Leçon 214. Le pouvoir politique et les puissances de l’argent    

    Tout au long des leçons précédentes, nous avons souligné à quel point depuis des décennies l’économie à pris le pas sur la politique. Il n’est aujourd’hui de langage, de programme politique, d’idéologie que dans le registre des sirènes de l’économie. Le bien de tous a cessé d’être envisagé dans un idéal  ouvert sur le développement d’un plus un haut niveau de conscience de l’humanité, des conditions de vie décente pour tous, un degré élevé d’intégrité, la contribution au bien être humain au sens large, un niveau d’éducation plus étendue, ou une richesse de culture. Ne demeure qu’une rengaine obsessionnelle, un concept coulé dans une pensée unique… « le taux de croissance ».

    Il s’agit en fait de la manifestation extérieure, de ce qui sourdement se déroule de l’intérieur. Une emprise du pouvoir de l’argent qui est devenue telle qu’elle dicte partout les conditions de l’action politique. Mais jusqu’où et à quel degré ?

    Par exemple, on a tout fait pour « satisfaire le marché », mais il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas voir justement que cela ne marche pas, que nous sommes en situation d’échec qui conduit tout droit vers une faillite généralisée. L’expression qui revient le plus souvent chez les commentateurs qui sortent de la langue de bois officielle, c’est : « on va droit dans le mur ». Dans ces conditions, comment comprendre l’obstination des dirigeants à persévérer dans une logique qui exige du peuple de plus en plus de sacrifices ? Pourquoi le pouvoir politique en vient-il à dépendre entièrement du pouvoir financier ? L’argent est-il le pôle d’attraction véritable du pouvoir politique ? Ou bien, est-il seulement un moyen au service de la volonté de pouvoir?

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A. Intrications, implications

    Quand, en philosophie politique, nous mettons le mot « pouvoir » au pluriel, nous désignons soit « les pouvoirs » au sens des pouvoirs structurels de l’État, ou bien on entend les pouvoirs rivaux entrant en conflit avec le pouvoir politique lui-même : pouvoir de l’armée, pouvoir de l’argent, pouvoir de la presse, pouvoir religieux, ainsi qui les pouvoirs sociaux en général, comme les syndicats, les partis, les associations etc. Machiavel nous a appris qu’il appartenait au pouvoir politique de faire prévaloir en toutes choses l’intérêt supérieur de l’État, ce qui implique la justification déjà discutée plus haut de la raison d’État. Que l’on se place du point de vue idéaliste, ou du point de vue réaliste, tout empiètement, des pouvoirs rivaux ou des pouvoirs sociaux sur le pouvoir politique crée un déséquilibre. Nous connaissons dans notre histoire le péril de la collusion entre pouvoir religieux et pouvoir politique. Nous savons qu’il n’est pas bon que la totalité des organes de presse et des mass medias soit à la botte du pouvoir politique. On a vu lors de la dernière guerre ce qu’il en est quand des partis se militarisent, forment des milices qui concurrencent la police d’État. Un coup d’État de la part de l’armée, ce n’est jamais bon pour un peuple. Mais la collusion entre le pouvoir de l’argent et le pouvoir politique est moins facile à repérer, parce que les frontières sont très floues. Le risque tient-il au régime politique ou à l’exercice du pouvoir lui-même ?

   1) Dans La République, Platon montre que lorsque le sens de l’honneur qui fait la timocratie se délite, c’est la séduction de la richesse qui vient prendre sa place. Les valeurs qui supportent la société politique se modifient et on passe de la timocratie à l’oligarchie. Si toute société s’édifie sur le fondement des croyances collectives des hommes qui la composent, toute société partage aussi collectivement des valeurs qui font l’objet d’une adhésion. Quand le sens de l’honneur disparaît et que seul prédomine le culte de l’argent, nous devrions immédiatement en déduire que nous sommes passé de la timocratie à l’oligarchie. Il est tout à fait remarquable, comme nous l’avons montré ailleurs, que pour Platon, ce sont les contradictions internes de l’oligarchie qui vont précipiter sa ruine. Un régime oligarchique vénère la puissance de l’argent et sa conception du pouvoir l’oriente dans une seule direction : détourner le bien commun vers l’accroissement du profit de quelques uns. « Les citoyens finissent par devenir avares et cupides ; ils louent le riche, l’admirent et le portent au pouvoir, et ils méprisent le pauvre ». Ayant perdu de vue le bien commun, le pouvoir politique va dériver dans toutes sortes d’erreurs. En cherchant à favoriser les riches, il appauvrit les pauvres et il se trouve de lui-même peu à peu entraîner à son propre renversement. Ce que dit Platon, c’est que les riches ne sont pas compétents pour gouverner parce qu’ils ont tendance à détourner le bien commun vers le profit personnel. Platon compare le pouvoir politique à la manière de piloter un bateau, le riche ne sait pas tenir correctement le gouvernail. La compétence pour mener des « affaires » n’est pas du tout la même que la compétence pour gouverner. Le régime oligarchique va donc malgré lui engendrer une opposition de classes. Les riches vont s’isoler et accroître leur richesse. Les pauvres vont être relégués et seront de plus en plus pauvre. La Cité ne sera plus unifiée, mais divisée contre elle-même. Platon dit que les pauvres et les riches habitent le même sol, mais ils conspirent sans cesse les uns contre les autres. D’où un éclatement inévitable à termes. Et c’est ainsi que la logique du devenir des régimes politiques veut que l’on bascule nécessairement depuis l’oligarchie vers la démocratie. Le peuple opprimé, écrasé par les excès et les contradictions de la politique de l’argent va s’insurger, renverser les riches et s’emparer du pouvoir. « La démocratie apparaît lorsque les pauvres ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques ». Notons pourtant que pour Platon c’est un mouvement temporel de dégradation, car le régime idéal que Platon a en vue, la Constitution parfaite, est une utopie int__________________________________

 

revendiquent haut et fort leur attachement à la démocratie et elles se définissent comme des démocraties. Où est l’erreur ? Se pourrait-il que la démocratie ne soit que de façade et qu’en réalité nous vivions dans un régime oligarchique qui ne dit pas son nom ? En langage platonicien on dirait que l’opinion "démocratique" dans laquelle les hommes pensent est le discours d’un esprit enfermé dans la caverne qui ne voit que les ombres qui défilent sur le mur, ombres qui se dupliquent dans les illusions du discours des médias, relayés par des politiques peut être eux-mêmes dupes de ces mêmes illusions. Les objets réels que le prisonnier ne voit pas seraient les machinations des puissances de l'argent qui agissent dans son dos.

    2) Maintenant, dans un registre purement fonctionnel, que l’exercice du pouvoir politique soit intrinsèquement lié au pouvoir de l’argent, personne ne le contestera. Cela se voit du début à la fin.

    Il faut réunir beaucoup d’argent pour financer une campagne électorale. Les États-Unis sont champions du monde en la matière. Quand ce n’est pas un financement public, où peut-on trouver de l’argent, si ce n’est là où il est présent en abondance ? Auprès de riches donateurs, ou des entreprises commerciales opulentes. Or de ce côté-là, le risque, c’est que pour les puissances de l’argent ce soit une sorte de placement ou de levier en conformité avec leurs intérêts. « Je veux bien financer votre campagne… mais à condition que vous vous engagiez en retour à... » !  Sans aller jusque là, sur l’exemple des États-Unis, on voit bien qu’il n’y a plus de différence logistique entre une campagne électorale et une campagne publicitaire de sponsorisation d’un événement (par exemple sportif). Or on n’a jamais vu une marque s’engager sans qu’elle n’y cherche le moyen de se faire valoir pour obtenir ensuite un retour d’investissement sur ses ventes.

    Une fois élu, le politique touche un traitement de la part de l’État. Au niveau local du maire on est quasiment dans le bénévolat, mais plus on s’élève dans la hiérarchie politique, plus le salaire est conséquent, plus la connivence avec l’argent devient étroite, plus les tentations se multiplient. Second risque : que la volonté politique devienne de plus en plus vénale au fur et à mesure que l’homme politique s’installe dans une carrière. C’est surtout à ce stade que l’on parle de corruption. Il y a corruption à partir du moment où l’exercice de la  fonction politique est détournée pour remplir le compte en banque d’un responsable et satisfaire les intérêts d’un groupe de pression. Contre le bien commun. Peut-on mesurer la corruption ? Par définition il est quasiment impossible d’en retracer l’histoire, car les pots de vins, les malversations, les trafics d’influence, les magouilles laissent le moins de traces écrites possibles. Dans les pratiques malhonnêtes, on détruit tout ce qui pourrait constituer une preuve. Or, sans preuves le journaliste et l’historien sont obligés de se contenter des témoignages et pour cela, il faut qu’éclatent des scandales. Un scandale ne peut éclater que s’il existe dans la conscience des peuples une forte revendication d’intégrité morale et un degré élevé de transparence. En l'absence de l’une et de l’autre, c’est le règne sourd des compromissions malsaines que personne ne dénonce, mais qui deviennent une habitude invétérée. Graisser la patte des responsables pour obtenir ce que l’on veut. Le degré de corruption qu’ont atteint nos sociétés est endémique et partout très élevé sur cette planète. On peut sans hésitation affirmer qu’à l’échelle du monde dans son ensemble, jamais la corruption n’a été aussi répandue, c’est un cancer universel qui empoisonne tous les échanges. Inversement, on doit souligner qu’en raison de cet état de fait, nous sommes devenus beaucoup plus exigeants dans nos attentes vis-à-vis des politiques. La conscience, l’intégrité, l’honnêteté et la sincérité seront les qualités des dirigeants à venir, ceux qui seront capables de redonner à la fonction politique sa véritable signification, en dehors de la corruption actuelle.

    Enfin, quand le politique quitte la sphère publique pour retourner à la sphère privée, que fait-il ? ... Ce qui est plus grave, plus symptomatique et tout à fait révélateur du monde dans lequel nous vivons, c’est la destination de retour des élus public. Un circuit semble établi et qui n’a fait que s’amplifier.  C’est un va et constant  des responsables: des banques vers la politique, de la politique vers les affaires et retour. Entre BNP, Goldman Sachs, Rothschild et compagnie, c’est un pontage intempestif qui dure depuis plus d’un siècle, alors que dans une démocratie qui ne serait pas contaminée par l’affairisme il nous semblerait plus normal que la corrélation soit établie entre l’élite de l’éducation et la politique. Enfin, c’est ce que Platon dirait. Mais pas du tout ce que nous voyons.

B. La politique des plus noirs desseins

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Questions:

1. Suffit-il de dire de dénoncer la corruption des politiques sans mettre en cause le système dans lequel nous vivons?

2. Dans quelle mesure l'épithète "conspirationniste" doit-elle être considérée comme une injure?

3. Quelles critiques peut-on adresser à la notion de "main invisible"?

4. Entre liberté et licence il y a une différence, comment l'appliquer en politique?

5. On dit souvent que l'argent corrompt, mais la formule de doit-elle pas être précisée?

6. Le libéralisme présuppose-il le darwinisme économique?

7. La paranoïa critique est très difficile à tenir sans tomber dans l'émotionnel, mais n'a-t-elle pas aussi des vertus?

 

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   © Philosophie et spiritualité, 2011, Serge Carfantan,
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