L’image de la
ligne pour représenter le temps domine notre conception moderne de la Durée. Il y a en arrière du temps une longueur de temps qui va à l'infini et notre pauvre
existence ne tiendra que sur un petit segment de droite, la demi-droite du
futur ne nous est pas accessible. Il est dans la nature de la vigilance de propulser la conscience en avant, dans la visée d’une
intention, d’un ob-jet. Qui dit visée, dit flèche dirigée vers un but, donc entre l'arc et la cible, c'est encore une ligne que nous pensons. La conscience de veille est elle-même comme un flèche qui vise un objet. Quoi de plus naturel donc que d’étendre cette condition de notre vécu et de penser que le temps est une ligne droite qui va à l’infini dans le passé et dans le futur ?
Pourtant, la science nous montre que la Nature fonctionne dans des cycles : cycles de la reproduction, cycles biologiques, cycles des climats etc. Un cycle suppose une évolution circulaire et non pas linéaire. Curieusement c’est bien cette représentation du temps qui a dominé dans les cultures traditionnelles. Le temps ne fonctionne pas en suivant une ligne mais en cercle.
La question se pose donc de savoir si l’analogie (R) de la ligne est pertinente. En quoi notre représentation du monde serait-elle modifiée si nous concevions le temps comme un cercle ou une spirale, plutôt que comme une ligne ?
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Commençons par étudier la représentation traditionnelle du temps, la représentation qui imprègne les mythes de l’humanité. La société traditionnelle vit au rythme des rites qui ponctuent les moments de la journée, rituel du matin au lever du soleil, rituel du repas, rituel qui accompagne le travail, rituel des cérémonies etc. Un rituel est une célébration qui renvoie l’homme à l’Origine, telle qu’elle a été posée dans les mythes fondateurs. Le rite effectue la répétition d’un acte sacré qui a été fait par les dieux à l’Origine. La répétition rituelle, c’est le retour circulaire du temps, le retour du Même, contre le changement dans le Devenir.
1) Le brahmane qui récite la prière au soleil, Surya namaskar, répète un geste dont l’origine remonte aux temps védiques. Au moment où il accomplit un rituel, il n’est plus situé dans le devenir ordinaire de la vie, mais dans le temps sacré de la création, en communion avec les dieux. Dans les rituels védiques, les yagyas, il y a même une procédure pour sortir de l’espace-temps du sacré pour revenir à l’espace temps profane. La cérémonie du sacre d’un roi, le rajasuya¸par exemple, est « la reproduction terrestre de l’antique consécration que Varuna, le premier souverain, a faite à son profit… si le roi fait le même geste, c’est parce que, à l’aube des temps, le jour de sa consécration, Varuna a fait le même geste ». La tradition est fondée sur cette répétition des archétypes sacrés. Elle ignore le temps dans ce qu’il comporte de changement, de valeur de l’Autre, dans ce qu’il possède de neuf, d’imprévisible, dans ce qu’il peut avoir d’unique. Elle est axée sur la répétition et la permanence du Même.
Ainsi, en devenant tradition, un récit historique est toujours transformé : la tradition en retient non pas ce qui est unique et individuel, mais seulement l’exemplaire. La tradition n'est pas "historique". Ainsi s’explique, selon les thèses de l’anthropologie contemporaine, que le fait historique soit peu à peu transformé par la mentalité collective en mythe. On peut en donner de très nombreux exemples, tant anciens, que très modernes. Tout événement qui résonne dans la conscience collective, qui émeut profondément l'âme d'un peuple et possède une charge symbolique importante, peut devenir plus tard un mythe. Mircea Eliade donne un exemple dans Le Mythe de l’Eternel Retour qui se situe en Roumanie. Une jeune fille perd son futur mari quelques jours avant son mariage. Cet événement tragique du fiancé qui tombe dans un précipice, avec le passage du temps, devient un conte populaire : le jeune fiancé avait été ensorcelé par une fée des montagnes, et quelques jours avant son mariage, par jalousie, la fée l’avait précipité du haut d’un rocher. Le fait historique une fois entré dans le folklore populaire est en passe de devenir un mythe. Ce n’est plus un fait tragique, c’est un événement revêtu d’un sens occulte : la conscience collective, délaissant l’historique, opère la mythisation de l’accident. C’est assez singulier pour que nous le remarquions : la pensée traditionnelle n’est pas historique. Elle n’a pas le souci d’une mémoire exacte, donc aucun souci de l’histoire. Et ce processus de pensée existe dans toute culture, y compris la nôtre. Nous ne pouvons pas dire seulement autrefois, l’humanité n’avait pas de souci de l’histoire, tandis qu’aujourd’hui elle s’y intéresse. La culture traditionnelle fait peu de cas de l’Histoire, parce son axe, ses valeurs, sont intemporels. L’homme traditionnel, explique M. Eliade, vit dans un continuel présent mythique. Le souci de l'histoire est un souci moderne. (texte)
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... remonter aux origines du christianisme pour en trouver les premières traces, lors d’un concile qui a posé les fondements du dogme chrétien. Pour marquer la différence entre les « croyances païennes » et la « foi chrétienne », les Pères de l’Église ont décidé que devaient être abandonnées l’hypothèse de la renaissance et l’interprétation cyclique du temps, qui étaient admises par les premiers chrétiens. On en trouve des traces très claires, notamment dans les écrits apocryphes. Il était en effet insupportable de penser que le Christ, qui avait tant souffert, devait revenir encore et encore pour sauver l’humanité. C’était justifier l’insoutenable, admettre la répétition de ce qui engendra toutes les souffrances du Christ et devoir renouveler le Sacrifice. Non, le Christ est mort sur la croix une seule fois et l’humanité est sauvée une fois pour toute. Dès lors, le temps apparaissait dans la représentation chrétienne comme une ligne sur laquelle sont marqués des événements : la genèse, la chute, la révélation faite à Moïse, la naissance du Christ, la montée au Calvaire, la Résurrection et dans les temps à venir, l’avènement de la Cité de Dieu, comme le dit Saint Augustin. Il fallait alors imaginer avec un « début » du temps, ce qui correspond à la création ex nihilo, une « fin » des temps, l’Apocalypse – ce qui n’a de sens que dans une conception du temps sous forme de droite. Une représentation linéaire du temps était posée, en opposition avec la représentation cyclique du temps qui prévalait auparavant, y compris chez les premiers chrétiens.
Aujourd’hui encore, la théologie chrétienne reste farouchement attachée à la représentation linéaire du temps (texte). Quand il s’agit de mettre en valeur la vision chrétienne du monde, pour en montrer la supériorité, il est d’usage de prendre le contre-pied de la représentation cyclique du temps et d’affirmer la valeur d'une représentation linéaire du temps.
... représentation du temps comme une ligne survit au déclin du christianisme dans la pensée, et se métamorphose. Et la plus extraordinaire métamorphose de la représentation linéaire du temps léguée par le christianisme n’est rien moins que le mythe du progrès qui voit le jour à l’aube de la techno-science moderne. La croyance rationaliste en un futur orienté vers le progrès est la composante majeure de l’idéal du siècle des Lumières. Si l’on veut bien en effet conserver l’image de la ligne, il suffit de remplacer le début, les étapes et la fin. Il ne reste plus en effet qu’à redéfinir la ligne du temps et à la ponctuer autrement pour lui donner une nouvelle justification. Voici venir le temps des philosophies de l’Histoire qui ont proliférées depuis la Renaissance. Après les débuts héroïques de la pensée en Grèce, après l’obscurantisme du Moyen Age, voici le renouveau de la modernité et l’apparition des Lumières de la science moderne, accompagnée du cortège grandiose de ses techniques. La droite du temps est tracée, l’avenir est radieux, la grande route droite du progrès s’ouvre devant nous et nous pouvons, ivre de fierté, considérer le passé révolu comme une masse de superstitions , comme une errance de l’humanité dans une barbarie heureusement révolue. Voici venir avec la "science", (occidentale), la "technique" (occidentale), la "civilisation" (occidentale). Il ne vient pas à l’esprit d’un homme du XIX ème siècle, que ce progrès dans lequel il croit aveuglément, puisse n’être à tout prendre qu’un mythe et finalement une idée religieuse. Entre temps, la discipline historique est entrée dans la sûre voie de la science, elle est sensée mettre des chiffres sur ligne du temps (cela s’appelle la chronologie). Pas de doute, avec la datation, le secours de l’histoire, la représentation linéaire du temps est devenue objective. Comme le présupposé du temps linéaire est admis sans discussion, comme l’idée semble aller de soi, ce que chercherons les grandes philosophies de l’Histoire, c’est seulement à interpréter différemment les étapes de l’Histoire, le moteur de l’Histoire et son but, chacune donnant sa propre version du « progrès ». (texte)
Pour Condorcet, l’humanité avance d’un seul pas vers l’avènement de la raison, (texte) par l’instruction du genre humain (texte) dans les sciences. Pour Auguste Comte, elle va de « l’état théologique » de la société, vers « l’état métaphysique », puis enfin on parvient à « l’état positif ». Pour Hegel, l’Histoire avance vers l’avènement de l’État-Dieu, manifestation suprême de l’Esprit. Pour Marx, le terme de l’Histoire sera la société sans classe et le mouvement du progrès s’accomplit dans la lutte des classes. (texte)
Par conséquent, de ce point de vue, la représentation cyclique du temps fait l’objet de critiques sévères, qui seront autant de manières d’affirmer en contre-pied la suprématie de la représentation linéaire du temps. Par exemple, chez Hegel, par exemple, ce rejet repose sur la dualité séparant l’ordre de la nature, le Temps de la Nature où tout se reproduit et se répète, et l’ordre de l’histoire, le temps psychologique, le temps humain des faits historique qui est marqué par la non-répétition. La représentation cyclique du temps doit essuyer toutes les critiques : elle serait du point de vue anthropologique un mode de pensée « archaïque » opposé la pensée « moderne ». Témoin par exemple, ce que Ernst Bloch dit dans Le Principe Espérance : « il pourrait très bien ne plus rien y avoir de nouveau sous le soleil. Mais il y a un déroulement des choses, c'est-à-dire dans le flot des événements, de l’encore et du non-encore, autrement dit de l’avenir authentique… Les époques au cours desquelles rien ne se passe, ont perdu tout sens du novum ; elles vivent par habitude et leur ad-venant n’en est pas un, puisqu’il ne fait que tourner en rond comme la veille. Tandis que des époques comme la nôtre, dans lesquelles l’histoire, pour des siècles peut-être en balance, ont le sens du novum poussé à l’extrême ». Du point de vue de la philosophie politique, bien sûr, la représentation cyclique du temps est suspectée d’avoir un caractère « réactionnaire », qui va à l’encontre du mouvement « révolutionnaire » de l’Histoire. Du point de vue épistémologique, elle aurait, soi-disant, un caractère anti-scientifique. Même la psychanalyse freudienne s’en mêle, pour y trouver une attitude de régression infantile.
Claude Lévi-Strauss ne se trompe donc pas quand il s’en prend en bloc à la tradition judéo-chrétienne, et à l’impérialisme de la techno-science issue de Descartes. Il y a bien un fil conducteur de la tradition judéo-chrétienne à la techno-science, qui est une représentation linaire du temps.
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© Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan.
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