Leçon 130.  Recherches sur les expériences de mort imminente (1)     

    La philosophie a par nature pour vocation par nature d’être le carrefour obligé de tous les savoirs. C’est en elle que convergent toutes les réponses, car c’est elle qui pose toutes les questions. Elle est le creuset dans lequel viennent se fondre toutes les interrogations. Cependant, ce serait trop demander à ceux qui l’enseignent d’être au courant de tout. De fait, on peut le regretter, l’enseignement officiel de la philosophie fait l’impasse sur la philosophie extra-européenne, ignore les nouvelles perspectives de la physique quantique comme celles de David Bohm, ou des travaux comme ceux de James Lovelock, de Rupert Sheldrake, ou de Dominique Laplane. Le dossier des NDE fait partie de ces questions passées sous silence. Comme pour  d’autres dossiers qui nous semblent importants, nous allons ici tenter de lui rendre justice.

    Nous avons vu que la question de la mort pouvait renvoyer à sept réponses différentes, suivant le point de vue que nous prenons sur elle. La quatrième d’entre elles portait sur la possibilité d’une expérience intime de la mort. Nous avons présenté très brièvement quelques unes des recherches portant sur les NDE. Mais le dossier des NDE s’épaissit et prend aujourd’hui une telle ampleur, qu’il n’est plus possible de feindre de l’ignorer. Sur le sujet, nous ne sommes plus au temps des explorateurs, nous sommes au temps de la recherche et de l’interprétation. On ne peut pas s’en tirer sur cette question par un évitement philosophique de principe, même s’il prétend s’appuyer sur des références d’autorité contemporaines.

    On ne peut pas indéfiniment ronronner avec des vieilles références quand une provocation nouvelle d’une telle envergure s’impose à nous. Le philosophe doit avoir son mot à dire sur un thème qui le concerne de si près. Il ne s’agit pas d’en faire un tabou officiel et il n’est pas très sérieux intellectuellement de faire  complètement l’impasse sur le sujet. Trop de questions importantes sont soulevées, les témoignages ont un poids, une cohérence. Ils forcent l’interprétation et on ne peut pas indéfiniment se défiler devant la nécessité d’une prise en compte de la question. C’est une dérobade sophistique que de tourner les talons en  prétendant à la va-vite que la mort « personne ne saurait jamais ce que c’est ». La moindre des choses, avant même de critiquer, serait d’abord de prendre connaissance du dossier.  De l’examiner honnêtement, avec ...

    En quelques mots la question est celle-ci : Quel enseignement pouvons nous tirer des expériences de mort imminente ?  

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A. Phénoménologie des NDE

    Décrire un vécu de conscience est l’approche la plus directe que puisse emprunter le philosophe, car c’est dans la donation consciente de l’expérience que s’offre le vécu. C’est dans l’expérience que l’essence se donne pour ce qu’elle est. Un concept, coupé de toute expérience, est comme une coquille vide, il n’a pas reçu de remplissement intuitif (R) et reste voué à l’indétermination d’une abstraction vide. Inversement, une intuition sans concept n’est guère communicable, dans la mesure où elle ne trouve pas de mots pour se dire. Il est donc de bonne méthode en philosophie de ne tenir de discours que là où il y a une expérience possible. L’expérience possible est comme la clé de voûte de la vérité. Elle supporte le discours. Ce qui est attendu, a) c’est bien sûr que l’on prenne appui sur une expérience authentique, non pas falsifiée ou faussée. b) Il est aussi souhaitable qu'elle soit d’un ordre aisément accessible tout être humain, afin que chacun puisse par lui-même relier ce qu’il éprouve à ce qui a été apporté à titre de description. c) Une expérience prend une valeur objective quand elle peut donner des résultats invariants chez tout observateur en possession de son bon sens. d) Il n’existe pas d’expérience « objective » en soi, toute expérience est subjective, mais un consensus d’expérience en commun détermine ce que nous appelons objectivité.(texte)

    1) Avec les NDE il est indiscutable que nous sommes en présence d’un vécu conscient, tout à fait concret pour celui qui l’éprouve. Nous disposons de descriptions de cette expérience sous la forme de témoignages. Quiconque a déjà étudié les récits des experiencer, comme on les appelle aujourd’hui, ne pourra que reconnaître que l’expérience a aussi un caractère intuitif, bien que les témoins peinent à trouver les mots juste pour essayer de décrire ce qui s’est passé. C’est plutôt un vécu direct, un voir immédiat qui a duré pendant le temps du coma. Ce n’est pas la démarche inverse consistant à partir de la spéculation avec des concepts pour raisonner sur un thème précis, celui de la mort, et conclure ensuite vers des faits. Indéniablement, le critère de l’expérience possible fonctionne. L’authenticité respire dans ces textes saisis sur le vif. Le sujet des NDE n’a que rarement de culture spécifique sur le sujet, il rapporte ce qui s’est passé. Ce n’est pas nécessairement un esprit religieux, bien au contraire. Le seul problème phénoménologique ... type d’expérience, de la ...
    Notons à ce sujet que ce problème épistémologique du témoignage n’est pas spécifique aux NDE. Après tout, il se pose avec encore plus de difficultés dans la plupart des sciences humaines et en particulier en histoire. Le témoin historique rapporte une situation unique. Une expérience qui ne peut pas être répétée. Il dit ce qu’il a vu ce jour là, de l’endroit où il était placé. Il ne rapporte pas une expérience d’un type spécifique pouvant être connue par d’autres personnes. Pour faire un rapprochement pertinent, la même question se poserait dans l’ordre de l’expérience synchronistique. Nous disposons aujourd’hui d’une masse importante de rapports d’expériences que nous n’avons pas ailleurs, comme dans l’ordre des témoignages mystiques. Il fallait donc pour les étudier forger une méthodologie adaptée au phénomène. Ce que plusieurs chercheurs ont fait.
    L’histoire commence avec la parution d’un livre qui va connaître un tirage colossal, La Vie après la Vie de Raymond Moody. Nous sommes en 1970, philosophe et psychiatre, Moody a été interpellé par le témoignage de ses propres étudiants au sujet de récits rapportés par des proches ayant connu un coma. En tant que psychiatre, il a eu affaire assez souvent à des réanimations. De nature très affable, certains de ses patients n’hésitent pas à lui raconter ce qu’ils avaient vécu pendant un arrêt cardiaque prolongé. Moody commence à prendre des notes, accumule petit à petit une documentation et décide un jour, un peu par jeu, pour provoquer ses confrères, de publier la somme de ses réflexions sur ce qu’il nomme les NDE. Le livre devait être au départ un petit tirage confidentiel. Il va vite devenir un best seller, faire des vagues et lever tout d’un coup un tabou, car pour la première fois quelqu’un ose parler de ce que bien des gens avaient pu connaître, mais n’osaient pas dire, même à leur proches. Moody procède en paléontologue, il découpe les récits, les compare et essaye de reconstituer une sorte d’animal étrange, ce que nous appellerons l’archétype de l’entrée dans la mort.

    2) Moody dégage dans ces témoignages une série de constantes sous la forme de 14 caractères spécifiques. Par la suite, les chercheurs travaillant sur le sujet ont précisé différents stades, plus ou moins avancés de l’expérience. Certains sujets ne vont faire l’expérience que de a), b), ou c), d’autres rapporteront directement aussi d), e), f) etc.

    a) La NDE s’accompagne d’un sentiment d’amour inconditionnel. Le sujet qualifie directement d’indicible cette expérience, tant elle diffère de l’expérience habituelle, de l’attachement affectif à la vie ordinaire. Le témoignage de Philippe Labro : (N°1) «  Je n'éprouve qu'une consolante et surprenante sensation de paix et encore plus d'amour que je n'en ai ressenti récemment, à l'égard des miens ou des autres. Cet amour est indéfinissable. Je voudrais pouvoir le donner et l'offrir autour de moi comme du miel, mais je ne suis entouré que de lumière. Comme des voiles de lumière, des passages et des courants de blancheur, quelque chose de diaphane, quelque chose de cristallin. Il n'y a personne vers qui je puisse dispenser l'abondance d'amour qui me submerge ».
    b) Le sujet a la surprise de s’entendre déclaré mort et tout lui semble soudain étrange. Témoin ces propos, très fréquents chez les sujets ayant vécu une NDE : (N°2) « Je n'ai pas compris tout de suite qu'il s'agissait de mon corps. Je ne pensais pas que j'étais mort. J'ai entendu l'infirmière annoncer : " Je ne trouve plus son pouls. Elle ne respire plus, elle y est passée. " ... Je me sentais très détachée, très à l'aise. Je pensais en moi-même : qu'est-ce qui t'arrive ? Il y a quelque chose qui ne va pas, je le sais. Et alors, tout d'un coup j'ai pensé : Oh ! Je suis en train de mourir, c'est donc ça -- et honnêtement j'en étais heureuse... Et alors je l'ai entendue (l'infirmière) crier : " Mon Dieu ! Elle est morte…à travers cette obscurité j'entendis mon mari, comme s'il était très loin, s'écrier : " Cette fois, c'est fini ! " Et moi je pensais : " Oui, il a raison, c'est fini ! "
    c) Le sujet éprouve une sensation profonde de calme et de paix. Ce que dit assez bien ce témoignage : (N°3) « Je me sentais paisible. Je me sentais calme... Je me souviens uniquement de cette sensation de beau absolu. De paix... et de bonheur ! Oh ! D'un si grand bonheur... le soulagement... La peur n'existait plus. Je ne ressentais absolument rien si ce n'est paix, réconfort, bien-être, un grand calme. J'avais l'impression que tous mes ennuis avaient cessé, et je me disais : " Que c'est doux, que c'est paisible, je n'ai mal nulle part ».
    d) Le sujet entend un son qui lui vient de l’intérieur. (N°4) « La première chose dont je me souvienne c'est d'un formidable grondement. Il me semble avoir entendu comme une espèce de sirène. Une sirène et quelque chose qui ressemblait à un grand bruissement dans les arbres. Au souffle d'un grand vent dans les arbres... je commençais à entendre une espèce de musique : une musique très belle, très majestueuse ». L’expérience alterne souvent avec son contraire, celle d’un arrière fond d’un Silence jamais éprouvé auparavant.
    ---------------e) Le sujet se sent sortir de son corps et se voit de l’extérieur. Par exemple : (N°5) « ma mère et ma bonne criaient et pleuraient parce qu'elles pensaient que j'étais morte. Je me sentais vraiment navrée pour elles et pour mon corps ... Juste une profonde, profonde tristesse. Je peux encore ressentir cette tristesse.(...) puis je me souviens que j'étais collé au plafond et je regardais les gens en dessous de moi qui s'occupaient de mon corps. Après quoi je me retrouvai en train de flotter à peu près à un mètre cinquante au-dessus du sol, à environ cinq mètres de la voiture. À la suite d'un accident de la circulation (...) je m'élevais doucement en l'air, et pendant que je montais je vis d'autres infirmières pénétrer dans la chambre en courant. Alors j'ai voulu attraper les mains pour les empêcher de me triturer, mais en vain... (Au cours d'une intervention chirurgicale -- NDA) Je ne sais pas si les miennes leur passaient au travers ... Je ne sentais pas le contact de ces mains que j'essayais d'empoigner. J'avais l'impression d'avoir un autre corps (...). Il était très mince, très délicat. Très léger, très léger. Ce n'était pas un corps : rien qu'un très léger brouillard, une vapeur. Cela ressemblait à ces nuages que produit la fumée des cigarettes lorsqu'ils s'éclairent en passant auprès d'une lampe (...). Tandis que je sortais de mon corps (...) je les voyais très nettement (...). Je voyais également ma soeur qui est infirmière à l'hôpital X (où se trouvait hospitalisé le sujet). (...) Je la voyais entrer dans l'hôpital pour travailler (...). Quelqu'un lui annonça ce qui se passait et elle se précipita en haut à toute vitesse. Je l'ai vue faire. Je l'ai vue monter par l'ascenseur, dire aux gens qu'ils ne pourraient pas sortir à leur étage -- ce qu'elle m'a raconté ensuite et moi de même -- parce qu'elle utilisait le dispositif d'urgence de l'ascenseur, et elle est montée droit à l'étage ».
    f) Le sujet se sent aspiré à travers un tunnel. Philippe Labro (N°6) « Le tunnel n'a plus rien d'effrayant. Non seulement il n'est pas en pente, il ne descend pas, mais il semble monter doucement, dans une ascension bienveillante. En outre, il est clair, de plus en plus clair, il devient même tellement lumineux que je suis aveuglé par cette lumière et je ne vois plus que cela : de la lumière.(...) Ici, maintenant, il n'y a aucune souffrance. La lumière vient m'apporter une sensation de paix comme je n'en ai pas connu depuis mon entrée en réa, depuis que je me suis retrouvé subissant la machine et les prises de sang, les étouffements et le chaos ». La représentation du tunnel varie dans les métaphore : tourbillon, spirale, trou aspirant etc.
    g) Le sujet rencontrent des entités sous la forme de proches, de parents. Ce stade n’apparaît pas dans toutes les NDE, mais il est tout de même assez fréquent. (N°7) « Quand j'ai entendu le médecin parler de ma mort, j'ai cru que j'allais reprendre connaissance. C'est à ce moment que je me suis aperçue de la présence d'un tas de monde, presqu'une foule, planant à la hauteur du plafond de ma chambre. Tous des gens que j'avais connus autrefois et qui étaient passés dans l'autre monde (...). Ils avaient tous l'air content, c'était une circonstance heureuse, et je savais qu'ils étaient venus pour me protéger ou pour me guider (...). Ce fut une minute magnifique, toute de splendeur. Et en plus de ça, au cours de ce mois de mai, ma compagnie avait perdu quarante deux hommes (témoignage d'un GI gravement blessé lors d'une opération de guerre au Viêt-Nam). Les quarante deux gars étaient tous là. Ils n'avaient pas la forme sous laquelle nous percevons le corps humain, et je ne peux pas dire quelle allure ils avaient, parce que je ne le sais pas. Mais je sais qu'ils étaient là. Je sentais leur présence. Nous communiquions sans parler avec nos voix. »
    h) Le sujet perçoit une lumière très puissante. Par exemple : (N°8) « Au début, elle m'a paru un peu pâle, mais, tout à coup, il y a eu ce rayon intense. La luminosité était prodigieuse, rien à voir avec un éclair d'orage, une lumière insoutenable, voilà tout (...). C'était d'un blanc étincelant, tirant un peu sur le jaune -- mais surtout blanc. Cela éclairait tout alentour (...) la salle d'opération, le docteur et les infirmiers, tout. J'y voyais très distinctement, sans être aveuglé. (...) j'ai de nouveau vu cette lumière. Quasiment la même que j'avais aperçue au bout du tunnel. Elle était du même doré vif, jaune Tout ce qu'il y avait, c'était une lumière éclatante qui brillait de plus en plus, mais ça ne vous faisait pas mal aux yeux. ». « On ne peut comparer cette lumière à rien de ce qui existe sur terre. Ce que je peux dire de la lumière -- non, ce n'était pas une lumière mais l'absence d'obscurité, totale et absolue (...). Eh bien, quand vous pensez à la lumière, vous imaginez une grande lumière qui éclaire tout et qui fait des ombres, etc. Cette lumière était vraiment l'absence d'obscurité. Nous n'avons pas l'habitude de ce genre de concept (...). Mais cette lumière était tellement totale, tellement absolue que vous ne regardiez pas la lumière, vous étiez dans la lumière. Vous voyez ce que je veux dire ? »
    i) Le sujet voit un défilé très rapide de sa vie dans un luxe de détails. Ce n’est pas la représentation mythologique d’un Jugement terrible, mais plutôt un film qui restitue ce par quoi le sujet a pu toucher affectivement l’ensemble des personnes qu’il a croisées dans sa vie qui donne à voir sans juger. (N°9) « Je suis tombé à la renverse… et toute ma vie a défilé devant moi comme un ordinateur très rapide et je n'arrêtais pas de penser à toutes les différentes choses que j'avais faites ou, peut-être, que je n'avais pas faites. À l'instant de l'impact, toute ma vie a commencé à défiler devant moi ; cela remontait à l'époque où j'étais tout bébé, puis les images se sont mises à progresser dans le temps. Je me rappelais tout et tout était incroyablement vivant... Il n'y avait rien de pénible dans tout ça, j'y assistais sans regrets… la projection d'une série de diapositives, comme si quelqu'un se chargeait de faire défiler les photos à toute vitesse. J'ai eu peur parce que je voyais que le camion allait heurter le parapet du pont… Eh bien, pendant le court laps de temps pendant lequel le camion glissait, j'ai repensé à tout ce que j'avais fait… je devais avoir deux ans…, au moment d'aller à l'école. (...) chacune de mes années de classe, j'ai revu tous mes professeurs, et les petits faits marquant de chaque année. (...) et tout le reste jusqu'à l'heure présente (...). Cela n'a probablement duré qu'une fraction de seconde. Toutes les pensées de mon enfance et ma vie entière m'attendaient au bout du tunnel, comme jaillissant devant moi (...). Je ne sais pas comment vous l'expliquer, mais tout était là, tout se trouvait là en même temps ».

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan,
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