Leçon 146.      Sur la télévision     

    Parvenu à l’âge de 60 ans, un américain moyen aura passé 15 années de sa vie devant la télévision. Ce chiffre peut paraître excessif, mais il est à peu près identique dans tous les pays européens. 3h 30 par jour est une durée banale dans les classes moyennes. (doc) La télévision est très démocratique, ce n’est pas un luxe pour des gens qui ont assez d’aisance pour se permettre de paresser devant un écran toute la journée. Ceux qui ne possèdent rien ne se priveront pas de télévision. Quand on n'a plus rien à se mettre sous la dent, on a toujours un poste de télévision impeccable. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Günter Anders, (en 1956!) dans L’Obsolescence de l’Homme racontait déjà ceci : « les services sociaux, peut-on lire dans un rapport de police rédigé à Londres le 2 octobre 1954, ont recueilli dans un appartement de l’est de Londres deux enfants âgés de un et trois ans laissés à l’abandon. La pièce dans laquelle jouaient les enfants n’était meublée que de quelques chaises cassées. Dans un coin trônait un somptueux poste de télévision flambant neuf. Les seuls aliments trouvés sur place consistaient en une tranche de pain, une livre de margarine et une boîte de lait condensée». Des centaines d’assistantes sociales rencontrent aujourd’hui ce genre de situation.

    La télévision est un phénomène social et la manifestation la plus représentative de la postmodernité. Ce n’est pas un simple « objet technique », ce n’est pas un « outil d’information », ou un simple « moyen de divertissement ». L’aborder comme tel, ce serait déjà manquer par avance sa compréhension. Un outil, on le prend, on l’utilise et on le pose quand il n’est plus utile. Un outil n’est pas un mode de vie. Un outil, par définition, ne peut être au centre de notre existence, il ne se dispose qu’à sa périphérie. Dans la télévision, nous avons affaire à tout autre chose, nous sommes au régime de l’existence médiatique, qui est une extension de la pensée technique.

    Quelles en sont les conséquences ? En quoi la télévision réalise-t-elle un mode d’existence spécifique de la technique ?

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A. Phénoménologie de la télé-vision

    De la télévision, on dit qu’on la « regarde », mais il faut en tout premier lieu examiner ce que ce mot veut dire. Le pêcheur à la ligne qui observe son bouchon frétiller ne le « regarde » pas, il doit faire preuve de vigilance, car il est sur le point de faire une prise. Cette observation est intentionnelle et se situe dans une dualité sujet/objet participant du qui-vive de la vigilance et elle mobilise une attention. Le paysan qui monte une colline pour admirer l’étendue de la vallée ne « regarde » pas non plus de la même manière. Parfois l’amour de la terre lui réchauffe le cœur et la joie de voir son carré de tournesol en fleur illuminer le paysage lui donne une certaine fierté. Il contemple la Terre. L’amateur d’art qui s’arrête devant un tableau, (cf. René Hyugues texte) qui s’abandonne à sa présence, ne « regarde » pas non plus comme on regarde la télé. Là aussi il faudrait parler de contemplation.

     ---------------1) Ce n’est pas une question d’objet ni d’image. Un livre d’images sollicite une perception esthétique, ce que la télévision ne fait que très, très rarement. Le plus souvent, nous regardons la télévision sans faire attention, sans observer quoi que ce soit, plutôt en dessous de la vigilance et il ne viendrait à personne de sensé de dire que l’on « contemple » la télé (sauf comme un meuble de luxe dans le salon). Nous la regardons de manière passive : la succession rapide des images absorbe notre conscience et capture notre vision. La télé-vision est télé-guidée par le flux incessant des images qui y défilent. Elle suggère par avance la position de couch potatoes, affalé sur un canapé. De fait, pour des millions d’êtres humains, elle est LA technique de relaxation par excellence, celle que l’on préfère à toutes les autres. (cf. Eckhart Tolle texte) L’homme postmoderne "médite" trois heures et demie par jour ! Il ouvre le robinet de la télévision et fait la vidange de toutes ses pensées personnelles, en entrant dans un état second, en dessous du seuil de la pensée habituelle. Il oublie tout et il « regarde » ce qui passe sur l’écran. C’est miraculeux. Dès qu’il est scotché à l’écran, il a évacué toutes ses pensées, parce qu’il s’est oublié lui-même. Le défilé des images à la télévision a un caractère hypnotique. Dans les spectacles de music hall, l’hypnotiseur commence par endormir le sujet, puis il induit une suggestion, ce qui lui permet ensuite de produire un effet spécifique. Mais il est indispensable que le sujet donne son accord avant, sinon, cela ne marche pas. L’homme qui sort de son boulot et qui, le soir, s’affale devant l’écran, une canette de bière à la main, se laisse aller et consent à l’état second. Au bout de quelques secondes,

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    Si nous avions affaire à une perception habituelle, il nous serait facile de déplacer notre attention vers un autre objet, de distinguer, d’ouvrir la perception dans le champ de conscience. Cependant, l’ouverture panoramique de la perception ne se produit que devant un paysage réel, c’est bien ce que nous ne pouvons pas faire devant l’écran. Et puis le plus dur, c’est qu’il faut d’abord  s’arracher à l’identification aux images et c’est un peu comme si à chaque fois, on était tiré du sommeil. Notons, qu’appelé à une tâche, le téléspectateur après quelques secondes, change de regard et retrouve l’étincelle de la conscience qu’il avait perdue devant l’écran ! Il suffit d’observer des personnes devant une télévision pour noter la différence. Chez la très grande majorité, la transe hypnotique de la télévision produit un regard halluciné et éteint. Chez un sujet très conscient, bien plus rarement, l’éclipse de la vigilance ne se produit pas. C’est le seul qui est capable de se lever à n’importe quel moment, sans grande difficulté. Pour les autres, il y a toujours de l’apathie et « le regard hébété devant quelque chose qui bouge », comme dit Michel Henry, dans La Barbarie (texte). Il est amusant de noter que le parler populaire est éloquent pour qualifier la sortie difficile de l’inertie devant la télévision : « allez, on s’arrache » ! Regarder la télévision trop souvent et trop longtemps, induit une inertie mentale sous la forme de l’inconscience, parce que la télévision vide de toute énergie et rend passif. Il y a quelque chose dans la télévision comme une sorte de vampirisme psychique, additionné d’un effet sédatif. Dans les termes de la psychologie indienne classique, le mot « inertie » est rendu de manière très riche dans le sanskrit tamas. Une activité, une nourriture, un lieu etc. sont tamasiques quand ils freinent, alourdissent la conscience et  induisent une torpeur mentale. Tamas est naturellement opposé à sattva, qui est synonyme de légèreté, d’équilibre, de clarté, de présence. Ce qui est sattvique, comme éveiller le corps par de l’exercice le matin, ou jouer de la musique, nourrit la conscience et l’éveille. Dans cette perspective, qui prend en compte la qualité de la conscience, la télévision est une forme d’activité très tamasique, comme est considéré comme tamasique le manque d’exercice et une nourriture trop lourde et indigeste.

    La rapidité des images a pour effet de prendre la vue en otage, au sens où elle est devient une attention flottante et fragmentaire. L’œil n’arrête pas de sursauter. Il passe avec une rapidité vertigineuse d’une image à une autre, que ce soit dans les publicités, les clips, les informations, les films. Tout va très vite. Impossible de déposer le regard. Il est extrêmement rare de trouver une émission posée, qui laisse à l’attention le temps de s’accorder avec l’intelligence sur une scène. Un bon documentaire y parvient, mais il faut avouer que 95 % des émissions produites suivent une logique très différente. Le téléspectateur a été depuis l’enfance conditionnée à la rapidité de la succession des images. Sa vision a subit un formatage sélectif, si bien que l’on sait très bien (les publicistes savent) que si une pause s’installe… il va zapper vers une autre chaîne ou « ça bouge plus ». Pour le retenir, il faut faire du zapping interne sur une seule chaîne, obtenir le renouvellement constant de la fascination devant l’image, par le changement. De fait, la logique télévisuelle emprunte le modèle du clip vidéo fun. Il faut que « ça bouge » tout le temps, que cela soit ludique, qu’il y ait du clin d’œil « familier », de l’excentricité, de la musique qui balance et cela, quel que soit le sujet. Plus c’est étourdissant, plus on est sûr de capturer un public jeune ou un public qui veut se distraire. La télévision est spécialisée dans l’animation, pas dans l’éducation. Elle met tous les moyens de l’image au service de l’animation,  l’animation au service de l’audience et bien sûr, au bout du compte, l’audience est au service du profit. La perception fragmentaire interdit par avance toute vision synthétique. L’intelligence a besoin du silence pour rassembler, pour comprendre. Et puis comprendre, c’est prendre avec Soi, alors cela veut dire que je dois face à l’écran conserver ma présence. Mais comment penser, quand il n’y a plus que la fuite éperdue dans les images ? Quand tout est fait pour qu’il n’y ait pas de soi ? Il n’y a plus que des petits bouts de vie, perdu dans des images fluo, dans un maelström de stimulations virtuelles. Un chaos de conscience, une conscience chaotique qui ne retient plus rien, n’unifie plus rien, mais avale toute sans discrimination, pour le répéter ensuite, sous la forme d’opinions convenues. Ame égarée qui n’a plus de centre. Étant donné que l’adolescent passe beaucoup plus de temps devant la télévision qu’en classe, il est facile de comprendre dans quelle direction vont les conséquences. Le dysfonctionnement mental de l’incapacité d’attention devient vite chronique et il effectue un travail de sape de la capacité de s’investir sérieusement dans quoi que ce soit. Il touche aujourd’hui des millions d’enfants dans le monde. Le dressage au manque d’attention rend toutes les perceptions insatisfaisantes et superficielles, en éliminant la qualité de présence subjective. Cela se remarque dans la lassitude et le caractère terne du regard, la résignation des attitudes, le déficit vital et les postures apathiques. De fait, et pour compenser l’inaptitude à sentir,  le dressage à l’inattention continue aussi avec la console de jeu et détourne massivement de toute activité physique, ou de toute activité exigeant une implication. Habitué à une conscience larvaire, l’adolescent tend à se couper de toute réalité pour se replier sauvagement sur lui-même, devenant irritable dès que l’on dérange son immersion virtuelle. Il a un mal fou à se structurer, parce qu’il a été dressé des années durant à une vision déstructurée de la réalité, une vision qui n’a pas d’axe, de centre, ni de sens.

     2) Nous avons vu pourquoi la publicité devait titrer « rêvez, on fera le reste » ; mais la formule colle admirablement à la télévision. L’état de rêve se distingue de la veille, par son contenu chaotique, sans logique, pulsionnel et fortement émotionnel. Le rêve naturel est un état qui nous permet d’évacuer l’excès émotionnel, ce qui permet de libérer l’état de veille des miasmes de l’expérience empirique. Dans le rêve, le principe de réalité ne joue plus : je peux étrangler mon voisin, violer n’importe quelle fille, faire exploser des bombes et tailler dans la chair sans complexe. Pur di-vertissement dira-t-on, sûrement pas l’in-vestissement réclamé par la vigilance. Sur le monde onirique, la morale n’a rien à dire. La morale n’a de sens que dans le monde commun de la veille, là où les sujets sont co-présents dans l’expérience incarnée. Le rêve lui, ne suit que le principe du plaisir.

    Ce qui est stupéfiant avec la télévision, c’est qu’elle est capable de reproduire à l’identique les conditions du rêve, bref de permettre de rêver les yeux ouverts. Comme dans le rêve, tout va vite, tout peut être excessif, émotionnel, chaotique, et passer d’une chose à l’autre sans aucune logique. Avec la télé, toutes les pulsions sont libérées. La morale est bafouée, tournée en dérision ou ridiculement engoncée. On peut voir des productions fantastiques de l’inconscient, on peut voir 25 morts (texte) dans un seul feuilleton et assouvir des fantasmes sexuels en toute bonne conscience. Tout est possible. Les séries TV rendent la violence spectaculaire et extatique. Les films rendent la luxure snob, kitch, sophistiquée et ludique. Les barrières du principe de réalité s’effondrent, tout est là instantanément et la jouissance est surmultipliée dans une diversité infinie. A la limite, pourquoi ne pas passer à l’acte… ensuite ? Pourquoi ne pas « faire comme à la télé » ? C’est tellement tentant. A l’écran les héros sont forts, ils rigolent grassement en vidant leur chargeur sur l’ennemi. Les méchants s’écroulent de tous les côtés transpercés de balles et le héros est toujours fun, et terriblement craquant. Bref, c’est une vie idéale.  La vie à la télé, c’est tout ce que l’on aurait rêvé d’être et rêve de faire, servi sur un plateau (avec en plus le plateau télé). Ce que je ne serais jamais, (quand je me compare et que vois dans la glace), toute cette vie que je n’aurai jamais, je peux la vivre par procuration tous les jours. Avec l’offre des programmes, je peux regarder n’importe quoi, je peux même consommer des navets télévisuels 24 heures sur 24 sans jamais dessaouler et redescendre dans le réel. (texte) Avec la télé, on peut mettre le principe du plaisir à la place du principe de réalité et s’imaginer vivre dans un rêve continuel. Il suffit de se brancher en perfusion psychique sur le bon canal. Cela s’appelle une chaîne. C’est curieux comme les mots sont parlants. Trente cinq chaînes, cela vous tient solidement en dehors de toute réalité, dans un monde tout préparé, gai, brillant, excitant, dans lequel l’ennui est interdit et la faim de réalité artificiellement assouvie. Avec la télé, tout se converti en spectacle et devient onirique, et en particulier, le désir, le pouvoir, la violence, la guerre et la mort. Mieux, comme dans le rêve, la représentation spectaculaire devient toute la réalité et en tient lieu. Günter Anders ironise en disant que la télévision transforme le spectateur en « idéaliste absolu ». Mais un idéaliste sans sujet. Kant disait dans La Critique de la Raison pure que l’on ne saurait concevoir la diversité pulvérulente des représentations sans un je qui rassemble dans son unité la diversité. Mais la télévision fait beaucoup plus fort, elle travaille à dissoudre le je  dans le divers de la représentation, dans du collectif qui tient ensuite lieu de représentation commune. (texte)

    La télévision transforme le spectateur en consommateur d’images (texte) et lui donne en même temps l’illusion de participer au monde réel. Elle en fait un « homme de masse », pur produit des « mass medias ». Par exemple, "Nous pouvons utiliser la télévision dans le but de participer à un service religieux, mais ce qui nous marque ou agit sur nous, aussi fortement que le service religieux lui-même, c'est précisément - que nous le voulions ou non - le fait que nous n'y participions pas mais que nous consommons seulement l'image. Manifestement... cet effet n'est pas seulement différent de l'effet visé. Il est son contraire ce qui nous mobilise et nous démobilise, ce qui nous informe et nous désinforme, ce ne sont pas seulement les objets retransmis par le moyen, mais les moyens eux-mêmes, les instruments eux-mêmes, qui ne sont pas de simples objets que l'on peut utiliser mais déterminent déjà, par leur structure et leur fonction, leur utilisation ainsi que le style de nos activités et de notre vie, bref, nous déterminent". (texte) Ce n’est plus nous qui allons vers le monde, c’est le monde qui vient vers nous et se déverse sous la forme d’images, nous procurant par là, une continuelle fenêtre d’évasion. Dans la mesure où l’homme postmoderne,

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    ---------------« On se saurait attendre d'hommes oppressés dans leur travail quotidien par l'étroitesse d'une occupation très spécialisée assez peu supportable, et que l'ennui accable, qu'à l'instant où la pression et l'ennui cessent, après le travail, ils puissent aisément retrouver leur 'forme humaine', redevenir eux-mêmes, (pour autant qu'ils aient encore un 'soi'), ou même seulement le vouloir. Le moment où la dure pression à laquelle ils sont soumis se relâche ressemble plutôt à une explosion, et comme ces êtres libérés si soudainement de leur travail ne connaissent rien d'autre que l'aliénation, ils se jettent, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement épuisés, sur des milliers de choses différentes, sur n'importe quoi qui puisse relancer le cours du temps après le calme plat de l'ennui et les transporter dans un autre rythme: ils se jettent donc sur la rapide succession de scènes que leur propose la télévision...».(texte)

    Günter Anders donne à ce propos une analyse très fine de la position conquise par le poste de télévision dans le foyer en l’opposant à la table familiale d’autrefois. Autour de la table, la famille est réunie. La valeur d’être-ensemble se réalise, ce qui rend possible une communication. Nous pouvons parler, rire, partager, précisément parce que le nous est vivant. Maintenant, dans l’exiguïté des maisons d’aujourd’hui, on dit que le poste de télé « trône » dans la salle à manger. Et c’est bien alors du « on », dont nous devons alors parler, car autour du poste, « on » est là, parce que « on » est devant l’écran et que nous est devenu le « on » familier de la télé, de ce type de « familiarité» qui fait que sont semblables tous ceux qui regardent la télé. Les regards ne se croisent plus, ils sont maintenant tournés vers le poste. Le centre de gravité, ... point de fuite :

     « Il y a quelques années, on avait déjà pu observer que le meuble qui symbolisait socialement la famille, la table massive installée au centre de la salle à manger et autour de laquelle on se rassemblait au moment des repas, avait commencé à perdre de sa force d'attraction... C'est seulement maintenant qu'il s'est trouvé pour prendre sa suite, un meuble d'une puissance symbolique égale... Ce qui ne veut pas dire que la télévision est devenue le centre de la famille. Au contraire. Ce que l'appareil représente et incarne, c'est précisément le décentrement de la famille, son excentration. Il est la négation de la table familiale. Il ne fournit plus un point de convergence à la famille, mais le remplace par un point de fuite commun". (texte) Ce texte date de 1954, nous sommes aujourd’hui trois pas en avant : désormais, il y a une télévision dans la cuisine, on mange avec la télévision allumée, et bien souvent, chacun a la télévision dans sa chambre !

    Les sociologues ne cessent de dire qu’aujourd’hui, les familles ont éclatées, que les relations sont devenues fragmentaires. Il est intéressant de relier cette situation avec le déplacement du foyer familial de la table commune vers la télévision. Malgré l’apparence, la famille rassemblée autour du poste de télévision ne « communie » pas vraiment et communique encore moins. Il n’y a pas de "grand messe" des soirées télé, mais des moments où « on » s’échappe dans un ailleurs virtuel. Cette osmose dans la fuite ne rapproche personne, elle permet bien au contraire de s’écarter, de ne pas se parler, de demeurer l’un pour l’autre étranger dans un même espace. La télévision supprime le lieu de vie et le remplace par un espace artificiel anonyme. Anders est un élève de Heidegger. Nous avons vu que dans Être et Temps, Heidegger donnait du « on » une description en insistant sur le fait qu’en lui le distancement devient caractéristique. On peut être avec d’autres, sans être réellement ensemble. La confusion n’a rien à voir avec la communion. La communion, c’est un je, qui rencontre un tu, pour faire un nous. C’est possible autour d’une même table. Devant la télé, c’est exclu. Devant la télé, il y a précisément la confusion dans une masse qui est du « on » préfabriqué à l’antenne. Dans ce on, chacun est par avance jeté, comme « on » est jeté dans « les autres », ce qui éviter d’être soi et étant « on ». Il est amusant de constater à quel point nous avons été naïfs aux premières heures de la télévision. Sur ce point, la lucidité de Günter Anders est indéniable : « Selon un article paru dans le quotidien viennois Presse du 24 décembre 1954, 'la famille française a découvert que la télévision était un bon moyen de détourner les jeunes gens de passe-temps coûteux, de retenir les enfants à la maison et de donner... un nouvel attrait aux réunions familiales'. Il n'en n'est rien. Ce mode de consommation  permet en réalité de dissoudre complètement la famille, tout en sauvegardant l'apparence de la vie intime, voire en s'adaptant à son rythme. Le fait est qu'elle est bel et bien dissoute: car ce qui désormais règne à la maison grâce à la télévision, c'est le monde extérieur -réel ou fictif- qu'elle y retransmet. Il y règne sans partage, au point d'ôter toute valeur à la réalité du foyer et de la rendre fantomatique ».

B. Chewing-gum mental et réalité fantomatique

    “TV is chewing gum for the eyes”. Frank Lloyd Wright. Le chewing-gum, c’est un truc que l’on mâche par nervosité, pour occuper une agitation avec quelque chose. Comme la cigarette. La télévision, c’est un chewing-gum mental, elle permet d’occuper le mental en lui donnant à mâchouiller des images. L’important n’est pas dans ce qu’on regarde et encore moins l’attention qu’on accorde. (texte) On regarde la télé sans voir vraiment. On peut faire la même chose en feuilletant des magazines, regarder sans regarder, regarder sans voir de façon profonde et saisissante, le regard absent justement parce qu’alors il n’y a plus que « on ». Si vous téléphonez à un ami à l’improviste en lui demandant : « qu’est-ce que tu fais ? », il répondra invariablement dans ce cas précis : « rien, je regarde la télé ». Comme quoi, les mots ont vraiment du sens ! Je ne fais rien. Pourtant je regarde la télé. Le mot devrait avoir un sens en tant que verbe d’action ; mais, quand il s’agit de la télé, c’est faux. Regarder la télé, c’est très passif, c’est un regard vide, une conscience occupée à « rien », un néant de conscience. Si, poursuivant la conversation, vous demandez : « tu regardes souvent la télé ? ». Il est certain qu’au bout du fil, il va répondre « non », avec une sorte de gène caractéristique. L’absence de la conscience, personne n’en n’est fier. C’est un peu comme une maladie honteuse ou une dépendance.

    1) Suivons ce fil conducteur entre le rien et la dépendance. Pourquoi ai-je honte de trop regarder la télé ? Pourquoi un sentiment de honte ? Est-ce de penser que peut-être moi aussi, à 60 ans, j’aurais passé 15 ans de ma vie devant une télévision ? N’est-ce pas en réalité le frémissement d’angoisse, jusqu’à vomir, de penser qu’en fait, ma vie, je ne l’aurais pas vécue ? Si ce scénario advenait, j’aurais regardé les autres vivre à la télé ! Honte à la seule pensée de ne pas avoir vécu la vie qu’il m’était donné de vivre. D’avoir perdu mon temps. En définitive, frémissement d’horreur dans un sentiment vague et diffus de passer à côté de la vie, sans être jamais soi. Une seule coïncidence avec soi, me dit que je vis toujours dans la présence. Mais la télévision, c’est tellement efficace pour produire de l’absence ! On peut toujours me rassurer en me disant que devant la télé, « on vit encore », mais je sens bien qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette affirmation. D’ordinaire, quand une personne consacre 15 années de sa vie à une activité, ce doit être une passion sacrée qui fait oublier l’effort qu’elle peut lui donner. Ce doit être une aventure de toute une vie, une création constate et joyeuse. Mais dans ce cas précis, 15 ans devant la télévision, c’est exactement le contraire. Aucune in-vestissement, du di-vertissement. Aucune passion, mais un perpétuel oubli de soi dans l’inactivité. Aucun effort, mais un laisser-aller paresseux et désœuvré : le renoncement à toute aventure personnelle, à toute création authentique Quand aux joies du petit écran, elles sont le plus souvent assez glauques et pitoyables. On « rigole », on est « gai », mais tout cela est tellement fictif, tellement loin de la réalité. Tellement loin de la vie.

    Alors pourquoi restons-nous scotchés devant l’écran ? Pourquoi tant d’inertie ? Qui n’a pas été pris un jour de l’envie de crier à tu-tête : « mais enfin, éteint la télé, lève-toi et marche ! Ne reste pas là comme un mollusque ! Reprends-toi bon sang ! » Mais il y a cet effet hypnotique des images sur l’écran. Les images de la télévision sont des images de la vie et on en oublie l’image pour la prendre pour la vie. Ce qui n’est qu’une pseudo-réalité ...

    2) D’abord, il y a les infos. Elles donnent un sentiment d’être constamment au courant de tout, d’être en prise avec le monde. Un professeur de collège me disait un jour qu’il avait reçu une maman qui, le plus sérieusement du monde lui disait : « oh, mais ma fille est très cultivée vous savez, elle regarde beaucoup la télé » ! Dans son esprit, laisser son enfant devant la télé, c’était faire une véritable œuvre d’éducation. Elle apprenait tout ce qu’il faut apprendre. Elle aurait été inculte peut être en en allant faire de la danse ou du théâtre ? Elle absorberait plus d’informations en regardant la télé qu’en lisant un bon livre ? Mais le problème, c’est justement cette absorption sans distance, sans intelligence, sans réflexion qui transforme l’individu en éponge mentale. L’information, c’est l’actualité. L’actualité, c’est, dit Michel Henry, « ce qui est là maintenant, en cet instant qui retentit en même temps dans le monde entier, c'est justement ce monde tout entier, la totalité des événements, des personnes et des choses ». Il est bien vrai qu’à chaque instant la danse prodigieuse de l’univers se produit sous nos yeux. Les événements cependant ne fulgurent pas totalement au hasard. Il existe des corrélations entre tout ce qui se produit partout sur la Terre. Et je suis, dans ma situation d’expérience, inséparable de tout ce qui est. Je ne peux pas me couper de tout ce qui arrive. En un sens, l’actualité est portée par la vérité profonde de l’Etre qui est la non-séparation des événements. C’est bien ce que je pressens avec l’information et c’est pourquoi la représentation virtuelle possède une puissance de séduction incomparable. Elle me renvoie à la Manifestation du réel, cependant, cette manifestation, qui vient m’interpeller aux actualités a été soigneusement préparée, comme on dit un plat tout préparé. Il est impossible de tout dire, et de dire le tout. « Il faut donc choisir. Qu'est-ce qui dirige ce choix? Sur le tout de la réalité, les médias jettent une grille: le hold-up de la matinée, les courses à Vincennes et le rapport du tiercé, la petite phrase de quelque histrion de la politique en tournée, la hausse du dollar et du pétrole (ou leur baisse), la baisse de l'or (ou sa hausse), l'interview de la concierge de l'immeuble le plus proche de l'endroit où le viol de la fillette est supposé avoir eu lieu, l'arrivée de la traversée de l'Atlantique à la voile, ou l'étape du Tour, la littérature enfin au moment de la remise des prix, quand elle ressemble elle-même à une course, avec favoris, outsiders, etc. » (texte) Ce qui préside au choix de l'information, c’est la logique même de la télévision en tant que média. Selon cette logique, l’événement doit être singulier, saisissant et spectaculaire. La bonne info, c’est celle qui peut produire un choc dans son passage à l’antenne. Du direct, comme en boxe, on dit un direct du gauche. Il faut qu’elle soit très émotionnelle. Même quand il s’agit de présenter un événement plutôt neutre, on insistera pour lui donner une allure fortement émotionnelle. La charge émotionnelle (video) est en effet une condition requise pour produire du divertissement et retenir le spectateur. N’oublions pas l’angoisse du rédacteur en chef, le couperet que constitue l’audimat pour le journaliste, la course permanente à l’audience. Ce n’est pas, comme nous pourrions le croire, une question d’excès de zèle de certains journalistes, non, cela fait partie d’une logique immanente à l’expression télévisuelle. C’est le système qui finit par dresser les journalistes. Conséquence : le besoin compulsif de surenchère dans l’effet, tend à rompre l’unité du champ de conscience, pour la remplacer par l’image dans ce qu’elle a de plus divers et de pulvérulent. Il faut aller vite et passer d’un événement à l’autre. Ainsi, « Pris dans le film de leur succession ou de leur juxtaposition sur la page d'un journal, ces événements présentent un caractère commun: l'incohérence. Considéré isolément, chacun d'eux se résume à un incident ponctuel. Ni les tenants ni les aboutissants ne sont donnés avec lui. Tirer le fil de sa causalité, de sa finalité, de sa signification, de sa valeur, ce serait penser, comprendre, imaginer, rendre la vie à elle-même quand il s'agit de l'éliminer. Rien n'entre dans l'actualité que sous cette double condition de l'incohérence et de la superficialité, de telle manière que l'actuel est l'insignifiant ». Ce qui est projeté à toute vitesse comme information est aussitôt expulsé de toute réflexion. Autant un documentaire peut être passionnant, quand il prend son temps pour visiter un sujet, autant l’actualité vide tous les sujets de leur signification, tout en donnant l’illusion que l’on a compris. De faire partie de « ceux qui s’informent », de la tribu de ceux « qui sont au courant de tout ».

    Ce qui veut dire immanquablement de ceux qui ne comprennent rien, parce qu’ils n’ont jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit. Sans compter que l’idée même qu’il pourrait très bien y avoir désinformation et manipulation ne nous effleure que rarement. De toute façon, le documentaire qui pourrait effectuer une mise au point plus complète n’est qu’un alibi culturel : on sait bien que neuf téléspectateurs sur dix zappent les documentaires pour aller vers les clips musicaux, les films, la variété (un mot qui en dit long) ou la publicité. Surtout les plus jeunes. En plus, le soin de l’intelligence n’est concédé qu’à ceux qui peuvent attendre une heure du matin ! Au prime time, c’est le tout public et le divertissement à gogo. Le divertissement pour les gogos ou les petits soucis de consommation de la ménagère de moins de cinquante ans. A ce niveau, le problème de la cohérence, on s’en fiche éperdument, ce qui compte, ce sont les rentrées publicitaires. Vous vous souvenez. Comment disait-il déjà ? (document) Ah oui, il s’agit de « vendre à coca-cola un temps de cerveau disponible ». Non seulement la logique actuelle de la télévision veut qu’elle soit ---------------hypnotique, mais elle veut aussi et avant tout qu’elle soit commerciale. Elle est l’outil de conditionnement de masse le plus puissant que l’homme n’ait jamais inventé (texte). Günter Anders, en 1956 l’avait déjà très bien compris, il disait carrément que désormais, il n’était plus utile de recourir aux grands effets rhétoriques, comme le faisait Hitler, pour tenir les peuples en respect. Avec la télévision, la propagande est devenue soft et d’une extraordinaire efficacité, parce qu’en plus les gens aiment ! Il faut dire qu’on les a dressé pour qu’ils ne pensent plus à rien d‘autre qu’à ce qui est servi dans le hamburger de la télévision. Ils peuvent avaler une demi-heure de pub dans un film sans broncher et en redemander encore. D’ailleurs, à forte dose, on peut se demander si, ce qu’il leur reste de pensée, ce ne sont pas des défilés de pub. C’est le sujet habituel de conversation dans les cours de récré que de réciter des pubs

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    3) Cependant, dira l’objecteur, on ne peut pas nier que la télévision ait fait beaucoup d’efforts pour « être proche des gens », donc de leur réalité… Tout à fait ! Cela s’appelle même la télé-réalité ! Et là, question chewing-gum mental, il y a de quoi s’en mettre sous la dent. Des « vrais » ados qui parlent de leurs « vrais » problèmes qui montrent leurs « vraies » relations sexuelles. Que du « vrai » et en direct. 24/24 si vous voulez. De la réalité « intime » en tranches horaires bien choisies. Intime comme les dessous féminins, les vannes pour dérider la galerie, les clins d’œil des filles devant la glace, les confessions larmoyantes, les coups de geule pour montrer qu’on est un « mec ». On pourrait presque renifler les odeurs de transpiration. Pur jus sociologique. Plus d’in-timité, de l’ex-timité ! Que du dehors ...mais en images. (texte)

    A partir du moment où la réalité se confond avec l’image qui la représente à l’écran, le terrain sur lequel toutes choses prennent une importance se déplace. L’image accroît son empire, justement parce qu’elle n’est pas vue comme une image, mais comme la réalité elle-même. Ainsi, le téléspectateur halluciné, n’a qu’un vœu : passer à la télé ! L’homme postmoderne n’adressera peut-être jamais la parole à la dame qui habite en face, mais si elle passe à la télé, alors cela change tout. Elle aura gagné une importance suprême, elle aura gagné la dignité du « réel ». Auparavant, elle n’était rien, une inconnue. Mais elle est passée à la télé, tout le monde la reconnaît, lui parle et la complimente. La télévision réalise le désir de reconnaissance en distribuant de la célébrité à n’importe qui et pour n’importe quoi, parce qu’elle sait transfigurer le banal en le portant à l’image. La télévision incite à l’exhibitionnisme, en nous persuadant qu’il n’y a d’importance, de valeur, de réalité, que dans ce qui peut être montré devant tous (dans un scoop télévisuel). Ceux qui auront reçu sa bénédiction, pourront ensuite exhiber la cassette 100 fois à leurs proches : cet instant magique où ils se sont sentis exister… parce qu’ils passaient à la télé ! Il n’y a pas de flatterie de l’ego plus puissante que celle-là. Peu de productions techniques sont autant capables de renforcer l’ego que la télévision. La télévision joue à fond sur le registre des aspirations du sujet et elle fabrique en permanence de nouveaux objets d’adoration. Elle invente et décrète aux yeux de tous, elle reproduit la valeur de ce qu’elle ex-pose. La valeur des choses comme celles des personnes -c’est du pareil au même-. La chose est ex-posée dans la lucarne de la télévision comme un objet d’une consommation d’images : les canapés salon, les ouvres boîtes électriques, comme les animateurs et les speakerines. Il est d’ailleurs impossible de démarquer la consommation de la télévision (au supermarché, le journal de la télé est toujours à la caisse). On consomme des objets « vus la télé » (c’est marqué sur la boîte en grosses lettres). Le soir, on consomme des vies « vues à la télé », dont on partage, dans une pamoison quotidienne, les petits pépins et les gros malheurs. Ah les héros de la télé ! (document)

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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