Leçon 164.   Travail manuel et travail intellectuel      

    Au moment où l’idéologie marxiste était à son apogée dans les pays de l’est, en Chine, au Cambodge, on disait que la « révolution » serait accomplie par le travail des hommes du peuple, les ouvriers et les paysans. Les « manuels ». Marx avait dit, en pensant à Hegel, « les philosophes ne font qu’interpréter le monde et que ce qui importe, c’était de le transformer ». Le fer de lance de la révolution prolétarienne était le travailleur manuel. Le résultat ne se fit pas attendre : dans les régimes totalitaires du communisme, on décréta que l’intellectuel était un parasite. Au Cambodge ont fit des purges pour exterminer ces « ennemis du peuple », jusqu’à s’en prendre aux médecins et finir par en manquer. En Chine, on envoya les intellectuels travailler dans les champs, pour bien leur faire comprendre l’importance supérieure du travail manuel, on exigea d’eux une « autocritique » de leur pensée et on traqua les dissidents.

    Nous ne sommes plus sous le régime de ce type d’idéologie, mais ce n’est pas pour autant que la question est devenue plus claire. Le travail manuel souffre d’un discrédit. Les parents préfèrent pousser leurs enfants vers un travail à dans lequel ils devraient gagner beaucoup d’argent, (devient courtier à la Bourse mon fils !...) plutôt que de les laisser choisir une voie qui les intéresse, mais qui est de moindre profit  (… papa je voudrai être menuisier. … Quoi !!). Les comptes sont vite faits ; il est exact qu’un haut niveau de culture est une assurance de promotion sociale. Un travail dit « manuel » rapporte en général beaucoup moins qu’un travail dit « intellectuel ». Il est aussi plus pénible et socialement moins valorisant.

    L’opposition travail manuel/travail intellectuel est-elle idéologique ? Sur quel plan peut-elle se justifier ? Que vaut l’opposition entre travail manuel et intellectuel ?

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A. Une dualité culturelle et historique ?

     que les mots peuvent nous dire. Le mot « travail » est entendu couramment dans un sens économique : il désigne une forme transformation de la nature utile à l’homme pour la satisfaction de ses besoins qui n’est pas séparable de l’échange à l’intérieur d’une société. Au travail on oppose le loisir. De même, nous avons vu que l’on oppose à l’activité le repos.

     ---------------L’expression « travail manuel », désigne l’application de cet effort à travers l’usage (exclusif ?) des mains, et donc du corps. Si on veut un exemple, nous dirons que le forgeron d’autrefois, qui ferrait les chevaux était en ce sens un travailleur manuel. L’expression « travail intellectuel » désigne un effort (exclusif ?) qui serait aussi lié à la transformation de la nature, mais exercé par une faculté qui est l’intellect. Si on reste dans le contexte de la définition précédente, il faut que le travail se prolonge dans une technique. Pour exemple, nous pourrions prendre le cas du savant qui, comme Newton, produit une théorie jugée par ses pairs comme un des travaux intellectuels les plus importants que l’humanité ait produit. Les implications en direction de la technique dans ce cas sont évidentes, car nous pouvons montrer le lien entre physique et technologie. Nous avons dans une précédente leçon, distingué l’artiste, l’artisan et l’ouvrier et apporté des précisions sur la nature de l’intellect. Si nous résumons les oppositions liées à dualité qui nous occupe dans cette leçon, nous obtiendrons un tableau de ce genre : (compléter)

Travail manuel

Travail intellectuel

Corps

Esprit

Force, endurance,

 

Habileté, dextérité des mains

 

Effort physique

 
 

Œuvre de l’esprit : savoir

 

Dimension de la culture : cf. la littérature

 

Conception à vocation technique, invention

Transformation de la matière,
de la Nature

 

Travail de la « Matière physique »

 

      Il est assez difficile, au regard de l’expérience, de ne pas manifester des doutes devant une dualité aussi artificielle. A supposer que nous mettions provisoirement entre parenthèses les objections, quelles seraient les justifications que nous pourrions apporter à cette opposition ?

     2) Nous les trouverons d’abord dans l’étude des différences culturelles et historiques. Prenons quelques exemples.

    a) Tout d’abord le système des castes dans l’Inde classique. Les textes les plus anciens distinguent quatre varnas : les brahmanes forment la caste sacerdotale et ils ont pour fonction de transmettre et d’enseigner le Veda et toutes ses sciences annexes. C’est au Veda, dans le commentaire spéculatif des Upanishads, que se rattachent, les darshanas, les six systèmes de philosophie classiques. Le brahmane est le lettré, l’érudit, l’homme de la connaissance, bref, l’intellectuel. Selon le Rig Veda, le brahmane est comme la bouche de Brahma. Les kshatriyas sont les princes, les guerriers, ils ont pour fonction l’organisation politique, ils doivent assurer l’intégrité de leur royaume et la sécurité de leurs sujets. C’est l’aristocratie. Ils sont comme les bras de Brahma. Ensuite, il y a tout ce qui relève du domaine de l’économie, qui est dévolu aux vaisyas : commerçants, marchands, qui sont comme les cuisses de Brahma. Enfin, il y a les sudras : les artisans, ceux qui travaillent de leur mains qui sont comme les pieds de Brahma. Il existe aussi tout une partie de la population qui est hors caste, qui a donné les actuels intouchables, pour lesquels Gandhi s’est battu toute sa vie. Les parias sont sensé être au service des quatre castes. On voit que dans cette représentation, l’organisation sociale forme un tout, la divinité incarnée. Chaque partie a une fonction qui donne un sens précis au travail. Le dharma, c’est de travailler dans la fonction dans laquelle chacun est né. C’est à cette condition que la société peut conserver son équilibre. On ne peut pas vraiment parler ici de discrédit du travail manuel, il faut surtout mettre l’accent sur les préjugés de castes, ce qui est très différent. Depuis l’origine, le principe de la séparation des castes a en effet été considéré comme essentiel. Mieux vaux accomplir maladroitement le dharma dans lequel on est né que d’envier le dharma d’un autre. La confusion des castes est sentie comme un péril. Or, curieusement, dans les étapes de la vie, il est aussi admis qu’à un moment, pour atteindre moksha, la libération,  l’homme sort des castes et le rejette en prenant la tenue de sannyasin. Le moine renonçant n’appartient plus au système social et tout homme peut devenir sannyasin. On voit donc ici que l’opposition duelle travail manuel/travail intellectuel n’est pas socialement structurelle, puisque l’organisation sociale est en fait quadripartite. En fait elle n’a pas vraiment de sens dans ce contexte.

    b) Elle en a davantage dans un contexte occidental. Elle est par exemple plus nette et socialement significative en Grèce. On dira, comme nous l’avons vu précédemment, qu’en Grèce le travail manuel était dévalorisé ; parce qu’il était regardé comme indigne de la condition d’un homme libre, il était confié aux esclaves. La morale aristocratique des grecs considérait que l’accomplissement ultime de la vie se situait dans le domaine de la culture. Comme l’explique Hannah Arendt,  ce qui relevait de la seule satisfaction des besoins était considéré comme animal. L’existence de l’animal est en effet bornée à la satisfaction des besoins. Si nous appelons « travail » ce qui pourvoit à la satisfaction des besoins, ce type d’activité est animal, servile, voire méprisable pour cette raison que la noblesse de l’homme consiste à dépasser la sphère du besoin et à vivre l’épanouissement de ses désirs les plus élevés. Le travail de l’esclave est avant tout manuel : assembler, coudre des tissus, faire la cuisine, édifier une maison, entretenir une route, etc. respectivement pour satisfaire au besoin d’un vêtement, de nourriture, d’un abri, de liberté de mouvement. Il s’ensuit que, de ce point de vue, le travail manuel n’a que bien peu de valeur. Une morale hiérarchise à sa manière les valeurs ; d’un contexte historique à un autre, la morale est changeante. Nous pouvons fort bien comprendre le discrédit du travail manuel dans la Grèce antique, tout en nous gaussant d’avoir évolué  sur cette question. L’idéal hellénique favorisait effectivement le travail intellectuel. Aristote loue la contemplation philosophique comme le sommet de l’activité humaine.

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    c) Notons que ce préjugé se retrouve plus tard en Europe au Moyen Age : au XVIème siècle, la noblesse impliquait le teint blanc et pâle, s’afficher avec un teint bronzé signait le  roturier, le paysan qui travaille au champ ! Une honte pour un aristocrate. On fait travailler le petit peuple, mais pas question de se livrer à une besogne, bonne pour les gueux et les manants. Les seigneurs offraient une protection dans l’enceinte de leur château au peuple des paysans, mais les serfs ne recevaient pas de salaire. Sur le seul plan du travail, le serf n’était finalement pas très loin de l’esclave. Le seigneur était le propriétaire des terres. La condition de travailleur manuel était d’abord celle des serfs. Entre les serfs et les artisans travaillant de leurs mains, il y avait la différence d’appartenance aux Corporations de métiers. Cependant, vu dans la perspective du seigneur, les travailleurs manuels sont des manants. Sous la Révolution française, on parlait de Tiers État, bien distingué du Clergé et de la Noblesse.  C’est du Tiers État qu’apparaît la nouvelle classe montante qui sera appelée à un rôle considérable : la bourgeoisie. Toutefois, convenons que jusqu’à la Révolution, c’est de manière très forcée et artificielle que l’on cherchera une opposition travail manuel/travail intellectuel. Elle n’a pas vraiment de sens.

    d) Par contre, avec le développement de l’ère industrielle et l’expansion de la technique, cette dualité va prendre effectivement un portée dramatique. L’incidence directe de la technique sur le travail a conduit à la fragmentation et l’éclatement de ses différents aspects. La technique a entrepris de séparer la conception intellectuelle, confiée au bureau d’étude, de la réalisation pratique dévolue à l’ouvrier, qui devient effectivement un « manuel » et n’est plus du tout un « artisan ». Le manutentionnaire, le fraiseur, le tourneur, le rectifieur, etc. sont des « manuels ». Avec l’apparition du travail à la chaîne et le passage de l’ouvrier qualifié à l’ouvrier spécialisé, l’opposition est encore plus brutale. L’OS est un « manuel » au sens le plus faible du terme : il coupe, visse, peint, ajuste, sans avoir besoin de la moindre intervention intellectuelle. Il ne travaille plus, il exécute des tâches mécaniquement. Derrière la vitre, au bureau d’étude, des ingénieurs s’activent, des cadres mesurent, calculent et organisent. D’un côté le peuple des hommes en bleu de travail, les travailleurs manuels ; de l’autre des blouses blanches de techniciens et des hommes en complet veston, la direction intellectuelle de l’entreprise.

B. De la condition ouvrière au renouvellement du travail

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Vos commentaires

Questions :

1.       Admettre l’opposition travail manuel/travail intellectuel, n’est-ce pas sous entendre qu’il y a des personnes pour qui l’éducation est facultative ?

2.       Même quand l’homme travaille de ses mains, il ne le fait pas de manière instinctive. Pourquoi ?

3.       La « lutte des classes » a-t-elle une signification ?

4.       Le développement de la technique a-t-il revalorisé le travail manuel ?

5.       Quelles relations formuler entre simplicité volontaire et travail manuel?  

6.       Ne faut-il pas, pour éviter de tout confondre, distinguer plusieurs sens de l’expression « travail intellectuel »?

7.       Dans quel sens doit-on parler de « travail intellectuel » dans le cadre des études ?

 

      © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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