Leçon 91.   La conscience et l'observation        

    Dans un sketch de Raymond Devos, on peut lire ceci : "il y a observer et observer, par exemple, quand on demande aux gens d'observer le silence, ils l'observent, et tête baissée en plus ! » Il y a bien sûr un jeu de mots qui implique un double sens du terme observer. Observer est un terme qui renvoie à la perception d’un objet, mais pris dans un autre sens, il désigne s’arrêter pour se recueillir : observer une minute de silence, le paradoxe étant qu’alors, il n’y a plus d’objet et rien à voir ! Ce qui resterait alors de l’observation, c’est seulement un acte de l’attention sans objet.

    Seulement, la conscience de l’état de veille est avant tout une conscience de quelque chose, une conscience d’objet. Pas une conscience de rien. Pas une attention libre. Cette conscience de quelque chose est fondée sur ce que l'on appelle l'intentionnalité. En vertu de l’intentionnalité, il semble que la conscience ne peut-être dans l’observation que dans la relation à un objet.

    Est-ce à dire qu’il est impossible de s’observer soi-même ? Peut-on se prendre soi-même pour objet d’observation ou bien est-ce que cela ne veut rien dire ? La question est donc de savoir si la conscience de soi se définit aussi par l’intentionnalité ou bien si elle est différente. Peut-on définir la conscience de soi par l’attention à l’objet ? Y a-t-il une forme de conscience intime qui rendrait possible une observation de soi ? La conscience excède-t-elle les limites prescrites par la conscience de l’objet ? Est-il possible qu’il y ait une attention non-dirigée ? Une attention sans objet ?

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A. L’attitude naturelle, la science et l'observation

    Commençons par examiner ce qui se produit communément au sein de la perception. Qu'est-ce qu'observer dans l'attitude naturelle? Autre question corrélative, y a-t-il une différence entre l'observation dans la vigilance et l'observation scientifique?

    1) Dans la vigilance quotidienne, nous disons observer pour désigner une perception attentive et soutenue d’un objet. Ce peut-être le fait de grappiller un maximum de détails, ou surtout de ne pas perdre de vue un objet. Le pêcheur observe le bouchon qui flotte, relié à l'hameçon. Le chasseur observe la trouée entre les arbres dans laquelle il attend un vol de perdrix. La secrétaire de l'agence immobilière observe à sa façon son objet privilégié, un client, le monsieur qui attend sur la chaise. Elle a noté qu'il est nerveux, qu’il ne tient pas en place. Elle a observé que sa tenue et sa manière de parler indiquent une personne plutôt aisée. On va lui faire les offres les plus hautes d'abord et on négociera après ! Dans l’attitude naturelle, l'observation suppose donc une identification de l'objet, l'observé et une position de l’observateur. Ce qui est très caractéristique, c’est que l’observé est posé dans une dualité nette vis-à-vis de l'observateur. Le sujet se distingue et s’oppose à l'objet. Les moineaux que j’observe depuis un moment jouer dans la flaque ne sont pas moi. « Moi » est un concept qui se pose dans la dualité. La secrétaire qui observe le client se prend pour la secrétaire de l’agence, et elle n’est pas le client, elle le regarde en secrétaire, en le jugeant, chez elle l'observation est une évaluation. Elle le regarde de « pied en cape", de "haut en bas" en se disant : "voyons ce que je vais lui proposer". Elle observe un objet qui est un "client" potentiel. Le pêcheur et le chasseur observent une proie, non pas en tant que tel un poisson ou un oiseau. L’objet répond à une intention du sujet. La proie est l'objet et l'objet ainsi posé, pose aussi le sujet, à savoir le chasseur et le pêcheur. Chacun de nous, dans la vigilance quotidienne, se met dans ce rail de perception duelle, et cela à partir du moment où le mental pense et interprète la perception. Ce serait évidemment très différent d’observer sans faire advenir la séparation dans la dualité, sans imposer une image de l’autre (un client, une proie, un rustre, un punk, un étudiant etc.), sans juger. Ce que nous ne faisons quasiment jamais dans l’attitude naturelle, car notre mode de représentation habituel nous porte à opposer, à observer tout en jugeant dans la dualité. (texte)

    ---------------2) On dit que la science s’oppose à la pensée commune. Il est aussi admis que la pensée commune est par nature très subjective par rapport à l’approche objective de la science. Cela doit se traduire par des distinctions dans le statut de l’observation. Il doit y avoir donc des différences nettes entre l’observation scientifique et l’observation en général. En effet, l’observation scientifique n’est pas fondée sur des jugements de valeurs, mais plutôt sur des jugements de fait, encadrés par une armature conceptuelle solide. Le scientifique observe avec une méthode, avec des instruments de mesure, et il se réfère à des théories qui sont la texture de sa représentation, le filet qu’il jette sur le Réel. A l’intérieur de la représentation scientifique, l’observation rejoint l’expérimentation, tout en ayant une portée plus large. On peut observer les étoiles sans procéder à une expérimentation. On peut ...

    Cependant, la science définit la notion d’observation dans le cadre de l’approche objective de la connaissance et qui dit objectivité, dit mesure. Le scanner du médecin spécialiste qui ausculte un malade qui mesure, localise une tumeur cancéreuse est une des prouesses de notre technique. Le télescope de l'astrophysicien, le microscope du biologiste, les instruments de mesure, sont la fierté de notre science de l'observation. Pour obtenir des instruments de mesure très sophistiqués, les pays développés sont prêts à faire des dépenses considérables. Nous avons une déférence presque superstitieuse devant tout ce qui relève de la mesure. Il est vrai que le sérieux parle dans les chiffres ! Une observation assortie de mesure acquiert le statut de l'objectivité et l'objectivité est la norme du savoir moderne. Dire "un groupe de dauphins s'est approché du canot" est une observation littéraire. Dire "un groupe de cinq dauphins, dont deux petits, s'est approché du canot" relève déjà d'avantage de l'observation scientifique, car on introduit de la mesure. D’autre part, l'observation scientifique ne peut pas se faire au petit bonheur, comme dans l’observation ordinaire, mais suivant un protocole bien précis. Elle est intentionnelle au sens où elle est organisée, où elle vise à repérer des constantes, à isoler un facteur spécifique. L’observation scientifique n'a rien à voir non plus avec l’observation diffuse du peintre par exemple, ou avec ce que Stephen Jourdain appelle « la perception omnidirectionnelle ». Elle n’est pas une forme de contemplation, elle est, dès son origine, une observation pensée, conceptualisée,

nt la théorie, si elle n’est pas tirée de l’observation ? Quel rapport y a-t-il entre une théorie scientifique et l’observation ?De quelques observations et par induction, on pourrait peut-être dégager une sorte de loi générale. C’est ce qu’a cru pouvoir montrer l’empirisme. Seulement, une loi n’est pas une simple généralisation. On ne trouve pas une théorie en observant la nature, on doit l’inventer. L’induction n’explique en rien les audaces inventives des théories nouvelles. Il y a un saut entre ce qui est simplement observé et ce qui est inventé sur le plan des concepts. Comme le dit très bien Einstein, une théorie est une création imaginaire, une pure invention conceptuelle, mais dont la représentation possède ce caractère particulier de pouvoir se formuler en langage mathématique. Une théorie n’est pas pêchée dans l’observation, mais est une œuvre de l’imagination scientifique. Le problème du statut à accorder à l’observation dans les sciences se situe ailleurs que dans la question de l’origine des théories. Il se résume à demander quelle est la portée exacte des concepts qui structurent une théorie dans leur correspondance aux faits.

    Il n’est pas simple de préciser en épistémologie la relation que la théorie scientifique entretient avec l’observation. Les polémiques actuelles sur le statut de l’observation font apparaître plusieurs doctrines :

    a) Les partisans de l'instrumentalisme qui distinguent les concepts applicables aux observations et les concepts théoriques. Si le concept de relativité est théorique, celui de masse mesurable est applicable à l'observation et est susceptible de rendre possible la mesure. Il y aurait alors dans la théorie un noyau idéal qui ne serait pas concerné par la relation à l’observation.

    b) Les partisans du falsificationnisme inauguré par Karl Popper, considèrent que les théories peuvent être falsifiées par l'observation, ce qui revient à montrer qu'il est en réalité impossible d'établir la vérité absolue d'une théorie. Une théorie peut-être corroborée par des faits relevant de l'observation, mais cela ne lui donne qu'une probabilité de vérité. Il reste possible que des observations ultérieures nous obligent à la revoir.

    c) Les partisans du néo-positivisme (du Wiener Kreis, le Cercle de Vienne, sous l’influence notamment de Ludwig Wittgenstein) partent du principe que tout énoncé pourvu de sens doit se référer se référer à une donnée observable. C’est-à-dire que la mesure de tout énoncé est suspendue à une expérience possible qui le fait entrer dans le champ d’un savoir rationnel. Par expérience possible, il ne fait pas de doute que le Cercle de Vienne, comme Kant, n’entend que l’expérience empirique.

_______________ remet en cause la nécessité de s’appuyer sur une instance qui permette un dialogue entre la théorie et les faits, l’instance de l’observation ou de l’expérimentation. Il y a aussi entente sur la rigueur nécessaire à l’établissement d’observations. Quand on admet la pertinence de la mesure, on admet les conditions qui assurent la détermination de l’objet. Mais dès qu’il est question de savoir comment user de manière satisfaisante de la mesure, il n’y a sur le fond pas de différence entre l’observation habituelle et l’observation scientifique, il n’y a qu’un prolongement. Il s’agit toujours d’opérer une distinction nette entre le sujet et l’objet. Toute observation renvoie à la nature même de l’état dans lequel elle est opérée, c’est-à-dire à la vigilance d'un observateur. Les instruments de mesure ne sont que des extensions de notre perception dans la vigilance. Le recours à un instrument de mesure ne change pas la manière dont nous pensons l’objet, ni la dualité sujet/objet qui traverse l’attitude naturelle. texte. Observable signifie toujours rattaché à la perception, à l'expérience telle qu'elle est structurée dans la vigilance. Il n’est donc pas étonnant que toute la science classique se soit construite sur la dualité, sur la séparation du sujet et de l’objet dans l’observation. C’est même sur cet a priori que repose l’idée d’objectivité absolue dans laquelle la science moderne s’est développée pendant très longtemps. Que veut dire en effet objectivité absolue ? Que le savoir est posé indépendamment du sujet qui le constitue, de sorte que justement au bout du compte il ne reste que l’objet et que l’on a complètement perdu de vue le sujet. L’objet observé est décrit tel qu’il serait, « objectivement », indépendamment de tout observateur humain. L’objectivité absolue prétend parler de ce qu’est le monde en soi, comme si on pouvait détacher entièrement l’observation de l’observateur qui l’effectue. Le « monde objectif » de la science classique est sensé rester identique, même si il n’y avait personne pour l’observer ! Le soleil reste rond, la rose reste rouge et le mur blanc même si personne n’est là pour les voir !

    Il faut s’éveiller de cette d’illusion ; il n’y a pas d’objet sans sujet, pas d’observé sans observateur et il n’y a pas de séparation réelle entre l’observateur et l’observé. Ayons un peu d’audace. Et si il n’y avait pas de dualité réelle ? Dit autrement : s’il n’y avait pas d’objectivité absolue ? Pas d’objectivité forte, comme dit Bernard d’Espagnat ? Et si ce que nous savons sur le monde demeurait à jamais une représentation? S’il n’y avait d’objectivité que faible, relevant d’un consensus intersubjectif entre les savants ?   

    Il est assez stupéfiant que ce soit la physique elle-même qui ait proposé cette extraordinaire révolution de point de vue, à travers la théorie quantique. La théorie quantique a le mérite de remettre sur pied la notion d’observation en rétablissant la dimension de la subjectivité de l’observateur. Elle a le mérite de mettre le doigt sur le caractère fictif de la dualité observateur/observé. Comme l’écrit Catherine Chevalley « Le propre de la théorie quantique est de rendre caduque la situation classique d’un « objet » existant indépendamment de l’observation qui en est faite ». Si le schéma classique de la science était observateur/observé, ce que la théorie quantique invite à considérer serait plutôt observateur-observation-observé. Ce renversement revient à regarder l’observation comme un processus qui lie de manière inséparable l’observateur et l’observé. Ce lien est réel, c’est l’idée de séparer l’observateur et l’observé qui est fictive, qui repose sur une illusion. C’est la pensée qui produit cette illusion en opérant une fragmentation là où il n’en n’existe pas, là où n’existe qu’un continuum d’expérience.

B. Perception interne et observation externe

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   © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan.
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