Leçon 145.   La pensée technique     

    Quand on s’inquiète des violences dans les banlieues, on convoque des "experts", pour décider par exemple… de bâtir un nouveau terrain de basket. Quand des hooligans se livrent à des exactions sur un stade, on convoque des experts, pour décider d’installer de nouveaux grillages. Dans le même ordre d’idée, si une personne souffre d’un malaise constant, ou d’une anxiété maladive, on convoque un expert qui lui administre un produit, un anxiolytique. Ce type de pensée est omniprésent dans le système de la consommation : « vous avez un problème pour récurer vos casseroles… on a la solution, le produit A qui fait des miracles. Vous avez des problèmes avec l’image de votre corps ? On a la solution… » Le schéma est le même, il est caractéristique de notre civilisation occidentale : à tout problème, il doit y avoir une solution technique. La pensée technique consiste à décomposer un problème pour le traiter là où on peut lui donner une solution technique.

     A y regarder de près, ce type d’approche qui précipite une solution technique, sans aller à la racine du problème, risque fort de ne traiter que des effets sans atteindre les causes réelles. C’est mettre une pommade sur la peau, sans traiter la maladie à son origine. C’est badigeonner les feuilles avec un onguent qui donne un bel effet, sans traiter la racine de la plante malade. On peut sérieusement se demander s’il ne faudrait pas changer notre manière de penser, notamment sur le plan psychologique, pour trouver une solution réelle et intelligente.

    Pourquoi pensons-nous qu’à tout problème, il doit y avoir une solution technique ? Tous les problèmes peuvent-ils recevoir une solution technique ? Y a-t-il des domaines dans lesquels la solution technique est valide et d’autres dans lesquels la pensée technique est inopérante ?

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A. Le champ de la compétence technique et l’humain

    Si nous nous référons à notre usage courant, la pensée technique semble surtout un mode particulier de fonctionnement du mental discursif (R) qui consiste à raisonner en terme de moyen/fin, la visée recherchée concernant l’ordre pratique de la résolution d’un problème. Si je téléphone à la hot line parce que mon logiciel ne fonctionne pas, j’aurais affaire à un technicien. Le temps lui est compté, il suit la logique de l’efficacité. Ce n’est pas son affaire de résoudre l’angoisse de la personne et le rapport humain est réduit au minimum. La pensée technique tend à réduire tout ce qui relève de l’humain à la catégorie de l’utile.  (texte) Par exemple, elle tend :

    a) devant tout problème à recourir à un spécialiste ou un expert, (texte) à qui est confié la compétence : (technicien, promoteur, chirurgien esthétique, psychiatre etc.)

    b) à réduire une question écologique, économique, sociale, psychologique ou spirituelle à une simple question technique,

    c) à utiliser des moyens matériels pour résoudre un problème (le terrain de basket, le grillage, le prozac, la lessive, une prothèse etc.). Ce qui implique l’usage d’objets techniques, de produits de consommation et de machines.

    --------------- 1) Il faut souligner l’omniprésence et l’omnipotence de ce mode de pensée caractéristique du modèle culturel occidental. cf. Jacques Ellul (texte) Il suffit d’ouvrir les journaux ou d’observer par exemple comment est gérée la vie publique pour le remarquer. En politique, quand sont révélés des problèmes sociaux graves, la réaction de la pensée technique est : « on va voter une nouvelle loi ». Ou encore, au sujet des accidents de la route, on admet qu’il y a trop de morts. « On va ajouter de nouveaux panneaux et mettre des radars en plus » ! etc. Cette manière d’aborder une question dans le contexte familial donne ces réflexions des parents postmodernes vis-à-vis de leurs enfants devenus adultes : « notre fils ne s’entend pas avec sa femme. On va leur payer une nouvelle voiture, acheter une nouvelle machine à laver, de nouveaux rideaux pour le salon… », comme cela, « ils auront tout pour être heureux » etc. Réponse purement technique à un problème qui ne l’est pas. La violence sociale est un problème global, la réponse légaliste est une réponse formelle et fragmentaire. Les hécatombes sur les routes résultent d’un problème global de comportement qui est bien plus fondamental qu’un simple « manque de civisme ». La réponse purement technique par les panneaux, le gendarme et le radar est très limitée. De même, on ne peut pas résoudre une situation de conflit relationnel par une accumulation d’objets. Le problème est ailleurs et c’est justement pour ne pas le voir en face que l’on se démène avec des solutions techniques. La « solution technique » manifeste peut être une bonne volonté, mais elle donne souvent l’impression de passer ...

    Il est hors de doute que, d’un point de vue pratique, chacun d’entre nous, dans le domaine d’une profession, doit acquérir une compétence technique. Pour être médecin, avocat, pour être capitaine de navire, conducteur d’engin sur un chantier, architecte ou plombier, il faut engager l’esprit dans une spécialisation. La compétence technique suppose l’acquisition d’une formation et l’expérience qui s’y ajoute comme mise en pratique. Le spécialiste, avec le temps, gagne de l’efficacité et peut alors prétendre connaître à fond son domaine. Plus celui-ci est étroit, plus la maîtrise technique en est accessible. Le processus de spécialisation se situe donc à l’opposé de l’ouverture de l’intelligence, ou de la culture. L’homme cultivé manifeste un haut de gré de conscience, il ouvre sa pensée, développe sa sensibilité et s’éprouve comme partie prenante d’un monde qui déborde l’exercice d’une seule forme d’activité. A l’inverse, la pensée technique conduit à un rétrécissement de la pensée à une forme d’activité et un type d’objet et un seul. La pensée du spécialiste qui n’est que spécialiste, devient de plus en plus « technique » ; et à la limite il ne peut plus partager son savoir qu’avec ses pairs ou ses condisciples. Dans le domaine de la techno-science, la fragmentation extrême du savoir conduit à son ésotérisme. La pensée technique s’exprime de manière linéaire, dans la liaison problème-analyse-solution-technique. (texte) Nous savons la grande compétence de l’expert dans un domaine donné n’assure en rien ses qualités humaines. On peut être très compétent, redoutablement efficace d’un point de vue technique et être par ailleurs humainement peu sociable, manquer d’intégrité en matière de morale. La pensée technique n’est pas faite pour s’interroger sur les fins de l’homme, elle est attachée au raisonnement sur les moyens. Comme nous le remarquions auparavant, dans le marketing, le bon vendeur, c’est « celui qui vendrait n’importe quoi ». Il a été formé pour cela. A la limite, nous pouvons remarquer que cet effet se rencontre partout où il y a spécialisation. Un bon avocat, c’est un expert de la rhétorique de la justice, capable de retourner un jury en sa faveur, même quand il sait, sans aucun doute possible, que son client est coupable. On peut être très compétent comme médecin, mais en même temps avoir l’esprit borné, manquer du sens de la relation humaine et être moralement sans scrupule. Ce n’est pas contradictoire. La compétence technique est une chose, les qualités humaines en sont une autre. Ce n’est jamais contradictoire, et on peut dire cela de tout domaine technique. La pensée technique n’est pas une forme de culture. Même quand elle est très développée et surtout quand elle l’est chez un expert, elle ne préjuge en rien des qualités humaines. Ce qui caractérise en effet la pensée technique, c’est son objectivité, et par là, elle est  nécessairement détachée du sujet réel, subjectif par nature, et séparée de la vie. Elle n’est pas faite pour rencontrer la vie dans sa subjectivité même, ni faite pour apprendre à considérer ce qui est de manière globale.  Elle est spécialisée. C’est sa caractéristique par excellence. C’est une critique banale : le pur « expert » pense de manière mécanique et il tend à simplifier à l’excès.  (texte)

    Or le rapport avec la Vie est la relation avec une totalité complexe et cette relation doit elle-même être vivante. La vie est complexe et un être humain est très complexe. Pour aborder la vie, il est nécessaire de la comprendre comme un tout et un tout qui enveloppe une infinité de relations. Pour comprendre ce qu’est la vie, quel est la nature de l’esprit, pour se connaître soi-même, il est indispensable de laisser de côté la pensée technique et spécialisée, car elle est complètement inadéquate. Pour comprendre l’être humain, il faut laisser de côté toute analyse fragmentaire. Le propre des sciences, dans l’état actuel des choses, est de fragmenter leur objet, de définir l’humain en le rangeant dans des tiroirs conceptuels (l’électeur, le citoyen, le consommateur, le croyant le…). Pour rencontrer l’individu vivant et la totalité vivante et complexe dans laquelle il vit, il faut mettre entre parenthèses notre attitude habituelle. Le processus de spécialisation met des œillères à l’intelligence et son inertie perpétue une tendance à la rigidité mentale. La pensée technique met l’esprit dans une ornière et justement, dans la confrontation avec la vie réelle et concrète il est indispensable de sortir de l’ornière pour penser de manière vivante, neuve et créatrice. La compréhension de la vie demande une ouverture sans présupposé, une vision globale, l’appréhension de l’unité dans la diversité et une grande adaptabilité. L’homme qui n’est qu’un expert, n’est pas intégré, il est spécialisé dans une seule direction. « Pour comprendre le processus de la vie, il faut une action intégrale et une compréhension intégrale tout le temps et non une attention spécialisée ». La pensée technique, sortie de  son champ d’application, de la maîtrise de la matière, est nocive. (texte) En d’autres termes, ce dont nous avons besoin pour aborder la vie avec sensibilité et intelligence ne se trouve pas dans une formation technique.(texte)

    ---------------qui est très humain dans sa relation au malade ne le regarde pas seulement comme un « patient », comme un expert en antiquité qui évaluait un meuble. Il a souci de ne pas le réduire au seul aspect qui est l’objet de sa spécialité. Le capitaine cesse d’être hautain et cassant quand il dépasse son rôle et cesse de ne considérer que le « passager » pour voir l’être humain. Le paysan qui regarde la Terre avec amour n’est plus « l’exploitant agricole », (!!) il appréhende sa relation avec la Nature de manière vivante, ce qui veut toujours dire, dans une relation à la totalité. Il n’est pas interdit au plombier de mettre entre parenthèses les déboires de la tuyauterie, pour avoir une conversation avec un être humain qu’il cessera alors de regarder comme un client ! De la même manière, nous souhaitons que nos politiques soient moins « technocrates » et prennent en compte la dimension concrète et humaine des problèmes. De la même manière, nous souhaitons que le juge ne soit pas rigide sur le registre technique de la stricte légalité et manifeste ce que l’on appelle de l’équité. Un esprit « technicien" fonctionne dans une ornière étroite, ce qui veut dire aussi qu’une réponse seulement technique à la provocation de la vie dénote une étroitesse d’esprit, ce qui se s... u bon sens.

    On désignait autrefois la Culture sous le nom des « humanités ». Cela fait vieillot et démodé. Le mot humanité doit avoir une odeur de parchemin poussiéreux que ne supporte pas notre sens olfactif postmoderne. Nous vivons à l’heure des vertiges de la consommation, de la hight tech, et dans la religion du marketing. Il n’est que trop clair que dans l’éducation actuelle, nous n’avons en vue que de former des « compétences » et pas du tout des « humanités ». Notre éducation met sur le marché des « individus fonctionnels », comme l’économie met sur le marché des produits de grande consommation. Quand on aborde avec un peu d’intérêt le sens de l’éducation, c’est pour dire qu’elle doit favoriser « l’intégration sociale ». Ce qui n’a rien à voir avec l’intégrité, mais avec un rangement rationnel (intégré comme un produit sur un rayon de supermarché est intégré à un ensemble). Pour ce qui est du développement du sens de l’humain, nous laissons chacun à lui-même et comme c’est une tâche difficile, bien peu s’en préoccupent et la majorité s’en contrefichent. La liberté de penser est une velléité marginale. Surtout quand non n’ouvre plus un seul livre après 30 ans. Par contre nous accompagnons massivement la formation des spécialistes, nous encourageons l’hyperspécialisation pour formater l’esprit de la maternelle jusqu’aux grandes écoles. (texte) Là, il n’est pas question de laisser l’individu à lui-même, mais au contraire d’effectuer une prise en charge musclée de ce qu’il doit penser et de sa manière de penser. Cela s’appelle l’instruction comme « formation ». Notez que le mot est bien choisi. Plus le technicien est « formé » et plus son sens de l’humain est déformé. Quand il sortira des grandes écoles pour entrer dans la vie active, il véhiculera la seule manière de penser qu’il aura reçu : la pensée technique. Il prendra des décisions concernant sa propre vie, concernant la vie collective et celle de la planète en « technicien ». Il chérira la compétence et haïra l’incompétence, pratiquera des méthodes rationnelles en tout genre, jusqu’à ce que l’expérience lui apprenne que le souci du profit n’est pas la seule mesure de la valeur, que les hommes ne sont pas des machines, que la Vie déborde en complexité tout ce que sa pensée a appris à maîtriser. Il ne suffit pas ici bas d’être un technicien compétent, ce que le monde attend, ce sont d’abord des hommes riches de leur humanité. L’ironie du sort, c’est que ce sont les entreprises à qui on destine des cargaisons de techniciens qui sont les premières,  « demandeuses » de qualités humaines. La compétence, elle est facile à gagner dans l’ordre de l’action, un employeur d’office en fait son affaire. Par contre la l’ampleur de vue impersonnelle, la douceur, la patience, l’intégrité, l’honnêteté, le sens du juste, la générosité, la connaissance de la nature de l’esprit et du fonctionnement de l’ego etc. ne sont pas des éléments qui font partie de la formation. L’étudiant, comme on dit (!), a « tout à apprendre de la vie » en entrant dans le monde du travail (!!). Mais alors, qu’est ce qu’il a appris à l’école sur le sens de la vie? Rien. L’enseignement de l’université n’est-il pas là pour donner une connaissance universelle ? Non. L’instruction dans notre monde actuel ne donne rien de fondamental. (texte) La connaissance de la vie est nulle part dans l’étude aujourd’hui, parce que la formation d’une compétence est partout (!!!).

B. La pensée technique comme système

    Cependant, nous avons vu qu’il ne suffit pas de considérer la technique dans son usage courant, ou d’un point de vue instrumental, c’est-à-dire dans la seule relation moyen/fin. La technique est un véritable phénomène caractéristique d’un héritage qui a son origine dans la modernité. La relation moyen/fin, telle qu’on la trouve dans la relation outil/main, est très élémentaire. Elle est largement inapplicable à notre contexte technique actuel. Il faut dépoussiérer les vieilles théories à ce sujet. (texte) Nous n’allons tout de même pas toujours régresser à l’homme des cavernes pour comprendre le monde dans lequel nous vivons ! Il est tout aussi ridicule de continuer à raisonner sur la technique en moralisant dans la dualité avantages/inconvénients. Tout cela n’est bon que pour les petites rédactions d’écolier. La pensée technique n’est pas une rubrique assortie à l’usage de l’outillage, elle est un mode de pensée qui est devenue le propre de notre civilisation technique. Cf. Jacques Ellul La technique et l'enjeu du siècle.

    1) Aborder cette question sous un angle seulement historique est inutile. Il est beaucoup plus intéressant de l’examiner comme un processus de la pensée elle-même. Il semble qu’avec la technique, c’est la pensée elle-même qui a trouvé sa maturité en tant que rationalité opératoire. Le propre de la raison technique, comme le montre Jacques Ellul, c’est de « tenir compte de ce but précis qu’est l’efficacité. Elle note ce que chaque moyen inventé est capable de fournir, et parmi les moyens qu’elle met à la disposition de l’opération technique elle fait un choix, une discrimination pour retenir le moyen le plus efficace, le plus adapté au but recherché, et nous aurons alors une réduction des moyens à un seul : celui qui est effectivement le plus efficient. C’est là le visage le plus net de la raison son aspect technique ». Le slogan directeur de la pensée technique Ellul le résume dans : « 'la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines'. C'est ce one best way qui est à proprement parler le moyen technique ... 'accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique.

    Le phénomène technique est la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, « de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Le mot « absolument » a un sens précis. Quel est-il dans ce contexte ? Pour la pensée technique, « il s’agit en réalité de trouver le moyen supérieur dans l’absolu, c’est-à-dire se fondant sur le calcul, dans la plupart des cas. Voir dans le calcul l’absolu est typique de la pensée du « techno ». (cf. Jacques Ellul  Le Bluff technologique)

    Celui qui fait le choix du moyen c’est le spécialiste qui a fait le calcul en démontrant sa supériorité. « Il y a donc tout une science des moyens, une science des techniques qui s‘élabore progressivement ». En d’autres termes, la pensée technique s’approprie la visée utilitaire, elle objective le processus de l’action en le considérant exclusivement sur le plan du quantifiable et elle fait de la recherche de moyens d’action une fin en soi. Elle en fait précisément la spécialité même. C’est la contamination progressive de ce mode de pensée, au dépend de tout autre appréhension possible, qui caractérise en propre la civilisation technique. « Notre civilisation est d’abord une civilisation de moyens et il semble que dans la réalité de la vie moderne les moyens soient plus importants que les fins. Une autre conception n’est qu’idéaliste ». Une conception « ---------------idéaliste » de la technique serait donc une représentation qui admettrait qu’elle n’existe que rattachée à des fins qui lui préexistent et la dirigent, ce qui ne correspond en rien à la réalité de la technique telle que nous l’avons sous les yeux. Nous avons vu que Descartes pensait pouvoir donner à la technique une finalité en dehors d’elle-même, dans la santé qu’elle pourrait apporter, dans l’amélioration de l’homme qu’elle était sensée produire. Descartes donnait une fin morale à la technique. Mais cela fait longtemps que la technique a acquis à cet égard une indépendance. « L’un des caractères majeurs de la technique… est de ne pas supporter le jugement moral, d’en être résolument indépendante et d’éliminer de son domaine tout jugement moral. Elle n’obéit jamais à cette discrimination et tend au contraire à créer une ‘morale technique’ tout à fait indépendante » ! Parler de « mauvais usage » de la technique, c’est tenir un langage outdated qui ne fait pas partie de sa représentation. « L’automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage. Et cela n’a rien à voir avec l’usage que nos moralistes voudraient pour la technique ». Le mécanicien comprend « mauvais usage » dans ce sens, c’est un aspect du bon/mauvais qui fait partie de sa pensée. Il reste interdit et muet sur le fait que l’automobiliste renverse trois piétons en roulant trop vite. Ce n’est pas son problème, c’est un monde de pensée qui lui est étranger. Ce n’est pas son affaire. Ce n’est pas sa « morale technique » et il n’a jamais reçu dans sa formation de technicien d’indication dans ce sens. Ellul conclut : « En fait, il n’y a rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage. Nous formulerons donc le principe suivant : l’homme est placé devant un choix exclusif, utiliser la technique comme elle doit l’être selon les règles techniques, ou ne pas l’utiliser du tout ;

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    Qu’est-ce que la rationalisation ? Le procès explicatif de la science opère une réduction du réel à un ordre intelligible que le savoir rend maîtrisable. Le procès technique « est centré sur l’ordre, c’est ce qui explique le développement des doctrines morales et politiques au début du XIX ème siècle. On prend davantage au sérieux tout ce qui exprime un ordre. En même temps, on utilise comme jamais auparavant les moyens destinés à élaborer cet ordre ». La rationalisation est une mise en ordre du réel avec tous les moyens qui vont avec, y compris les moyens policiers qui sont dans la même logique du maintient de l’ordre. Sur ce point, Heidegger est parfaitement dans le vrai quand il décrit la technique en usant du terme arraisonnement.

    2) Dit autrement, la technique, en tant que tout et dans son application opératoire, fonctionne comme un système qui simule artificiellement l’auto-référence de la vie. Jacques Ellul, l’explicite à sa manière en insistant notamment sur plusieurs caractères : l’automatisme du choix technique, l’auto-accroissement, l’insécabilité, l’universalisme et l’autonomie.

    a) La rationalisation technique implique l’automatisme du choix. « Lorsque tout a été mesuré, calculé, que la méthode déterminée est, au point de vue intellectuel, satisfaisante, et qu’au point de vue pratique elle se révèle efficiente, plus efficiente que tous les autres moyens employés jusqu’ici ou mis en concurrence au même moment, la direction technique se fait d’elle-même… Il n’y a proprement parler de choix, quant à la grandeur entre 3 et 4 : 4 est plus grand que 3… La décision, quant à la technique, est actuellement du même ordre. Il n’y a pas de choix entre deux méthodes techniques : l’une s’impose fatalement parce que ses résultats se comptent, se mesurent, se voient et sont indiscutables ». L’esprit technicien, par nature, obéit sans discuter à l’inertie de ce mécanisme. (texte) L’opération chirurgicale que l’on ne pouvait pas faire autrefois, la manipulation génétique que l’on peut faire maintenant et qui n’était pas disponible il y a quelques années n’est pas l’objet d’un choix. Elle entre tôt ou tard dans la pratique. Si on peut le faire ? Pourquoi ne le fait-on pas ? Cela ne se discute pas, cela doit prendre mécaniquement effet. Il n’est pas question de laisser à l’homme un choix, c’est le système technique qui emporte mécaniquement la décision. A cet égard, les comités d’Éthique sont voués à être des « jardins d’acclimations » pour toutes les innovations qui fatalement se font jour. « La pire réprobation que puisse porter notre monde moderne, c’est précisément de dire que telle personne ou tel système empêche cet automatisme technique » ! Dit de manière un peu paradoxale : parce que nous avons entériné depuis des lustres le choix d’une civilisation technique, « il n’y a donc absolument aucune liberté de choix. Nous sommes actuellement au stade de l’évolution historique d’élimination de tout ce qui n’est pas technique ». C’est dire que la pensée technique a acquis un tel degré de suprématie qu’elle est devenue exclusive et a donc gagné de fait une puissance sans limite : « il n’y a pas de puissance équivalente au monde ». Une puissance libérée de toute volonté humaine, une puissance qui a acquis un empire qui se traduit par un succès foudroyant. Parce que la matrice de notre pensée collective est la technique

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    b) La rationalisation technique implique son auto-accroissement indépendamment de toute intervention régulatrice de la part de l’homme. Nous pourrions penser que le phénomène technique est un phénomène social, une transe et un engouement collectif. « Tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, tellement enfoncés dans le milieu technique, qu’ils sont tous sans exception orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, que dans n’importe quel métier chacun recherche le perfectionnement technique à apporter ». Or ce qui a lieu, ce qui compte, c’est moins le processus global d’auto-développement, que l’initiative proprement individuelle. Quand l’homme est au milieu du fleuve de la technique, il n’y a pas d’autre opportunité que d’être emporté par son courant. Historiquement, les petites découvertes individuelles ne restent jamais isolées ; elles se synthétisent dans des avancées techniques et se manifestent dans leur propre synchronicité temporelle sous la forme d’applications. Ainsi « En Allemagne, en Norvège, en U.R.S.S. en France, les recherches étaient à peu près au même point en 1939. Et ce sont les circonstances qui ont donné la supériorité aux États-Unis : invasion de la Norvège et de la France, effondrement de l’Allemagne à quelques mois de la découverte, manque de moyens et matière première, semble-t-il pour l’U.R.S.S. Dans La Barbarie, Michel Henry d’ailleurs ne voit que le sens technique de la synchronicité, mais il commente rigoureusement Jacques Ellul en allant dans la même direction. Peut importe le lieu, quand, dans la résultante de sa progression, une technique doit apparaître, elle le fera implacablement tôt ou tard. La technique s’engendre elle-même, et, dans une progression géométrique, en engendre d’autres. Le moteur à explosion a développé à sa suite toute une cascade d’applications hors de son domaine premier. Et on pourrait remplir des pages et des pages d’exemples du même genre.

    c) La technique, en tant que phénomène, véhicule une pensée unique et se propage comme un tout insécable auto-normé. Certes, entre des techniques différentes, de manière superficielle, nous serions tenté de marquer des distinctions. Entre l’épandage agricole, la culture usant d’engrais, l’informatique, l’automobile ou l’électro-ménager, il semble que l’on ait affaire à des techniques très différentes. Mais la diversité n’est qu’apparente, elle dissimule une profonde unicité de principe et il est très facile de repérer une identité de caractères. La mécanisation y est patente. L’esprit technicien est le même partout. Le « technicien agricole » (je ne dis pas le paysan), ne se sent pas étranger face à l’univers de l’électro-ménager et de l’informatique. Il possède déjà les clés de sa compréhension et il voit très bien que son domaine est inséparable des autres domaines. Naïf serait aussi celui qui ne verrait pas à quel point tout est lié dans l’univers technique. Le monde technique fonctionne de manière systémique et ses boucles de régulation interne sont justement les boucles dominantes du monde de l’économie qui est greffée dessus. Il est illusoire de chercher des oppositions entre les différentes techniques, ce qui frappe au contraire, c’est que rien ne peut être séparé et que partout œuvres les mêmes principes. Les apologues de la technique doivent se livrer à un étrange tour de passe-passe intellectuel pour trouver des réussites dans un domaine particulier, en occultant les effets secondaires et l’unicité fondamentale de l’ensemble. C’est aussi pour cette raison que la séparation entre la technique et l’usage que l’on en fait reste fictive. « Le phénomène technique ne peut être dissocié de façon à garder ce qui est bien et à s’abstenir de ce qui est mal. Il a une masse que le rend insécable ».

    c) L’universalité du phénomène technique est d’une telle évidence qu’il ne peut plus guère être renié. Il a un impact direct sur la vie collective, parce qu’il atteint de plein fouet les différentes cultures présentes sur notre planète. Il a un impact direct sur l’individu, ...urait échapper à son emprise.

   --------------- Il n’est pas indispensable d’être un « occidental » pour assimiler l’utilisation de l’informatique, de la fission nucléaire, de l’astronomique, des techniques du packaging ou du marketing. La technique n’a pas besoin d’un haut degré de civilisation et de culture pour être assimilée. Elle absorbe facilement l’homme qui l’utilise quand les méthodes sont entre ses mains. Les effets qu’elles produit ici, sont exactement les mêmes que ceux qu’elle produit là-bas et la logique est partout identique. Comme le dit Ellul, en reprenant une étude de M. Vogt, la progression de destruction du milieu naturel se produit avec une « inexorable méthode de Panzer division » (texte) sur toute la planète. Ce qui fascine les peuples extra-occidentaux, ce n’est pas l’aura des droits de l’homme, d’une culture, ni la science en général, mais bel et bien la technique. « Comme l’a montré le Colloque de Vevey (1960) alors que le problème premier pour les peuples sous-développés est celui de la nourriture, l’obsession du Technique les obnubile au point que ce qu’ils demandent (et ce que nous leur offrons !), c’est l’industrialisation, qui pour un temps indéterminé aggravera le mal ». Contrairement à ce que l’on dit parfois, ce n’est pas l’importation d’un mode de vie à l’occidentale qui d’abord mine les civilisations traditionnelles. Ce qui uniformise fondamentalement les civilisations, c’est la technique elle-même. La technique est le seul universel concret incontestable de la postmodernité, pour le reste, dans le domaine culturel, ou celui des valeurs, nous sommes dans le relativisme le plus complet. Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans les échanges entre civilisations, ce sont les échanges technologiques. Dans l’état actuel de nos mentalités, si nous avions un contact avec une autre civilisation dans l’univers, ce que nous chercherions, c’est… un échange technologique ! Historiquement, on sait que les civilisations ont rompu leur isolement en raison de la guerre et du commerce. Mais en fait, à y regarder de près, ce que la victoire apporte, ce que la défaite commande, c’est la reconnaissance

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    d) L’autonomie du phénomène technique a un sens qui lui est propre et dont l’intuition a été nettement formulé par Taylor. Anticipant la cybernétique, Taylor prend pour point de départ l’idée que l’usine est « un organisme clos », qu’elle est un but par elle-même. Ce qui est fabriqué dans l’usine, ce qui constitue la finalité même du travail, reste en dehors de son dessein. Tel est le sens de l’autonomie de la technique. Nous avons vu que le mot autonomie voulait dire « se donner à soi-même sa propre loi ». Le « soi-même » en question ici est le système technicien lui-même. La formulation de sa loi est très simple, elle se résume en un seul mot : l’efficacité. Le mot « loi » n’a plus ni sens juridique, scientifique, ou métaphysique. C’est de la causalité pure et dure, telle qu’elle est à l’œuvre dans le paradigme mécaniste. « Les lois à quoi obéit l’organisation technique, ce ne sont plus les règles du juste et de l’injuste, mais les lois au sens purement technique ». Le mental du « techno » de la techno-science, raisonne dans ce contexte de l’efficience technique. Si la technique était en situation d’hétéronomie, cela voudrait dire qu’elle dépendrait d’autre chose que d’elle-même. Il n’est pas difficile de démontrer que, de fait, ce n’est pas le cas.

    Selon Ellul, l’idée par exemple que la technique serait dépendante de l’économie est une idée largement dépassée. Elle est bien plutôt le moteur de l’économie elle-même qui sans cela n’aurait guère d’enjeu. Si on se bat à coup de milliards pour racheter des sociétés informatiques, pour mettre la main sur tous les brevets portant sur des secteurs de pointes, c’est pour s’approprier des technologies, car on sait bien que le véritable pouvoir est là.

    De même, on a beau jeu de défendre l’indépendance et la suprématie du politique sur le domaine de la technique, mais les grands discours pontifiants dissimulent assez mal la pratique qui est que la politique se met clairement au service de la technique qui commande par avance ses fins. Les clivages idéologiques sont des jeux médiatiques commodes qui donnent à croire à l’opinion publique qu’il y a encore suprématie de décision. Cependant, ce qu’ils dissimulent c’est une parfaite entente, un champ de non-contestation sur le plan de l’irrécusable nécessité et de la valeur de la technique. Cela explique par exemple pourquoi, de droite, comme de gauche, personne de conteste la validité de la notion de croissance. En faire une critique sérieuse et intelligente reviendrait en effet à remettre directement en cause la technique, or la politique officielle est faite pour le citoyen, pas pour l’écocitoyen, ce qui implique un assentiment massif au

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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