Leçon 179.       Pourquoi la démocratie ?       

   Un régime politique est un système par lequel s’exerce le pouvoir politique et se légitime son autorité. Dans la liste classique on distingue la monarchie, gouvernement du roi, appelé monarque. Elle est dite « absolue » quand le roi détient tous les pouvoirs. On entend par aristocratie un pouvoir politique exercé par une classe sociale, une noblesse et qui exerce, comme pour les chevaliers, ou les kshatriyas de l’Inde ancienne, de la puissance militaire.  Quand le pouvoir politique se réduit, pour être entre les mains d’un très petit nombre de personnes, on parle d’oligarchie. Quand  il dérive pour devenir un gouvernement entre les mains et au service des riches, on parle de ploutocratie. La conception d’un gouvernement des hommes par eux-mêmes dans laquelle l’État, en tant qu’institution, est dissolu est appelé anarchie. Enfin, on appelle démocratie, le pouvoir (kratos) direct du peuple (demos) ou le pouvoir du peuple par lui-même.

    S’il est un sujet sur lequel règne un consensus solide dans nos sociétés actuelles, c’est bien sur le fait que la démocratie est le seul régime qui mérite nos faveurs, si bien que se dire « démocrate » aujourd’hui n’a plus grand intérêt car tout le monde l’est et personne ne conteste (ouvertement ?) le bien fondé de la démocratie comme régime politique. Cependant, cela ne veut pas dire que nos raisons soient identiques. Donc, la meilleure façon de tourner la question serait : Pourquoi voulons-nous la démocratie ? Est-ce parce qu’elle est le seul régime conforme avec notre aspiration à la liberté ?  Ou, plus trivialement, parce qu’elle est le seul régime compatible avec l’économie de marché ? Est-ce une sorte de choix par défaut à la manière de Churchill disant que la démocratie est le pire des régimes… à l’exception de tous les autres !

*   *
*

A. Un idéal ou un aléa historique?

    Nous avons vu précédemment que la conception de l’État des grecs était centrée sur la Cité. C’est un mot qu’il vaudrait mieux conserver et garder le terme d’État pour désigner le gigantisme de nos structures actuelles qui n’a aucun rapport avec la modestie de dimensions de la Cité grecque. La Cité c’est la politique à dimension humaine. Pour Aristote, la Cité est naturelle, car dans l’extension de la famille et des clans. Les citoyens ne doivent pas être trop éloignés les uns des autres pour pouvoir régulièrement s’assembler. Cependant, à Athènes, tout le monde n’était pas citoyen et seule une partie des citoyens, 6000, se réunissait à l’assemblée de l'Ecclésia. La petitesse des structures ne suffit pas pour rendre possible une démocratie « parfaite » (Ce qui n’a en fait jamais existé). Les droits accordés aux hommes en général et ceux qui était accordés aux citoyens n’étaient pas identiques.

    ---------------1) Pour comprendre en quoi la démocratie constitue un idéal, dont la réalisation historique a toujours été difficile, partons de l’autre terme avec lequel on la confond toujours, le terme de République. Le terme de république veut dire « res » la chose, « publica », publique, autrement dit, l’intention d’organiser un bien commun. Une République se doit par essence d’être bien ordonnée, au sens où elle est une société d’hommes libres rassemblée afin de bien vivre. Une île livrée à des pirates qui n’ont en vue que le pillage, une région livrée à des troupes de brigands, n’est pas « ordonnée ». La Souveraineté du peuple n’est pas manifestée, le souci du bien commun n’est pas porté. Quand on lit Kant et Rousseau, on voit qu’ils donnent leur adhésion sans réserve à l’idée de République. Mais la manière dont on parvient à ce résultat au moyen de tel ou tel régime, c’est autre chose. On peut donc être républicain, sans pour autant être démocrate (texte). Pour Kant, l’essentiel dans une République, c’est qu’y règne un état de droit, qu’il y ait un système représentatif permettant de voter des lois. La République idéale accompli le règne des fins de la raison. La démocratie en tant que régime est nécessairement républicaine, mais une République n’est pas forcément démocratique. Pour la plupart des auteurs classiques, il est possible de confier le souci du bien commun à une seule personne, si on considère qu’elle a les compétences nécessaires pour préserver la République.  Machiavel lui-même est attaché à la République, parce qu’il a fort bien compris le principe de la raison d’État. Mais cela ne fait pas de lui un démocrate, notamment parce qu’il refuse un principe auquel nous sommes attachés en démocratie, celui de la transparence.

    2) La question du régime politique se pose à partir du moment où nous nous demandons quel est le meilleur gouvernement offrir à une République. Cette question, c’est exactement celle qui est développée par Platon dans le livre VIII de La République . Un régime politique peut-il être imposé ? Ne résulte-t-il pas logiquement de ce que les hommes sont eux-mêmes ou de ce qu’ils sont devenus? Les formes de gouvernement viennent « des mœurs des citoyens, qui entraînent tout le reste du côté où elles penchent ». Ce sont les mœurs des hommes qui les inclinent à se doter d’un régime politique et leur régime est aussi un reflet de la manière dont chacun se gouverne lui-même. Ainsi serions-nous fondé à parler « d’homme aristocratique », ou « d’homme démocratique », pour désigner le type humain dominant dans un État à une époque historique donnée, type humain qui se dote des institutions qui lui ressemblent. Platon raisonne en partant d’une analogie (R) entre la maîtrise de l’intériorité et celle de la Cité ; par là il entend montrer par quelle logique les hommes sont conduits d’une forme de gouvernement à une autre.

    a) Dans la succession historique, Platon considère dans l’ordre d’abord ce qu’il appelle la timocratie. La timocratie est un régime politique « qui aime la victoire et l’honneur, formé sur le modèle de gouvernement de Lacédémone». Le mobile central de l’homme timocratique est la recherche de la gloire au sens où il attache une valeur au fait d’être jugé digne, récompensé, honoré ou admiré dans la Cité. Ce régime est fortement militarisé, ce qui veut dire qu’il est en quête de chefs intrépides et qu’il favorise une éducation où prédomine la gymnastique, l’entraînement guerrier et la chasse… et délaisse l’éducation intellectuelle. « La raison… alliée à la musique ; elle seule, une fois établie dans l’âme, y demeure toute la vie conservatrice de la vertu ». Mais dans une Cité de ce genre, il demeure un sens de la vertu, mais qui n’est pas une vertu de l’intelligence, mais plutôt le courage, l’ardeur généreuse, l’ambition. Soucieux des apparences, l’homme timocratique en a aussi la vénération, d’où le l’importance de la bonne réputation et non pas celle du mérite réel. Ce qui va le corrompre de l’intérieur, c’est que les citoyens de la timocratie vont peu à peu être porté à rechercher la richesse, ce qui va conduire le régime à un point de rupture. « Leur passion du gain fait de rapide progrès, et plus ils ont d’estime pour la richesse et moins ils en ont pour la vertu… Quand la richesse et les riches sont honorés dans une cité, la vertu et les hommes vertueux y sont tenus en moindre estime ». 

    b) Le régime timocratique va donc se naturellement se dégrader dans le régime appelé oligarchie. L’avènement de l’oligarchie se produit quand quelques uns s’emparent du pouvoir par la richesse. Un changement de valeur s’est produit, l’homme oligarchique vénère en tout premier lieu l’argent et sa conception du pouvoir le porte à organiser le bien public sur son accroissement au profit de quelques uns. « Les citoyens finissent par devenir avares et cupides ; ils louent le riche, l’admirent et le portent au pouvoir, et ils méprisent le pauvre ». Ce qui va exposer l’État à toutes sortes d’erreurs, car en cherchant à enrichir les riches, il appauvrit les pauvres et se trouve peu à peu conduit à son propre renversement par le peuple lui-même. Les riches ne sont pas les plus compétents pour

_________________________________________________________________________________________________________________

 

    c) Le régime oligarchique va naturellement se dégrader dans le régime appelé démocratie. En effet, la multitude opprimée par les excès et les contradictions de la politique de l’argent, elle va se révolter, renverser les riches et s’emparer du pouvoir. « La démocratie apparaît lorsque les pauvres ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques ». (texte) Dans la démocratie, les citoyens « sont libres… la cité déborde de liberté et de franc-parler, et … on y a licence de faire ce que l’on veut». Et « Partout où règne cette licence chacun organise sa vie de la façon qui lui plaît ». L’opinion est rendue à chacun, et chacun est censé donner son avis en matière de décision publique. C’est la bigarrure de l’opinion. Et en ce sens, de ce type de gouvernement « il y a des chances qu’il soit le plus beau de tous. Comme un vêtement bigarré qui offre toute la variété de couleurs, offrant toute la variété des caractères, il pourra paraître d’une beauté achevée ». Nietzsche parlera lui de « vache multicolore » pour désigner la démocratie de son époque. Platon voit dans la démocratie un régime agréable, plutôt désordonné dans son pouvoir (tendance à l’anarchie), « qui dispense une sorte d’égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal ». Bref, le relativisme est la vue qui sied le mieux à la démocratie.

    Comme pour les régimes précédents, il faut considérer l’homme type. Qu’est-ce que l’homme démocratique ? Pour répondre, Platon va étonnamment insister sur la différence entre désirs nécessaires et désirs superflus. L’homme démocratique hérite de la maladie dispendieuse du régime précédent. Son goût pour la licence des moeurs, qu’il revendique au titre de liberté, le porterait aisément à mépriser la sagesse des anciens et la tempérance. Il est dans sa force un Calliclès, traitant la pudeur d’imbécillité, la tempérance de lâcheté, il se moque de la modération et de la mesure dans la dépense. Il aime à l’excès « une foule d’inutiles désirs ». « Il ne dépense pas moins d’argent, d’efforts et de temps pour les plaisirs superflus que pour les nécessaires. Et s’il est assez heureux pour pousser sa folie dionysiaque trop loin, plus avancé en âge, le gros du tumulte étant passé,… il établit une espèce d’égalité entre les plaisirs». « Il soutient que tous les plaisirs sont de même nature et qu’on doit les estimer également ». L’hédonisme est très démocratique. La démocratie tolère toutes les préférences, car elle est le régime de l’homme bigarré. Et l’excès de licence finit par perdre la démocratie : « l’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude et dans l’individu et dans l’État ». (texte)

    d) Le régime démocratique va naturellement se dégrader dans le régime appelé tyrannie. « La tyrannie n’est donc issue d’aucun autre gouvernement que la démocratie, une liberté extrême étant suivie, je pense, d’une extrême et cruelle servitude ». Les riches prennent la parole devant le peuple et emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir ». Et il y a plus grave car d’un autre côté, « le peuple n’a-t-il pas l’invariable habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance ?». Quand le désordre est grand, grande est la tentation d’inviter l’homme fort au pouvoir. Le tyran va pousser, comme di Platon, sur la racine du protecteur. « Où commence la transformation du protecteur en tyran ? ». Quand le chef est assuré de l’obéissance absolue de la multitude, d’homme il finit par se changer en loup. S’il ne périt pas de la main de ses ennemis, il doit se faire tyran. Ainsi, se sachant menacé, « le tyran va demander au peuple des gardes du corps », se constituer une milice. « Et le peuple en accorde, car s’il craint pour son défenseur, il est plein d’assurance pour lui-même ». Bien sûr, le vrai visage du tyran n’apparaît pas tout de suite. « Dans les premiers jours, il sourit et fait bon accueil à tous ceux qu’il rencontre, déclare qu’il n’est pas un tyran, promet beaucoup en particulier et en public, remet des dettes, partage des terre au peuple et à ses favoris, et affecte d’être doux et affable envers tous». Seulement, une fois qu’il s’est « débarrassé des ennemis du dehors, en traitant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, il commence toujours par susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef. » Et c’est de cette manière qu’il se rend de plus en plus odieux au regard des citoyens. Il est un spécialiste des purges, non pas au sens de la purgation saisonnière de l’hygiène qui se débarrasse des toxines du corps, mais au sens où il élimine lui le meilleur de son État. Il finit par répandre partout la servitude. S’il fallait maintenant évoquer l’homme tyrannique, au sens où précédemment nous avons parlé de l’homme démocratique, nous devrions évoquer une situation où l’homme soit se range aux côtés des favoris du tyran, de ses fidèles, ou bien se replie sur lui-même dans la terreur, n’osant pas déplaire au Prince et acceptant les contraintes dont il est victime.

    ---------------3) Cette analyse du livre VIII suit un développement historique. Notez que Platon n’y inclut pas ce qu’il considère la Constitution parfaite qui est l’idéal. (texte) Si la République doit veiller au bien commun, la meilleure des Constitutions serait celle dans laquelle tout devient commun. C’est littéralement une utopie communautaire dont parle Platon : les femmes seraient partagées, les enfants devraient être éduqués en commun, séparés de leurs parents, les moyens de défense pris en commun etc. L’idéal n’est pas « historique », il est en fait intemporel. A la question de savoir ce qu’est un gouvernement juste, la réponse qui s’impose, c’est qu’il doit être un gouvernement dans lequel  la sagesse et l’intelligence règnent sans partage. Il est juste que ce soit l’intelligence qui gouverne, que l’intelligence domine la puissance de l’ardeur généreuse et qui elle-même domine les appétits ou instincts. (texte) Dès que cet ordre est renversé, il y a dérèglement et corruption. La maîtrise est abandonnée à la force ou aux instincts et pulsions. Parlant de la Cité, Platon considère que le sage représente l’intelligence, le guerrier représente l’ardeur généreuse, le marchand le règlement des appétits etc. Pour que la Cité soit juste, elle doit être aussi équilibrée que l’âme et donc que chaque fonction soit à sa juste place et n’outrepasse pas son domaine. D’où l’utopie du philosophe roi chez Platon, utopie qui ne peut avoir un sens que s’il pouvait naître parmi les mortels des âmes suffisamment désintéressées, débarrassées de tout intérêt personnel pour se consacrer à la tâche de gouverner les hommes et de les éduquer dans la sagesse. Force est de se rendre compte que Platon n’y est pas parvenu de son temps et que le projet est resté au stade d’un idéal. Nous pouvons donc retenir ceci : Platon n’a jamais vu dans la démocratie un idéal, (texte) mais seulement un régime historique de nature instable.

B. La démocratie vue comme un idéal

    Il va sans dire que ce qui motive l’homme contemporain est avant tout la satisfaction de son intérêt personnel et qu’en matière de gouvernement nous ne raisonnons pas autrement avec la somme d’intérêts privés que constitue une nation ou un État. Sans aller chercher des raisons théoriques dans la philosophie politique, (texte) nous pouvons aisément observer que la première des justifications de la démocratie vient de ce qu’elle constitue un cadre idéal pour la réalisation de nos intérêts, car elle donne licence de pouvoir les satisfaire, en réduisant au minimum les contraintes qui peuvent peser sur notre liberté individuelle.

    1) Il n’en faut pas plus pour que nous soutenions le principe du régime démocratique. Il suffit de poser la question autour de soi pour s’entendre répéter de prime abord que « ce qui est bien dans une démocratie c’est que les hommes y sont libres de faire ce qu’ils veulent !» C’est le seul régime où l’on admet que chacun a droit de vivre comme il lui plaît en satisfaisant aux intérêts qui sont les siens. Bref, ce que nous entendrons en guise de légitimation de la démocratie, c’est la vindicte de l’individualisme. Bien sûr, dès que l’on prononce le mot, nous nous mettons sur la défensive en arguant que la démocratie en appelle surtout à un sens élevé de la responsabilité du citoyen, ce qui veut dire qu’elle exige davantage que la simple licence de faire ce qui nous plaît. Il est entendu que ma liberté doit s’arrêter là où commence la liberté d’un autre et aussi se rendre aux avis de la volonté générale. (texte) Cependant, la justification est bien évidemment seconde, par rapport aux exigences d’une liberté immédiate pour la satisfaction de nos intérêts personnels, - ce à quoi les hommes pensent d’abord. Ce qui est sur le plan psychologique un schéma caractéristique de l’ego. Moi, va évidemment avec mes intérêts, ce qui est mien, et avec ma liberté.

    Nous avons vu qu’une organisation sociale fonctionne comme un ego collectif.  Il y a donc aussi une manière de revendiquer une forme collective de licence qui est une défense de « nos » intérêts, tout particulièrement contre des « autres ». Et on voit alors se dupliquer sur un plan collectif les conduites individuelles avec la même revendication de liberté : « notre entreprise et ses succursales, notre  réseau de distribution, nos exploitations agricoles, notre capital et nos fonds d’investissement, etc. ». Et on trouvera bien sûr que la démocratie est un régime approprié pour que prospère une organisation collective, car elle doit « laisser les entreprises libres de faire ce qu’elles veulent ». En terme économique cela s’appelle du libéralisme. Notez le parallèle, il est important.

    Cependant, une fois éveillé la conscience de la citoyenneté, sa logique nous porte plus avant, à sortir du cercle étroit de notre intérêt personnel. (texte) Si nous prenons au sérieux la citoyenneté, nous verrons dans la démocratie un idéal dont nous sommes parfaitement capables de saisir rationnellement les implications. Tout être humain doué d’un intellect peut en développer la représentation. Ainsi, il nous paraît juste qu'un peuple se gouverne lui-même et ne soit pas sous la gouvernance autoritaire d'un individu ou d'un groupe particulier. (texte) La démocratie est le régime dans lequel le peuple exerce la Souveraineté. Nous pensons que s'il est un droit humain qui mérite légitimement d'être préservé, c'est bien la liberté politique. Or la démocratie est le régime qui est le plus adapté à cette fin, car elle repose sur l'idée que les citoyens d'un État sont sur un pied d'égalité. La démocratie est le régime dans lequel l'égalité en droit des citoyens peut être admise, revendiquée et défendue. Nous admettons aussi qu’il est juste que l'État démocratique joue un rôle dans l'éducation des citoyens, car chacun a droit à une éducation de qualité. De même, la liberté d'opinion, la liberté religieuse, la liberté de pensée en général ne peuvent se manifester pleinement que dans le contexte d'une démocratie et il est juste que chacun puisse en disposer etc. Chacun d’entre nous est à même de tirer ce genre de conséquences et nous devrions tous être formés à pouvoir le faire. C’est juste une question d’éducation civique en démocratie.

    ---------------Quand nous disons prendre au sérieux la citoyenneté, cela veut dire ne pas prendre la chose publique, la res publica, à la légère, se cantonner dans l’indifférence, ou se détourner de tout engagement. Par exemple, concrètement, le fait de prendre la parole sur un sujet politique fait partie des mœurs de la démocratie. Dans certains pays, comme en Grèce, c’est une coutume des conversations de café que de parler politique. Ce n’est pas anodin, mais important à double titre :  parce que la démocratie se situe dans le jeu de l’opinion et qu’elle demande dans son exercice un travail de dialogue. Sur le premier point Castoriadis rappelle pourquoi Athènes pouvait trouver Socrate dangereux. La méthode socratique met à l’épreuve l’opinion et révèle son inanité sur le plan de la connaissance. Or la démocratie se déroule sur le terrain du débat d’opinion. Elle en accepte le jeu et estime qu’il doit servir la décision politique. Socrate devait donc irriter et cela d’autant plus que le débat d’opinion vire facilement au bavardage et à l’affrontement personnel, ce qui tend à disqualifier la valeur de l’opinion en général.  Toutefois, c’est un risque à prendre que d’accepter le jeu de l’opinion. La démocratie concrète implique le droit de prendre la parole sur toute question devant conduire à des décisions mettant en jeu l’ensemble de la communauté politique. C’est une manière d’entrer dans la vie politique. En effet, pour citer Castoriadis. « Un citoyen n’est pas (pas forcément) « militant de parti », mais quelqu’un qui revendique activement sa participation à la vie publique et affaires communes au même titre que tous les autres ». (texte) La démocratie ne peut être vivante que lorsque les individus qui la composent assument la citoyenneté et ne se contente pas d’être des ouvriers, des patrons, des artistes, des artisans, des scientifiques, des consommateurs, des supporters, des artistes etc. Tous ces rôles que nous pouvons jouer dans la vie et qui peuvent accaparer notre existence au point que nous nous détournions de la vie publique et des devoirs du citoyen.   

_________________________________________________________________________________________________________________

 

C'est incontestable. Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du système communiste, force est de remarquer que le nombre des régimes démocratiques ne cesse de croître sur la Terre. Certains auteurs, comme Jean Baechler, vont jusqu'à soutenir que la démocratie est la forme la plus « naturelle » de gouvernement. L'emploi du mot « naturelle » se discute, mais ce  qui est sûr, c'est qu'elle est effectivement devenue une norme. Implicitement, dans le monde aujourd'hui, la démocratie est perçue comme la forme normale de gouvernement, les autres  étant  vues comme anormales, comme des aberrations, des déviances ou des perversions par rapport à la démocratie...  Qui devrait être la norme. Ce qui « devrait être » par définition diffère « ce qui est ». Ce qui devrait être est un idéal qui permet de juger le réel, de mesurer  l'écart existant entre un état de droit parfait et achevé et un état de fait qui reste pauvre, insuffisant et limité. Encore loin de l'idéal. Ce que nous pensons, c'est que l'Histoire est en route ; elle est semée d'embûches, mais elle chemine malgré tout vers l'idéal démocratique.

    Notez que nous tenons exactement le même type de raisonnement au sujet des droits de l'homme. Nous pensons que le droit positif est dans les faits ce qu'il est. Imparfait. Et pourtant, nous pouvons souligner des avancées considérables depuis un certain nombre d'années qui montrent que peu à peu, les droits de l'homme entrent à l'intérieur du droit positif, de sorte que nous pouvons penser qu'à terme, ils finiront par se confondre.

    L'ennui avec l'idéal démocratique, c'est qu'il comporte des ambiguïtés. Nous avons vu précédemment que l'avènement de la démocratie avait la valeur d'un signe des temps, celle de l'annonce de la fin de l'Histoire. Francis Fukuyama dans La Fin de l'Histoire et le dernier Homme est dans ce registre très démonstratif. Comme Tocqueville, (texte) il admet que la marche vers la démocratie est irrésistible à travers l'Histoire ; mais elle se paye par l'appauvrissement de l'humain, car elle tend à renforcer les conduites grégaires ; la logique des comportements de masse conduisant au nivellement par le bas de la conscience humaine.

     Rien ne prouve que la majorité a nécessairement raison. Une décision démocratique n'est  pas forcément une décision valide quant au choix d'une société en direction de son futur. (texte) Tout ce que peut assurer la démocratie, c'est que par le jeu des institutions, un assentiment général soit obtenu en faveur d'une décision publique. Rousseau disait que la volonté générale veut le bien, ... mais elle ne le voit pas toujours. Il est absurde de croire qu'une assemblée d'hommes puisse être plus éclairée que le meilleur de l'un d'entre eux et qu'une décision prise à la majorité soit nécessairement plus sage seulement parce qu'elle a recueilli un plus large consensus. L'histoire des démocraties montre assez clairement nos emportements, nos erreurs, nos préjugés collectifs. Aucune société démocratique ne l'a suffisamment été pour tendre à l'universel au point de se montrer capable de promouvoir l'idée la plus élevée que nous puissions concevoir de l'humain. On s'est fort bien accommodé de l'esclavage, de la colonisation, du pillage des ressources naturelles d'autres peuples, de la ségrégation sous toutes ses formes. L'égarement irrationnel se rencontre dans les prises  de décisions collectives autant qu'individuelles, sinon plus. Parler en retour de tyrannie de la majorité est certainement excessif, (texte) mais il est indubitable qu'il existe un poids, une lourdeur, une inertie de la majorité. Une ignorance aussi et surtout. Le fonctionnement démocratique peut conduire à une lenteur dans les décisions,  (texte) à la paralysie et à l'inaction. Ce qui est tout à fait préjudiciable quand la prise de décision doit être rapide pour être efficace. (texte) De plus, il faut être assez honnête pour reconnaître qu'avec l'individualisme de consommateur qui prévaut dans nos sociétés, la somme des intérêts particuliers ne tend par nécessairement vers l'intérêt général et de toutes façons, l'intérêt général peut encore être différent du bien de tous. La question est d'autant grave en ces temps où l'équilibre écologique de la planète est devenu très inquiétant.

    Qu'y a-t-il de pire, entre l'autoritarisme tyrannique que nous détestons cordialement et à juste titre, et d'un autre côté la démagogie complaisante du politique qui sert de la langue de bois et finit par prendre le citoyen pour un imbécile ? Si la démagogie fausse le jeu de la démocratie, c'est qu'elle donne la part belle à une rhétorique constante qui produit de l'illusion... ce qui sert avantageusement les puissances de l'argent. Rien ne sert d'avantage les intérêts du profit que l'établissement d'un régime démocratique, car dans un tel régime, il peut tenir dans l'ombre toutes les ficelles, tout en laissant croire que les hommes ont conquis la plus belle des libertés. Cela fait des lustres que les puissances de l'argent ont  dérobé à la politique son pouvoir. Et ceci n'est pas du « conspirationnisme »,

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

Vos commentaires

Questions :

1.       Qu’est-ce qui peut bien faire dire à certains que nous ne vivons pas en démocratie mais dans une oligarchie ?

2.       Qu’est-ce qui fait la faiblesse de la démocratie ?

3.       Sous quelles conditions la démocratie pourrait-elle être un régime idéal ?

4.       La prise de conscience de notre citoyenneté terrestre modifie-t-elle notre conception de la démocratie ?

5.       La société de consommation est-elle une conséquence directe du choix de la démocratie comme régime politique ?

6.       Faut-il en appeler à une tyrannie bienveillante pour  restaurer un équilibre dans notre monde en crise ?

7.   Y a-t-il un rapport entre l’empire grandissant de l’ego et le régime démocratique ?

 

     © Philosophie et spiritualité, 2008 Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.