Leçon 101.   La présence et l’éveil        

    Dans notre vigilance quotidienne, nous ne nous posons pas la question de savoir en quoi que ce soit, ce que veut dire "être présent et éveillé". On vit, on souffre, on espère, on crie, on se plaint de conditions de vie insupportables, mais, bof ! On est là, dans ce monde, et on essaie de faire attention, de mener sa vie le mieux possible. Être éveillé ? C’est se jeter dans le rythme des préoccupations quotidiennes. Être présent ? C’est ne pas perdre de vue sa tâche, faire attention. Être sur la brèche. Sur le qui-vive. Dans l’urgence de ce qui est à faire et dans la prévision de ce qui doit être fait à tout prix.

    Malgré tout, en même temps, nous n’avons pas franchement toujours l’impression d’être tout à fait là. Présents. Nous flottons souvent dans un intermonde entre rêve et réalité et nous attendons le sommeil nocturne pour avoir du repos, en dehors de ce monde de la veille, où nous ne sommes le plus souvent présent que de manière assez distraite. Quand nous trouvons dans un magazine un article dans lequel il est fait mention d’Éveil, de Présence complète, cela nous interpelle tout de même, parce que nous sentons bien qu’il y a dans notre vie comme une somnolence dont nous aimerions de temps en temps pouvoir sortir. Il faut dire que notre époque connaît une efflorescence sans précédent de littérature spirituelle où il est question de l’éveil. Ce ne peut être seulement un effet de mode. De l’idéologie new age seulement ? Est-ce que tout cela est sérieux ? Il y a sûrement quelque valeur dans tout cela que je manque peut être, dans ce que j'appelle ma vigilance quotidienne. Ou bien est-ce que tous ces gens que l’on présente comme des « éveillés », ne sont que des charlatans qui invitent une population crédule à rêver la vie autrement ?

    Qu’est-ce que la présence ? Est-ce la même chose que la vigilance ? Une super-vigilance ? Une vigilance héroïque ...

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A. Présence et absence dans l’attitude naturelle

    N’allons pas trop vite et arrêtons-nous sur ce qui est communément compris par « présence ». Quand on fait l’appel dans une salle de classe, ceux qui sont là répondent « présent !», quant à ceux qui ne sont pas « là », nous disons qu’il faut noter leur « absence ». Dans l’attitude naturelle, être présent, c’est être « là », ne pas être présent, c’est ne pas être « là ». La présence se réfère à une chose extérieure ou à une personne. Que ce soit présence ou absence, dans les deux cas, nous pensons en terme de « constat » de fait. Je constate la présence de la majorité des membres du conseil, je constate que A et B sont présents, mais que C et D sont manquants. Je peux ouvrir la séance. C’est dans le même sens que je dirai que mon portable était dans ma poche tout à l’heure, bel et bien présent, et que maintenant, il n’y est plus, et son absence m’inquiète. L’absence de cet objet familier à sa place habituelle et en son lieu habituel, me gêne, plus exactement, me dé-range. J’aime que tout soit rangé à sa place, les choses comme les personnes. Que tout soit présent à sa place, « comme il faut ». Cela me gêne que tout ne soit pas présent à sa place habituelle. (texte)

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    a) Tout d’abord, le sens du mot « présent » est très nettement objectivé, chosique. Il est dans la nature de la vigilance quotidienne de saisir la présence comme chosique. Comme le dit Husserl, dans l’attitude naturelle nous appréhendons l’existence comme chosique. Le privilège accordé à la constatation en est la preuve évidente. Pourtant la constatation, en pareil cas, ne donne que le fait massif d’une existence, posée là et que je peux surtout identifier. Le pot de confiture sur la table, le vase près de la fenêtre. Ce n’est pas l’observation.

    b) De plus, rigoureusement, je ne peux pas dire que je « constate » une « absence », c’est un abus de langage, ce n’est pas du tout un constat. C’est une déduction. Je m’attends que les choses soient disposées d’une certaine manière (L’ego aime régenter son monde). Et voilà qu’une chose n’est pas là où je l’attendais. Je dis que je « constate » son absence, mais en fait, ce qui fait problème, c’est surtout que l’ordre que je voudrais mettre dans les choses est remis en cause. Une chose n’est pas là où je voudrais qu’elle soit. Comment se fait-il que ma sacoche ne soit plus là ? Je l’ai posée là tout à l’heure, elle n’y est plus. Pourtant, je me souviens bien qu’il y a deux minutes, elle était présente sur la table. Si je ne faisais qu’observer attentivement, je ne ferais pas ce genre de déduction. Je ne serais pas dans la pensée d’un ordre imposé à l'intérieur de mon monde personnel, je ne percevrais que la présence. Présence de la lumière qui entre dans la pièce, présence de Paul à mes côtés, présence de la toile d’araignée qui est sur le mur à gauche. Pas d’absence.

    c) Il est assez clair que ce que j’appelle mon « monde présent» de la vigilance, il est avant tout perçu avec ma mémoire, mes attentes, mes désirs, il est tracé par mon action. C’est ma représentation qui impose la cohérence, le concept d’un ordre de présence. Ce n’est pas ce que donne l’ouverture vers le réel d’une observation libre et lucide. d) Nous remarquons aussi que la vigilance quotidienne pense la présence/absence dans une ferme dualité placée d’emblée dans l’objet présent ou absent. Ce qui est aussi frappant, c’est l’aplatissement du sens de la présence dans le sens de l‘objectivité. Tout de même, il ne faut que très peu d’attention pour remarquer que la présence du pot de fleur est très différente de la présence d’autrui. Même considérée dans le champ de l’extériorité, et de la multiplicité, la présence me soumet à des variations très importantes qui n’ont rien « d’objectives ». Le regard qui est posé sur moi, la présence en chair et en os de Madeleine devant moi, ce n’est certainement pas comme le pot de fleur sur le bord de la fenêtre. Si elle est présente, ce n’est pas du tout comme une chose. Ce qui me trouble par excellence, c’est la présence consciente. La présence spirituelle.

    Peut être ai-je oublié que cette présence spirituelle était déjà engagée dans ma relation aux choses. Peut être ai-je oublié ma propre présence au monde. C’est tout de même assez étonnant, je n’ai pas pensé à ma propre présence, mais j’ai tout de suite pensé à la présence des choses et des personnes. Ce manque d’attention à l’égard de ma propre présence est la condition habituelle de la vigilance quotidienne. Une ignorance qui accompagne la conscience habituelle, toute tournée vers le monde des objets. Parce que la vigilance est d’abord chosique, il est donc naturel que, lorsque nous sommes interrogés sur notre présence, nous ayons tendance à nous considérer nous-mêmes, comme une chose jetée parmi les choses. « Je suis présent », veut communément dire, « je suis avec les autres ». Le ...

    .qui hante cette chose bien plus réelle qu’est mon corps. Ma présence spirituelle, je n’ose qu’à peine y croire, elle est fantomatique, irréelle. Par contre, mon corps est là. Présent. Et tout le monde peut le voir. Au fond, ma présence, je l’identifie à mon corps jeté dans ce monde étrange qui échappe très souvent à mon contrôle dans la vigilance. Je me sens en lui un peu perdu, égaré. J’ai si peu le sentiment de ma propre présence que j’en attends la confirmation par autrui. Je crois que mon existence aura un peu de présence de densité et d’épaisseur, si je compte pour quelqu’un. Je compte sur les autres pour me donner un peu de densité, pour qu’ils me reconnaissent. Je crois que si je suis reconnu, je serai d’avantage présent aux autres et que cela me permettra d’être plus présent à moi-même. Je crois qu’il est indispensable d’être d’abord présent devant les autres sous une forme identifiable pour mériter d’être présent à moi-même. Ma présence devra être une fierté que je puisse exhiber, montrer, elle devra être exemplaire en quelque mesure pour qu’à travers elle je sois reconnu. Pour que j’existe sous le regard des autres ; pour que je me sente présent dans ce monde qui me semble hostile et difficile à maîtriser.

    2) Parce que je me suis placé en situation de dépendance à l’égard d’autrui, je suis particulièrement soumis à la présence et à l’absence d’autrui. J’ai tissé autour de moi un réseau d’appartenances qui me rassurent. J’ai ma maison, mes livres, ma voiture, mon compte en banque, ma situation. Mais j’ai surtout un empire que je tiens à conserver sur ceux qui me sont proches et que j’entends maintenir dans mon territoire d’influence. L’ego a ceci de spécifique qu’il tisse autour de lui le réseau des liens par lesquels il assure la possession de ce à quoi il tient. Du coup, parlant de présence et d’absence, j’entends surtout ce qui compte pour moi, ce à quoi je suis attaché, ce à quoi je tiens. Mon territoire personnel. Le champ de mes appartenances. Et c’est là que se comprend la blessure que signe l’absence. L’absence ne devrait être qu’une disparition du champ de conscience, après une apparition. Mais ce n’est pas du tout ce que nous vivons dans l’absence. Le mot absence convoque immédiatement ce qui m’a quitté, ce qui s’en est allé. Ce qui n’est plus là et m’a été comme arraché et dont je n’ai jamais pu accepter le départ. C’est évidemment la figure par excellence de la séparation passionnelle. Elle n’est plus là. Elle est pour moi une absence inguérissable, une blessure qui me saigne chaque jour. Il n’est plus là. Il m’a quitté. Absence inguérissable, car je n’accepte pas ce déchirement des liens de mon univers personnel. Je lutte contre cela et j’en souffre. Je souffre ...

    ---------------Ainsi en est-il du deuil, l’autre qui s’en va ; c’est l’absence définitive. Je n’ai plus que mes souvenirs et que mes yeux pour pleurer. Quant il était présent, c’était différent. J’aurais tellement voulu que cela dure toujours. Comme avant. La présence de l’autre, c’était cet ordre dans ma vie ou l’autre avait sa place. Et voilà que tout est bousculé. Une présence m’est arrachée et c’est tout mon équilibre qui s’en va, mon monde personnel se déchire. Je perds toute assurance. Ma présence brutalement se délite et devient flottante et vague. Comme dans la chanson de Brel, Jojo, où, pleurant la mort d’un ami, Jacques Brel dit qu’il le « quitte le matin partant pour de vagues besognes ». Dans l’absence, le sens s’évide. L’autre est mort, vidé de son sang. L’autre est mort, ...

    Telle est l’appréhension commune de la présence et de l’absence de l’homme qui vit immergé dans l’attitude naturelle. Ce qui devrait nous frapper ici c’est d’abord l’effroyable pathétique de cette condition. Ce qui exclut les critiques, la dérision et la moquerie facile. Ce qui surprend, c’est la faiblesse du rapport de soi à soi qui y est partout implicite. Et pourtant, la présence est lien intime de soi à soi et lien de soi au présent. Peut-être que la plupart d’entre nous manquons de présence et que notre vie est traversée d’absences. Mais peut-il en être autrement ? Peut-il y avoir une présence à soi plus vive et plus complète que celle de la conscience plongée dans l’attitude naturelle ? Peut-on rencontrer en soi une présence d’un ordre différent ?

B. La présence et l’Être

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  © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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