Leçon 166.    Ici et maintenant      

    Nous avons tous entendu parler du hic et nunc. La formule latine signifie littéralement "ici et maintenant". Hic, adverbe de lieu signifie ici; nunc adverbe de temps signifie maintenant. Mais le fait d'avoir entendu répéter de cette formule ne veut pas dire que nous en ayons saisi le sens, tant il est vrai qu’une formule qui descend dans l’opinion devient une banalité convenue, ce qui veut dire qu’elle finit par ne plus vouloir rien dire. Nous devons rester très méfiants devant cette manie qui consiste à rétorquer « à oui, oui… on connaît », comme si la cause était entendue.

    Dans notre contexte actuel, le plus souvent : a) c’est une formule qui traduit une impatience fébrile : je veux tout et tout de suite ! Je veux que mes désirs soient satisfaits ici et maintenant ! C’est une attitude d’enfant qui tape du pied pour obtenir tout de suite un jouet au supermarché. C’est de l’immédiateté pour consommateur stressé, mais bien dressé. Il y aurait de quoi rire : comment voulez-vous vivre dans le désir et refuser la patience du temps ? C’est absurde, le désir et le temps ne sont pas séparables. b) Comme nous sommes inconstants et que nous manquons de sérieux, il y a aussi une interprétation futile : le ici et maintenant taillé à la dimension d’une serviette de plage. Ne plus rien vouloir, ne plus rien faire : profiter. Bronzette, canette de bière, glace à la menthe, belles filles, sexe et la paresse comme mode de vie. Sea, sex and sun. Faire les boutiques le nez en l’air en évitant de penser à demain, léger, insouciant et écervelé.  C’est l’interprétation la plus commune de l’ici et maintenant. Pour être précis, il faut dire : l’interprétation postmoderne.

    Faut-il étayer philosophiquement ce genre d’opinion pour nous persuader que nous sommes dans le vrai et, comme les sociologues le disent, que nous avons enfin trouvé le sens de l’hédonisme ? Ou bien faut-il passer par la Négation, jeter par-dessus bord les sottises convenues, pour trouver le sens du maintenant? Pourquoi la sagesse recommande-t-elle d'accorder son attention à ici et maintenant ?

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A. Éloge de la fuite et fuite du temps

    Nous avons quelques raisons de suivre la sage recommandation de vivre ici et maintenant : nous avons une folle propension à chercher à vivre ailleurs et dans une autre dimension temporelle. C’est ce que nous allons tenter d’élucider. Il ne s’agit pas de sauter trop vite dans la question métaphysique du statut du présent. Partons de là où nous sommes et le plus simple, c’est de commencer par écouter dans ce registre le monologue de l’ego.

     ---------------1) Prenons une situation d’expérience quelconque que nous jugeons désagréable. L’ailleurs qui nous trotte dans la tête veut dire à la limite : « Non. Non. Surtout pas ici. Je hais cet endroit, je ne supporte pas d’être ici. Ici, c’est la prison, l’enfer. Ailleurs, ce serait tellement mieux… Ah si je pouvais être ailleurs !  Etre là, c’est insupportable. Là-bas, n’importe où à la limite…mais pas ici. Ailleurs, ce serait forcément mieux… Dans un autre pays, dans un autre lieu, je ne sais pas où… dans une île paradisiaque du Pacifique… alors je pourrais être enfin heureux. Parce que rester là, coincé dans le présent… Non, non et non ! … Heureusement, on peut toujours rêver… à ce que la vie pourrait être ailleurs, si les conditions de vie devenaient acceptables… ».  

    L’autre dimension temporelle fait référence avant tout au futur. Dans le monologue de l’ego, cela donnerait un verbiage interne du genre : «  Combien de jours encore ?... encore 25. J’ai compté sur le calendrier. C’est long. Trop long. Il va falloir patienter. Vivement les vacances… (un coup d’œil pour la cinquième fois à la montre). Il y a quoi au programme de la télé ce soir ?...  Dans deux heures je serais enfin chez moi, je prendrai un bon whisky et je grignoterai quelque chose. D’ici là… Attendre. Attendre… Quel ennui ! Si je pouvais zapper le présent et aller directement dans le futur… Ce serait tellement mieux… Je serais moins malheureux.. Devoir attendre toujours, c’est insupportable… ». Chez la personne âgée, c’est surtout le passé qui est sollicité. « Cette photo, au dessus de la commode, c’était le mariage de Patricia. Elle était très jolie et nous avons passé un moment tellement merveilleux. C’était bien… Pas comme maintenant où je suis seule avec mes souvenirs. Alors, je rêve un peu, je me repasse mes films, comme un diaporama dans mon esprit, je repense au bon temps. A mon bonheur passé. Avec mes enfants… Le bonheur, c’était hier…» (exercice 7c)

    Première observation : dans la vie quotidienne, nous dépensons une grande quantité d’énergie dans le sens du rejet et du déni d’ici et maintenant. Nous avons vu dans la leçon précédente que cette pensée nourrissait le corps émotionnel. La « petite voix dans la tête », ce que nous appelons notre « pensée », susurre presque en permanence ce type discours. Ce n’est pas délibéré, c’est une compulsion. Quand nous avons l’esprit ailleurs, ou quand nous sommes préoccupés, quand nous sommes happés par nos pensées, c’est toujours dans le même registre : celui du temps psychologique.

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    De là suit que, sous la coupe du temps psychologique, l’activité mentale dans l’attitude naturelle exerce un sabotage constant de l’ici et du maintenant. C’est un état de fait très humain, mais qui est devenu si habituel, qu’il est considéré comme normal. Bref, l’état normal de conscience consiste à lutter contre ici et maintenant et à vivre dans la division. Du déni et du refus du présent résulte une tension. Cette tension, dans le cadre du travail est interprétée comme stress. De la tension résulte une frustration constante du désir et cette situation caractéristique par laquelle, la plupart des êtres humains passent en fait leur vie à attendre ou à regretter. Le flottement de la frustration se traduit par l’expérience de l’ennui. L’ennui est un état produit par le mental. Il apparaît dans le cours d’un processus qui a commencé par le déni d’ici et maintenant, par un sabotage de l’instant : « après tout, je pourrais être ailleurs… au baby foot, au café… devant mon ordinateur avec mes jeux vidéo… mais je suis là dans cette salle. A choisir entre être ici et être ailleurs… La comparaison est vite faite... Ailleurs, c’est toujours mieux qu’ici. Mis en balance avec ce que j’imagine, l’instant est tellement nul… si je pouvais être ailleurs et à demain. Résultat : la vie est une galère épouvantable où il faut toujours attendre. Le présent, c’est l’ennui, sauf quelques bons moments, mais si rares. Le temps est une torture. La vie est décevante ». D’ailleurs, cela finit par se voir sur les visages, dès que les gens cessent de se contrôler, l’expression terne, les yeux cerné, cireux, le regard absent. L’ennui. Notre existence est plongée dans un malaise constant. Si jusqu’à présent nous ne l’avons pas remarqué, c’est par un manque de sens de l’observation. Quiconque a vraiment observé les hommes, tels qu’ils vivent sous nos latitudes, a du se faire à un tel constat. Désignons le sous un terme générique : la maladie de la vie. Et, comme nous l’avons vu, quand la vie est malade de son rapport au temps, le corps émotionnel est constamment sollicité, et, nous allons le voir, l’identité du sujet bascule dans le contenu émotionnel.

    2) Le monde extérieur n’est que le reflet de ce que nous sommes intérieurement. Si du plan individuel nous passons au plan collectif, nous n’aurons pas de difficulté à admettre que c'est la totalité de notre civilisation qui est marquée par la hantise du temps psychologique. Cela veut dire que : a) L’écho par lequel le mental effectue le sabotage d’ici et maintenant se réverbère collectivement dans une gamme variée de comportements. b) Pour en alléger la souffrance, nous cherchons toutes sortes de compensations qui font l’objet d’une marchandisation. L’ailleurs et l’autrement d’une conscience hallucinée par son propre discours, donne toute sa valeur à un imaginaire de la fuite qui nourrit les productions destinées à la consommation.

    Imaginons un instant que, venu d’une lointaine planète, nous observions dans la position d’un témoin non-engagé la manière de vivre des hommes en occident : comme l’héroïne de La Belle Verte, dont nous avons déjà parlé. Qu’est-ce qui nous frapperait le plus ? Il y a fort à parier que nous serions stupéfaits par l’agitation de l’existence humaine, l’incapacité à demeurer en repos. Ici et maintenant. L’homme postmoderne est inquiet,  anxieux. Il vit sans repos une existence fébrile, instable, chaotique dont le sens lui échappe, parce que justement elle est toujours projetée vers un ailleurs. Il peut bien sûr y avoir des exceptions, mais elles sont rares. Disons que même s’il y avait 1% d’êtres humains vivants dans la Présence, centrés sur l’ici et le maintenant, cela n’expliquerait pas le statut des 99% restants, qui eux vivement dans le harcèlement temporel. La société que nous contemplons sous nos yeux est manifestement envoûtée par le temps psychologique. (Cf. Nicolas Berdiaeff texte) Nous avons cité plus haut la réflexion d’un chef amérindien sur le comportement des blancs. En examinant la représentation du temps, il  nous est apparu que ce qui distinguait le plus nettement les sociétés traditionnelles, par rapport aux sociétés modernes, c’est la différence entre le temps circulaire (texte) et le temps linéaire. Nous célébrons depuis la Modernité la supériorité du modèle occidental en mettant en avant la gloire de la science et la grandeur de la technique. (texte) En voyant les choses de manière très superficielle, il est possible de considérer l’une et l’autre indépendamment du temps psychologique. Mais c’est une grave erreur. C’est négliger la forme de conscience qui les porte et en particulier la conscience du temps. L’épopée de la Modernité, nous l’avons vu, se définit à partir de la formule du Discours de la Méthode : « L’homme doit devenir comme maître et possesseur de la Nature ». Une déclaration de ce genre, perçue en terme de conscience, est immensément significative. Ce n’est pas une petite carte de visite de l’ego, c’est une affiche de 8 mètres sur 12 !  Ce souci de devenir plus, de croître par la conquête en possédant davantage, c’est la nature même de la volonté de puissance de l’ego. Le mythe du progrès qui enflamme le XIX ème siècle, avec son principe sous-jacent du temps linéaire de l’Histoire, c’est une formidable auto-justification de la volonté de puissance. Jamais, dans tout le cours de l’Histoire, une civilisation n’a entrepris de réassurer avec autant de force, la croyance dans le futur. Jamais civilisation n’a autant sacrifié de vies humaines sur l’autel d’un futur glorieux : nous avons inventé des systèmes de représentation à cette fin. On les appelle les idéologies. Le dernier avatar de la glorification du futur a été la promesse des utopies du loisir. On a embrigadé depuis l’enfance les hommes dans des formes de travail qui ne faisait que tuer à petit feu, 80 heures par semaine et plus, avec cette promesse que la vraie vie était ainsi gagnée, pour après. Pour cela, il fallait sacrifier ici et maintenant dans le labeur et se tuer à la tâche, pour une vie que l’on ne vivait jamais. Il fallait sacrifi_____________________________________________

    Regardons comment fonctionnent nos médias. Pourquoi y a-t-il tant d’émotionnel dans les actualités ? Pourquoi la télévision est-elle aussi si hystérique dans le défilé des images ? Pourquoi ressemble-t-elle à une succession d’images oniriques ? Pourquoi cette alternance entre les images du rêve, de la facilité, et celles de la violence, de l’ordure, de la laideur? Pourquoi ce besoin singulier dans les séries TV de juxtaposer l’expression de la haine, avec la lutte du justicier qui doit systématiquement trouver enfin son dénouement dans le happy end ? Pourquoi cette surenchère émotionnelle, cette l’avidité de la nouveauté, de quelque chose « qui bouge » tout le temps. Les images du rêve, que sont-elles, sinon l’écho des promesses d’accomplissement du futur? Le contraste avec la violence et l’ordure, n’est-ce pas tout à la fois le message selon lequel la vie dans le présent ne vaut rien, mais… qu’au terme d’un combat héroïque, le moi sera un jour gratifié d’un accomplissement. Le bonheur pour demain. Le mythe de l’accomplissement temporel. L’ego adore raconter cette histoire. Si maintenant est nul, on peut toujours rêver que demain sera meilleur. L’histoire que l’ego se raconte, c’est que dans le futur, c’est promis, il y aura la satisfaction ! Comme au cinéma : un drame et à la fin happy end. Des attentes, des attentes  sans nombre, des tourments, mais à la fin… un mariage !! Le cinéma, dans ce sens précis, fait l’étalage de l’émotionnel qui résulte de l’empire du temps psychologique. Il en est l’explicitation constante, d’une manière si persuasive, qu’il n’y a qu’une seule option possible : y croire. Il transforme le monologue du temps psychologique que l’ego se raconte, en de vraies histoires, plus vraies que vraies, au sens où elles sont en parfaite conformité avec ce qui se passe déjà dans la tête des gens. Quand je vois en permanence mon monologue intérieur, dramatisé au théâtre, mis en image au cinéma, étalé dans des magazines, incarné par des célébrités, raconté dans l’histoire etc. je ne peux que me ranger au côté de cette aimable persuasion. Je ne peux que croire dans les discours que l’ego tient dans son rapport au temps. L’ensemble forme un tout cohérent qui entend démontrer que mon existence, agitée, fiévreuse, inquiète, malheureuse, trouble et fantomatique est « vraie » malgré tout. Quelles sont les personnalités qui servent de modèles ? Acteurs de cinéma. Top model. Politiciens en vue. Héros de la finance et de l’industrie, sportifs, vedettes, célébrités etc. « Vois mon fils. Ces gens, ils ont réussi !  Partant d’un passé peut être difficile, ils ont lutté bec et ongle contre la réalité et atteint leur but : ils sont enfin heureux.  Ils possèdent tout ce que l’on peut rêver de meilleur. On peut parfois se sentir un raté et se résigner être ce que l’on est. Mais il faut savoir relever la tête et garder confiance dans l’avenir. Ces gens là nous montrent que l’on peut réussir. Ils nous offrent un idéal ».

B. L’ego et l’illusion du temps

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Vos commentaires

Questions :

1.       Quel est le sens habituel que nous donnons « carpe diem » des épicuriens?

2.       Est-ce la vie ou nos conditions de vie qui sont historiques?

3.       Le stress est parfois décrit comme un phénomène purement biologique et secondairement psychologique. Ce genre d’explication peut-il être satisfaisant ?

4.       L’ennui peut-il se ramener à l’absence de sensation ou à un manque d’occupation ?

5.       A quelles occasions se produit-il un hiatus dans nos pensées ?  

6.       Assumer notre condition historique implique-t-il pour autant  nier le présent»?

7.        Dans la formule « ici  et maintenant », que représente « ici » ?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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