Leçon 172.   Vitesse, technique et conscience     

    Dans le Charmide de Platon, parmi les premières définition de la sagesse proposée à l’examen figure l’idée que la sagesse serait une sorte de calme, une tranquillité avec laquelle l’homme accomplit une action. Comme il s’agit d’un dialogue à caractère pédagogique, la tâche de Socrate va consister dans un premier temps à réfuter ce point de vue. Pour cela, Platon identifie bien sûr la modération, le calme ou la tranquillité avec la lenteur. Il n’a alors aucune difficulté à montrer qu’il y a bien plus de beauté et de pertinence dans la rapidité que dans la lenteur. Dans l’art d’écrire, on préfère la promptitude à la lenteur. Dans la gymnastique, la lutte, le mouvement rapide et vif a plus de beauté que le mouvement lent. Ainsi, puisque la sagesse a nécessairement une relation avec la beauté, elle ne peut se définir par la lenteur. Voilà donc une définition écartée et il est possible de passer à la suivante.

    Néanmoins, le procédé est, il faut l’avouer, assez sophistique et Platon sait bien qu’il y a dans la conduite du sage quelque chose comme une modération, une attitude posée qui n’a rien à voir avec de la précipitation. Il existe une relation essentielle entre la tranquillité intérieure, la quiétude et la sagesse.

    Nous autres qui vivons sous la domination, que dis-je, l’obsession de la vitesse, nous tombons aisément dans le premier sophisme. La lenteur nous irrite, nous vivons dans une civilisation où tout va très vite, de telle sorte que ce qui nous importe, c’est de vivre vite, car c’est seulement de cette manière que nous avons le sentiment de vivre. Il est assez commun de considérer que la vitesse est seulement liée à notre technique et de la dissocier de la conscience en pensant qu’elle vient s’y ajouter comme un facteur externe. Ne serait-il pas plus pertinent de voir dans la vitesse un signe des temps ? La vitesse technique est-elle la manifestation extérieure d’une pensée compulsive ? Ou bien est-elle une pression engendrée par le processus d’accélération, voir d’emballement de la technique ?

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A. Un monde sous tension psychologique

    La vitesse n’est pas une caractéristique annexe de notre civilisation mais bien un de ses traits les plus essentiels. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer à quel point la pression qu’elle exerce est omniprésente dans nos activités humaines. La vitesse désigne dans la phénoménalité un rythme du temps accéléré ; la séquence des événements est prise dans un flux de changement qui s’amplifie dans une montée exponentielle. La lenteur désigne au contraire un rythme de temps qui ralentit ; les événements se succèdent dans un flux de changement dont la cadence semble freiner au fur et à mesure que l’on avance. En d’autres termes, dans l’image du fleuve d’Héraclite, nous pourrions distinguer le cours affolé du torrent qui se gonfle d’un afflux soudain d’eau (des précipitations !), du cours majestueux du fleuve dont le mouvement ample tendrait presque à l’immobilité qu’il trouve pour finir dans le lac où il se déverse.  

     ---------------1) Continuons à filer cette métaphore. Les événements sont comme des coquilles de noix portées par le courant. Le flux du temps. Il importe de ne pas confondre le rythme du temps et les événements qui y figurent qui, eux, sont dans le temps. Ainsi, comme l’a montré Bergson, si le temps s’accélérait et s’écoulait trois fois plus vite, l’aiguille de la montre se déplacerait aussi trois fois plus vite, parce que la montre existe elle-même dans le temps. Aussi la montre ne peut-elle mesurer le temps. Elle ne peut pas davantage mesurer l’accélération ou le ralentissement du temps. La montre donnera toujours les mêmes nombres. Cependant, c’est un point sur lequel insiste Bergson, la conscience, elle, sentirait l’accélération ou le ralentissement du temps, car dans la vigilance habituelle nous sommes profondément impliqués dans l’expérience du temps.

    Oui mais de quel temps ? Evitons de tout confondre. a) Le temps de la nature, est celui de l’alternance du jour et de la nuit, de la succession des saisons, de la naissance et de la mort, des myriades de cycles au cœur de la nature, de la La Rondeur des Jours comme dit Giono. Ce temps-là va son cours et il se moque de notre empressement. Comme le dit Bergson, si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, il faut que j’attende que le sucre fonde. C’est un processus naturel qui requiert donc du temps.

    b) De même, il me faut du temps pour faire un gâteau, pour construire une maison, pour écrire un roman. Le temps chronologique de la montre et du calendrier, est celui qui nous sert dans les rapports pratiques. Ce temps est, pour des besoins pragmatiques, spatialisé et il est très nettement linéaire.

    c) Le temps historique est la liaison des événements qui retracent le cours de l’aventure humaine. Il suppose, comme le temps chronologique, une représentation linéaire du temps, dans un cadre que nous avons appelé le temps standard, lui aussi linéaire

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    Cependant, il existe une forme de temps qui semble chercher directement cette confrontation avec le temps de la Nature. d) Le temps psychologique, en effet est le temps qui s’exprime dans la pression constante qui nous porte vers le moment à venir, l’échéance attendue, la protension en direction d’un résultat que l’on voudrait obtenir si possible tout de suite. « Insupportable d’attendre, ce rapport, il me le faut maintenant. Je suis pressé, il faut que les choses se fassent au plus vite.» Le concept de vitesse a son origine dans la pression exercée par le temps psychologique.

    Pour la commodité de l’analyse, nous distinguerons la vitesse de la rapidité.  Un épervier qui du ciel plonge sur une souris sortie au grand jour est très rapide. Un chat qui bondit sur une table le fait avec une rapidité étonnante. La course du léopard est magnifiquement rapide et leste à la fois. Toutefois, dans ces mouvements, il n’y a aucun stress. Pas de mental là pour exciter le mouvement. Le chat immédiatement après le saut retourne à un repos tranquille. Il peut y avoir dans la nature une promptitude alliée d’élégance, une rapidité des phénomènes naturels, mais qui est très différente du stress engendré par une pression humaine exercée pour obtenir une vitesse supérieure et la précipitation qui s’ensuit. 

     2) La vitesse n’est pas d’abord une cadence accélérée, la cadence accélérée est la traduction extérieure d’un état de conscience qui vise une accélération. Quel état ? Une addiction au besoin fébrile de faire vite, pour être plus vite au but. C’est d’abord en tant que vécu que la vitesse doit comprise. Nous avons vu que la vigilance est communément interprétée dans l’attitude naturelle comme un qui-vive à l’égard de l’objet et une surveillance. Cela ne signifie pas du tout que la vigilance soit identique à la Présence, car être sur le qui-vive au sens habituel, c’est guetter anxieusement ce qui risque d’arriver, c’est être tendu ou déporté vers le moment suivant.  Le chef du bureau qui doit arriver de manière imminente… alors que je n’ai pas fini le dossier. Le type en seconde file qui risque de débouler sur l’autoroute et que je dois pouvoir contourner. Le dernier tour de la pendule qui me signale que dans une minute ce sera le signal pour partir etc. Alors, il faut faire vite, toujours plus vite pour arriver au moment suivant. La vitesse est en rapport direct avec le mouvement intentionnel de la pensée qui se voit déjà au but et ne supporte plus de devoir attendre. Un délai. Elle est l’exaspération de la pensée en lutte avec un monde qui est bien trop lent pour elle.

    Nous avons vu qu’il appartient à la vigilance d’être d’avantage une conscience-de-quelque-chose qu’une conscience-de-soi. La première recouvrant la seconde. L’intentionnalité est comme une visée, telle une flèche tendue vers un cible qui est son objet. Comme l’a très bien vu Sartre, réduit à son ek-stase, elle n’est qu’un mouvement pour se fuir  pour être déjà là-bas. Mais ce n’est pas d’abord là-bas, là-bas, près de l’arbre, mais là-bas dans le temps psychologique. En tant que mouvement de conscience, la vitesse est une sorte de fuite en avant. Cela veut dire une fuite du moment présent en direction d’un moment futur dont nous sommes le chasseur et dont nous souhaitons d’urgence la capture. Mais comme le futur par définition se dérobe sans cesse et qu’il y a toujours en avant quelque chose à poursuivre, nous disons « manquer de temps » pour « y arriver ». Nous disons être « pressés », nous disons qu’il faut sans cesse « courir après le temps ». « Nous n’avons pas le temps ». Ces expressions sont en fait inexactes, car en réalité, ce que nous trahissons dans cet état, c’est que nous sommes possédés par le temps psychologique, nous vivons dans la traction, l’irritation, l’inquiétude, l’affolement et l’agitation constante du temps psychologique. Si nous n’avions plus de temps, nous serions davantage conscients, simplement présents, nous serions tranquillement dans la présence. S’il est possible de parler de « manque de temps », c’est parce que le désir d’arriver est tellement impérieux qu’il exige sa dose, une dose supplémentaire  de temps. Il se trouve engagé dans une guerre constante contre le temps de la Nature qui, lui, ne permet pas que d’un claquement de doigts nous arrivions déjà au but. Mais la guerre fondamentale, c’est avant toute la guerre contre le moment présent qui n’est jamais « assez », jamais assez satisfaisant, en comparaison de ce qu’il pourrait être si… il était déjà au futur. Alors l’impératif, c’est de faire vite, pour y parvenir.  (texte)

     Quand sonne le réveille-matin, pour des millions d’hommes, ce n’est pas simplement un rappel qu’il est l’heure de se lever, c’est le premier signal annonciateur d’une pression qui tout le jour va s’exercer, la course trépidante contre le temps, le contre-la-montre du stress au quotidien, jusqu’à ce qu’enfin le soir le repos nocturne relâche la pression. (texte) Cavalcade dans l’escalier, petit déjeuner avalé à la va-vite, marche forcée jusqu’au bureau. Excitation nerveuse sur le volant de la voiture avec une bordée de klaxon ou d’injures contre un conducteur qui ne va pas assez vite. Rodéo sur le périphérique pour ne pas être en retard. Précipitation au travail dans le tourbillon des gens qui ne cessent de courir en tout sens dans tous ce qu’ils font. Travailler vite pour se montrer plus efficace, plus performant, plus adroit qu’un autre, plus méritant, etc.

    Un besoin dont on ne sort pas quand on quitte son travail, car il se poursuit dans le divertissement. Au cinéma, la plus grande partie de la production mise sur la vitesse de l’action, la tension du suspens du moment qui va arriver, la tension vers la fin, jusqu’à une libération finale gagnée de haute lutte :  The end. Le cinéma qui vit à cent à l’heure, donne une image exacte de l’accélération mentale requise par  le temps psychologique. On retrouve cette même figure dans le zapping constant des images à la télévision. Inutile de changer de chaîne d’ailleurs, car elles sont presque toutes formatées dans un seul moule, celui de la compulsion de la vitesse.  Le cinéma est l’usine à produire des mythes postmodernes, autant qu’il est une fabrique d’objets conceptuels capables de nourrir le corps émotionnel d’êtres humains dopés au harcèlement constant du temps psychologique. La télévision est le reflet de la conscience collective qu’elle nourrit et qu’elle cherche constamment à séduire. Et puisque les hommes ne tiennent pas en place et qu’ils sont toujours en quête d’un ailleurs, et bien, elle leur sert toutes sortes de variations sur leurs propres constructions mentales. Bouger vite. Pas de pause. On entre en courant dans les studios de télévision !... Même si c’est pour s’asseoir et discuter ! La parole aussi doit aller vite : ainsi la polémique est une règle, car les échanges au fleuret verbal, les piques et la dérision systématique, cela va vite. Cela maintient une excitation émotionnelle. Il faut que tout cela bouge, danse, s’excite dans les images. Et quand il n’y a pas d’images, comme à la radio, on peut perpétuer l’hystérie par les jingles, la musique etc. Comme le bruit constant de la pensée dans la tête. Dans le même registre, il est inutile d’insister sur le jeu vidéo. Chacun reconnaîtra que la plupart du temps, c’est de l’excitation émotionnelle à la puissance 2 par rapport à la télévision. On atteint la limite dans la production hallucinée du réflexe : « tu penses pas, tu tires sur tout ce qui bouge ! » C’est là que l’addiction au moment suivant est la plus puissante. On rejoint alors le rythme endiablé d’un rêve très agité, où les événements se bousculent sans rime ni raison, mais où l’excitation émotionnelle se décharge dans un feu nourri. A raison de trois ou quatre heures par jour c’est presque un état second. Impossible d’ouvrir un livre. C’est trop lent. Impossible de maintenir l’attention, le mouvement du monde est si lent qu’il ne peut provoquer que l’ennui.

  

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B. Technique et vitesse

    D’un autre côté, l’envergure démesurée du phénomène de la technique inviterait  plutôt à inverser les rapports et à dire que c’est la vitesse technique qui est cause et l’accélération mentale, l’effet. Les arguments ne manquent pas. Ils consistent à envisager de fait le phénomène de la vitesse d’un point de vue objectif, dans le champ de l’espace et à partir de la représentation du mouvement. C’est un domaine qui a donné lieu à une littérature prolifique, à des célébrations enthousiastes autant qu’à des prophéties sinistres. Il est indispensable d’éviter l’identification ou la condamnation et d’examiner la question avec lucidité.

     1) Depuis l’avènement de l’ère industrielle, la vitesse de déplacement des hommes à la surface du globe n’a fait que s’accélérer. La voiture a supplanté le cheval et les calèches encore présents à Vienne quand Freud inaugure la psychanalyse. Le train, le bateau, l’avion n’ont fait qu’accélérer leur vitesse de déplacement. Signe de progrès, signe d’inquiétude. Les détracteurs du chemin de fer voyant arriver des motrices de plus en plus puissantes prétendaient qu’au-delà de 50 km/h l’homme deviendrait fou !  Désormais, le bout du monde était à portée de main et la Terre devenait singulièrement petite. En même temps, la vitesse de l’information était accélérée. Du télégraphe au téléphone, de l’Internet bas débit à l’ultra haut débit, nous sommes parvenus à une vitesse technique proche de celle de la pensée.

    Nous savons que tout mouvement se traduit par une trajectoire dont il est possible d’effectuer la mesure, dans un temps qu’il est aussi possible de mesurer par référence à un mouvement régulier. Du point de vue de la physique, la vitesse v, est un rapport entre la distance d  parcourue par mobile et le temps t, mis à le parcourir.

    v = d/t

    ---------------On sait aussi que la vitesse objective possède une limite physique, car selon la relativité, aucun objet ne peut se déplacer plus vite que E, la lumière. En ne prenant en compte que son aspect objectif, il est possible de figurer la vitesse par un nombre. De cette manière, la vitesse s’identifie à une représentation objective qui nous permet de mesurer la performance. Un catamaran qui boucle désormais le tour du monde en x jours et qui pulvérise les précédents records. Un tennisman qui cogne son service à x km/h. Un train à grande vitesse qui s’impose sur le marché parce qu’il vient de battre des records. Un ordinateur dont la vitesse de calcul est trois fois supérieure à la précédente génération etc.

    La vitesse exprime donc la puissance technique pure et comme nous sommes depuis la modernité massivement convertis à l’idéologie du quantitatif, c’est aussi une manière de démontrer cette puissance par des chiffres. Cela impressionne ceux qui parlent le même langage et qui, comme nous, vouent un culte à la technique. A traitement égal, la supériorité technologique d’une machine tient à sa vitesse de traitement des opérations qui lui sont confiées. Si un calcul graphique complexe prenait 45 mn avec la précédente génération d’ordinateurs et si désormais, on peut obtenir les mêmes résultats en 15 mn avec la nouvelle génération de machines, c’est que celles-ci sont plus performantes, parce qu’elles vont plus vite. On peut donc par leur moyen produire plus et ainsi espérer une croissance élevée en terme de rentabilité. L’argument, poussé à la limite, revient à soutenir que dans l’idéal, plus les machines vont vite, plus elles permettent de dégager du temps libre pour l’homme. Comme le relève Jacques Ellul, dans Le Bluff technologique :« On a parfois opposé l'âge industriel de la machines  (où il s'agissait d'aller toujours plus vite, taylorisme, etc.) avec notre âge technicien où l'on aurait au contraire davantage de vitesse certes de la part des machines, mais permettant d'épargner du temps à l'homme qui pourrait vivre et travailler à un rythme plus détendu ». Si on retombe sur nos pieds dans la réalité, c’est tout à fait autre chose que nous observons, et précisément… c’est le contraire. « La vie globalement est contrainte à une vitesse croissante du fait même de ces machines ». Parodie : « Nous commandons aux machines… il faut bien que nous suivions » !

    Toujours est-il que le prétendu « temps gagné » est presque toujours du temps vide et insignifiant.

« Ces heures "gagnées", on a bu une bière au bistrot, on n'a rien fait ni rien vécu, on a usé du temps vide et insignifiant. A moins que l'on n'ait profité de ce temps, lorsqu'on est un homme d'affaire très occupé, pour prendre trois rendez-vous exprès qui viennent se cumuler à un horaire déjà trop lourd, c'est-à-dire que l'on a fait se rapprocher l'heure de l'infarctus. Et l'on a vécu stressé la fin du parcours: pourvu que cet avion, ce train arrive à l'heure...

    Temps gagné, temps parfaitement vain. Je ne nie pas que, parfois, rarement, l'extrême vitesse soit utile: quand il s'agit de sauver un blessé, ou de rejoindre celui ou celle que l'on aime, ou de retrouver sa famille... Combien rares ces vraies nécessités de "gagner du temps". La réalité, c'est que "aller vite" est devenu une valeur en soi que l'on ne conteste plus. C'est L'homme pressé de P. Morand avait si bien décrit, et qui n'était pressé par rien. Chaque progrès de vitesse est célébré par les média comme un succès et accepté comme tel par le public. Mais l'expérience montre que plus nous gagnons du temps, moins nous en avons. Plus nous allons vite et plus nous sommes harcelés. A quoi ça sert? Fondamentalement à rien. Je sais bien ce que l'on me dira, qu'il faut avoir tous ces moyens à disposition et aller le plus vite possible, parce que la "vie moderne est harcelante"! Pardon messieurs, il y a erreur: elle est harcelante parce que vous avez le téléphone, le télex, l'avion, etc. Sans ses appareils, elle ne serait pas plus harcelante qu'il y a un siècle, toute le monde étant capable de marcher au même pas ». (texte)

    2) Nous avons deux expressions : « la vitesse technique » et « la vitesse de la technique » et il importe de ne pas les confondre et de ne pas non plus les considérer l’une sans l’autre. La vitesse technique, si elle pouvait être envisagée seule, indépendamment du système qu’elle sert, de la pression psychologique qui fait qu’on cherche à l’obtenir ne serait à tout prendre que rapidité. Dans un monde où chacun  vivrait ancré dans le présent, sans le harcèlement de l’exigence d’un futur, il n’y aurait plus de besoin de forcer les choses, plus de stress, mais certainement un plaisir de se déplacer rapidement, ou d’obtenir une information elle aussi rapide. La sagesse, (texte) ce n’est pas la lenteur. Mais ce n’est qu’une hypothèse en l’air car les faits sont là ; dans nos conditions actuelles, la vitesse de la technique a gagné une autonomie et a le pouvoir de conduire tout à la fois la conscience, obligée de la suivre et les moyens d’accélération sommés d’être partout mis en œuvre. Telle est la puissance technique et son règne aujourd’hui sans partage, puissance qui relève d’un destin, ou même d’une terrifiante fatalité : c’est la thèse de Jacques Ellul. 

    Nous avons vu avec Michel Henry l’étrange devenir de la notion de progrès en Occident qui, désertant le site de la subjectivité, laissait en rade le progrès intellectuel, esthétique, moral et spirituel, pour ne plus s’identifier qu’au progrès technique lui-même. (texte) De là l’idée du progrès comme une machine lancée à toute vapeur que plus personne ne contrôle. Il apparaissait logiquement nécessaire que l’ultime expression du « progrès » devait se traduire dans le fait que la technique devenait au bout du compte sa propre motivation, dans l’indifférence totale à l’égard de ce qui n’est pas elle, c'est-à-dire la vie (Michel Henry). Comment ne pas remarquer qu’il y a dans ce mouvement une sorte d’obnubilation et un processus sans précédent d’accélération ? Les analyses de Heidegger sont fortes, elles ont très bien marqué la puissance d’un destin lié à l’empire de la rationalité scientifique. Cependant, il leur manque l’élément clé. L’élucidation de la vitesse à l’intérieur du processus de la technique, l’élucidation d’une accélération qui s’est complètement déconnectée de la vie et qui se traduit donc par des effets mortifères.

    Dans Le Bluff technologique Ellul est très précis sur cette question. Selon lui, il y a cinq lignes de forces dans ce qu’il appelle carrément La ruée de l’univers technicien dans la déraison. Notons le terme « ruée » qui n’est pas là par hasard et détaillons :

    a) Première ligne de force : la volonté de tout normaliser. Parce que la technique se développe comme un système autoritaire, elle produit des normes qui doivent resserrer par des contraintes précises toutes les productions industrielles. L’avantage, c’est bien sûr que l’objet technique est plus facile à utiliser. Les piles, les boulons, les ampoules électriques, le codage informatique etc. Tout doit être normalisé.  Mais attention, Ellul précise que ce n’est pas « une séquelle du temps industriel », cela fait partie d’une normalisation plus globale. Celui du système technique lui-même dans son aspect tentaculaire étendant sans cesse son empire sur le monde. C’est là que s’affirme une tendance à la rationalisation à outrance qui est par excellence productrice de déraison. (texte)

    b) Seconde ligne de force : « l’obsession du changement à tout prix : c’est la forme populaire prise par le mythe du progrès. Du moment que nous sommes dans une ère de progrès, il ne faut jamais rester sur place… il faut toujours du nouveau et ne jamais rester en arrière. Dans cette optique, le changement est bon pour lui-même. Il faut changer tous les objets de la vie quotidienne, et rien ne doit être fait pour durer. Le durable (y compris dans les relations interhumaines) fait partie d’un univers totalement dépassé. Dès lors, et nous retrouverons tout cela, on change de « partenaire » en amour, on change de télévision, de mobilier, d’auto, etc. sans

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    c) Troisième ligne de force : la croissance à tout prix.. « Nous connaissons tous et dans tous les domaines cette obsession de la croissance. On ne se demande ni : croissance de quoi ? Ni : cette croissance est-elle utile ? Ni : à qui servira cette croissance ? Ni même : que fera-t-on de tous ces excédents ? Aucun intérêt (et c’est bien ici la marque de la déraison), la croissance se justifie par elle-même. On peut être prévenu que si vous faites pousser trop de tomates en Bretagne ou trop de pêches dans le Midi ou trop de maïs dans les Landes, il n’y a aucune chance de les écouler, cela ne fait rien. Chacun veut à tout prix accroître et jeter sur le marché (puis dans les fossés) des quantités croissantes». Là-dessus, Ellul cite un texte remarquable de John Stuart Mill (texte) qui montre dans quelles conditions la croissance économique aurait du sens et dans quelles autres conditions elle devient absurde. Mais comme nous ne sommes pas assez sensés pour suivre les sages conseils de Stuart Mill, « nous nous engageons dans une course-poursuite indéfinie dont nous sommes les témoins et les agents ». Une course à l’aveugle. (texte) Nous feignons d’ignorer les contraintes dans lesquelles nous nous dirigeons. (texte) Il ne peut pas y avoir de croissance illimitée dans un monde limité. (texte) Nous l’avons vu. L’ignorer ou ne pas en tenir compte est folie. Répondre que « l’homme aura bien à un moment la sagesse de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard » est un vœu pieu ou un appel que le système technicien ne peut pas entendre. Ainsi, en 1970, quand les économistes ont commencé à tirer la sonnette d’alarme, la prise de conscience était déjà là, mais rien n’a été fait, c’est la mécanique du train lancé à toute vapeur.  « on en est revenu à la croissance obsessionnelle » !

    d) Quatrième ligne de force : « réaliser toujours plus vite». Voyez le texte sur l’âge industriel ci-dessus. (texte) La manie de vouloir tout faire plus vite est un trait caractéristique de la postmodernité : construire un pavillon, régler une affaire, prendre une décision politique, terminer une concertation, obtenir une germination et un développement rapide en agriculture, se rendre au sommet d’un montagne en voiture plus vite, pour la redescendre … en vélo etc. Bref, si c’est du « plus vite », c’est forcément « mieux », alors que le bon sens dirait plutôt que ce qui est vite fait est bâclé, que précisément bien faire, c’est passer du temps. Vouloir faire vite caractérise non pas la rapidité

 

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Vos commentaires

Questions :

1.       La vitesse a-t-t-elle un rapport avec la pulsion inconsciente?

2.       Vouloir faire toujours plus vite, est-ce tenter de conjurer la mort ?

3.       En quel sens vaut-il mieux gagner du temps que d’en perdre?

4.       « Mieux vaut vivre à cent à l’heure et se tuer sur l’autoroute que de rester chez soi et vivre comme un légume » Qu’en pensez-vous?

5.       Peut-on réellement parler d’une « culture de la vitesse »?

6.       Le sens de la vitesse est-il prescrit par une culture au même tire que la manière de s’habiller ou de parler?

7.        La recherche frénétique de l’instantané est-ce la même chose que l’art de vire au présent?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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