumer la contradiction, appréhender une unité qui ne nie pas les différences, mais s’en nourrit. C’est dépasser la mutilation du savoir trop ésotérique et le cloisonnement stérile de l’hyperspécialisation. Le sens de l’analyse, nous n’avons pas à faire beaucoup d’effort pour la développer. Par contre, le sens de la complexité s’apprend et nécessite même une réforme de la pensée. Tel est le projet de l’œuvre d’Edgar Morin qui tourne autour d’une seule question : comment pouvons pouvons-nous appréhender la complexité du réel sans la réduire?

    Ce que nous devons envisager, c’est la nécessité de dépasser le cloisonnement du savoir. Ce qui est latent dans ce problème, c’est l’aptitude de la pensée à tout à la fois recevoir la complémentarité de point de vue différent, et ainsi de dépasser les contradictions artificielles. Il n’est cependant pas certain que cela puisse être obtenu seulement par les efforts de la pensée, car c’est bel et bien le réel qui est complexe, parce qu’il est en définitive paradoxal. Peut-on, au moyen du paradigme de la complexité approcher le paradoxal ? 

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A. Ordre, désordre et complexité

            ---------------1) Dans l’idée de complexité il y a l’idée que des liens existent entre les éléments d’un Tout bel et bien réel, qui se trouve donc être un système. Or la démarche naturelle de l’intellect va dans la recherche des parties, du simple, comme élément dernier d’un composé. L’eau est analysée en chimie sous la formule H²O, deux molécules d’hydrogène, une molécule d’oxygène. Hydrogène et oxygène sont les composants simples d’une structure plus complexe qui est l’eau que nous rencontrons dans le réel à l’état liquide, solide ou gazeux. La démarche analytique est extrêmement efficace. Son territoire n’est rien d’autre que la totalité des sciences depuis la modernité. La démarche analytique a fait tout le succès des sciences de la nature. Et les sciences humaines lui ont emboîté le pas au XIXème siècle. (texte)
   Elle a cependant un revers, elle taille, coupe, sépare, décompose, ce qui dans le réel est étroitement uni et jamais disjoint, elle tend dans son explication à simplifier les processus du réel. Elle ne parle pas de l’organisation du réel, de la dynamique vivante de son auto-organisation, elle ne donne aucune clé de l’unité, elle ne raisonne jamais en terme d’interactions et elle ne peut que très laborieusement supposer une « synthèse » abstraite et reconstruite de ce qu’elle a séparé. Elle est surarmée pour disjoindre, distinguer, elle est parfaitement démunie pour relier et réunir ce qu’elle a d’abord séparé. Elle est plus à l’aise dans ce qui est distingué, isolé, limité, que dans ce qui est relié, vaste et global. Elle n’a tout simplement pas le sens de la complexité de ce qui est. De fait, le concept même d’explication scientifique est analytique. C’est devenu un lieu commun par exemple que de dire de la biologie qu’elle est beaucoup plus à l’aise avec l’analyse de cellules mortes en laboratoire, qu’avec l’observation de l’individualité vivante dans son milieu naturel. Penchant de l’analyse. Ce qui se reflète encore très largement dans l’enseignement scolaire. Il suffit d’ouvrir un manuel de biologie de terminale pour le constater directement.
    Le modèle de l’approche analytique, nous le rencontrons chez Descartes, dans l’énoncé même des règles contenues dans le Discours de la Méthode. Descartes y montre que la pensée rigoureuse doit décomposer son objet en autant de partie qu’il en faudra pour le résoudre. Elle doit faire des dénombrements entiers ne rien omettre et ne se fier qu’aux idées claires et distinctes qui ont été posées par l’analyse. C’est à ce type de rigueur intellectuelle que nous pensons quand nous parlons d’esprit cartésien. Mais l’analyse est aussi précise qu’elle est myope.
    Si on décompose le tout, on peut effectivement y trouver bien des éléments simples, mais immédiatement, on perd le fonctionnement de la totalité et le sens de l’organisation. Or la configuration des éléments n’est jamais indifférente et l’intensité, la richesse et la diversité des relations ne le sont pas davantage. La totalité et l’organisation échappent à l’analyse, car elles ne se rencontrent que dans l’intuition d’une complexité qui n’est pas et ne peut pas être analytique. Il faut bien à un moment que l’on est un regard plus enveloppant, il faut affronter la complexité et admettre alors qu’il est impossible de saisir une partie sans embrasser le Tout. C’est une maxime célèbre de Pascal dans les Pensées. Or il semble que la science moderne ait bien plutôt pris le parti de la décomposition contre l’appréhension globale.
    La Modernité a occulté Pascal, au profit de Descartes. (texte) L’introduction d’une approche globale débouche sur des interrogations que ne peut pas résoudre l’approche analytique. Le paradigme mécaniste de la science, fort de ses succès, alimentait la croyance dans des certitudes fondamentales et définitives. On a par exemple cru au XIXème siècle que la physique était achevée. A l’inverse, le paradigme de la complexité nous met devant l’incertitude. Il soulève des questions inédites, des questions oubliées, qui n’étaient même pas formulables autrefois. Et nous savons que nos réponses scientifiques sont à jamais révisables. Au siècle du positivisme Marcellin Berthelot pouvait écrire sur un ton très sérieux : « Désormais, le monde est sans mystère » ! Ce genre de formule prête aujourd’hui à rire. Le paradigme de la complexité n’a pas cette prétention, ou plutôt il affirme carrément qu’il n’y a pas de certitude scientifique et qu’il est même inutile d’en chercher !
    Que s’est-il donc passé entre temps ? Depuis les années 1950, une lame de fond a émergé dans la représentation scientifique dont la dynamique tient à une nouvelle forme de pensée, la pensée systémique. (Il est vivement conseillé sur ce sujet de lire le petit chef-d’œuvre de Joël de Rosnay Le Macroscope). La naissance de la cybernétique, qui en a été l’initiatrice, a eu un impact considérable dont nous commençons seulement maintenant à saisir toutes les implications. Dans la foulée, le développement de nouveaux outils mathématiques, l’empire grandissant de la modélisation informatique, la recherche sur l’intelligence artificielle, la virtualisation des systèmes dynamiques et la mutation radicale des grandes théories physiques, en rupture avec la physique héritée de Newton, exigent une révision complète de notre représentation du monde. Le travail de pionnier d’Edgar Morin recueille cet héritage et montre avec quels nouveaux outils, nous sommes désormais en mesure de mieux affronter la complexité du réel.  (cf. La Complexité humaine)
    2) L’apparition du paradigme de la complexité est née partir d’une crise qui  a conduit le paradigme de la science classique. Selon Edgar Morin, c’est d’abord la découverte de l’irréductibilité du désordre dans l’univers des sciences physiques qui a ébranlé l’édifice de la représentation simplifiante de la physique classique. Et tout d’abord, l’irruption de l’indétermination en microphysique, et les développements renversants de la théorie quantique. Heisenberg et Bohr ont montré que dans l’infiniment petit, le déterminisme cessait de valoir, comme il vaut dans l’univers des objets que nous rencontrons à l’échelle de la vigilance quotidienne. Au niveau le plus subtil de la matière, il ne saurait être question de parler de choses situées dans l’espace et dans le temps. Il n’y a que des probabilités d’événements au sein d’un bouillonnement d’énergie en mouvement continuel. Plus de lois « simples ». Plus d’éléments « simples ». L’atome, le simple par excellence, sous la forme de l’insécable que l’on cherchait en physique, s’est révélé lui-même complexe. Et c’est la recherche de l’élément simple qui a finit par sembler simpliste. L’énergie fondamentale de la matière semble animée d’une fluctuation chaotique où il serait vain de rechercher cet ordre géométrique qui suscitait l’admiration des modernes. Exit donc Descartes et Newton et la volonté totalitaire d’enfermer le réel dans un déterminisme absolu.
Dans un hymne très ancien du Rig Veda, adressé au Soi suprême, il est dit :

   3. Au Commencement, les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; l'eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'être reposait au sein de ce chaos, et ce grand Tout naquit par la force de son Ardeur (tapas).

    Et bien, il semble que la nouvelle physique en soit venue à réhabiliter ce Chaos primordial. L’univers de la physique nouvelle n’est pas l’horloge bien rodée, réglée une fois pour toute, du paradigme mécaniste. Le déterminisme de Laplace est un mythe. Le champ unifié d’où émergent les particules élémentaires, selon la physique quantique, est une potentialité infinie et l’ordre macroscopique que nous rencontrons dans l’univers jaillit d’une fluctuation rebelle à toute prévision. Heisenberg a montré qu’il est impossible de connaître précisément à la fois la position et la vitesse d'une particule à un moment donné. Cette incertitude heurtait de front l’ancienne conception de Laplace, selon laquelle la connaissance de la position et de la vitesse d’un corps, à un moment donné, permettrait la prédiction de leur position au moment suivant. Les inégalités d'Heisenberg montrent ...
    La théorie du chaos, désormais très en vogue dans la nouvelle physique, généralise cette hypothèse de flou probabiliste et introduit directement une nouvelle approche qui n’est rien d’autre que le modèle de la complexité. (Voir à ce sujet Prigogine et Stengers La Nouvelle alliance, livre II, p.165 sq.). La théorie du chaos implique, comme Poincarré l’avait déjà compris, ce que l’on appelle en physique une sensibilité critique aux conditions initiales". Ce qui veut dire qu’une "cause très petite qui nous échappe détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas voir, et alors nous disons que c'est l'effet du hasard […]. Il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux. La prédiction devient impossible." Cela s’appelle leffet papillon. Au niveau de la météorologie, par exemple, nous savons que notre planète fonctionne comme un système complexe et même comme un système vivant en interaction constante et dynamique. Selon la théorie du chaos, la propagation d’une fluctuation minimale peut retentir dans la totalité du système qui devient dès lors imprévisible. Ce qui veut aussi dire qu’il ne s’agit pas de tout expliquer par l’aléatoire ou l'arbitraire d’un dieu chaos. Les développements de la thermodynamique ont plutôt conduit à la découverte de la complémentarité des notions d’ordre et de désordre en physique.
    Désormais, on ne peut plus éliminer le désordre de la physique. Y compris de la cosmologie. Einstein, le dernier, a tenté de restaurer l’idée d’un univers stable et ordonné, en introduisant une constante cosmologique, alors même que ses équations le menaient directement à l’idée d’un univers instable et en devenir. La découverte de Hubble du fond de rayonnement de la naissance de l’univers a fait éclater les dernières tentatives de sauver l’image d’un univers bloc. Elle a conduit à la résurrection de l’idée du Devenir d’un cosmos singulier qui n’a plus rien à voir avec la représentation de l’univers de Newton qui gouvernait toute la physique classique. Sur ce point, Prigogine rend un hommage appuyé à Bergson. Bergson avait développé dans son œuvre l’idée que le Temps est en son essence même création imprévisible, création de nouveauté, et pas seulement changement dans répétition. La vision de la nouvelle physique autorise une interprétation de la durée comme création imprévisible, parce qu’elle admet l’irréductibilité du désordre.
   

B. Complexité et auto-organisation

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     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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