Leçon 239.  Mass media et vérité

    Kant voyait dans la diffusion du savoir l’élément essentiel pour conduire le monde vers le règne des fins, une société raisonnable des esprits (texte). Mais il faut remarquer l’étrange renversement qui s’est produit depuis lors. Kant parle de « principe de publicité » pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui transparence. On sait ce qu’il est advenu de la publicité : exactement le contraire de la diffusion transparente d’un savoir : l’usage pulsionnel de la confusion visant à créer des conditionnements pour apparier l’homme aux besoins du capitalisme. Les penseurs dans la lignée des Lumières pouvaient se réjouir de la révolution inaugurée par Gutenberg avec l’invention de l’imprimerie, car elle permettait une diffusion massive du savoir en direction des peuples qui désormais allaient sortir de l’ignorance. Il s’agissait de transmettre le savoir, de promouvoir l’universel de sorte que nul ne puisse être tenu à l’écart des connaissances, que tous soient instruits et que chacun devienne capable de penser par lui-même.

    Au point où nous en sommes, il est évident que les mass media obéissent à une toute autre logique. Le terme massif prend alors le sens de pesant : d’abord dans le déversement continu de l’info où nous avons toutes les peines à ne pas être emporté par le courant tellement il est écrasant, énorme et omniprésent. Les mass media vomissent de l’info comme dans les mégapoles les pots d’échappement dégazent du CO² massivement. Le corps ne respire plus et l’esprit non plus. Massif encore au sens où le contenu des media est calibré par ce que l’on suppose (et que l’on impose) comme intérêts pour les masses : surtout pas du savoir, mais des divertissements, des .... ouragans médiatiques etc. De quoi causer en évitant tout ce qui a de l’importance. De quoi alimenter massivement le mental en créant une agitation constante qui empêche par avance toute réflexion, toute mise en lumière par l’intelligence pour se cantonner dans des banalités à longueur de temps.

    Étrange retournement comme dirait Pascal. Est-ce un des méfaits d’une démocratie très molle, lourdingue au sens de sa tendance au moutonnement collectif, tel que le critique Tocqueville ?  Est-ce lié à la puissance incontrôlée de nos outils ?  Les mass media sont-elles l’ultime avatar d’une pensée dominée par un monde  technique ? Ou bien, ne ...

*  *
*

A. Les mass media, une histoire américaine

    Pour tenter d’y voir clair, il est important de s’entendre sur ce dont nous allons parler. Il existe un discours-type sur les « médias », celui que l’on sert dans les écoles de communication, un discours que l’on entend dans les médias quand ils parlent d’eux-mêmes. Très curieux dans l’auto-congratulation. Un exercice rhétorique que l’on sert souvent sur un registre technique (vous allez tout savoir sur le direct, les rushs, les scoops, les journalistes vedette, le prix des séquences de pub, les marronniers etc.)  Il y a d’autre part cet autre discours tiré de que nous autres auditeurs, téléspectateurs (et victimes), nous observons par nous-mêmes dans ce que nous trouvons dans les dits mass media. Et bien sûr ces deux discours ne disent pas du tout la même chose, mais il est important qu’ils parlent bien des mêmes objets.

    1) Un média est par définition un moyen qui sert d’intermédiaire pour diffuser une information. Nous appelons médias de masse, ou en anglais mass media, parmi les médias ceux qui sont capables d’atteindre et d’influencer une très large audience, et donc on peut les différencier des médias couvrant une audience très limitée. Et il y a une différence de logique entre les deux échelles. En gros disons d’un côté radio et télévision nationales et de l’autre, à la limite le bulletin bimensuel d’une association, la feuille de choux d’un journal local à diffusion limitée, une revue qui n’est accessible qu’à une poignée de spécialistes et complètement incompréhensibles aux profanes. Dans les écoles dites de "communication" (qui sont en vérité des usines pour générer du marketing), on parlerait d’émetteur, de récepteur et de message et autres fariboles théoriques issues de la théorie de l’information. Cela fait très savant et donne un peu de sérieux, mais ce n’est pas adapté. On conçoit en effet qu’une diffusion limitée soit effectivement tournée entièrement vers une information et même une information extrêmement précise parfois, au point de nécessiter des outils conceptuels élaborés pour être comprise et assimilée. Mais le principe de l’information partagée, vecteur de communication et de savoir, n’est p

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 date en effet des années 1920 et il se caractérise par une push logic, une « information » poussée vers les masses. Il faut mettre ici des guillemets autour du terme information pour signaler que quelque chose a changé dans la donne. C’est ce que montre très bien Marshall McLuhan. Selon lui le phénomène ... est, comme nous l’avons vu, l’information unilatérale et non la communication qui suppose un véritable échange. C’est pour cette raison qu’il faut toujours revenir à la télévision qui est le prototype achevé du mass media. Le téléspectateur est en effet en situation de passivité et le reste, même si on fait semblant d’introduire une interaction qui est largement fictive. Second point, l’information va de un vers plusieurs, comme l’arrosoir au-dessus de la pelouse, l’étendue de l’audience ayant une importance capitale. Troisième point, l’information est indifférenciée, c’est la même chose pour tout le monde, expédié au même moment. Enfin, l’information est présentée de manière linéaire, dans ...

Vu sous cet angle, la logique des mass media est exactement la même que celle de la propagande, et nous avons vu  que Bernays a tout fait pour redorer le blason de ce mot. Il y tenait mordicus dans Propaganda. Nous avons vu qu’il avait participé à la Commission Creele qui, par une campagne de propagande acharnée, a fait entre en guerre les États Unis. Pour rappel, nous avons souligné ce fait remarquable que Goebbels avait dans sa bibliothèque tous les ouvrages de Bernays, qui a effectivement confessé ce regret que ses méthodes aient servi contre les Juifs. Donc gardons la formule précédente, faire de la propagande, c’est pousser en direction des masses une idéologie, avec tous les moyens nécessaires.

2) Mais cette analyse serait très insuffisante si elle oubliait que si on parle d’audience dans les mass media c’est en relation directe avec des annonceurs qui payent pour diffuser un contenu qui sera poussé en direction du public par les mass media. Fait de la plus haute importance, car l’étendue de l’audience détermine directement ce que l’annonceur peut accepter de payer pour voir diffuser ses annonces publicitaires. Ce qui signifie qu’il est nécessaire de mesurer l’audience par audimat, d’évaluer le coût proportionnel des contenus et de formater les contenus de telle manière qu’ils puissent suffisamment retenir le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur pour que l’on puisse vendre à un prix élevé aux annonceur un « temps de cerveau disponible ». Enfin, dernier rappel de ce que nous avons vu précédemment, Bernays a été l’inventeur brillant des premières campagnes de pub. On se souvient qu’il compte entre autres à son tableau d’honneur d’avoir roulé les féministes pour faire fumer les femmes américaines, alors qu’il avait été embauché par l’American Tobacco pour étendre le marché des cigarettes.

Depuis les « années folles » la propagande et le marketing ne sont qu’une seule et même chose. Historiquement, c’est incontestable, les conseillers en communication et les publicitaires ont été formés par les mêmes maîtres. Et puis, soyons honnête, il faudrait être très simplet d’esprit pour parler de manipulation d’une côté et non pas de l’autre. D’ailleurs il suffit de regarder le vocabulaire : ce qui intéresse les annonceurs, c’est la puissance de pénétration  dans les foyers des mass media, ce qui intéresse tout autant le politique, surtout dans un régime totalitaire à des fins de propagande.  Un régime totalitaire aura avantage à garder la mainmise sur les mass media pour en faire des relais de l’idéologie du régime. Radio d’État, télévision, journaux ...

...  ? Il y a peut être des gens qui sont votent d’un bord ou de l’autre, d’autres qui ne votent pas du tout, des gens qui travaillent et d’autres qui ne travaillent pas… mais tous sont des consommateurs ! C'est-à-dire des masses. Le consumérisme est l’idéologie de base en direction des masses la plus universelle que l’on n’ait jamais inventé, très loin devant toutes les religions qui n’ont jamais eu autant d’adeptes. La plus grande masse maîtrisable et parfaitement maîtrisée, à ce qu’il semble, c’est la masse des consommateurs. On n’a jamais vu peuple plus obéissant et plus discipliné (marchant dans le temple du supermarché), adorateur du moyen par lequel on le manipule, la publicité (culture-pub). Une religion avec ses grands prêtres (dans la mode), ses théologiens (dans le marketing),  ses gurus (dans la high-tech), ses célébrations (les soldes), ses livres de ravissement (le catalogue de chez …), sa liste des saints à révérer (les marques), ses objets culte (le fétichisme du portable oblige), ses idoles décoratives (les gadgets en plastique de chez Mc machin), ses lieux paradisiaques (les boutiques de luxe) etc. Et le dieu que l’on sert est bien sûr l’argent vers lequel tout converge, qui régit la pyramide sociale du haut vers le bas, car il concentre en lui tous les pouvoirs (car tout s’achète avec de l’argent), toute la puissance dans ce bas monde, c’est-à-dire ...

Qui dit mass media dit pouvoir-sur (et non pouvoir-avec), pouvoir exercé parfois sur l’opinion à des fins politiques, et souvent à des fins de contrôle des désirs humains. Bernays l’a dit avec une incroyable assurance et en des termes qui ne souffrent aucune ambiguïté. Les masses ne pensent pas, ce sont quelques meneurs d’opinion membres d’une élite (que Bernays nomme le gouvernement invisible) qui proposent les pensées que le public adopte. Et cela reste vrai dans tous les domaines. Entre les choix politiques et ceux qui concernent le domaine de la consommation, il n’y a aucune différence. Il appartient aux décideurs du marketing de montrer à la masse ce qu’elle doit désirer. La conclusion est dans le sous-titre de Propaganda, : « comment manipuler l’opinion en démocratie », elle annonce la couleur et tout ce que l’on peut dire ensuite des mass media ne doit jamais oublier cette injonction. Si on veut en savoir plus, il faudra lire les écrits des théoriciens de la « communication » (!!!) de masse comme Bernays, ils sont très explicites. Dans le prolongement, mais cette fois avec une approche critique, on lira avec profit le travail de Chomsky à ce sujet. A l’adresse de ceux qui trouveraient cette lecture des mass media « conspirationniste » (cela a été reproché à la fois à Naomi Klein et Chomsky), il faut être sec et direct : il est incontestable que le concept de mass media a été pensé, théorisé et mis en pratique dans les années vingt délibérément comme moyen de manipulation. Le présenter tel quel, c’est dire les choses comme elles sont, ce n’est pas forcer le trait. Les preuves abondent. Non pas qu’il y ait chez Bernays une sorte de cynisme machiavélique à la façon Orwell 1984, pas du tout, il s’agit d’une stratégie efficace qui manufacture du consentement à grands renforts de propagande, ce qui ne choquait personne à l’époque.

Remontons quelques décennies en arrière, en 1931, toujours aux États-unis avec le voyage d’Alexis de Tocqueville à l’origine du grand livre De la Démocratie en Amérique. On peut y lire des passages tels que celui-ci :  « Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie ».  (texte) Une « foule innombrable » dans laquelle chacun est replié sur ses petits intérêts propres est-ce autre chose qu’une masse ? Est-ce en raison de la progression inéluctable de l’égalitarisme que fatalement la civilisation occidentale devait perdre le sens de l’unité des peuples, pour ne plus former qu’une masse, livrée aux mass media ?

B. De l'homme de masse

    Revenons là où nous en sommes pour tenter de décrire ce qui s’offre à notre regard plutôt dépité. Faire la critique des mass media est un exercice très difficile, car il faut parvenir à concilier deux points de vue : la charge contre les manœuvres du pouvoir politique qui cherche à désinformer, à surinformer, à créer des diversions etc. Un aspect qui a souvent été traité au cinéma dans l’affrontement entre la presse et le pouvoir. Et d’un autre côté, il y a la dérive quotidienne de l’insignifiance, des reportages creux, des micro trottoirs débilitant, des faits divers minuscules, le tout faisant partie d’un torrent d’informations de plus en plus inconsistantes, mais qui sont censées intéresser les « vrais gens » (?). On remarquera que dans la première figure le journaliste est un héros et que dans la seconde, il devient d’une banalité insignifiante. Du coup, il devient légitime de demander en quel sens les mass media sont manipulés et s'ils ne sont pas tout simplement le reflet d’une époque. Et au cœur de cette question il y a le problème de savoir ce qu’est l’homme de masse.

    1) Pour comprendre ce que représente l’homme de masse, il faut avancer avec prudence, observer, ne pas tout de suite se précipiter vers La Psychologie des Foules, façon Gustave Lebon, même corrigée par Freud, dans le sens des emportements de la violence. C’est une vision très limitée qui décrit certes des faits avérés et le côté pulsionnel de la violence collective, mais il vaut .... Ce qui caractérise l’homme de masse, c’est une sorte d’inertie de la conscience collective. La masse est lente, répétitive dans ses mouvements, lourde, vaguement consciente et endormie. Plongé dans la masse, l’individu est un élément isolé sans lien, agrégé à d’autres. Ce qui est très paradoxal. Nous avons vu que ce n’est pas parce que « on » est plongé dans les autres que pour autant « on » est plus proche d’eux. La promiscuité n’est pas la proximité et en fait l’homme des phénomènes de masse, l’homme des foules anonymes, manque d’encrage en lui-même et de ce fait, il perd aussi le sens de la relation. On dit que dans la masse l’individu est atomisé. Il n’y a de masse effective que lorsque dans une société les liens humains réels se dissolvent. Heidegger disait que perdu dans le « on », chacun devient infiniment lointain. (texte) Plus la banalité produit de son empire en générant des conduites de masse, plus les êtres humains deviennent inaccessibles. C’est une chose que Krishnamurti demandait d’observer : voyez autour de vous à quel point les êtres humains sont inaccessibles. Dans la masse il est impossible que « je » rencontre « tu », car l’un et l’autre disparaissent.  La société de masse repose sur l’isolement par effacement de la conscience de soi. Il n’y a pas de relation possible entre des courants d’airs, entre des sujets devenus inconsistants. Existence fantomatique.

    Mais restons dans l’Histoire. Pour citer Hannah Arendt : « La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux ».   (texte). Dans Les Origines du Totalitarisme elle envisage son statut dans la relation entre masse et pouvoir. Dans la montée en puissance des régimes totalitaires, la masse figure d’abord la catégorie des laissés pour compte des partis traditionnels, la frange énorme où se rassemblent indistinctement ceux qui souffrent de privations et en ont assez. Ils ne forment pas un corps défini. « Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles ». C’est plutôt lorsque s’effondrent les classes sociales qu’apparaissent les masses et c’est à elles que s’adressent les leaders de masse, avec les moyens de la propagande. « Les régimes totalitaires, aussi longtemps qu’ils sont au pouvoir, et les dirigeants totalitaires, tant qu’ils sont en vie, commandent et s’appuient sur les masses jusqu’au bout. L’accession de Hitler au pouvoir fut légale selon la règle majoritaire et ni lui ni Staline n’auraient pu maintenir leur autorité sur de vastes populations, survivre à de nombreuses crises intérieures ou extérieures et braver les dangers multiples d’implacables luttes internes au parti, s’ils n’avaient bénéficié de la confiance des masses. Les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui, pour une raison ou une autre, se sont découvert un appétit d’organisation politique… Ce qui caractérisa l’essor du mouvement nazi en Allemagne et des mouvements communistes en Europe, après 1930, c’est qu’ils recrutèrent leurs adhérents dans cette masse de gens apparemment indifférent auxquels tous les autres partis avaient renoncés, les jugeant trop apathiques ou trop stupides pour mériter leur attention. C’est dans cette atmosphère d’effondrement de la société de classes que s’est développée la psychologie de l’homme de masse européen ». L’étrange « appétit d’organisation politique » qui surgit au sein du peuple comme phénomène de masse, une force nouvelle avec à sa tête un chef, ne peut être scindé. ... Impossible de dire : il y a d’un côté un manipulateur et de l’autre un manipulé. Aux moments les plus dangereux de l’Histoire, la masse est dans un peuple sa puissance instinctive, mais encore sans voix, un gros animal lascif qui peut hurler et détruire dans l’attente de son conducator, de son chef, de son leader, de son Führer.  Ce mouvement instinctif des phénomènes de masse semble si irrésistible qu’il n’épargne personne. Ainsi, raconte Hannah Arendt, dans la montée des totalitarismes que nous avons connu « il apparut que les gens hautement cultivés étaient particulièrement attirés par les mouvements de masse ». Cependant, une fois leur objectif atteint, pour s’installer durablement, les régimes autoritaires doivent perpétuer les conditions qui leur ont permis d’accéder au pouvoir, c’est-à-dire faire en sorte que la condition de masse perdure. Ainsi, « Pour transformer la dictature révolutionnaire de Lénine en un régime totalement totalitaire, Staline fut d’abord obligé de créer artificiellement cette société atomisée que les circonstances historiques avaient déjà préparée en Allemagne pour les nazis…L’atomisation de masse de la société soviétique fut réalisée par l’usage habile de purges répétées qui précédaient invariablement la liquidation effective des groupes. Pour détruire tous les liens sociaux et familiaux, les purges sont conduites de manière à menacer du même sort l’accusé et toutes ses relations habituelles, des simples connaissances aux amis et aux parents les plus proches ». Cette atomisation du corps social ... en régime totalitaire, elle est donc carrément un objectif à rechercher de manière active.

    Tirons les conséquences : dans l’enveloppement des processus de masse, les mass media sont par nature voués à être instruments de pouvoir. Ce n’est pas tant qu’elle peuvent être détournées par des politiques éminemment dangereux et manipulateurs, elles sont de prime abord appelées par la masse afin qu’elle puisse entendre ce qu’elle a à penser, à dire ou répéter. Il faut voir les choses à l’envers : s’il advenait qu’un media de masse en vienne à secouer  le joug de l’inertie, à se faire la voix dissidente de ceux qui désirent un changement radical… il irait à l’encontre de sa propre logique, il cesserait d’être un media de masse. La logique des mass media ..., décoratif, l’important c’est que la musique habituelle continue. Dans son inertie.

    2) Revenons sur le texte de Tocqueville. L’homme de masse est l’individu qui n’a de conscience que celle de la moyenne, celle d’un élément d’une foule ; il a, les pensées, les sentiments, les croyances, les mouvements de la foule dont il ne peut pas se distinguer. Il n’a d’individualité qu’organique, pas consciente. Souvenons-nous du commentaire de Heidegger : « on » est les autres avant que d’être Soi. « On » est perdu dans les autres avant que de se trouver soi-même, de reprendre contact avec Soi et, de là, de sentir combien dans le Soi toute vie se communique et se partage infiniment. Mais l’ego de la banalité ne se sent pas vraiment exister. C’est exactement ... Il aurait plutôt l’impression constante de ne jamais être soi. L’ego de la banalité mène une vie dans l’égarement, il ne mène pas vraiment sa vie. Un ego de la banalité, comme nous l’avons vu, parait chose très étrange. D’ordinaire, la véhémence de l’ego s’affirme dans le désir d’exhiber son moi, de montrer que l’on est bien supérieur à d’autres et de voir confirmer sa volonté de puissance. Un ego fort se sépare de la masse (en apparence, car il en a absolument besoin pour se confirmer). Un ego gonflé plus que de mesure se distingue de la foule et cherchera plutôt à la diriger plutôt que de s’y mêler. Bref, ce sera donc l’ego des puissants de ce monde aptes à manipuler les masses, à les conduire là où elles doivent aller, que ce soit sur un plan politique ou économique. C’est l’élite dont parle Bernays. Mais qu’est-ce que l’ego de la banalité ? A-t-il encore une substance ? Il en a certainement eu dans l’enfance, car l’enfant éveillé se sent vivre en première personne. Mais le conditionnement social l’endort. (texte) L’homme est, comme dit Kierkegaard, né en Première personne et ensuite il chute dans la troisième personne. Le « on ». Et la troisième personne est très à l’aise immergée dans la masse. Il est fort possible qu’elle y reste… toute une vie. Petite existence anonyme qui n’a plus qu’un vague souvenir de ce que c’est que se sentir Soi-même, intensément vivant. Avant que de s’enterrer dans la sépulture de la banalité, d’entrer dans la masse et de s’y perdre. Ce qu'on appelle être "normal".

    Cependant, nous avons vu une autre chose assez curieuse : le sens de l’ego peut se réaliser dans l’échec autant que dans la réussite et trouver un excellent refuge dans la position de victime, ce qui est une manière très ordinaire de confirmer une identité, et de la confirmer devant un autre qui voudra bien prêter l’oreille. Il y aura encore ici un sens du « moi », « moi » et de mon histoire personnelle et on aura beau faire, dans la conscience commune, ce moi existe toujours. Dans le panier de l’ego il faudra mettre quelque chose. N’importe quoi plutôt que rien. Mais l’homme de masse est très paradoxal, c’est un peu L’Homme sans Qualité, selon le titre d’un roman de Robert Musil, au sens où l’identification avec la masse est dissolvante des qualités propres de chacun, de sorte que si nous entrions dans les pensées de l’homme de masse, nous ne pourrions y trouver que des platitudes usuelles, des clichés ou… des images de pub. Comme quand Sartre dit que si nous entrions (texte) dans la conscience du garçon de café, nous serions immédiatement… jetés dehors. Dans la moindre sollicitation extérieure. Comme tous ces gens qui semblent n’avoir de volonté qu’empruntée au mouvement des choses qui les entourent. Comme un chien qui suit un passant, puis un autre, puis encore un autre. Sans but. Sans Nécessité intérieure. Aucune auto-détermination. Pas de Passion, pas de sentiment de Soi, pas la moindre pensée personnelle, une extraversion telle que cette conscience n’est qu’un courant d’air d’altérité. C’est très étrange, mais chez l’homme de masse l’ego ne fait que par mimétisme, s’approprier la banalité à titre d’objet de conscience : les idées en l’air, les courants, les tendances, les goûts et les dégoûts, au point qu’il est totalement de seconde main : il n’est pas une seule de ses pensées, de ses affections, de ses actions qui soit réellement sienne : il est une copie conforme de tous les autres. L’ego de masse est un ego cloné qui, n’étant personne en particulier est en même temps tout le monde, et comme justement « tout le monde », en tant que masse, est une entité hyper contrôlée par le marché, il est d’un conformisme intégral. Dans l’idéal pour le marketing, le consommateur type et rien de plus. Il n’a pas de personnalité. On peut lire ses idées dans un magazine people, on peut lire ses pensées dans les slogans de pub, les tirades d’animateurs télé. Comme il n’a aucun sens de la répartie intelligente (ce qui voudrait dire que l’esprit en lui serait éveillé), il guette  les « petites phrases » des autres pour les redire à l’occasion. L’homme de masse ne quitte que rarement le terrain des enfantillages et de la bêtise et on fait tout pour qu’il y reste. Il écoutera la même musique que les autres (sans vraiment savoir s’il l’apprécie vraiment !), il répètera ...comme « on » regarde les séries TV, comme tout le monde. Point important et paroxysme, car ne se sentant pas vraiment exister, il se suspendra aux lèvres de ceux qui racontent une existence très « véridique ». Comme « on » les aime. Comme « on » les rêve, comme on rêve d’une vie qui ne sera jamais la nôtre, mais où l’on prend plaisir à s’identifier aux personnages, à y croire. Pour faire comme si, dans une vie banale, dans les parenthèses hallucinées du spectacle, seul les simulacres pouvaient donner une peu de substance émotionnelle à une vie... tellement fade et terne quand on y pense. Quand on y pense… et donc il est important de ne pas y penser. Et donc de penser le moins possible. Paroxysme : l’homme de masse aura plus de familiarité avec les personnages de séries qu’avec les personnes qu’il côtoie tous les jours. Il dira qu’ils « font un peu partie de la famille », de la famille mentale de ses pensées rêvées, car effectivement l’homme de masse se sent parfois en exil dans un monde un peu gris et sans saveur. Il peut comme à l’ordinaire vaquer dans la galerie commerciale pour sentir un peu d’excitation. Mais les traits sont tirés et l’oeil vitreux. Et pourtant, replié dans la niche près de la télévision, dans la virtualité des images, loin, très loin, très loin de soi, il sent renaître une excitation, il se sent comme revivre en se perdant encore et encore dans le no man’s land de la fiction perpétuelle. D’une fiction qui est tellement émotionnelle, tellement esthétique, tellement plus intéressante… que la vie qui n’est qu’une autre fiction, mais plus ennuyeuse. Et c’est là que tout s’illumine, car dans ce cas il est évident que les mass media n’ont plus qu’une seule fonction : divertir. L’homme de masse n’attend qu’une seule chose des médias, qu’ils le divertissent, c’est la pente glissante où mène infailliblement son inertie. Il va de soi qu’Hannah Arendt ne pouvait pas laisser passer ce deuxième aspect de l’homme de masse mais qu’elle devait l’évoquer dans un autre ouvrage :

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

Vos commentaires

  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.