Leçon 128.   Recherches sur la synchronicité    

    Dans cette leçon, nous supposerons l'acquis des analyses de la leçon précédente. Nous avons vu pourquoi le hasard ne saurait à lui seul constituer une explication. Le concept classique du hasard objectif est inséparable d’un paradigme mécaniste daté du XVIII ème siècle et qui ne résiste pas aujourd’hui à la critique. La nouvelle physique a ouvert des perspectives très différentes, dans lesquelles l’unité de l’univers rend impossible la séparation complète des processus qui génèrent les événements. L’univers cohère sur lui-même et soutient dans sa totalité tout événement qui se produit en lui.
    Mais quel rapport y a-t-il entre ces données nouvelles de la physique et notre expérience consciente ? Nous avons effectivement souvent l’impression que « les choses ne se produisent pas vraiment par hasard ». Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser qu’il existe des rencontres et des relations très significatives. De nombreuses recherches ont été menées au XX ème siècle sur les coïncidences significatives. Une théorie a même été formulée, la théorie de la synchronicité de Carl Gustav Jung, en collaboration avec le physicien W. Pauli pour tenter d’en préciser les contours. Une littérature importante s’est développée sur le sujet, mais dont l’intérêt est parfois inégal.
    Le problème majeur qu’elle soulève est de savoir comment différentier une véritable synchronicité d’une simple projection mentale de l’esprit sur des événements. Cette question est rarement posée directement, mais nous ne pouvons pas l’éviter. On sait par exemple, que le paranoïaque voit des « signes » partout. Il ne fait que répéter la projection de son angoisse. Il voit ce qu’il cherche. Mais la réduction psychologique n’est pas non plus satisfaisante. D’un autre côté, la relation signifiante entre des événements se produit de manière frappante, indépendamment de la volonté propre du sujet. Sans qu’il l’ai réellement cherché. En pareil cas, on en vient à se demander quel rapport il peut bien y avoir entre les événements et le sujet. Que peut nous apprendre la synchronicité des événements sur la nature de l’esprit ?
    Quelles perspectives la théorie de la synchronicité peut-elle nous ouvrir ? Ne conduit-elle pas à reconnaître d’avantage la présence d’une intelligence au cœur des phénomènes ? L’interconnexion n’implique-t-elle pas une dimension non-matérielle de la réalité ?

A. La corrélation infinie et l’événement

       Le mot synchronicité est formé sur deux termes grecs. « syn », veut dire ensemble, c’est le même préfixe que l’on trouve dans sym-pathie, l’idée implicite est que cela se tient ensemble. La sympathie indique que le pathos de l’autre est en fait non-séparable du mien, je peux éprouver ce qu’un autre éprouve, sentir la tristesse qui est dans son âme ou le pétillement de joie qui l’accompagne. « chroni » renvoie à Chronos, le Temps. Ce qui donne donc : « qui se produit en même temps », avec cette implication précise selon laquelle, le processus de manifestation est unifié dans sa signification, car les événements ne sont pas séparés parce qu’intrinsèquement liés. Le concept de synchronicité s’inscrit en opposition avec une représentation fragmentaire de la réalité. Penser de manière fragmentaire, c’est admettre que les événements ne sont pas synchrones ni synchronistiques, ce qui veut dire qu’ils surgissent suivant leurs caractères propres, sans aucune relation entre eux. Par exemple, la circulation des piétons sur une place semble hiératique. Chacun d’entre eux suit un mouvement arbitraire, aux caprices du hasard. Un chorégraphe qui monterait un spectacle dans ces lieux introduirait une musique commune et ferait entrer dans une même danse tous les passants, rendant tous leurs mouvements synchrones. La synchronicité est en quelque sorte chorégraphique, tandis que la représentation fragmentaire privilégie le chaotique. La synchronicité présuppose une ontologie de l’unité, la non-séparation du réel, tandis que la représentation fragmentaire s’appuie sur une ontologie de la multiplicité. Dans l’attitude naturelle, nous privilégions la pensée fragmentaire, parce que nous pensons dans la dualité. Notre univers mental habituel est fait des divisions dans lesquelles nous avons le sentiment d’avoir été jetés, comme si ...

    ---------------1) Dans l’attitude naturelle, l’événementiel concerne avant tout l’apparition les phénomènes matériels. S’il peut ou non y avoir corrélation dans le réel, c’est donc plutôt à la physique d’en décider. a théorie physique suppose-t-elle par avance la représentation fragmentaire ?
    Le paradigme mécaniste qui a longtemps dominé la physique accréditait très largement une ontologie de la multiplicité. Sa prédilection pour l’analyse, comme on le voit avec Descartes, lui assurait une solide assise dans la représentation fragmentaire et lui fermait la vision de l’unité et de la complexité. C’est ce qui différentie d’ailleurs Descartes et Pascal. Le développement du paradigme atomiste a donné au mécanisme un élan et une ampleur inégalés dans la même direction. Newton prolonge et renouvelle la physique cartésienne. En fragmentant la réalité sous la forme des atomes, ces petites billes incassables, on donnait à la pensée fragmentaire une justification physique, car l’ultime fragment venait d’être découvert : c’était l’atome. Newton était pourtant un alchimiste convaincu en quête de l’unité ultime de l’univers. Cependant, les principes fondamentaux appuyant l’unité de l’univers ne trouvaient chez lui leur appui que dans une théologie. Ainsi, l’espace et le temps devenaient des transcendantaux résidant en Dieu, des attributs de Dieu. En réalité, le legs de Newton à la physique ouvrait largement la voie à une représentation fragmentaire du réel.

    La non-reconnaissance de la corrélation des événements dans la physique classique est liée à deux présupposés :

    a) Celui de la séparation sujet/objet, de l’observateur/observé au fondement du concept de l’objectivité. Admettre la séparation, c’est prendre position pour ce que l’on appelle l’objectivité forte. Dans cette représentation, le savoir que nous avons sur la réalité est indépendant de notre subjectivité. Si on éliminait l’observateur humain, les lois de la physique resteraient valides. Le principe de l’objectivité forte interdit de concevoir l’unité du monde matériel à partir de l’unité de la conscience. Chez Descartes, l’adoption de ce principe va de pair avec l’élaboration d’une métaphysique de la dualité : celle de la substance pensante/substance étendue. Le dualisme inauguré par Descartes se donne carrière dans toute l’histoire des sciences en Occident. C’est encore à l’intérieur de ce schéma que pensent une majorité de scientifiques aujourd’hui, en particulier ceux qui enseignent à l'intérieur de ce que Thomas Kuhn appelle la science normale .

    b) Celui du caractère pulvérulent de l’objet, c’est-à-dire de la matière et en conséquence, d’une représentation des phénomènes dominée par l’idée de division, de processus antagonistes, indépendants et séparés. Dans la physique classique, l’analyse de la matière aboutissait à des composants ultimes (atomes et molécules) auxquels ensuite la chimie rattachait les propriétés de tous les corps matériels. Dans pareil contexte, les phénomènes étaient pensés comme l'aboutissement de processus d’une causalité locale, soumise aux lois de la Nature découvertes par la physique. L'interprétation que

 de la composition de l’univers, les atomes, il n’y a en réalité que des champs d’énergie. La distinction entre matière et énergie, dans laquelle se développait encore la physique du XIX ème siècle n’a plus besoin d’être maintenue. Nous savons aussi que l’opposition entre le vide, comme simple espace dépourvu de toute propriété et la matière, sous forme d’atomes pourvus de caractéristiques n’a pas d’avantage lieu d’être maintenue. Des expériences montrent que le vide contient une virtualité d’où émergent des particules. La situation est donc très différente. La physique abolit l’idée d’une structure chosique de la réalité. Ce sont des « choses » que nous pensons en corrélation. Le problème de la corrélation des événements ne se posent que dans le contexte de la physique classique admettant un concept chosique de la réalité. Il se volatilise à partir du moment où on admet que la réalité fondamentale de la matière n’est pas chosique, mais est un champ, une fonction d’onde qui éventuellement se « localise » sous cette forme que nous appelons une « particule ».

    Supposons que deux "particules" x, y, soient émises, qu’elles éclatent dans des directions différentes, pour s’éloigner par exemple de plusieurs kilomètres. Supposons qu’il existe entre elles une relation de conservation. Par exemple que la somme de leur spin soit égal à 0. Dans la perspective de la science classique, il est matériellement impossible que y demeure instantanément informée de l’état de x. Si information il y avait, celle-ci ne devrait pas être transmise à une vitesse supérieure à C, la vitesse de la lumière. La causalité du phénomène doit rester locale et séquencer deux processus différents. Différents et cela va sans dire complètement indépendants de l’observateur. L’indépendance des processus est en effet garante de l’objectivité parfaite de leurs mesures, l’objectivité forte. On peut donc par principe faire état d’un système avant qu’il n’ait été observé, car ses caractéristiques ne dépendent pas de l’observateur. Elles sont "objectives". Tel est en fait le point de vue du bon sens de l’attitude naturelle. Tel est aussi le point de vue d’Albert Einstein dans sa controverse avec Niels Bohr. Partant d’une conception réaliste de la physique, Einstein veut résoudre les paradoxes posés par la dernière venue de la physique, la théorie quantique et le problème inquiétant des corrélations d’événements qu’elle soulève. L’acharnement d’Einstein aboutit à l’élaboration du célèbre paradoxe EPR, Einstein-Podolsky-Rosen, machine de guerre montée pour tenter de prouver que la théorie quantique est incomplète. Einstein propose d’essayer de prendre en défaut la théorie quantique en mesurant dans un intervalle de temps très bref, pour que l'information n'ait pas le temps d’aller d'une particule à l'autre, deux grandeurs s'excluant, telles que la position et la vitesse. Selon Heisenberg, il est impossible de mesurer simultanément la masse ou la vitesse d’une particule. (Cf. les inégalités d’Heisenberg). Si la mesure s’avérait possible, elle prouverait que la théorie quantique est incomplète et qu’il existe des variables cachées rendant compte de déterminisme implicite du phénomène. En d’autres termes, Einstein admet que les états des particules existent avant la mesure. Pour Einstein, l’univers existe indépendamment de l’observateur et il est totalement et localement déterminé.

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De son côté, Niels Bohr raisonne à l’intérieur d’une conception probabiliste de l’événement, en terme de probabilité d’apparition enveloppant un indéterminisme foncier. Il soutient que l’on ne peut rien dire d’un système avant qu’il soit observé et tout ce que l’on peut affirmer se rattache à l’observation. L’interprétation de Copenhague de la théorie quantique de Heisenberg et Bohr, refuse l’idée classique de l’objectivité forte et se cantonne dans la position de l’objectivité faible. L’observateur ne peut se séparer de l’observé. Tout ce que nous savons des caractéristiques de l’univers n’a de sens que dans le contexte tracé par la conscience que nous en avons. Pour Bohr, la spéculation sur la « nature en soi » de la matière, coupée de toute observation relève non de la physique, mais de la métaphysique (dans le sens exact que lui prête Kant). Donc d’une version de la métaphysique coupée de toute relation à une expérience possible.

    Toute observation agit sur l’observé et c’est particulièrement important dans le domaine de l’infiniment petit, où le seul fait d’envoyer un pinceau lumineux sur une plaque pour effectuer une mesure perturbe immédiatement l’état du système. C’est sur le cas des photons corrélés que le problème peut être tranché. Si l’on prend une paire de photons corrélés, la mesure de la polarisation du premier x, impliquera que le second, y sera polarisé de manière perpendiculaire au premier. Ce que dit l’interprétation de Copenhague, c’est qu’avant la mesure, la polarisation des photons est indéterminée, c’est lors de la mesure que la fonction d’onde s’écroule. La première particule x se polarise en prenant la valeur de la mesure, et l'autre particule y se polarise perpendiculairement instantanément par rapport à la première. Erwin Shroedinger et Heisenberg, dans la voie tracée par Bohr, en développant les conséquences étranges de la théorie quantique, en viennent à admettre la possibilité de corrélations telle qu’un système mesuré puisse instantanément influer sur un autre. David Bohm, un autre physicien quantique, suggéra d’étudier les phénomènes de corrélation sur le spin des particules.

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B. La théorie de la synchronicité

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan,
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Leçon (2) et (3) sur la synchronicité


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