Leçon 40.   Vie et vérité       

    Sur la vérité comme sur la liberté on a pu tout dire, et son contraire. Un certain goût pour la grandiloquence du tragique, le nihilisme contemporain, présentent la rencontre de la vérité comme une expérience fatale pour l’homme. Chez Nietzsche, la vérité de l’éternel retour peut nous anéantir ou nous faire basculer dans la folie. Chez Sartre, la révélation de la vérité de l’existence aboutit à l’absurdité. La rencontre de la vérité signifie la mort des illusions et le constat lamentable de la finitude humaine. Du coup, rien ne peut nous attirer vers la vérité et, comme Nietzsche l’avait dit, il faut que les hommes continuent d’entretenir des illusions, car ce sont elles qui les font vivre !

    Il est tout de même assez contradictoire de demander au philosophe de soutenir les illusions, quand par ailleurs on lui demande aussi de mettre en garde les hommes contre leurs illusions ! Un tel projet serait compréhensible de la part d’un Alcibiade ou d’un Calliclès, voués corps et âme à la recherche du pouvoir et méprisant la philosophie. Il est bon que le peuple partage certaines illusions et que personne ne vienne déranger sa tranquillité ! Mais ce genre de discours n’appartient pas au philosophe. Si on se débarrasse de ce terrorisme intellectuel autour de la vérité, ne peut-on la voir autrement ? La vérité ne peut-elle pas être libératrice ? Ne peut-elle ouvrir la voie d’une monde plus vrai et plus heureux ? La vérité est-elle contraignante ou libératrice ?

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A. Mensonge, erreur et illusion

    En quel sens peut-on parler d’une contrainte exercée par la vérité ? (texte) Qui dit contrainte dit aliénation de la liberté. La liberté est par définition l’absence de contrainte. Mais est-ce à dire qu’être libre, c’est pouvoir faire n’importe quoi, tout en pensant ce que l'on veut ? Être libre est-ce donne libre cours à nos fantasmes ?

    1) Si nous ne voyons dans la liberté qu’une licence pour faire tout et n’importe quoi, il est clair liberté et la vérité ne peuvent aller ensemble. Pour être libre en ce sens, il ne faudrait pas écouter la voix de la vérité, et nous enfermer dans une bulle d’illusions. Il y aurait alors entre liberté et vérité une alternative radicale. Ou bien je demeure dans la vérité, en restant dans l’ordre de la réalité, et je renonce à ma liberté, ou bien je me donne dans une liberté sans limite, mais je renonce à la vérité. (texte)

    Qui peut accepter un tel dilemme ? La liberté n’est pas la licence, une liberté naturelle, sans foi ni loi. La liberté est consciente et n’est pas de l’ordre d’une licence inconsciente. S’il y a contrainte exercée par la vérité, celle-ci est de deux ordres :

   - Contrainte formelle de la vérité tout d’abord. En tant que la vérité s’exprime dans un discours vrai, elle nous impose les exigences de la logique. Nous pouvons nous sentir contraints devant le poids de conséquences qui découlent d’un principe, et de nos propres principes. Nous nous sentons contraints quand nous sommes mis en demeure de devoir surmonter nos propres contradictions. (texte)

   - Contrainte matérielle de la vérité du fait que l’on doit regarder en face, de ce qui est. Il est assez désagréable parfois de devoir accepter des faits, de devoir s’incliner devant un jugement qui est peu favorable à ce que nous avons cru tout d’abord, ou à ce que nous avons voulu soutenir. La vérité exige que nous cessions de nous dérober devant ce qui est, elle veut être regardée en face. Quoi de plus contraignant quand nous nous faisons une toute autre idée ? Il y a des faits que nous ne voudrions pas voir et des torts que nous ne voulons pas reconnaître et pourtant la lucidité demande d’ouvrir les yeux.

    ... notre amour propre et une liberté capricieuse contre la « contrainte » de la vérité ? Ou bien, comme le dit Platon, faut-il aller à la vérité de toute son âme ? (Tant pis si l’ego en prend un coup en chemin !) Se méfier de la vérité pour sauvegarder notre liberté, c’est aussi tenir pour négligeable les conséquences du faux.

    2) Supposons que je me mette à mentir à quelqu’un. Aussitôt je deviens faux dans mon rapport à l’autre, je deviens sournois et dissimulé, je déguise la vérité et j'induis l’autre en erreur, j’entreprends d’égarer l’autre. Pourquoi ? Parce que j’en tire un avantage momentané. Mais cette mauvaise foi n’abusera pas longtemps, j’ai détruit la confiance et on ne me fera plus confiance. Mentir, c’est falsifier la vérité, ce qui suppose que nécessairement je la connaisse (texte). C’est intentionnellement que je mens sinon, ce ne serait pas un mensonge, mais une simple erreur. L’erreur est involontaire, elle est commise souvent de toute bonne foi, parce que l’on croit avoir dit la vérité. Mentir, c’est falsifier la vérité, ce qui suppose que nécessairement je la connaisse. C’est intentionnellement que je mens sinon, ce ne serait pas un mensonge, mais une simple  erreur. Mentir, c’est falsifier la vérité, mais tout en sachant en soi-même où est la vérité. La mauvaise foi est dans cette division. Elle engendre un double discours et détruit toute sincérité et toute authenticité, elle fait du menteur un être inconsistant. Le mensonge me met dans la duplicité. Cf. Scott Peck.  (texte) Nous cultivons, dans nos acrobaties mentales, nos fausses justifications, nos fuites et nos compensation un art périlleux : l'art de nous mentir à nous-même. Mais comme ici, c'est le même qui trompe et qui est trompé, la position est très inconfortable. Je deviens de ce fait faux.

    Mentir, c’est dire les choses autrement qu’elles ne sont. En mentant, j’entraîne aussi autrui dans la croyance dans ce qui n’est pas, donc dans une illusion, je l’induis en erreur, et dans les erreurs qu’il va commettre à cause de moi parce que tout bêtement, il m’a cru ! Si en suivant la vérité nous pouvons rester en contact avec l’Être, en suivant le mensonge, nous sommes précipités dans le néant ! C’est pour cette raison que nous dirons que la vérité est ontologique, elle est le discours sur l’Être, le discours accordé à ce qui est, et elle a vocation à nous inscrire dans ce qui est. On ne peut pas s’appuyer sur un discours qui dit ce qui n’est pas, sur le mensonge. Nous ne pouvons pas bâtir sur le rien. Aussi sommes-nous très méfiant vis-à-vis du menteur. Nous ne pouvons pas nous fier à lui. Nous sommes par contre confiant envers l’homme véridique, l’homme qui fait preuve de véracité.

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    3) Nous avons tendance à croire que notre liberté sera protégée, si nos illusions sont protégées. Nous pensons que nos illusions ne regardent que nous, qu’elles ne portent pas atteinte à la liberté d’autrui. Nous avons assez de mauvaise foi pour penser que nous resterons libres, même si nous entretenons toutes sortes d’illusions (texte).

    C’est un peu comme si un homme ivre mort s’écriait triomphant « je ne suis pas ivre, je me sens tout à fait libre ! ». D’évidence il n’en est rien. Tout l’acharnement que nous mettons à entretenir une illusion,. Cela nechange pas le fait qu’elle ne renvoie à rien. L’acharnement de la croyance ne fait qu’aveugler. On s’illusionne pour se rassurer, mais cette fausse sécurité ne fait que créer et maintenir la contradiction dans notre vie. Ainsi, ce qui est terrible dans les métamorphoses du désir et de la passion, c'est toute cette énergie dépensée pour se tromper soi-même, pour s’enfermer dans le culte de l’objet du désir, et pour refuser coûte que coûte la réalité. Il arrive fatalement un jour où la réalité reprend ses droits, où il faut enfin ouvrir les yeux. Peut-on imaginer contrainte plus terrible pour la liberté que cette chaîne qu’elle s’est elle-même donnée sous la forme de l’illusion ? Impossible de serrer la chaîne plus près, puisque c’est l’ego lui-même qui se met en cage. L’effet de contrainte de l’illusion, c’est la persistance d’une souffrance, puisqu’il faut constamment lutter contre la réalité tant que l’illusion dure, et récolter une déception quand l’illusion tombe. La chute de la déception est d’autant plus grande que l’illusion en a placé le marchepied au plus haut. L...

    4) Enfin, la possibilité de l’erreur est-elle sans conséquence pour la liberté ? L’existence de l’erreur n'est pas neutre. L'erreur menace notre confiance et constitue une entrave à la libre spontanéité de la liberté. Il y a différence entre la faute et l’erreur. La faute est liée au non-respect d’une norme que je suis sensé connaître. Le mécanicien qui serre mal les freins de la voiture ne fait pas seulement une « erreur », il faut une faute professionnelle. On attend de lui un certain sérieux dans l’exécution de sa tâche. Un code de devoirs est inscrit dans l’exercice d’une profession, y déroger, c’est se mettre en faute, ce qui est nettement plus grave que de faire une simple erreur. Si chez moi, en faisant mes comptes, dans une addition j’oublie une retenue, je fais une erreur, c’est tout de même moins grave que le même oubli de la part d’un expert comptable, dont le métier consiste à faire les comptes d’une entreprise. L’erreur me montre que ma conscience, dans son défaut d’attention, est faillible. Comme dans ce cas je n’y met pas de la mauvaise volonté, que de toute bonne foi « j’ai cru que », la cause de l’erreur ne relève que de l'ignorance. L’erreur est erreur par privation de connaissance. Elle peut aussi bien être rectifiée, pour autant que j’en connaisse d’avantage. Plus la connaissance est ample, plus elle est adéquate, et moins l’erreur peut se manifester. Il importe surtout de percevoir ce que nous coûte les absences de la conscience, nos défauts d’attention en erreurs de toute sorte. Comment, dans ces conditions, serait-il encore possible de croire que l’erreur ne met pas en cause notre liberté ? L’ignorance fait que je puis me tromper dans mes jugements, me tromper dans mes choix, dans mes projets, mes décisions, mes engagements.

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B. L’allégorie de la Caverne

    Il nous faut sortir de la confusion, comme on sort d’une caverne pour retrouver le grand jour ! Tel est le sens d’un des textes les plus étonnant de la philosophie occidentale, l’allégorie de la caverne, que l’on trouve dans le livre VII de la République de Platon. Il s’agit d’une allégorie et non d’un mythe. Un mythe est une histoire symbolique, qui met en scène les forces de la nature. Le mythe choisit la voix d’une évocation poétique, pour parler des origines et des mystères de la Vie. Une allégorie est une figuration qui se poursuit sur l’ensemble d’un récit, ou dans un tableau de telle manière à ce que chaque élément du récit ou du tableau corresponde à un élément du symbolisé, dans un parallélisme constant. En peinture, l’allégorie se traduit par une volonté de placer intentionnellement des éléments dans le tableau, suivant une sorte de code qui sera déchiffré si l’on connaît l’intention du peintre. On dit allégorie de la caverne, car Platon a en effet tenté une mise en scène où tous les éléments de l’histoire ont une signification symbolique. De plus, le tableau qu’il nous présente n’est pas statique, la figuration est aussi dynamique. Platon représente la condition de l’homme dans l’ignorance et aussi le chemin de sa libération.

    1) ... de l’éducation. « Voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance ». Suit alors la description :

    « Figure toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute la largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent  bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête...» (texte

    Platon commence par symboliser la vie humaine par la condition de prisonniers enfermés dans un caverne. Pourquoi donc une caverne et pas le grand jour ? Parce que la condition de l’esprit est d’abord celle de l’ignorance et l’ignorance est manque de clarté, manque de la lumière de la connaissance. Obscurité va avec ignorance donc. La caverne figure une vie renfermée, obscure qui n’a ni la lumière, ni la liberté du grand jour. Cependant, elle possède une ouverture vers la lumière extérieure. Cela veut dire que l’esprit, qui y est d’abord enfermé, peut en sortir. L’homme n’est pas condamné à l’ignorance, il peut s’en libérer , s’élever à une vie plus libre et plus éclairée. Enfin, il le pourrait... s’il n’avait pas les jambes et le cou enchaînés et enchaînés « depuis l’enfance ». L’ignorance est venue avec l'incarnation de l’homme, elle ne lui est pas tombée dessus plus tard. L'incarcération dans l'ignorance prend deux formes. Les fers maintiennent la tête face au mur et les chaînes empêchent de se lever. Le mur symbolise la matière. Qui dit chaîne, dit attachement et attachement charnel. Ce qui attache d’abord l’esprit, fixe son regard vers la matière, ce sont les tendances liées à l’incarnation. Le corps imprime sa pesanteur et leste l’élan de l’esprit. La sensation, les habitudes mécaniques, les tendances, la base biologique inconsciente, tout cela tire l’esprit vers le bas et non vers le haut. La conscience, dans l’ignorance, est d’avantage tournée vers la matière que vers l’esprit. Le corps semble porter une lourdeur et une résistance à la connaissance et lester l’esprit d’ignorance. Si s’était un ange que l’on avait représenté et non un homme, il n’y aurait pas eu de chaînes ! L’ange peut aller librement vers la lumière, il n’a pas le poids d’un corps. L'incarnation est un défi à surmonter. C'est le défi humain. (texte)

    De plus, il faut remarquer que la lumière que voient les prisonniers n’est même pas celle de l’extérieur. Elle vient d’un feu situé derrière eux. C'est de la part de Platon tout à fait intentionnel. Cela veut dire qu’au fond, notre vie matérielle est vécue dans une lumière artificielle qui n’est pas celle du Vrai. C’est le brillant de la séduction des apparences qui nous trompe si facilement, le tape à l’œil, c’est le faire-voir des paillettes et du fluo ! Cela brille, mais dans une fausse lumière. Ce brillant des apparences renvoie au caractère factice de monde dans lequel nous vivons, aux fausses valeurs que nous entretenons.

    ---------------2) Mais que voient donc ces hommes dans l’ignorance ? Entre les prisonniers et le feu qui est derrière eux, se dresse un mur. Derrière le mur passent des personnages qui portent sur leur tête des figures de terre ou de bois : statuettes d’animaux, d’homme, d’objets divers. C’est comme si on avait installé un jeu de marionnettes dans le dos des prisonniers, mais qu’en plus, ils n’aient droit qu’à une représentation seconde, des ombres chinoises sur le mur de la caverne. Pour renforcer l’effet saisissant de réalité des ces ombres qui passent, la voix des porteurs résonne en écho dans le fond de la caverne, comme si elle venait des ombres elles-mêmes. Les porteurs parlent ou se taisent. Les prisonniers enchaînés n’ont jamais vu autre chose que des ombres sur le mur. L’ombre figure la connaissance des apparences, par simple sensation fuyante. Mais l'ombre rend possible la communication des prisonniers entre eux. Ces hommes discutent et s’entendent sur le défilé des ombres, on nommera opinion leur première forme de connaissance. Nous savons que l’opinion ne juge que sur les apparences, elle ne discerne rien, comme les prisonniers jugent d’abord sur de ombres projetées. Platon insiste. Le plus honoré d’entre eux sera celui qui se montera le plus habile à deviner l’apparition d’une ombre. Telle est le savoir empirique en ce monde. Ce que dans quoi se meut la pensée commune. Telle est par exemple la situation du politique qui n’a que des recettes momentanées d’action, et pas de science, qui ne connaît pas les causes. La politique, n'est qu'une habileté dans le domaine de l’opinion. Cette habileté est pourtant ce qui crée une sorte de hiérarchie sociale, ce par quoi chacun tente de trouver une reconnaissance dans le monde, grâce à ce savoir empirique. C’est l’opinion qui fait le consensus des hommes

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 parlent, vivent dans un monde artificiel et ténébreux. Tel est le monde sensible, monde qui est, dans la mesure où l'esprit y est piégé au premier degré, illusoire et même structuré dans une double illusion. Non seulement les prisonniers ne voient que des ombres, mais ces ombres ne sont pas les ombres de la Réalité, puisque les objets portés au-dessus du mur sont des copies d’objets réels qui se trouvent au dehors. Comment comprendre cette étrange situation ? Pourquoi plusieurs degrés de réalité? L'ombre est ombre de la chose et la chose manifestation d'une Idée. L'ombre et la chose se situent sur le pan de la réalité empirique, de la réalité donnée dans la vigilance. Cependant cette réalité est en fait fondée sur une intelligence virtuelle, celle des Idées. L’objet porté symbolise la chose dans le monde sensible et la chose est une copie d’une essence qui est dans le monde lumineux, qui est en dehors de l'espace-temps du monde empirique, c'est-à-dire dans le monde intelligible. Par exemple, un acte de courage qu’un homme accompli ici bas, aujourd'hui, dans un incendie. Qu'est-ce que c'est essentiellement? C’est la manifestation dans le monde de l’espace et du temps d’une forme éternelle qui est l’Idée du courage, Idée qui est l’essence de tous les actes courageux. De même, la forme du cercle que je dessine sur le sable est une reproduction, dans ce monde sensible, une évocation de l’Idée de cercle, idée qui en forme le modèle et ce modèle lui réside dans le monde intelligible. Le cheval que je vois gambader dans un pré dans le monde sensible est la reproduction de l’Idée ...

    3) Maintenant, ce portrait de la condition humaine n'est pas figé. Supposons que parmi les prisonniers, il y ait un homme intelligent qui s’avise de secouer l’opinion, qui par ses questions, mette en cause ce qui simplement se répète par habitude. Ce serait un peu comme s’il venait dégager le cou du prisonnier qui l’écoute et que celui-ci, pour la première fois, tourne la tête. Auparavant, il avait le regard rivé au mur, halluciné par le spectacle des ombres. Sa pensée était comme perdue dans des images. Mais voilà qu'un homme vient lui parler et le tire de son engourdissement. Et si tout ce qu'il avait pu croire n'était pas réel? Moment de basculement des certitudes. Moment d’Éveil. Tout d’un coup l'esprit voit, que ce qu’il croyait être la vérité, n’est qu’une ombre, de la Réalité, sa projection sur le mur. En se retournant, il voit que les choses qui défilent sont plus réelles que les apparences. De l’ordre du savoir de l’opinion il passe à celui de la perception juste, ou croyance naturelle, il passe de la vision irréelle dans le sensible, à une vision correcte dans le sensible.

    Mais ce ne serait pas encore le plus haut degré de la connaissance. Notre prisonnier est cependant sur le chemin. Pour la première fois du moins, l'esprit se retrouve seul devant le problème de la vérité. Il lui est offert la possibilité de se mettre en marche et de la chercher. Pour voir de manière correcte, il faut déjà se détacher de l’opinion et de ses préjugés. Si donc on détache le prisonnier. On enlève ce qui attache, ce qui veut dire que l'esprit est affranchi des liens de l’opinion et des simples impressions confuses. Dans un premier temps, il verra que l’ombre n’est que la projection d’une chose. Il aura une perception juste. Il saura que la chose est plus réelle que l’ombre, que la croyance naturelle est plus fiable que l’opinion. (texte)

    Si on le force à se relever et à monter le chemin vers la lumière, il sera d’abord ébloui. Il sera peut-être tenté de s’enfuir pour revenir à son ancienne place. La connaissance vraie, non seulement l’a rendu solitaire, mais dans un premier temps, elle a aussi brisé les anciennes illusions. Il y a alors un passage difficile où la tentation sera grande de tout laisser là, pour retourner dans les chaînes, tentation d’abandonner la quête de la connaissance pour retourner dormir dans l’opinion. Le prisonnier se sentira un peu mal dans cette vison neuve, il se sentira comme débranché de l'opinion ! Ce n’est que peu à peu, que le prisonnier s’élèvera à la lumière, que l’âme s’élèvera dans la vérité, comme par degré. La montée vers le lumière est « rude et escarpée » !

     ... il faut du temps pour s'habituer. Le soleil du grand jour sera trop intense ; le l'esprit contemplera la lumière des étoiles, puis de la lune. Il comprendra, dans une ample vision de l'Intelligence, que les choses qu’il découvre maintenant dans le monde intelligible : le Courage, le Cercle, le Cheval, l'Homme, ou encore l'Amour, la Beauté, sont les modèles qui viennent se refléter dans l’espace et le temps à l’intérieur du monde sensible, dans des réalités singulières. Le regard de l'intelligence lui révèle les essences, qui ont permis de réaliser ces marionnettes qui se trouvaient dans la caverne. En terme de théorie de la connaissance, il est passé de la perception juste à l’intuition de l’essence.

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    L’ascension de l’homme dans la vérité est un affranchissement, un affranchissement vis-à-vis du sensible le plus grossier, vers un ordre du sensible plus subtil, vers une intuition intellectuelle des essences, enfin, vers une vision dans la conscience d'unité du Bien. La quête du vrai, commence par une expérience confuse de perception baignée dans les surimpositions de l’opinion, se poursuit dans une expérience claire de perception, puis dans une expérience intellectuelle d’intuition et enfin s’achève dans une expérience spirituelle du Bien. Cette libération est en même temps une purification de l’âme, elle est une conversion, au sens originel d’un retour de l’âme vers la lumière dont elle s’était dans l’ignorance détournée. C’est une conversion qui possède des risques de rechute, du moins, tant que le prisonnier n’est pas sorti de la caverne, qu’il n’a pas été illuminé par la clarté de l’intuition des essences et la rencontre spirituelle du Fondement ultime de la Manifestation. Passé de l’autre côté, il n’aura guère envie de retourner dans l’obscurité. La connaissance supérieure donne délivre plus encore que la joie de comprendre, elle est accompagnée d’une félicité de la contemplation. Dès lors, « se souvenant de sa première demeure, de la sagesse qu’on y profère, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ses derniers ? ».

    4) Si l’allégorie s’arrêtait là, nous pourrions voir dans Platon un philosophe ascétique qui, niant la vie corporelle, cherche une voix de salut, hors du monde matériel, une échappée spirituelle sublime. (texte) Mais le moment le plus important de l’allégorie de la caverne, c’est le moment du retour. L’homme que la connaissance libère ne peut plus envier les valeurs de l’ignorance. Il est dans un détachement naturel vis-à-vis du monde de l'opinion. Pourtant, il est essentiel, pour les bien des hommes qu’il redescende dans le monde pour y faire œuvre d’éducation. L'Éveil, il ne doit pas le garder pour lui-même, mais en faire une offrande à ceux qui sont encore dans la nuit. C’est vrai que le retour est dangereux. Si jamais il tentait de retourner dans la caverne, il subirait un second aveuglement, celui du passage de la lumière à l’obscurité : c’est ce que l’on traduit en disant que le philosophe semble un peu distrait à l'égard des préoccupations les plus triviales. Il sera maladroit dans les affaires du monde. Mais il y a pire. I sera pour les autres un étranger. Ils pourrons d’ailleurs aller jusqu'à vouloir le tuer. Ne pas lui pardonner sa lucidité. Telle a été la destinée de Socrate qui a été tué pour trop de lucidité dans un monde de c...

    Platon continue en expliquant qu’il serait même souhaitable qu’un tel homme reçoive le pouvoir de gouverner ! Mieux vaut un roi philosophe, qu’un politique habile, retors et dépourvu de sagesse. Ce qui va différencier le philosophe roi du politique ordinaire, c’est qu’il n’éprouvera aucune attirance pour le pouvoir. Il ne l’exercera que pour le bien des hommes, car sa nature le porterait plutôt à la contemplation qu’à l’action.

    Même si le « philosophe roi » (texte) est un idéal, il est essentiel que le Sage descende dans la caverne pour délier les chaînes qui entravent les hommes. Le sens premier de l’éducation : est de libérer l’homme de la servitude, de l'aider à s’élever dans la droiture et le bien. Cette élévation n’est pas une mission qui ne regarde que l’intellect. Elle enveloppe l’être humain dans sa totalité, l’âme, le corps et l'esprit « L’éducation est donc l’art qui se propose ce but, la conversion de l’âme et qui recherche les moyens les plus aisés et les plus efficace de l’opérer ». Elle ne peut consister à seulement l’instruire en la remplissant de connaissance. Elle est doit être Éveil et éveil de l’âme à sa propre réalité. « elle ne consiste pas à donner la vue à l’organe de l’âme, puisqu’il l’a déjà ; mais comme il est mal tourné et ne regarde pas où il faudrait, elle s’efforce de l’amener dans la bonne direction ». L’éducation est plus qu’une mémorisation d’un savoir, elle est plus qu’instruction, elle est l’art de la conversion doit rendre un être au départ encore frustre, plus humain au contact de la vérité. La vérité ici n’est donc pas un savoir extérieur à la vie, elle est la Vie se connaissant elle-même, entrant en possession d’elle-même. Tout ce dont l’âme a besoin de savoir se trouve déjà en elle. L’éducation doit tourner le regard de la conscience de la matière vers l’esprit et opérer la transformation de tous les aspects de la vie humaine. Il y faut une gymnastique pour perfectionner et maîtriser le corps, une éducation artistique pour l’élever dans le sensible, Il faut aussi l’exercice des mathématiques pour apprendre à considérer les essences abstraites, la dialectique pour cheminer vers l’essence pure. A terme, l’éducation n’est parfaite que si elle prépare l’âme à la vision unitive du Fondement absolu.

C Vivre dans la vérité

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Vos commentaires

Questions:

1. Faut-il suivre ceux qui disent que la vérité n’intéresse que les philosophes, ce qui compte pour les gens pratiques, ce sont des résultats ?

2.  En quel sens faut-il avoir les épaules psychologiquement solides pour supporter la vérité ?

3. En quoi l’illusion peut-elle être plus destructrice que l’erreur ?

4. Quel serait le contenu d’une interprétation chrétienne de l’allégorie de la Caverne ?

5. Peut-on dire que ce qui fait difficulté, ce n’est pas tant la connaissance de la vérité que son oubli constant dans la vie quotidienne ?

6. Ne peut-on comprendre sans qu’il soit nécessaire de passer par l’expérience ?

7.  Vivre dans la vérité n’est-ce pas vivre en permanence dans la lucidité ?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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