Leçon 166.    Ici et maintenant      

    Nous avons tous entendu parler du hic et nunc. La formule latine signifie littéralement "ici et maintenant". Hic, adverbe de lieu signifie ici; nunc adverbe de temps signifie maintenant. Mais le fait d'avoir entendu répéter de cette formule ne veut pas dire que nous en ayons saisi le sens, tant il est vrai qu’une formule qui descend dans l’opinion devient une banalité convenue, ce qui veut dire qu’elle finit par ne plus vouloir rien dire. Nous devons rester très méfiants devant cette manie qui consiste à rétorquer « à oui, oui… on connaît », comme si la cause était entendue.

    Dans notre contexte actuel, le plus souvent : a) c’est une formule qui traduit une impatience fébrile : je veux tout et tout de suite ! Je veux que mes désirs soient satisfaits ici et maintenant ! C’est une attitude d’enfant qui tape du pied pour obtenir tout de suite un jouet au supermarché. C’est de l’immédiateté pour consommateur stressé, mais bien dressé. Il y aurait de quoi rire : comment voulez-vous vivre dans le désir et refuser la patience du temps ? C’est absurde, le désir et le temps ne sont pas séparables. b) Comme nous sommes inconstants et que nous manquons de sérieux, il y a aussi une interprétation futile : le ici et maintenant taillé à la dimension d’une serviette de plage. Ne plus rien vouloir, ne plus rien faire : profiter. Bronzette, canette de bière, glace à la menthe, belles filles, sexe et la paresse comme mode de vie. Sea, sex and sun. Faire les boutiques le nez en l’air en évitant de penser à demain, léger, insouciant et écervelé.  C’est l’interprétation la plus commune de l’ici et maintenant. Pour être précis, il faut dire : l’interprétation postmoderne.

    Faut-il étayer philosophiquement ce genre d’opinion pour nous persuader que nous sommes dans le vrai et, comme les sociologues le disent, que nous avons enfin trouvé le sens de l’hédonisme ? Ou bien faut-il passer par la Négation, jeter par-dessus bord les sottises convenues, pour trouver le sens du maintenant? Pourquoi la sagesse recommande-t-elle d'accorder son attention à ici et maintenant ?

*    *
*

A. Éloge de la fuite et fuite du temps

    Nous avons quelques raisons de suivre la sage recommandation de vivre ici et maintenant : nous avons une folle propension à chercher à vivre ailleurs et dans une autre dimension temporelle. C’est ce que nous allons tenter d’élucider. Il ne s’agit pas de sauter trop vite dans la question métaphysique du statut du présent. Partons de là où nous sommes et le plus simple, c’est de commencer par écouter dans ce registre le monologue de l’ego.

     ---------------1) Prenons une situation d’expérience quelconque que nous jugeons désagréable. L’ailleurs qui nous trotte dans la tête veut dire à la limite : « Non. Non. Surtout pas ici. Je hais cet endroit, je ne supporte pas d’être ici. Ici, c’est la prison, l’enfer. Ailleurs, ce serait tellement mieux… Ah si je pouvais être ailleurs !  Etre là, c’est insupportable. Là-bas, n’importe où à la limite…mais pas ici. Ailleurs, ce serait forcément mieux… Dans un autre pays, dans un autre lieu, je ne sais pas où… dans une île paradisiaque du Pacifique… alors je pourrais être enfin heureux. Parce que rester là, coincé dans le présent… Non, non et non ! … Heureusement, on peut toujours rêver… à ce que la vie pourrait être ailleurs, si les conditions de vie devenaient acceptables… ».  

    L’autre dimension temporelle fait référence avant tout au futur. Dans le monologue de l’ego, cela donnerait un verbiage interne du genre : «  Combien de jours encore ?... encore 25. J’ai compté sur le calendrier. C’est long. Trop long. Il va falloir patienter. Vivement les vacances… (un coup d’œil pour la cinquième fois à la montre). Il y a quoi au programme de la télé ce soir ?...  Dans deux heures je serais enfin chez moi, je prendrai un bon whisky et je grignoterai quelque chose. D’ici là… Attendre. Attendre… Quel ennui ! Si je pouvais zapper le présent et aller directement dans le futur… Ce serait tellement mieux… Je serais moins malheureux.. Devoir attendre toujours, c’est insupportable… ». Chez la personne âgée, c’est surtout le passé qui est sollicité. « Cette photo, au dessus de la commode, c’était le mariage de Patricia. Elle était très jolie et nous avons passé un moment tellement merveilleux. C’était bien… Pas comme maintenant où je suis seule avec mes souvenirs. Alors, je rêve un peu, je me repasse mes films, comme un diaporama dans mon esprit, je repense au bon temps. A mon bonheur passé. Avec mes enfants… Le bonheur, c’était hier…» (exercice 7c)

    Première observation : dans la vie quotidienne, nous dépensons une grande quantité d’énergie dans le sens du rejet et du déni d’ici et maintenant. Nous avons vu dans la leçon précédente que cette pensée nourrissait le corps émotionnel. La « petite voix dans la tête », ce que nous appelons notre « pensée », susurre presque en permanence ce type discours. Ce n’est pas délibéré, c’est une compulsion. Quand nous avons l’esprit ailleurs, ou quand nous sommes préoccupés, quand nous sommes happés par nos pensées, c’est toujours dans le même registre : celui du temps psychologique.

    ___________________________________________________________________________________________________________

 

    De là suit que, sous la coupe du temps psychologique, l’activité mentale dans l’attitude naturelle exerce un sabotage constant de l’ici et du maintenant. C’est un état de fait très humain, mais qui est devenu si habituel, qu’il est considéré comme normal. Bref, l’état normal de conscience consiste à lutter contre ici et maintenant et à vivre dans la division. Du déni et du refus du présent résulte une tension. Cette tension, dans le cadre du travail est interprétée comme stress. De la tension résulte une frustration constante du désir et cette situation caractéristique par laquelle, la plupart des êtres humains passent en fait leur vie à attendre ou à regretter. Le flottement de la frustration se traduit par l’expérience de l’ennui. L’ennui est un état produit par le mental. Il apparaît dans le cours d’un processus qui a commencé par le déni d’ici et maintenant, par un sabotage de l’instant : « après tout, je pourrais être ailleurs… au baby foot, au café… devant mon ordinateur avec mes jeux vidéo… mais je suis là dans cette salle. A choisir entre être ici et être ailleurs… La comparaison est vite faite... Ailleurs, c’est toujours mieux qu’ici. Mis en balance avec ce que j’imagine, l’instant est tellement nul… si je pouvais être ailleurs et à demain. Résultat : la vie est une galère épouvantable où il faut toujours attendre. Le présent, c’est l’ennui, sauf quelques bons moments, mais si rares. Le temps est une torture. La vie est décevante ». D’ailleurs, cela finit par se voir sur les visages, dès que les gens cessent de se contrôler, l’expression terne, les yeux cerné, cireux, le regard absent. L’ennui. Notre existence est plongée dans un malaise constant. Si jusqu’à présent nous ne l’avons pas remarqué, c’est par un manque de sens de l’observation. Quiconque a vraiment observé les hommes, tels qu’ils vivent sous nos latitudes, a du se faire à un tel constat. Désignons le sous un terme générique : la maladie de la vie. Et, comme nous l’avons vu, quand la vie est malade de son rapport au temps, le corps émotionnel est constamment sollicité, et, nous allons le voir, l’identité du sujet bascule dans le contenu émotionnel.

    2) Le monde extérieur n’est que le reflet de ce que nous sommes intérieurement. Si du plan individuel nous passons au plan collectif, nous n’aurons pas de difficulté à admettre que c'est la totalité de notre civilisation qui est marquée par la hantise du temps psychologique. Cela veut dire que : a) L’écho par lequel le mental effectue le sabotage d’ici et maintenant se réverbère collectivement dans une gamme variée de comportements. b) Pour en alléger la souffrance, nous cherchons toutes sortes de compensations qui font l’objet d’une marchandisation. L’ailleurs et l’autrement d’une conscience hallucinée par son propre discours, donne toute sa valeur à un imaginaire de la fuite qui nourrit les productions destinées à la consommation.

    Imaginons un instant que, venu d’une lointaine planète, nous observions dans la position d’un témoin non-engagé la manière de vivre des hommes en occident : comme l’héroïne de La Belle Verte, dont nous avons déjà parlé. Qu’est-ce qui nous frapperait le plus ? Il y a fort à parier que nous serions stupéfaits par l’agitation de l’existence humaine, l’incapacité à demeurer en repos. Ici et maintenant. L’homme postmoderne est inquiet,  anxieux. Il vit sans repos une existence fébrile, instable, chaotique dont le sens lui échappe, parce que justement elle est toujours projetée vers un ailleurs. Il peut bien sûr y avoir des exceptions, mais elles sont rares. Disons que même s’il y avait 1% d’êtres humains vivants dans la Présence, centrés sur l’ici et le maintenant, cela n’expliquerait pas le statut des 99% restants, qui eux vivement dans le harcèlement temporel. La société que nous contemplons sous nos yeux est manifestement envoûtée par le temps psychologique. (Cf. Nicolas Berdiaeff texte) Nous avons cité plus haut la réflexion d’un chef amérindien sur le comportement des blancs. En examinant la représentation du temps, il  nous est apparu que ce qui distinguait le plus nettement les sociétés traditionnelles, par rapport aux sociétés modernes, c’est la différence entre le temps circulaire (texte) et le temps linéaire. Nous célébrons depuis la Modernité la supériorité du modèle occidental en mettant en avant la gloire de la science et la grandeur de la technique. (texte) En voyant les choses de manière très superficielle, il est possible de considérer l’une et l’autre indépendamment du temps psychologique. Mais c’est une grave erreur. C’est négliger la forme de conscience qui les porte et en particulier la conscience du temps. L’épopée de la Modernité, nous l’avons vu, se définit à partir de la formule du Discours de la Méthode : « L’homme doit devenir comme maître et possesseur de la Nature ». Une déclaration de ce genre, perçue en terme de conscience, est immensément significative. Ce n’est pas une petite carte de visite de l’ego, c’est une affiche de 8 mètres sur 12 !  Ce souci de devenir plus, de croître par la conquête en possédant davantage, c’est la nature même de la volonté de puissance de l’ego. Le mythe du progrès qui enflamme le XIX ème siècle, avec son principe sous-jacent du temps linéaire de l’Histoire, c’est une formidable auto-justification de la volonté de puissance. Jamais, dans tout le cours de l’Histoire, une civilisation n’a entrepris de réassurer avec autant de force, la croyance dans le futur. Jamais civilisation n’a autant sacrifié de vies humaines sur l’autel d’un futur glorieux : nous avons inventé des systèmes de représentation à cette fin. On les appelle les idéologies. Le dernier avatar de la glorification du futur a été la promesse des utopies du loisir. On a embrigadé depuis l’enfance les hommes dans des formes de travail qui ne faisait que tuer à petit feu, 80 heures par semaine et plus, avec cette promesse que la vraie vie était ainsi gagnée, pour après. Pour cela, il fallait sacrifier ici et maintenant dans le labeur et se tuer à la tâche, pour une vie que l’on ne vivait jamais. Il fallait sacrifier au progrès.

    ___________________________________________________________________________________________________________

 

    Regardons comment fonctionnent nos médias. Pourquoi y a-t-il tant d’émotionnel dans les actualités ? Pourquoi la télévision est-elle aussi si hystérique dans le défilé des images ? Pourquoi ressemble-t-elle à une succession d’images oniriques ? Pourquoi cette alternance entre les images du rêve, de la facilité, et celles de la violence, de l’ordure, de la laideur? Pourquoi ce besoin singulier dans les séries TV de juxtaposer l’expression de la haine, avec la lutte du justicier qui doit systématiquement trouver enfin son dénouement dans le happy end ? Pourquoi cette surenchère émotionnelle, cette l’avidité de la nouveauté, de quelque chose « qui bouge » tout le temps. Les images du rêve, que sont-elles, sinon l’écho des promesses d’accomplissement du futur? Le contraste avec la violence et l’ordure, n’est-ce pas tout à la fois le message selon lequel la vie dans le présent ne vaut rien, mais… qu’au terme d’un combat héroïque, le moi sera un jour gratifié d’un accomplissement. Le bonheur pour demain. Le mythe de l’accomplissement temporel. L’ego adore raconter cette histoire. Si maintenant est nul, on peut toujours rêver que demain sera meilleur. L’histoire que l’ego se raconte, c’est que dans le futur, c’est promis, il y aura la satisfaction ! Comme au cinéma : un drame et à la fin happy end. Des attentes, des attentes  sans nombre, des tourments, mais à la fin… un mariage !! Le cinéma, dans ce sens précis, fait l’étalage de l’émotionnel qui résulte de l’empire du temps psychologique. Il en est l’explicitation constante, d’une manière si persuasive, qu’il n’y a qu’une seule option possible : y croire. Il transforme le monologue du temps psychologique que l’ego se raconte, en de vraies histoires, plus vraies que vraies, au sens où elles sont en parfaite conformité avec ce qui se passe déjà dans la tête des gens. Quand je vois en permanence mon monologue intérieur, dramatisé au théâtre, mis en image au cinéma, étalé dans des magazines, incarné par des célébrités, raconté dans l’histoire etc. je ne peux que me ranger au côté de cette aimable persuasion. Je ne peux que croire dans les discours que l’ego tient dans son rapport au temps. L’ensemble forme un tout cohérent qui entend démontrer que mon existence, agitée, fiévreuse, inquiète, malheureuse, trouble et fantomatique est « vraie » malgré tout. Quelles sont les personnalités qui servent de modèles ? Acteurs de cinéma. Top model. Politiciens en vue. Héros de la finance et de l’industrie, sportifs, vedettes, célébrités etc. « Vois mon fils. Ces gens, ils ont réussi !  Partant d’un passé peut être difficile, ils ont lutté bec et ongle contre la réalité et atteint leur but : ils sont enfin heureux.  Ils possèdent tout ce que l’on peut rêver de meilleur. On peut parfois se sentir un raté et se résigner être ce que l’on est. Mais il faut savoir relever la tête et garder confiance dans l’avenir. Ces gens là nous montrent que l’on peut réussir. Ils nous offrent un idéal ».

B. L’ego et l’illusion du temps

    Pour tout ce qui concerne le champ de la pratique, nous avons certes besoin du temps. Il faut du temps pour apprendre une nouvelle langue, pour maîtriser une compétence technique, pour aller jusqu’au bout d’un travail. Il est légitime de s’appuyer sur le temps chronologique quand il s’agit de planifier des vacances, de prévoir un rendez-vous, d’organiser une construction. Au niveau collectif, la prise en compte du futur a une grande importance, pour autant que nous devons avoir soin de laisser aux générations à venir un monde habitable et si possible meilleur que celui que nous devrons quitter un jour. C’est de bon sens et personne ne de le nie. Le problème que nous examinons n’est pas là. Il ne porte pas sur le domaine de l’avoir ou du faire. Il s’agit plutôt de savoir si nous avons besoin du temps pour être. Je suis fait-il partie de ces choses que je devrais attraper dans le futur ou retrouver dans le passé ? Comprenons bien, ce n’est pas une question anodine. L’homme qui tombe sous l’empire du temps psychologique se cherche. Il se cherche parfois dans le passé, mais surtout dans le futur.

     ---------------1) Le passé fait partie de l’histoire personnelle. Je dis : « c’est mon passé et j’y tiens par-dessus tout », Il est du domaine de l’appartenance.  Mais si une chose m’appartient, c’est qu’elle n’est pas ce que je suis, elle est à moi. Le passé est dans l’ordre de l’avoir, cf. Gabriel Marcel (texte) pas de l’être. Je m’identifie au passé et je lui donne une identité ; ensuite je me complais dans l’idée que mon passé c’est ce que je suis. Toutefois, le passé n’est plus. Il s’est effiloché. Hier s’en est allé, hier n’est plus, il a rejoint l’irréel. La seule manière de lui donner une consistance, c’est pour l’esprit de réassurer le souvenir, en embaumant les linceuls de la mémoire. Mais cela ne ressuscitera jamais le passé. Quand bien même je parviendrais à ressusciter le passé, il ne redeviendrait réel qu’en devenant le présent et donc en disparaissant en tant que passé. Le passé n’est qu’une ombre projeté du présent et rien de plus. Un ailleurs inexistant. De  même, le sens de l’Identité est immanent au présent. Sur la crête de l’instant l’existence est apparue, pour chuter ensuite dans le rouleau de la vague du temps. Irrémédiablement.  Aucune construction mentale ne pourra jamais donner de l’être au passé. Il n’en a pas. Dans le champ du relatif, ce qui entre dans la Manifestation s’en va pour disparaître. La seule manière d’épouser le mouvement du temps, c’est de faire son deuil du passé, de lâcher prise. De mourir à chaque instant au passé, afin de renaître au présent. Le temps veut dire auto-transformation constante ;  naissance, croissance, développement et mort. Eckhart Tolle insiste sur ce point, le contraire de la mort, c’est la naissance, car tout ce qui naît va un jour mourir, ce n’est pas la Vie. La Vie elle-même n’a pas d’opposé, parce qu’elle se tient dans le présent, (texte) parce qu’elle est  la pure jouissance de Soi, toujours identique à elle-même, parousie de la Présence. Nous n’avons jamais vécu que dans le Même Moment présent. Le présent est le contenant identique, c’est le contenu qui change, comme les nuages qui passent dans le ciel sans l’affecter. Le vif du vécu a toujours été un présent, de la même qualité que ce maintenant actuel. Nous avons du mal à comprendre comment il se fait que, malgré le passage du temps qui nous fait changer, nous gardions le parfum de l’Identique. C’est parce que la Présence n’a jamais changé d’un seul iota. Les formes apparaissent et disparaissent, sur la toile de fond de la Conscience. Elles n’ont pas en elle-même d’identité.

    C’est donc une illusion que de se chercher dans le passé. Avec les ingrédients du passé, je ne peux que tenter mentalement de fabriquer une fiction et c’est justement la fiction du moi. Une identité fictive. Le mental cherche à se constituer une existence séparée. Pour cela, il a besoin de réifier le temps psychologique et de me persuader que le diaporama du passé, c’est ce que je suis. Mais c’est une usurpation d’identité. Je suis est ici et maintenant. Pas hier. Le mélodrame des plaintes interminables, des regrets inextinguibles, le ressassement d’un passé malheureux etc. sont des histoires que l’ego se raconte pour maintenir son identité, une pure fiction qui sert à enfermer l’identité dans les limites d’une petite personne. Une illusion entretenue, mais c’est une illusion qui produit de la souffrance, qui sert en retour à donner au moi le sentiment de son importance. Un moi souffrant, c’est un moi qui est renforcé. Et plus je m’apitoie sur moi-même et plus je pense attirer la reconnaissance d’autrui, ce qui vient encore renforcer mon importance en tant qu’ego. Si un autre que moi s’apitoie sur moi, c’est sûrement que l’histoire que je raconte n’est pas une fiction ! Me voilà renforcé dans ma croyance et gonflé d’importance : moi, moi, mon passé, ma misère. Le résultat, c’est que j’ai peut être obtenu la confirmation de mon sens de l’ego, mais en payant le prix fort, car en vivant dans le passé je passe à côté de la Vie et je suis dans un aveuglement complet à l’égard de ce que je suis. C’est le lot habituel de la condition humaine : inconscience et ignorance. (texte)

     2) Il est beaucoup plus stimulant de se chercher soi-même dans un futur. Mais est-ce vraiment différent ? Après tout, l’avenir est ouvert, il n’est pas fermé comme le passé. Alors l’incantation commence très tôt : « quand je serai grand, je serai … comme papa ». Ce qui compte, c’est l’image de moi et quand il y a une grande importance de l’image du moi, le moi idéal n’est pas bien loin. Inutile de l’appeler surmoi. C’est toujours dans le registre de l’ego et rien de plus. Le rêve d’accomplissement temporel, c’est une fiction composée par le mental afin de donner au moi une réalité dans le futur. Le résultat de l’opération a un prix : encapsuler le bonheur dans une promesse, pour un accomplissement futur, ce qui revient à s’en priver maintenant et à l’identifier au désir. Mais une fois le processus enclenché, c’est la roue et c'est l’enfer, car le futur est aussi très menaçant. Je serai peut être mort demain. Et le moi avec. Alors où sont toutes les belles promesses si le temps peut les détruire ? Me voilà condamné à vivre dans le désir et dans la peur. L’ego doit vivre dans la peur, parce que l’ego assure son existence par le temps psychologique, dans le besoin de devenir davantage et davantage. Il arrive que les désirs s’accomplissent et qu’alors s’épanouisse de la joie. Mais l’ego craint aussi la joie, car la joie c’est toujours le présent et quand le présent est totalement investi, l’ego reflue et disparaît. Alors, pour que l’ego se maintienne lui-même, il faut que le bonheur ne soit… qu’une promesse mais surtout qu’il ne soit jamais atteint. Car le seul état où il réside vraiment, n’est pas dans le futur, mais dans le présent. L’ego prétend qu’il cherche le bonheur. Oui, il ne fait que chercher. (Lavelle texte) Il court dans toutes les directions. D’où les expressions vaseuses, le vague fumeux quand nous parlons de bonheur dans l’opinion. L’ego ne veut pas trouver le bonheur, car ce serait signer son arrêt de mort. Un moment intemporel où la Vie se donne dans sa plénitude à elle-même dans la Présence. Un état sans ego. Ce qui explique pourquoi il y a quelque chose qui cloche et qui sonne faux quand nous prononçons à qui mieux-mieux une formule du genre : « moi, je suis heureux ». Ce n’est pas vrai, car précisément, le bonheur vient de lui-même et quand il est là, la Vie célèbre sa plénitude, mais l’ego n’est plus là. Tant que l’identité est confinée dans l’ego, nous prétendons vouloir être heureux, mais en réalité, nous aimons notre malheur, car il renforce notre sens du moi. Il nourrit notre mélodrame. Et il y a une astuce pour que le malheur et le malaise de l’existence soient constants : il suffit de réassurer l’idée que le bonheur arrivera pour bientôt dans le futur, il suffit de se persuader qu’il n’a qu’une forme, celle de l’accomplissement de l’ego. Formule qui est un oxymore. Il n’y a pas de plénitude dans le futur, parce que le futur n’est rien. Demain n’existe pas. Demain est irréel. Demain est un ectoplasme mental, une illusion. Si je consens à soumettre ma vie à un futur, je vis en permanence dans l’illusion. C’est pourquoi Pascal dit que l’homme est un chasseur et qu’il préfère en réalité la chasse à la prise. Tant que l’ego poursuit quelque chose dans le futur, il renforce son sentiment d’existence, car il se nourrit du temps psychologique. Il a donc tout intérêt à nier le présent, (Eckhart Tolle texte) à le refuser et donc à constamment préférer les mirages que le mental compose, à ce qui est. Le prix à payer, c’est la souffrance diffuse d’une existence toujours insatisfaite, vide, inquiète, inconsistante et vaine. Mais au milieu de cette insanité, je peux être… fier de « moi » ! et c’est tout ce qui compte !!

     Notre identité personnelle, fondée sur l’ego tourne autour de notre nom. Le nom, dit Eckhart Tolle,  est comme un panier que nous cherchons à remplir avec tous les objets qui correspondent à l’image que nous avons de nous même. L’image du moi. Si cette image est malheureuse, nous aurons tendance à vouloir mettre dans le panier des objets qui serons tous appariés avec la même tonalité dépitée et malheureuse. « Donnez-moi encore de quoi renforcer mon histoire malheureuse. Donnez moi encore du malheur… que je me sente moi. Moi plaintif, moi victime, moi accablé par l’existence !». Si l’image du moi est altière, surdimensionnée, égomaniaque, et bien nous chercherons à mettre dans le panier ce qui est de la même couleur : opinions, croyances, préjugés, attirances et répulsions. « Donnez-moi plus d’argent, plus de puissance, plus de savoir, plus de célébrité, un look d’enfer et une jeunesse insolente !! ». Entre parenthèses : comme l’avait bien compris Alfred Adler contre Freud, la sexualité dans tout cela n’est qu’un élément du faire-valoir de l’ego. Cela fait partie de l’attirail qui compose la panoplie de l’image de l’ego. De toute manière, tout est dans l’avoir, dans ce qui peut être acquis et accumulé dans le temps. C’est donc une sorte d’investissement, au sens financier. Il faut accumuler pour faire du profit, car c’est sur le fondement du profit que l’on va profiter de la vie. Ce qui est une définition du bonheur. Alors, là il y a une certaine variété : certains investissent l’avoir entièrement dans l’apparence physique. L’ego se sent dans la séduction, renforcé. Il connaît l’ivresse du pouvoir sur un autre. D’autres cherchent à remplir le panier avec de l’argent. Et l’ego se sent renforcé et se sent bien avec un gros compte en banque. D’autres se tournent vers la politique. Et le moi se sent gonflé d’importance quand il peut voir avec quelle déférence respectueuse il est envié, adulé, craint. Il goûte à la jouissance de pouvoir commander aux hommes. D’autres poursuivent cette quête en utilisant le savoir. Rien ne renforce davantage l’ego que le sentiment que confère l’argument d’autorité en matière de savoir. Enfin, d’autres, plus subtils, se parent d’une robe et disent qu’ils vont servir Dieu. Et l’ego qui aurait dû par là être réduit à l’humilité, revient le plus souvent par une porte dérobée : « Moi je suis plus spirituel que vous ! Votre dieu n’est pas le vrai dieu, votre religion n’est pas la vraie religion. Le salut qu’elle promet n’est pas le vrai salut. MA religion est supérieure à la vôtre etc. ».

    Toujours la même histoire, une manière de renforcer l’ego et de lui donner une consistance dans un futur… qui n’existe pas, pour s’au

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

 

Vos commentaires

Questions :

1.       Quel est le sens habituel que nous donnons « carpe diem » des épicuriens?

2.       Est-ce la vie ou nos conditions de vie qui sont historiques?

3.       Le stress est parfois décrit comme un phénomène purement biologique et secondairement psychologique. Ce genre d’explication peut-il être satisfaisant ?

4.       L’ennui peut-il se ramener à l’absence de sensation ou à un manque d’occupation ?

5.       A quelles occasions se produit-il un hiatus dans nos pensées ?  

6.       Assumer notre condition historique implique-t-il pour autant  nier le présent»?

7.        Dans la formule « ici  et maintenant », que représente « ici » ?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon précédente. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.