Leçon 145.   La pensée technique     

    Quand on s’inquiète des violences dans les banlieues, on convoque des "experts", pour décider par exemple… de bâtir un nouveau terrain de basket. Quand des hooligans se livrent à des exactions sur un stade, on convoque des experts, pour décider d’installer de nouveaux grillages. Dans le même ordre d’idée, si une personne souffre d’un malaise constant, ou d’une anxiété maladive, on convoque un expert qui lui administre un produit, un anxiolytique. Ce type de pensée est omniprésent dans le système de la consommation : « vous avez un problème pour récurer vos casseroles… on a la solution, le produit A qui fait des miracles. Vous avez des problèmes avec l’image de votre corps ? On a la solution… » Le schéma est le même, il est caractéristique de notre civilisation occidentale : à tout problème, il doit y avoir une solution technique. La pensée technique consiste à décomposer un problème pour le traiter là où on peut lui donner une solution technique.

     A y regarder de près, ce type d’approche qui précipite une solution technique, sans aller à la racine du problème, risque fort de ne traiter que des effets sans atteindre les causes réelles. C’est mettre une pommade sur la peau, sans traiter la maladie à son origine. C’est badigeonner les feuilles avec un onguent qui donne un bel effet, sans traiter la racine de la plante malade. On peut sérieusement se demander s’il ne faudrait pas changer notre manière de penser, notamment sur le plan psychologique, pour trouver une solution réelle et intelligente.

    Pourquoi pensons-nous qu’à tout problème, il doit y avoir une solution technique ? Tous les problèmes peuvent-ils recevoir une solution technique ? Y a-t-il des domaines dans lesquels la solution technique est valide et d’autres dans lesquels la pensée technique est inopérante ?

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A. Le champ de la compétence technique et l’humain

    Si nous nous référons à notre usage courant, la pensée technique semble surtout un mode particulier de fonctionnement du mental discursif (R) qui consiste à raisonner en terme de moyen/fin, la visée recherchée concernant l’ordre pratique de la résolution d’un problème. Si je téléphone à la hot line parce que mon logiciel ne fonctionne pas, j’aurais affaire à un technicien. Le temps lui est compté, il suit la logique de l’efficacité. Ce n’est pas son affaire de résoudre l’angoisse de la personne et le rapport humain est réduit au minimum. La pensée technique tend à réduire tout ce qui relève de l’humain à la catégorie de l’utile.  (texte) Par exemple, elle tend :

    a) devant tout problème à recourir à un spécialiste ou un expert, (texte) à qui est confié la compétence : (technicien, promoteur, chirurgien esthétique, psychiatre etc.)

    b) à réduire une question écologique, économique, sociale, psychologique ou spirituelle à une simple question technique,

    c) à utiliser des moyens matériels pour résoudre un problème (le terrain de basket, le grillage, le prozac, la lessive, une prothèse etc.). Ce qui implique l’usage d’objets techniques, de produits de consommation et de machines.

    --------------- 1) Il faut souligner l’omniprésence et l’omnipotence de ce mode de pensée caractéristique du modèle culturel occidental. cf. Jacques Ellul (texte) Il suffit d’ouvrir les journaux ou d’observer par exemple comment est gérée la vie publique pour le remarquer. En politique, quand sont révélés des problèmes sociaux graves, la réaction de la pensée technique est : « on va voter une nouvelle loi ». Ou encore, au sujet des accidents de la route, on admet qu’il y a trop de morts. « On va ajouter de nouveaux panneaux et mettre des radars en plus » ! etc. Cette manière d’aborder une question dans le contexte familial donne ces réflexions des parents postmodernes vis-à-vis de leurs enfants devenus adultes : « notre fils ne s’entend pas avec sa femme. On va leur payer une nouvelle voiture, acheter une nouvelle machine à laver, de nouveaux rideaux pour le salon… », comme cela, « ils auront tout pour être heureux » etc. Réponse purement technique à un problème qui ne l’est pas. La violence sociale est un problème global, la réponse légaliste est une réponse formelle et fragmentaire. Les hécatombes sur les routes résultent d’un problème global de comportement qui est bien plus fondamental qu’un simple « manque de civisme ». La réponse purement technique par les panneaux, le gendarme et le radar est très limitée. De même, on ne peut pas résoudre une situation de conflit relationnel par une accumulation d’objets. Le problème est ailleurs et c’est justement pour ne pas le voir en face que l’on se démène avec des solutions techniques. La « solution technique » manifeste peut être une bonne volonté, mais elle donne souvent l’impression de passer ...

    Il est hors de doute que, d’un point de vue pratique, chacun d’entre nous, dans le domaine d’une profession, doit acquérir une compétence technique. Pour être médecin, avocat, pour être capitaine de navire, conducteur d’engin sur un chantier, architecte ou plombier, il faut engager l’esprit dans une spécialisation. La compétence technique suppose l’acquisition d’une formation et l’expérience qui s’y ajoute comme mise en pratique. Le spécialiste, avec le temps, gagne de l’efficacité et peut alors prétendre connaître à fond son domaine. Plus celui-ci est étroit, plus la maîtrise technique en est accessible. Le processus de spécialisation se situe donc à l’opposé de l’ouverture de l’intelligence, ou de la culture. L’homme cultivé manifeste un haut de gré de conscience, il ouvre sa pensée, développe sa sensibilité et s’éprouve comme partie prenante d’un monde qui déborde l’exercice d’une seule forme d’activité. A l’inverse, la pensée technique conduit à un rétrécissement de la pensée à une forme d’activité et un type d’objet et un seul. La pensée du spécialiste qui n’est que spécialiste, devient de plus en plus « technique » ; et à la limite il ne peut plus partager son savoir qu’avec ses pairs ou ses condisciples. Dans le domaine de la techno-science, la fragmentation extrême du savoir conduit à son ésotérisme. La pensée technique s’exprime de manière linéaire, dans la liaison problème-analyse-solution-technique. (texte) Nous savons la grande compétence de l’expert dans un domaine donné n’assure en rien ses qualités humaines. On peut être très compétent, redoutablement efficace d’un point de vue technique et être par ailleurs humainement peu sociable, manquer d’intégrité en matière de morale. La pensée technique n’est pas faite pour s’interroger sur les fins de l’homme, elle est attachée au raisonnement sur les moyens. Comme nous le remarquions auparavant, dans le marketing, le bon vendeur, c’est « celui qui vendrait n’importe quoi ». Il a été formé pour cela. A la limite, nous pouvons remarquer que cet effet se rencontre partout où il y a spécialisation. Un bon avocat, c’est un expert de la rhétorique de la justice, capable de retourner un jury en sa faveur, même quand il sait, sans aucun doute possible, que son client est coupable. On peut être très compétent comme médecin, mais en même temps avoir l’esprit borné, manquer du sens de la relation humaine et être moralement sans scrupule. Ce n’est pas contradictoire. La compétence technique est une chose, les qualités humaines en sont une autre. Ce n’est jamais contradictoire, et on peut dire cela de tout domaine technique. La pensée technique n’est pas une forme de culture. Même quand elle est très développée et surtout quand elle l’est chez un expert, elle ne préjuge en rien des qualités humaines. Ce qui caractérise en effet la pensée technique, c’est son objectivité, et par là, elle est  nécessairement détachée du sujet réel, subjectif par nature, et séparée de la vie. Elle n’est pas faite pour rencontrer la vie dans sa subjectivité même, ni faite pour apprendre à considérer ce qui est de manière globale.  Elle est spécialisée. C’est sa caractéristique par excellence. C’est une critique banale : le pur « expert » pense de manière mécanique et il tend à simplifier à l’excès.  (texte)

    Or le rapport avec la Vie est la relation avec une totalité complexe et cette relation doit elle-même être vivante. La vie est complexe et un être humain est très complexe. Pour aborder la vie, il est nécessaire de la comprendre comme un tout et un tout qui enveloppe une infinité de relations. Pour comprendre ce qu’est la vie, quel est la nature de l’esprit, pour se connaître soi-même, il est indispensable de laisser de côté la pensée technique et spécialisée, car elle est complètement inadéquate. Pour comprendre l’être humain, il faut laisser de côté toute analyse fragmentaire. Le propre des sciences, dans l’état actuel des choses, est de fragmenter leur objet, de définir l’humain en le rangeant dans des tiroirs conceptuels (l’électeur, le citoyen, le consommateur, le croyant le…). Pour rencontrer l’individu vivant et la totalité vivante et complexe dans laquelle il vit, il faut mettre entre parenthèses notre attitude habituelle. Le processus de spécialisation met des œillères à l’intelligence et son inertie perpétue une tendance à la rigidité mentale. La pensée technique met l’esprit dans une ornière et justement, dans la confrontation avec la vie réelle et concrète il est indispensable de sortir de l’ornière pour penser de manière vivante, neuve et créatrice. La compréhension de la vie demande une ouverture sans présupposé, une vision globale, l’appréhension de l’unité dans la diversité et une grande adaptabilité. L’homme qui n’est qu’un expert, n’est pas intégré, il est spécialisé dans une seule direction. « Pour comprendre le processus de la vie, il faut une action intégrale et une compréhension intégrale tout le temps et non une attention spécialisée ». La pensée technique, sortie de  son champ d’application, de la maîtrise de la matière, est nocive. (texte) En d’autres termes, ce dont nous avons besoin pour aborder la vie avec sensibilité et intelligence ne se trouve pas dans une formation technique.(texte)

    ---------------qui est très humain dans sa relation au malade ne le regarde pas seulement comme un « patient », comme un expert en antiquité qui évaluait un meuble. Il a souci de ne pas le réduire au seul aspect qui est l’objet de sa spécialité. Le capitaine cesse d’être hautain et cassant quand il dépasse son rôle et cesse de ne considérer que le « passager » pour voir l’être humain. Le paysan qui regarde la Terre avec amour n’est plus « l’exploitant agricole », (!!) il appréhende sa relation avec la Nature de manière vivante, ce qui veut toujours dire, dans une relation à la totalité. Il n’est pas interdit au plombier de mettre entre parenthèses les déboires de la tuyauterie, pour avoir une conversation avec un être humain qu’il cessera alors de regarder comme un client ! De la même manière, nous souhaitons que nos politiques soient moins « technocrates » et prennent en compte la dimension concrète et humaine des problèmes. De la même manière, nous souhaitons que le juge ne soit pas rigide sur le registre technique de la stricte légalité et manifeste ce que l’on appelle de l’équité. Un esprit « technicien" fonctionne dans une ornière étroite, ce qui veut dire aussi qu’une réponse seulement technique à la provocation de la vie dénote une étroitesse d’esprit, ce qui se s... u bon sens.

    On désignait autrefois la Culture sous le nom des « humanités ». Cela fait vieillot et démodé. Le mot humanité doit avoir une odeur de parchemin poussiéreux que ne supporte pas notre sens olfactif postmoderne. Nous vivons à l’heure des vertiges de la consommation, de la hight tech, et dans la religion du marketing. Il n’est que trop clair que dans l’éducation actuelle, nous n’avons en vue que de former des « compétences » et pas du tout des « humanités ». Notre éducation met sur le marché des « individus fonctionnels », comme l’économie met sur le marché des produits de grande consommation. Quand on aborde avec un peu d’intérêt le sens de l’éducation, c’est pour dire qu’elle doit favoriser « l’intégration sociale ». Ce qui n’a rien à voir avec l’intégrité, mais avec un rangement rationnel (intégré comme un produit sur un rayon de supermarché est intégré à un ensemble). Pour ce qui est du développement du sens de l’humain, nous laissons chacun à lui-même et comme c’est une tâche difficile, bien peu s’en préoccupent et la majorité s’en contrefichent. La liberté de penser est une velléité marginale. Surtout quand non n’ouvre plus un seul livre après 30 ans. Par contre nous accompagnons massivement la formation des spécialistes, nous encourageons l’hyperspécialisation pour formater l’esprit de la maternelle jusqu’aux grandes écoles. (texte) Là, il n’est pas question de laisser l’individu à lui-même, mais au contraire d’effectuer une prise en charge musclée de ce qu’il doit penser et de sa manière de penser. Cela s’appelle l’instruction comme « formation ». Notez que le mot est bien choisi. Plus le technicien est « formé » et plus son sens de l’humain est déformé. Quand il sortira des grandes écoles pour entrer dans la vie active, il véhiculera la seule manière de penser qu’il aura reçu : la pensée technique. Il prendra des décisions concernant sa propre vie, concernant la vie collective et celle de la planète en « technicien ». Il chérira la compétence et haïra l’incompétence, pratiquera des méthodes rationnelles en tout genre, jusqu’à ce que l’expérience lui apprenne que le souci du profit n’est pas la seule mesure de la valeur, que les hommes ne sont pas des machines, que la Vie déborde en complexité tout ce que sa pensée a appris à maîtriser. Il ne suffit pas ici bas d’être un technicien compétent, ce que le monde attend, ce sont d’abord des hommes riches de leur humanité. L’ironie du sort, c’est que ce sont les entreprises à qui on destine des cargaisons de techniciens qui sont les premières,  « demandeuses » de qualités humaines. La compétence, elle est facile à gagner dans l’ordre de l’action, un employeur d’office en fait son affaire. Par contre la l’ampleur de vue impersonnelle, la douceur, la patience, l’intégrité, l’honnêteté, le sens du juste, la générosité, la connaissance de la nature de l’esprit et du fonctionnement de l’ego etc. ne sont pas des éléments qui font partie de la formation. L’étudiant, comme on dit (!), a « tout à apprendre de la vie » en entrant dans le monde du travail (!!). Mais alors, qu’est ce qu’il a appris à l’école sur le sens de la vie? Rien. L’enseignement de l’université n’est-il pas là pour donner une connaissance universelle ? Non. L’instruction dans notre monde actuel ne donne rien de fondamental. (texte) La connaissance de la vie est nulle part dans l’étude aujourd’hui, parce que la formation d’une compétence est partout (!!!).

B. La pensée technique comme système

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   © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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