Leçon 64.    Le temps et l’éternité       

    Le temps marque notre naissance, la durée de notre vie et inscrit aussi la date de notre mort. Nous voyons que notre corps est de part en part travaillé par le temps. Sans une continuelle régénération dans le temps, il ne pourrait même pas se maintenir dans la durée. Non seulement cela, mais nous voyons aussi que nos opinions changent, que nos pensées vont et viennent. Le monde change, rien n’y demeure. Où donc est la permanence ? Si tout change, si dans le monde relatif tout ce qui a existence est emporté dans le changement, est-ce à dire que rien n'est éternel ? Faut-il, parce que la condition humaine est temporelle, se laisser aller à penser que la vie humaine est seulement temporaire ?

    Il y a pourtant des moments dans la vie d'un être humain où le temps semble s’arrêter, ou le temps semble comme suspendu dans un instant de grâce. Dans ce que l'homme produit de plus grand dans l'art, il y a parfois des sommets, où nous pouvons sentir quelque chose comme un contact avec l'intemporel. N'y a-t-il pas dans la porte de notre présent une ouverture vers l'éternité? L'homme vivant dans le temps peut-il avoir un contact avec l'éternité ?

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A. Immortel, éternel et intemporel

    Que veut dire ce mot "éternité"? Tout d'abord, ne confondons pas les notions. Temporel veut dire qui est pris dans le temps, que nous interprétions le temps comme un temps de la Nature, un temps objectif, ou une Durée subjective, à la manière de Bergson. Nous pouvons dire que les processus de la conscience dans l'état de veille sont dans l'ensemble soumis au temps, de même que les processus qui se déroulent dans la Nature. Le mot éternel veut dire qui n'est pas soumis au temps, qui est en-deçà du temps. L'éternité n'est pas une durée indéfinie en longueur, mais la condition de ce dont l'être se situe en-deçà du temps. (texte) Certains auteurs ont inventé le terme de sempiternel pour qualifier une Durée qui n'aurait ni début ni fin. Une durée sempiternelle serait analogue à une droite qui se prolonge indéfiniment d'un côté, celui du passé et de l'autre, le futur. Ce qui n'est pas l'éternité. C'est la même confusion qui apparaît autour du terme immortel. Est immortel ce n'est pas soumis à la mort, mais qui pourtant vit dans la durée. Dans notre interrogation, toute la question est de savoir si nous prenons pour référence une Durée indéfinie ou bien le statut de l'éternel au-delà même du temps. Comment penser l’éternité ?

    1) L'éternité et son rapport avec le Temps est exprimée par la voix de l'élaboration des mythologies. Le mythe est une figuration dans laquelle prenne placent les forces de la Nature dans leur déploiement à partir de l'Origine de la Manifestation. Le mythe raconte l'expressionde l'éternité dans le temps. Chez les grecs, par exemple, le domaine des dieux est le plan de l'intelligence éternelle des choses (le Monde intelligible) (texte). Les dieux symbolisent les Perfections et les Personnalités du Divin s'exprimant sur la Terre et dans la Création. Se situant hors du temps, ils ne communiquent pas directement avec les hommes, les mortels. Ils passent par l'intermédiaire des demi-dieux, tel Eros, le dieu de l'amour. Ainsi, Platon présente l'amour, en tant que demi-dieu, comme un mixte de perfection achevée (Poros son père) et d'imperfection en réalité liée au temps (Pénia sa mère). Il fait le lien entre le monde des dieux et des humains, entre le monde éternel, le monde céleste et le monde temporel, (le monde sensible), le monde terrestre, la Terre sur laquelle l'homme marche, mange, vit et meurt. Les dieux s'adressent aux hommes à travers les oracles. La Pythie à Delphes entrait dans un état de possession, Apollon descendait en elle. La Force divine la faisait entrer en transe et elle prononçait des mots que les prêtres du temple pouvaient interpréter. Les dieux choisissent parfois de s'incarner parmi les hommes, mais ils ne renoncent pas pour autant à leur condition qui les rend immortels. Il y a ainsi une distinction entre le plan céleste et le plan humain et un passage de l'un à l'autre. L'éternel dans le mythe n'est pas pour une abstraction ; il a un visage, il a même une multitude de visages. Les visages de l'éternel sont ...

    ---------------C'est dans la mythologie indienne qu'est poussée le plus loin cette figuration mythique du rapport entre le temps et l'éternité. La Réalité ultime est l'Englobant, Brahman, l'Englobant contient à la fois un aspect non-changeant, éternel, de l'Être et la puissance du changement du Devenir. Brahman est un terme qui est un neutre, il n'est ni féminin ni masculin, il est non-duel, enveloppant la dualité de la Nature (féminin, prakriti) et du Principe créateur (masculin : Brahma, dans la trinité indienne est le Créateur). L'Englobant est aussi à la fois statique et dynamique.

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Au Soi suprême (parâtman),

par le rishi Pradjapati, mètre trichtoub.

1.            Rien n'existait alors, ni visible, ni invisible. Point de région supérieure, point d'air, point de ciel. Où était cette enveloppe du Monde? Dans quel lit se trouvait contenue l'onde? Où étaient ces profondeurs impénétrables de l'air?

2.            Il n'y avait point de mort, point d'immortalité. Rien n'annonçait le jour ni la nuit. Lui, seul, respirait, ne formant aucun souffle, renfermé en lui-même. Il n'existait que Lui.

3.            Au Commencement, les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; l'eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'être reposait au sein de ce chaos, et ce grand Tout naquit par la force de son Ardeur (tapas).

4.            Au Commencement, l'Amour fut en lui, et de son esprit jaillit la première semence. Les sages de la Création, par le travail de l'intelligence, parvinrent à former l'union de l'Être et du non-être.

5.            Le rayon partit en s'étendant en haut comme en bas. Ils étaient grands, ces sages, ils étaient plein d'une semence féconde, tel un feu dont la flamme s'élève au-dessus du foyer qui l'alimente.

6.            Qui connaît ces choses? Qui peut les dire? D'où viennent les êtres? Quelle est cette création? Les dieux ont aussi été produits par Lui. Mais Lui, qui sait comment il existe?

7.            Celui qui est le premier auteur de cette création la soutient. Et quel autre que Lui pourrait le faire? Celui qui du haut du ciel a les yeux sur tout ce monde, le connaît seul. Quel autre aurait cette connaissance?

Texte en nagari et langue romane

    C'est un des plus anciens mythe de l'Origine que l'humanité possède (certains spécialistes lui accordent 6000 ans avant J.C. ). Le Soi suprême est décrit ici comme reposant en lui en dehors du temps. On dit le "sommeil de Vishnu". Les Éléments (le Vent, l'Eau) sont contenus en lui. La dualité entre monde supérieur et inférieur n'existait pas encore. Comme le Temps n'était pas entré en scène, il n'y avait ni mort, ni immortalité. La création à venir reposait, virtuelle, dans le sein du Soi. D'où vient cette Création avec laquelle le Temps apparaît? C'est l'Amour qui éveille la Création, l'amour qui fait jaillir la première semence du Monde à venir. La semence du monde est formée par l'intelligence des sages qui président à la Création. Le rayonnement temporel de la Création se diffuse, faisant apparaître avec lui les dimensions de l'espace dik (haut, bas) 

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    1) Bien sûr, le problème que nous pose la mythologie, c'est qu'elle se place surtout sur le plan des images et que son langage est propre à une culture donnée. Le philosophe voudrait lui entendre le langage de la raison plus que celui du mythe. Mais l'intelligence peut elle, par la seule voie de la spéculation tenter de comprendre la relation de l'éternité au temps ?

    Prenons un cadre d'analyse précis. Platon, dans la République présente les Idées comme éternelles, tandis que les choses, elles, sont soumises au Devenir. Le monde intelligible est le siège des Idées qui sont les matrices de tout ce qui est présent ici bas : l'Idée de l'Homme, de la Beauté, du Courage, de la Vertu, du Nombre etc. Dans le monde sensible, il n'y a que le relatif, il n'existe que des choses concrète, il n'existe que des faits (tel, homme, telle beauté, tel acte courageux, tel acte vertueux, cinq osselets etc.). Nous pouvons comprendre ce que Platon veut dire en nous appuyant sur les spéculations de Pythagore sur les objets mathématiques. En géométrie, la relation qui existe entre la circonférence du cercle et le diamètre soit de p , soit un nombre irrationnel : 3,14116… n'est en fait l'invention ni la création de personne. C'est une relation intelligible que personne n'a créé, elle est dans l'essence même du cercle, elle est éternelle. Qu'il y ait ou non des hommes pour la découvrir ne changera pas cette propriété. Elle sera la même dans mille ans comme elle pouvait l'être il y a un milliers d'années. Elle tient à l'essence du cercle, dans le langage du Platon à l'Idée du Cercle. De même, dans l'ordre de l'arithmétique, 54+54 = 108. Je ne peux pas changer cette relation des nombres. Un nombre pair a des caractéristiques que n'a pas le nombre impair. Cela implique que les mathématiques constituent de véritables recherches, pour autant qu'elles portent sur des essences, dont nous pouvons découvrir les propriétés. Platon va plus loin encore, en soutenant que la Vérité est de la nature des Idées, parce que la Vérité exprime la relation entre les Idées et si les Idées sont éternelles, la relation l'est aussi. Par nature, la Connaissance atteint des Idées qui sont éternelles. Que les Idées soient éternelles, impliques qu'elles ne sont pas soumises au changement, l'éternel est immuable, non-changeant.

    Il est possible d'étendre ce point de vue, en disant par exemple qu'il y a une Idée du vivant, une matrice du vivant. L'Idée du dauphin ne disparaît pas, elle se maintient en tant qu'espèce, mais cette fois-ci dans un processus qui au lieu d'être éternel, comme pour les nombres, tend à être immortel. La génération imite l'éternité par la perpétuation, elle est un processus par lequel la Nature maintient une sorte d'immortalité du vivant. Platon dit que le Temps est l'image mobile de l'éternité. Dans la Nature, ce sont les individus qui meurent, l'espèce elle se maintient indéfiniment. (Sauf bien sûr quand l'homme finit par massacrer des espèces entières !) En un sens l'Idée du dauphin existe éternellement, mais se maintient dans l'espèce à travers le temps. Le monde dans lequel le Temps fait son œuvre, Platon l'appelle le monde sensible. C'est dans ce monde sensible que nous vivons de part notre corps de chair, c'est le monde du changement, le monde du relatif où tout est soumis au temps. C'est le monde de la naissance, de la vie et de la mort, le monde de la transformation permanente des choses, le flux sans fin du Devenir. C'est aussi le monde des opinions fluctuantes, du savoir limité, de l'imparfait et de l'approximatif. Le monde du Devenir est atteint par la sensation fuyante, l'Être lui n'est atteint que par la pure Intelligence, la pensée qui saisi dans l'Idée ce qui fait la réalité d'une existence fuyante.

    "C'est au moyen du corps, dites vous, que par l'entremise de la perception nous communiquons avec le devenir, tandis que c'est par l'entremise du raisonnement que, au moyen de l'âme, nous nous mettons en relation avec la réalité de l'existence".

    ---------------A partir de là nous pouvons avoir une vision de la relation entre le Temps et l'Éternité, mais comme il s'agit de saisir une unité paradoxale, des métaphores peuvent nous aider. C'est un peu comme l'océan. A la surface, le mouvement est continuel, les vagues se forment et se défont sans cesse, le changement est la règle. Plus nous descendons dans les profondeurs, plus l'eau devient tranquille. Nous pouvons imaginer la Nature comme composée de couches successives depuis le domaine du changement le plus grossier, vers le champ le plus subtil où le temps se ralentit et s'arrête, le domaine de l'Être. Mais attention, c'est la même eau qui est présente, la même Réalité, mais qui prend des formes différentes.

On a ainsi :

Le Devenir : monde sensible,
où règne le Temps :
Échelle des transformations physiques : l'évolution de l'univers
des transformations de l'Histoire : devenir de l'humanité
des changements biologiques : le changement dans le corps
des changements psychologiques : états de conscience et vécu
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L'Être : monde intelligible
demeure de l'Éternité
lieu des essences, les Idées, mais aussi
Principe de la Manifestation de toutes choses

    Entre les deux,

B. Le désir d'éternité et la fuite du temps

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Vos commentaires

Questions:

1. Comment se fait-il que l'on confondre le plus souvent l'éternité avec l'immortalité?

2. Est-ce bien certain que la motivation de l'artiste soit la quête de l'immortalité?

3. Ce qui est difficile, est-ce que c'est de se tenir dans le présent, ou le fait ne toujours chercher à s'en éloigner dans une lutte continuelle?

4. L'ego peut-il accepter l'impermanence?

5. En quel sens le désespoir pourrait-il contenir une sagesse?

6. Est-ce un argument que de dire que quand on est jeune, on a du temps devant soi et que l'on peut donc ne pas se poser la question du temps?

7.  La présence n'est-elle qu'une sorte de suspension esthétique?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan. 
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