Leçon 139.     Recherches sur la renaissance     

    La doctrine actuelle de l’immortalité de l’âme de l’Église ne s’est pas construite sans difficulté. Elle s’est inscrite dans une logique duelle : ou bien… ou bien, renaissance/résurrection. Formulé en termes simple, le dilemme que l’on propose au croyant est celui : si vous croyez dans la résurrection, vous ne pouvez pas admettre la réincarnation. Mais la question est très complexe, car les premiers chrétiens admettaient assez facilement l’une et l’autre simultanément. Il a fallu d’âpres luttes pour que l’idée de renaissance soit repoussée d’autorité par des conciles. C’est même une hérésie qui a été dénoncée dans la doctrine d’un des pères de l’Église, Origène. L’Église primitive avait besoin, pour affirmer son originalité face au paganisme, de fixer le dogme en rejetant les traditions plus anciennes et parmi elles, la représentation cyclique du temps et la renaissance.

    La théorie de la renaissance bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt considérable et d’un nombre de publications important. La donne a complètement changé sur cette question, car nous pouvons désormais cesser de la penser sous la rubrique assez confuse de « croyance ». Nous pouvons aujourd’hui  recourir à des techniques de régression dans la mémoire pour éveiller les souvenirs enfouis dans la psyché et porter la question sur le terrain de l’expérimentation directe. Dans la tradition de l’Inde, il est nettement spécifié qu’il ne s’agit pas du tout d’une croyance, mais d’un fait. Que l’on y croit ou pas importe peu, qu’on le veuille ou non, de toute manière le processus a lieu. Là où les positions divergent et où le jeu des croyances intervient, c’est seulement sur l’interprétation que l’on donne de la renaissance. Et là, on a droit à toutes sortes de choses assez folkloriques. Les grecs faisaient intervenir un jeu subtil de liberté et de Destin. Le fatalisme populaire incline en Inde souvent à y voir une sorte de supplice auquel il faudrait mettre fin. Les systèmes philosophiques anciens hésitent entre des positions très variées : ne pas en tenir compte pour mettre l’accent sur la vie actuelle, expliquer que ce qui se réincarne n’est pas le Soi réel, ou encore dire que le sens ultime de la renaissance est dans le pèlerinage spirituel de l’âme cherchant une expérience totale d’elle-même.

    La question est donc de savoir quelle place lui reconnaître. Quelle signification accorder à l’idée de renaissance ? Est-il possible d’en fournir une théorie satisfaisante  et de quel point de vue ?

A. L’héritage grec de la renaissance

    Il faut rendre un hommage appuyé au remarquable travail d’enquête de Jean-Marie Détré dans La Réincarnation et l’Occident , vol 1 et 2. Il est rare qu’un travail d’érudition historique aussi fouillé débouche sur des conclusions aussi nettes et des remises en cause aussi passionnantes. La question qu’il s’était posé au départ était celle-ci : la réincarnation est-elle compatible avec la foi catholique ? Nous allons voir qu’en menant des recherches sur les sources grecques et les textes fondamentaux de l’Église, il est allé de surprise en surprise, si bien que sa problématique de départ a dû être profondément remaniée. L’itinéraire est extrêmement instructif pour le philosophe.
    Une remarque sur les termes : nous prenons le parti dans tout ce qui va suivre d’utiliser le terme renaissance de préférence à celui de réincarnation. Nous verrons plus loin les thèses d'Aurobindo dans Renaissance et karma. Pour l’instant nous motivons ce choix par le caractère assez confus et ésotérique du second terme. Renaissance est plus proche du sanskrit pounarjanma, qui veut dire littéralement : « encore-naissance ».

    1) Pour comprendre les sources de la théorie de la renaissance en Occident, il faudrait remonter à l’orphisme. Nous savons qu'il comportait des pratiques initiatiques complexes dont quelques unes ont été récemment retrouvées. Dans les doctrines de l’orphisme, la renaissance était non seulement admise, mais elle était aussi considérée comme une connaissance secrète introduisant aux mystères, comme celui d’Éleusis. Pythagore se rappelait sa précédente incarnation sous le nom d’Euphorbe, troyen, tué durant la guerre contre les grecs. Il pouvait même révéler à d’autres leurs vies antérieures.
    « A beaucoup de ceux qui l’abordaient, il rappelait la vie antérieure que leur âme avait jadis vécue avant d’être enchaîné à leur corps actuel. Et lui-même, par des preuves irrécusables, démontrait qu’il réincarnait Euphorbe fils de Panthoos, et parmi les vers d’Homère, il chantait de préférence ceux-ci :
    Tel apparaît le fils de Panthoos, Euphorbe à la bonne lance, que Ménélas l’Atride vient de tuer et qu’il dépouille de ses armes
».
    L’épaisseur de commentaires qui nous sépare de Platon nous empêche d’accéder à ce qui était pour lui dans l’ordre des lieux communs qu’il partageait avec ses contemporains. Le commentarisme a tenté de mille manières de cacher, de réduire, de dissimuler la théorie de la renaissance chez Platon. Un tabou a été instauré sur cette question par le christianisme, tabou que nous avons accepté sans discussion et qui nous a conduit à négliger la portée de cette question chez Platon lui-même. Pourtant, les textes sont nets et Platon y revient très souvent. La pirouette universitaire a consisté à y voir un « mythe », alors même que le principal des textes invoqués, le récit d’Er le Pamphylien dans La République, dans sa forme n’est pas du tout ...

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    a) soit en disant que l’âme rejoint un au-delà céleste, ce que signifie exactement le terme sanskrit para-desha (au-delà lieu) qui a donné le français paradis.
    b) soit en disant que l’âme se réincarne aussitôt dans une nouvelle condition, migre sous une nouvelle forme sur terre.
    c) soit l’une et l’autre de ces deux solutions, de manière successive. L’âme quitte alors le corps à la mort, se passe un certain temps dans un domaine intemporel, puis revient sur terre pour une nouvelle incarnation.
    Le credo officiel des religions sémitiques choisit la première option. C’est ce que l’Église va exiger de croire au Moyen-Age. Les croyances populaires grecques et indiennes inclinent pour la seconde. Quant à Platon, il faudrait vraiment être de très mauvaise foi, au regard de ce que disent les textes, (texte) pour ne pas reconnaître qu’il adhère nettement à la troisième.

    Socrate dit dans L’Apologie que si la mort est un passage, il peut se réjouir de mourir, car il pourra alors continuer à philosopher en rencontrant les esprits des anciens. La mort, explique le Gorgias, est « la séparation de deux choses, l’âme et le corps, qui se détachent l’une de l’autre ». C’est aussi ce qui est affirmé dans le Phédon en 64c. Le Gorgias apporte des éléments importants. Platon tient d’abord à souligner que, l’apparence est traître en notre monde physique. Le cruel, l’avide, le parjure peuvent cacher leur vraie nature et être méconnus. Cependant, à la mort, en dépouillant le corps-physique, l’esprit paraît tel qu’il est, dans le vrai visage de ses pensées. Rhadamante, le Juge souverain voit l’âme telle qu’elle est. Il envoie aussitôt l’âme privée de toute dignité dans le Tartare où elle reçoit l’écho de ses propres créations infernales. Pas de justice aveugle dans ce processus : une purge et une guérison. Dans la pensée grecque, l’idée de purgatoire a un sens précis que l’on trouve chez Pythagore : il s’agit de préparer les âmes à un retour sur terre (voir à ce sujet le Phédon en 113a et la République en X, 615a). Platon évoque aussi la damnation éternelle, mais seulement à titre d’exemple, et en se réfugiant sous l’autorité d’Homère à tire de caution.
    Dans le Phédon, à l’heure grave où Socrate doit boire la ciguë, l’argumentation devient particulièrement subtile. Platon soutient que l’âme a une origine céleste qui est son essence, son existence pure et sa véritable résidence. La naissance, elle, vient dans un cycle éternel de la mort. « Les vivants ne naissent que des morts ». Le couple naissance/mort est une dualité qui appartient seulement au plan physique, il relève du corps, du champ relatif du temps. Il ne concerne pas l’être réel de l’âme qui est éternel. L’âme a cependant une attirance vers l’incarnation et celle-ci motive profondément les désirs qui sont dans l’esprit. La mémoire de la vie passée laisse des traces, de sorte que la manière dont l’homme a pu se conduire dans une vie précédente le suit. (texte) D’où l’interprétation populaire de la réincarnation : « par exemple, ceux qui se sont abandonné à la gloutonnerie, à la violence, à l’ivrognerie sans retenue, entrent naturellement dans des corps d’âne et de bêtes analogues » !

    2) Si la thèse précédente est juste, nous devrions aussi trouver chez Platon des éléments sur la durée entre la mort et une nouvelle naissance. Dans le Phèdre, on trouve des indications chiffrées des intervalles entre deux vies. Il ne faut pas trop les prendre au sérieux, étant donné que sur le plan céleste, le temps en un sens n’existe pas, d’autre part, le terme employé de « mille » est souvent synonyme dans l’antiquité d’une longue durée et c’est tout. Mais Platon écrit bien ceci des âmes : « Au bout de mille ans, les unes et les autres reviennent pour prendre part à un nouveau partage, où chacune peut choisir la vie qui lui plaît ». Et il y revient encore dans la République  en parlant d’un « voyage dont la durée est de mille ans ». Plus important, c’est dans cette période intermédiaire dans laquelle l’âme est en quelque réside dans son vrai séjour, chez soi, donc, qu’elle est pure connaissance. Cette pure connaissance est symbolisée chez Platon par la contemplation divine des Idées, des archétypes de toutes choses. L’âme a chevauché avec les dieux et contemplé la vérité intérieure de toutes choses. En descendant dans un corps-physique, elle entrer dans l’obscurité de la matière et, elle qui avait toute connaissance, aura comme l’expérience d’avoir tout oublié. D’où le sens de la réminiscence. Quand ici bas la vérité surgira à nouveau en elle, elle aura aussitôt le sentiment de se ressouvenir de ce qu’elle avait toujours su, ce qui veut aussi dire de ce qu’elle avait contemplé dans la période intermédiaire entre deux incarnations. Platon va jusqu’à dire qu’il lui faudra être «l’âme d’un homme qui ait cherché la vérité avec un cœur simple ou qui ait aimé les jeunes gens d’un amour philosophique » pour qu’elle reprenne ses ailes peu à peu. Si elle le fait « trois fois », elle « retourne vers les dieux ». Bref, on concède aux philosophes de n’avoir besoin que de trois vies pour être libérés de la renaissance ! (texte)

     Venons maintenant au morceau choisi par excellence, le récit d’Er le Pamphylien inséré dans La République. Nous avons déjà expliqué pourquoi ce texte n’est pas à lire comme un mythe, comme Raymond Moody l’a montré, il s’agit d’abord très visiblement du récit d’une NDE. Er est resté dix jours inanimé sur le champ de bataille, avant de revenir à la vie et son récit ...« Son âme était sortie de son corps ».

    Le récit circulait chez les grecs et Platon dit lui-même qu’il a en a omis certains passages. Or ces détails omis ont de l’importance, vu le sujet qui nous occupe. Platon dit qu’il a coupé le passage « au sujet des enfants morts dès leur naissance, ou n’ayant vécu que peu de jours, Er donnait d’autres détails qui ne valent pas la peine d’être rapportés ». Cette omission vient de ce que Platon interprète le récit d’abord pour apporter des arguments contre les tyrans, ce qui est une des fins de la République.

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    ---------------Er raconte que les âmes qui ont quitté le séjour terrestre parviennent à une prairie de la vérité et elles contemplent la voûte céleste. Elles s’en vont ensuite à la plaine du Léthé, du fleuve de l’oubli, en passant sous le trône de la Nécessité. Proklos commente ceci en disant que la plaine du Léthé (desséchée) est l’exacte antithèse de la plaine de la vérité (verdoyante). Il dit que la plaine du Léthé signifie la descente vers un nouveau corps-physique. Er reçoit un traitement spécial. Il suit le cortège des âmes mais « comme il approchait à son tour, les juges lui dirent qu’il devait être pour les hommes le messager de l’au-delà, et ils lui recommandèrent d’écouter et d’observer tout ce qui se passait en ce lieu ». Er entend la « déclaration de la vierge Lachésis, fille de la Nécessité. Ames éphémères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle. Ce n’est point un génie qui vous tirera le sort, c’est vous-même qui choisissez votre génie. Que le premier le premier désigné par le sort choisisse la vie à laquelle il sera lié par la nécessité. La vertu n’a point de maître : chacun de vous, selon qu’il l’honore ou la dédaigne, en aura plus ou moins. La responsabilité appartient à celui qui choisit. Dieu n’est point responsable». Il y a par deux fois insistance sur la liberté du choix, et ensuite l’affirmation selon laquelle il ne faudrait pas rejeter sur Dieu notre destinée. La destinée exécute le désir qui a été celui de l’âme. Elle disposera tout pour qu’il s’accomplisse dans les circonstances. On remarque aussi que l’âme sera assistée d’un génie dont elle pourra écouter les conseils. Comme Socrate avec son daimon. Ensuite, l’hiérophante jette les sorts, les âmes vont les chercher, sauf Er, qui est retenu. Les possibles sont, dit le texte, bien plus nombreux que les âmes. « Toutes les vies des animaux, et toutes les vies humaines… il y avait aussi des vies d’hommes renommés soit pour leur aspect physique, leur beauté, leur force ou leur aptitude à la lutte, soit pour leur noblesse et les grandes qualités de leurs ancêtres ». Il est permis de changer de sexe dans la renaissance : « Et pour les femmes il en était de même… ensuite il vit l’âme d’Epéos, fils de Panopée, passer à la condition de femme industrieuse ».

    Pourquoi ? L’expérience terrestre serait incomplète si l’âme n’avait jamais fait l’expérience de la maternité. De la même manière –nous sommes ici au-delà de toute morale- celui qui, inconscient, choisit la tyrannie le fait pour une raison qui n’appartient qu’à l’aventure de l’âme. Celui-là découvre que dans sa prochaine vie, il commettra des horreurs. Et Platon nous dit que cette âme en effet, venant du ciel, n’avait pas encore connu les difficultés qui auraient pu l’instruire. Elle n’avait pas encore suffisamment de maturité philosophique. L’âme désirant faire l’expérience d’elle-même dans la totalité de son être devait faire ce choix.

    Ensuite Lachésis donne à chacun le génie qui doit lui servir de gardien et la Nécessité opère. Les âmes se rassemblent dans la chaleur sur la plaine du Léthé, « le soir venu elles campèrent au bord du fleuve… Chaque âme est obligée de boire une certaine quantité de cette eau, mais celles que ne retient point la prudence en boivent plus qu’il ne le faudrait. En buvant, on perd le souvenir de tout… Quant à lui, disait Er, on l’avait empêché de boire l’eau ». On voit donc qu’il y a des degrés dans l...

    « Quand on se fut endormi et que vint le meilleur de la nuit, un coup de tonnerre éclata, accompagné d’un tremblement de terre, et les âme, chacune par une voie différente, soudain lancées dans les espace supérieurs vers le lieu de leur naissance, jaillirent comme des étoiles… Quand à lui, disait Er, …il ne savait pont par où ni comment son âme avait rejoint son corps ; ouvrant tout à coup les yeux, à l’aurore, il s’était vu étendu sur le bûcher ».

B. Occultation farouche et oubli

    Voilà ce que la postérité va s’ingénier à gommer et à renier. Origène, l’un des Père majeurs de l’Église était grec et connaissait très bien la tradition platonicienne. C’est lui qui montre que l’on traduit improprement le terme de katabolé des Évangiles par « création », ou « constitution » du monde. En grec, il veut dire « chute » exactement dans le sens platonicien de la chute de l’âme dans le corps, à partir du monde céleste. « Ce mot a été traduit assez improprement en latin par ‘constitution’ du monde : mais katabolé en grec signifie plutôt l’action de jeter bas, c’est-à-dire de jeter vers le bas ». C’est que le monde est tout entier est une katabolé, une descente, ce qui suppose une préexistence dans un état spirituel avant la « chute », sous cette forme physique que nous connaissons . D’où le sens de la parabole « Recevez le Royaume qu a été préparé pour vous depuis la katabolé du cosmos ». Comment interpréter cette préexistence ? Y a-t-il une préexistence des âmes ? Peut-on parler d’un lien entre l’existence actuelle de l’âme et une existence antérieure ? Or la réponse d’Origène est sans ambiguïté. Elle implique la renaissance.

    1) Tout d’abord cette discussion au sujet de l’apôtre Paul, à propos d’Esaü et de Jacob dans la phrase « j’ai aimé Jacob, j’ai pris en haine Esaü ». La tournure hébraïque ne peut que signifier une préférence de Dieu, puisque Dieu est incapable de haine pour ses enfants. Origène commente « en scrutant les Écritures avec plus de soin au sujet d’Esaü et de Jacob, on trouve qu’il n’y a pas d’injustice de la part de Dieu, quand avant leur naissance et avant qu’ils aient fait quoi que ce soit, dans cette vie évidemment… » La raison tient en effet « dans des mérites d’une vie précédente bien entendu, (ex praecedentis videlicet vitae meritis) ». Le « bien entendu » est à prendre très au sérieux. Il n’y a aucun doute dans les textes. Origène admet clairement la renaissance.

    Mais pourquoi a-t-on déclenché une polémique sur cette question ? Ne pouvait-on pas tout simplement admettre une version chrétienne de la renaissance, comme le faisaient les premiers chrétiens ? Les historiens du christianisme ont quelques difficultés à comprendre ce qui s’est passé autour de la personnalité d’Origène. Jérôme en 392 écrit un éloge enthousiaste d’Origène dans son Traité des Hommes illustres. Il traduit en latin 70 opuscules d’Origène et sa révérence est presque dévote. Revirement. En 400-401, il reçoit l’appui du pape Anastase, sans aucun concile, pour condamner certaines œuvres d’Origène. En mal d’arguments, il emploie à l’époque des arguties assez curieuses contre l’idée des vie successives : « il nous faudrait craindre, nous qui sommes des hommes pour l’instant, de naître par la suite en femme » ! Or c’est Jérôme qui travailla plus de vingt ans à la traduction latine de la Bible que l’on appelle la Vulgate, texte qui devint la référence obligée des clercs. Comme le démontre Jean Marie Détré : « Il est clair que Jérôme a voulu à tout prix écarter toute allusion à la préexistence des âme, en rendant ces deux mots grecs katabolé kosmou par Constitution mundi ». Il faut savoir que le processus consistant à verrouiller cette interprétation a été monté avec rigueur. La Sorbonne interdisait l’étude du grec. Ceux qui connaissaient le grec se rendaient coupables de faute de « libre-examen ». Selon une spécialiste, Madeleine Lazard « l’étude du grec était interdite par la Sorbonne… parce que la connaissance de cette langue donnait accès à une certaine culture profane. Mais surtout parce que cela permettait de lire les originaux grecs du Nouveau Testament, donc éventuellement de contredire la Vulgate latine. En d’autres termes, étudier le grec, c’est se proclamer sensible aux idées nouvelles ; autant dire que l’hérésie n’est pas loin ». Le dogme s’est installé en coupant délibérément la possibilité de revenir aux sources.
    La question est ensuite de savoir si oui ou non le concile de Constantinople a bien condamné Origène en 553 et quel était exactement l’enjeu des débats. Du point de vue du théologien c’est important, car si Origène a été condamné, ses écrits n’ont plus de valeur. S’il ne l’a jamais été, il est une autorité de l’Église. Or les travaux historiques montrent qu’en fait il y a eu deux conciles. Le premier n’était qu’un synode local et s’est tenu à Constantinople en 543 ne réunissant quelques évêques dans le seul but d’entériner un édit de l’empereur Justinien 1er contre Origène. L’autre s’est tenu dix ans plus tard en 553 et n’a pas du tout produit ce résultat. C’est l’empereur qui était lui-même intervenu dans le synode de 543. D’où les célèbres 15 anathèmes contre Origène. Le concile de 553 se consacra pour sa part à l’hérésie nestorienne en condamnant Théodore de Mopsueste, Théororet de Cyr et Ibas d’Edesse. Leurs écrits sont appelés « les trois chapitres ». Mais il n’y a pas de « quatrième chapitre » concernant Origène ! De fait, l’Église a dû reconnaître cette erreur et rectifier en 1962 auprès de ses fidèles son jugement pour innocenter Origène de toute condamnation. Et effectivement, il y a depuis un revirement des catholiques qui redécouvrent avec passion l’œuvre du Père de l’Église.

    2) Qu’en est-il exactement de la conception de la nature de l’homme que l’on rencontre chez Origène et qui autorise l’idée de renaissance ? Dans les textes de Saint Paul, il est nettement fait mention d’une conception trinitaire de l’homme comme d’un composé âme-esprit-corps, dans l’épître aux Thessaloniciens il invoque « votre être entier, l’esprit, l’âme, le corps ». Origène reprend constamment ce passage. Il en tire même une méthode d’exégèse de l’Écriture : Le sens littéral est celui auquel reste attaché l’homme vital, le charnel. Le sens moral est celui qui recherche dans le texte une allégorie capable d’édifier la vie morale en l’être psychique. Le sens spirituel se rapporte aux « biens spirituels », à « la sagesse cachée dans le mystère ». La conception trinitaire est d’emblée complexe. Elle autorise la question de savoir ce qui en l’homme survit à la mort.

    ---------------Du point de vue anthropologique, quelle est la différence entre Platon et Aristote ? Platon propose une représentation trinitaire de l’homme (le nous, le tumos, l’épitumia). Aristote, dans un souci de biologiste, met l’accent sur une représentation duelle de la nature humaine: l’âme est la forme d’une corps naturel qui est sa matière. C’est la thèse du vitalisme. On peut dire sans hésitation que l’histoire du christianisme consiste dans l’abandon de l’anthropologie trinitaire de ses origines pour l’adoption du dualisme. C’est directement dans le catéchisme romain que l’on peut lire : « l’unité de l’âme et du corps est si profonde que l’on doit considérer l’âme comme la ‘forme’ du corps » ! Du coup, cette logique impose au chrétien le concept de vie unique et de résurrection. En effet, il faut bien que l’âme, comme forme d’un corps, soit une matrice unique qui est indissociable d’un corps unique, il faut croire aussi que le corps doit être conservé pour être un jour tiré d’entre les morts. On sait que le plus grand docteur de l’Église, Saint Thomas est un commentateur strict, dans le mot à mot, d’Aristote. Il ne pouvait qu’infléchir la doctrine dans le sens du dualisme. Or, si effectivement le dualisme est bien chez Aristote, il n’a aucun fondement dans l’Écriture sainte. Pas plus dans la Bible elle-même que dans les Évangiles d’ailleurs.
    En regard de tout cela, Origène est nettement plus fidèle à l’Écriture, car il n’escamote pas la parole de l’apôtre Paul. Pas plus qu’il ne contourne la difficulté de certaines paroles du Christ. Dans les Évangiles il est bien fait mention du retour d’Élie le prophète. En réponse aux questions Jésus « a répondu ; et ceux qui l’ont entendu ont compris qu’Élie était déjà venu et que les paroles suivante du Sauveur se rapportaient à Jean-Baptiste ». Ce qui est étonnant dans la démarche du commentaire d’Origène, c’est son effort pour écarter une interprétation populaire et grecque de la réincarnation, pour chercher une interprétation chrétienne de la renaissance. L’idée, c’est que l’esprit d’Élie est descendu dans le corps de Jean-Baptiste avec toute sa puissance. Origène distingue l’esprit d’Élie de son entité psychique, son âme qui est différente. Ce genre de subtilité n’aurait aucun sens dans un dualisme, mais il en prend un dans une anthropologie tripartite. Dans son commentaire sur l’évangile de Jean il mentionne, en se basant sur l’ésotérisme juif, encore une autre incarnation d’Élie sous le nom de Phinéès. En citant la question posée à Jean par une délégation de lévites de Jérusalem : « Es-tu Élie ? », Origène écrit : « Il est clair qu’ils posaient cette question parce qu’ils croyaient que la doctrine de la réincarnation était vraie, puisque conforme à la tradition de leurs pères et nullement étrangère à leur enseignement ésotérique ». Récemment, en août 2000, le grand rabbin de France Joseph Sitruk confirme que « les maître de la Kabbale disent que la vie de chaque être humain appartient à un cycle de réincarnation, certaines âmes revivent et viennent terminer dans un cycle ce qu’elles n’ont pas terminé dans un cycle précédent pour parvenir à une sorte de perfection ». On aurait donc tort de s’en tenir au credo ...

    Par contre, le credo est bien, comme doctrine officielle, un instrument de pouvoir implacable. Pic de la Mirandole en a fait les frais. On sait qu’il possédait une érudition extraordinaire. Il osa contredire l’autorité en soutenant qu’Origène n’était peut être pas damné. Ce qui suffit à le faire soupçonner d’hérésie. Il aurait pu y laisser sa peau si l’avènement d’un pape plus libéral en 1492 ne l’avait pas sauvé. Alexandre VI Borgia lui-même, par un Bref daté du 18 juin 1493, absout le comte de la faute de parjure. Giordano Bruno, un siècle plus tard n’aura pas cette chance. Après 10 années de prison, accompagnées comme il se doit de torture, il est condamné au bûcher à Rome en 1600. Détail intéressant : Bruno se range lui-même avec Origène dans le camp des « philosophes réprouvés ». Ce qui est stupéfiant c’est qu’il prend nettement parti contre le dualisme officiel et qu’il admet la renaissance. Lors de son procès, il répond à ses juges : « Ici, selon ma façon de philosopher, je n’entends pas que l’âme soit une forme, puisque aucun passage de l’Écriture sainte ne l’appelle ainsi, mais un esprit qui est dans un corps, tantôt comme un habitant dans sa maison, tantôt comme un pèlerin dans son pèlerinage, … tantôt comme un captif dans sa prison ». Bruno est accusé par ses juges de « pythagorisme » et obligé de renier son œuvre La Cabale du cheval pégaséen où il s’amusait beaucoup avec une vision franchement panthéiste de l’univers :

    « Âne. Ne sois pas aussi fier, Micco, et souviens-toi que ton Pythagore enseigne qu’il ne faut rien mépriser de ce qui se trouve au sein de la nature. Bien que j’aie à présent la forme d’un âne, j’ai pu, ou je pourrai bientôt me trouver sous la forme d’un grand homme ; et toi, bien que tu sois un homme, tu as pu, ou tu pourras bientôt être un grand âne, si le juge opportun celui qui dispense les aptitudes, attribue les places et dispose des âmes qui transmigrent ».

    Bref, il n’est pas bon, au temps de la sainte Inquisition, de respecter l’incarnation de la femme et celle de l’âne. Inversement, admettre la réincarnation, incline directement au respect de toutes les incarnations. (texte)

C. L’être psychique et l’incarnation

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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