Leçon 127.   L’accomplissement de la relation        

    Nous pourrions individuellement nous vanter de mener une vie confortable, d’avoir réussi sur le plan du travail, de conserver une piété religieuse, d’avoir une moralité irréprochable, ou un sens esthétique raffiné et des valeurs intellectuelles solides. Il n’est pas certain pour autant que  le sens de la relation y trouve son compte. C’est même souvent le point faible des personnalités les plus fortes dont on dit qu'ils ont réussi. Le sujet qui fait montre d’un QI élevé peut très bien en même temps être asocial, voire être un autiste de la communication. Bref, le QI ne rime pas avec le QR (quotient relationnel).

    Notre époque connaît une extraordinaire débâcle relationnelle. L’homme postmoderne vit replié sur lui-même, il profite de bien des avantages que la société lui offre, mais il communique peu ou mal. Il vit dans l’isolement, car ce sont les processus égocentriques qui font naître son isolement. Il vit aussi dans un déchirement relationnel constant, en reportant indéfiniment ses attentes sur l’autre, en espérant que le prochain amour comblera ce que le précédent a déçu. Ce qui semble invariablement mener d’illusion en illusion, ou bien conduire à cette situation de désespoir tranquille qui résume le plus souvent la vie de couple aujourd’hui.

    Nous pourrions examiner ce qu’il en est de la relation entre les peuples et les cultures et le constat serait le même. La relation constitue dans notre société un problème majeur. Même si nous avions réussi à résoudre tous les autres, il resterait celui-là. Et on peut oser retourner la formule : peut être est-ce parce que nous n’avons pas réussi à résoudre celui-là que nous avons aussi tous les autres ! Qu’est-ce qui ne va pas dans notre sens de la relation ? Qu’est-ce qu’une relation humaine accomplie ? Le dysfonctionnement relationnel est-il seulement lié au contexte de nos mentalités ? Il est vrai que l’hyper individualisme de notre temps est peu propice à l’accomplissement de la relation. Nos échecs s...

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A. Appel, demande, espoir et attente

    Pour l'instant, ne prenons pas en compte ce qui a été dit plus haut pour en rester à ce que peut dire l'opinion. Nous pensons communément que le but de la relation est de trouver la joie, le bonheur et l’épanouissement dans le partage de la vie avec un autre. Il faut maudire notre solitude, la défaire, aller vers les autres, car ce n’est qu’hors de soi que l’on peut trouver ce qui nous rendra heureux. Nous avons besoin des autres et la solitude est un repli sur soi dont on doit sortir, pour exploser dans la relation à l’autre. Essayons de donner sa voix à cet implicite très présent dans l’attitude naturelle. Selon les croyances communes, qu’est-ce qu’une relation sérieuse ? Si nous mettions au grand jour les croyances inconscientes sous-jacentes à la plupart de nos comportements cela donnerait à peu de choses près à ceci : (texte)

    1) Prosopopée de l'attachement : « La solitude existe là sans que l’on y soit pour rien. Elle vient avec notre vie dans ce monde. On n’est rien sans les autres et on entre dans le monde au milieu des autres ; mais, comme le autres n’ont d’abord de souci que pour  lui-même, il nous faut  lutter pour détourner leur attention vers nous. Il faut appeler l’autre dans la relation. Soi-même on ne représente rien. Il nous faut quelque chose d’autre ou quelqu’un d’autre pour mettre fin à notre solitude et à notre malaise. Nous débarquons dans le monde perdu, étranger, égaré et il faut bien que les autres nous reconnaissent tel que nous sommes et entendent notre appel. S’il y a bien une chose que je puis exiger de l’autre, c’est qu’il m‘écoute, me réponde et me porte secours. C’est ce que veut dire responsabilité. C’est le sens premier de la dignité de la personne que d’être une individualité capable de réponse. Un être humain n’est pas un pot de fleur, il peut être interpellé, il peut répondre à l’appel d’un autre être humain. Donc me répondre. On naît faible et dépendant, comme de hasard, dans un monde incertain.

       ________________________________ engager dans la relation». (texte)

    2) Voilà qui est dit. Il vaut mieux dire tout haut ce que l'on pense tout bas, cela met nos croyances inconscientes en lumière. Nous comprenons mieux l’insistance de la religion sur la fidélité et en général l’interprétation moralisante de la religion. La religion apporte le poids de son autorité et se porte garant de la fidélité de la relation devant Dieu. Elle fait de la satisfaction des besoins une relation sacrée. La faute par excellence est toujours une faute dans la relation, la faute c’est l’infidélité. L’infidélité à la promesse dans la relation. Dans l’Islam le pêcheur, le fautif, le traître, c’est l’infidèle. Il est dit que Dieu lui-même a des besoins que l’homme doit satisfaire et que s’il ne les satisfait pas, la malédiction va s’abattre sur lui. Si l’homme est maudit, c’est d’avoir renié son engagement envers Dieu. S’il est sauvé, c’est de renouveler l’engagement de sa relation à Dieu. Or cet engagement se traduit par le fait même de devoir se consacrer à la sécurité de l’autre en s’engageant dans une relation éthique et pas seulement passionnelle. Ce qui est une relation dite "sérieuse". (document)

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    c) Le libertin en un sens adhère aussi d’une certaine manière à ce type de discours et c’est pourquoi il choisit délibérément la fuite : la licence de faire tout ce qui lui plaît, au mépris de la relation. Entrer dans une relation sérieuse, ce serait renoncer à sa liberté, accepter la cage et ses barreaux dorés. Plutôt n’écouter que ses désirs et n’avoir pour guide que l’empire conquérant de sa liberté. Pensons à La non-demande en mariage de Georges Brassens.

     Faut-il inscrire la crise des relations dans un contexte plus large, celui des mentalités de notre époque ? Est-ce une question « sociologique » ? (texte) Ce serait une tentative adroite de relativiser le problème des relations vers le « social » en général. Les analystes les plus lucides de notre temps s’accordent à reconnaître que la postmodernité est en proie à une situation de crise relationnelle inédite. Notre époque confond tous les repères, brouille toutes les relations et retourne allègrement toutes les valeurs. Alors, au milieu des familles recomposées, des divorces à répétition, des familles monoparentales, des couples à la dérive, on se cramponne comme on peut et on se débat pour trouver des assurances où on croit pouvoir en trouver. L’hyper individualisme postmoderne a mis l’ego sur un piédestal. Moi se montre, moi s’exhibe, se met en valeur, moi se démonte, se démystifie, se dénigre, mais moi est toujours là, y compris quand il fait une véritable fixation sur l’autre. A partir du moment où le culte des apparences est une préoccupation furieuse et où l’ego a une place aussi importante, il y a bien peu de chance que les relations se portent bien. Gilles Lipovetsky dans L’Ere du Vide note que le sujet-consommateur finit par tout mettre sur le même plan. Consommer-jeter. Une relation amoureuse, cela se consomme et cela se jette, comme une barquette de frittes et une canette de soda. Le sexe, c’est de la consommation rapide, comme la cigarette. A partir du moment où le culte du plaisir est devenu la seule valeur prédominante, le sens d’une relation morale est délétère. Nous sommes, selon un autre tire de Lipovetsky à l’ère du Crépuscule du devoir. Seulement, la boulimie consommative renforce la frustration, elle fragilise les plus faibles, elle exaspère les tensions sociales. Elle suscite la colère à l’égard de ceux qui ont le privilège de pouvoir vivre des fantasmes que le commun des mortels doit se contenter de regarder à la télé.

    ... répondre :
    Faut-il identifier la solitude avec l’isolement ? On peut accuser la « société », mais ne sommes-nous pas pour quelque chose dans notre isolement ? N’y a-t-il pas des processus qui conduisent à l’isolement et le renforcent ? Que nous soyons interdépendant, cela, personne n’en doute, mais l’interdépendance et la dépendance, est-ce bien la même chose ? Entrer dans la relation, en exigeant la satisfaction d’un désir de reconnaissance, n’est-ce pas la meilleure façon de la saboter ? Ce qui est essentiel dans la relation, est-ce ce qu’on en retire, ou n’est-ce pas plutôt ce qu’on lui apporte ? La responsabilité n’est-t-elle pas une expression de l’auto-référence ? Ou encore, la responsabilité, n’est-ce pas surtout le lien auquel je me donne, plutôt que le profit que j’en retire ? Le propre de l’irresponsabilité, n’est-ce pas de se dégager soi-même de toute relation ? Est-il bien exact de dire qu’une relation doit être « construite » ? N’est-elle pas toujours déjà-là, en sorte que ce qui compte, c’est surtout de la vivre ? Etre relié à un autre, est-ce la même chose que de le ligoter ? Peut-on vraiment trancher dans la valeur des relations ? Et si toutes les relations étaient sacrées ? Et si la solidarité n’avait en fait rien à voir avec la dépendance mutuelle liée au besoin ? Et si l’amour n’avait rien à voir avec l’attachement ? Et si aimer voulait précisément dire donner de soi sans attente, (texte) sans tractation, sans espoir de retour ? Et si l’amour était un don et non pas un échange ? Et si le « contrat de mariage » religieux et public, fondé sur le seul désir de sécurisation, était une imposture ? Et si la demande d’un amour exclusif et l’incarcération de la liberté qui s’ensuit, étaient la meilleure manière de tuer l’amour ? Et si l’amour et la liberté par essence allaient toujours ensemble ? Et si nous découvrions brusquement que ce qui grandit une relation, c’est justement de pouvoir l’aborder sans demande ni exigence ? Et si la caution d’autorité de la religion qui présuppose en Dieu des « besoins » était fondée sur une mécompréhension ?

B. Le miroir de la relation

    Qu’est-ce que la relation ? Être relié veut dire ne pas être séparé, ne pas être coupé de. La relation est l’unité, la séparation introduit une division. La relation veut dire retrouver l’unité en cessant d’introduire une division dans ce qui est par nature inséparable. Il est intéressant de noter que le mot religion est formé de la même manière : ce qui lie à nouveau. La religion est originellement la restauration du lien sacré avec la vie et précisément, la vie est relation.
    La relation humaine a le même sens : être relié à l‘autre, c’est ne pas être séparé et qu’il n’y donc aucun obstacle qui introduise une division là où règne la non-séparation, l’unité. Dans un premier temps, nous devons nous interroger sur cet état d’unité ou de division.

    1) Le terrain sur lequel la relation humaine s’établit, c’est celui de la commune présence au niveau du sentiment. Être relié veut dire être affectivement présent dans la relation. Ce qui veut dire aussi habiter la vie, telle qu’elle se donne à chaque instant. Empruntons quelques formulations à Krishnamurti dans La Relation de l’Homme au Monde : « Notre vie telle qu’elle est, notre vie de tous les jours, est faite de relations. La vie est relation. Être relié suppose un contact, non seulement physique, mais psychologique, affectif, intellectuel. Il ne peut y avoir de relation sans grande affection. Il n’existe aucun lien entre vous et moi si ce qui existe entre nous est purement intellectuel, verbal ; cela, ce n’est pas une relation. Il n’y a relation que s’il y a sens un contact, de la communication, de la communion, ce qui suppose une affection immense » (texte).
    La relation intellectuelle est toujours seconde. La première relation est affective. La relation intellectuelle est créée par la pensée, mais ce n’est pas la pensée qui me met en relation. La relation est, avant que la pensée ne l’interprète, elle est parce que la vie est par nature relation. La relation est sensible et être en relation, c’est d’abord être accessible et vulnérable. « Je suis relié à vous, cela veut dire que je peux vous toucher, réellement, physiquement ou mentalement. Nous nous rencontrons, il n’y a pas d’obstacle entre nous. Il y a un contact immédiat, de même que je peux toucher ce micro ». Les enfants sont étonnants. Ils n’érigent pas de séparations. Un enfant vous regarde droit dans les yeux et n’interpose rien dans la relation. L’enfant serait prêt à embrasser tout le monde, là où l’adulte mettra la politesse, les convenances, l’étiquette et le protocole. Bref, l’enfant est naturel et spontané dans la relation, ce que nous ne sommes pas. La plupart d’entre nous œuvrons en permanence pour établir une enceinte inabordable. C’est un fait que nous ne remarquons pas souvent, mais, à y regarder de près, la plupart des personnes que nous côtoyons autour de nous sont inaccessibles. Dans le texte cité précédemment : « Regardez-vous, non tel que vous devriez être, mais tel que vous êtes. Vous êtes tellement inabordable, chacun à sa façon, car vous avez tant d’obstacles, d’idées, de tempéraments, d’expériences, de malheurs, de soucis, de préoccupations. Votre activité quotidienne vous isole constamment ». La plupart des hommes vivent dans une bulle mentale et ne sortent que rarement de la réclusion dans leurs pensées. Chacun vit dans son monde de pensées. Rarement dans le monde de la vie. Loin, très loin. La personne est là physiquement, mais mentalement, elle est ailleurs et parfois, il semble que nous ne pourrons jamais l’atteindre. Nous vivons dans ce somnambulisme relationnel, parfois jusqu’à l’autisme. En tout cas, la pathologie mentale ...
    Nos activités égocentriques nous isolent et nous ne sommes pas disponibles. Mais ce n’est pas tout. Il est évident que la relation n’existe que dans la disponibilité et même la fraîcheur nouvelle de chaque instant. Ce qui ôte encore la disponibilité et enlève la spontanéité, c’est que nous rencontrons autrui en interposant le plus souvent une image de l’autre. C’est un point sur lequel revient très souvent Krishnamurti. Si je côtoie un vieux monsieur sur le marché sans savoir qui il est, je le rencontre comme un être humain. Simplement. Mais voici que l’on me fait un signe : « C’est A, acteur célèbre !», « c’est B réalisateur très connu !». Et ma pensée se met en mouvement à une vitesse folle. Je deviens fébrile et maladroit : vous pensez, je suis en présence de A ou B ! Je me comporte maintenant par rapport à l’image de l’autre. Je me comporte comme un individu qui est en présence d’une célébrité. La relation a perdu de sa simplicité et de sa chaleur. Elle est devenue compliquée, elle est mesurée par la pensée et préjugée par elle. Sans aller chercher un exemple exceptionnel, nous pouvons remarquer que l’interposition de l’image joue son rôle de manière constante dans la vie quotidienne : je rencontre une caissière au supermarché, un étudiant, un propriétaire foncier, un client, un voisin etc. Je modèle ma conduite sur un concept spécifique et la relation prend un tour convenu. L’acteur ou le réalisateur est un peu déçu de ce revirement, il préférait peut être l’anonymat, mais il peut reprendre son rôle et retrouver le petit plaisir de la flatterie admirative et y trouver son compte. Mais la relation est perdue, elle est devenue très compliquée et on ne communiquera plus désormais que par image interposée. Cela va jusqu’à la relation proche de la femme et de son mari. Même si tout commence dans le contact immédiat, « dans les relations humaines, ce contact immédiat n’existe pas, parce que vous, le mari ou la femme, vous vous faites une image de la femme ou du mari ».
    La question est donc : est-il possible de vivre en relation sans faire intervenir l’image de l’autre ? Cela signifie vivre la relation. Pouvons-nous aborder la relation en dehors de toute idée et de toute image ? De manière neuve, sans faire intervenir un présupposé (ce type est un délinquant, un juif, un palestinien, un américain, un touriste, un …) A tout le moins, nous pouvons prendre conscience de notre manière de fonctionner dans la relation. La relation consciente, lucide change la donne. La connaissance de soi dans la relation met au jour ce qui d’ordinaire fonctionne comme un schéma répétitif. La relation à autrui est un extraordinaire instrument de connaissance de soi. « Vous ne pouvez vous connaître que par rapport à votre vie de tous les jours ». C’est dans la prise de conscience que l’action véritable s’inaugure. « Etre conscient de tout le contenu de la relation, c'est cela, l'action, et à partir de cette action une véritable relation devient possible, et il devient possible d'en découvrir la profondeur, la signification immenses ». La relation nous tend un miroir où nous pouvons observer ce que nous sommes, où nous pouvons, non pas faire des efforts pour nous montrer sous tel ou tel jour, mais nous révéler à nous-mêmes. « Toute relation est comme un miroir qui nous fait percevoir clairement ce qui tordu et ce qui est droit ». « Il est vrai ...
    2) Le second point important concerne la réponse à l’intérieur de la relation. « Qui dit relation dit répondre. Le sens radical de ce mot, pas de ce que nous en avons fait, veut dire répondre complètement à un autre, comme dans la responsabilité. Nous arrive-t-il jamais de nous répondre complètement les uns aux autres, ou est-ce toujours des réponses fragmentaires, une réponse partielle ? Si c’est une réponse partielle, fragmentaire, pourquoi ? »
    La réponse

 

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   © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan,
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