Leçon 229.    Sur la démocratie directe   

    Nous avons déjà abordé le thème de la démocratie, mais les débats actuels ont mis en exergue des points nouveaux qui méritent une analyse approfondie, notamment, nous allons le voir, dans la lignée des critiques de Castoriadis. Dans cette leçon nous allons prolonger  de ce qui précède, pour rendre compte notamment des recherches sur la démocratie menées par Etienne Chouard.

    Nous avons vu en quoi la démocratie était un régime politique tout à fait singulier, dans lequel le kratos, le pouvoir était exercé par le  demos, le peuple. C’est ce que dit la définition. Reste à savoir si on entend par là le régime actuel, qui existe un peu partout dans les États prétendument démocratiques, ou bien si c’est un régime qui a un sens, mais n’est pas véritablement réalisé à l’heure actuelle. Dit autrement, si nous nous posions la question : vivons-nous véritablement en démocratie ? Que faudrait-il répondre ? On nous répète du matin au soir et de la maternelle à l’Université que nous vivons ne démocratie mais justement, une incantation si souvent relancée peut éveiller quelques soupçons. Peut-être que l’opinion est entretenue dans l’idée que nous vivons en démocratie, mais qu’en réalité ce n’est pas le cas. Jacques Ellul disait que c’est quand on répète un mot désignant une valeur tout le temps dans les médias, c'est que justement la chose en question n’existe plus (texte).

    La difficulté majeure dans ce questionnement est le statut exact de la représentation politique. On nous dit que nous vivons dans une démocratie représentative, On l’oppose d’ordinaire à la démocratie directe où les citoyens participeraient activement aux décisions publiques. Et si c’était déjà un glissement de sens ? Nous pourrions aussi bien penser que par essence la démocratie doit être directe, ou bien ce n’est plus vraiment le peuple qui gouverne, auquel cas parler de « démocratie directe » serait un pléonasme. La démocratie est directe ou bien ce n’est plus la démocratie et dans ce cas il faut s’inquiéter très sérieusement des dérives auxquelles nous conduisent toutes les formes de représentation. Nous voyons bien dans les « affaires » que les soi-disant représentants du peuple finissent souvent par ne représenter qu’eux-mêmes, des intérêts de classe ou les intérêts des puissances de l’argent. (texte) Autant jeter le mot en trompe-l’œil de démocratie et tout de go dire la vérité : contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, nous ne vivons pas en démocratie aujourd’hui, nous vivons dans une oligarchie, ou encore, dans une ploutocratie. En quoi la représentation politique est-elle pour la démocratie un problème et non une solution?

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A. Voir la représentation politique telle qu’elle est

    Rappel : une re-présentation, c’est une présentation seconde par rapport à la présentation première de la chose même, et non la chose même qu’elle re-présente justement avec laquelle il ne faudrait pas la confondre. Si je me présente devant le tribunal pour donner des explications, ce n’est pas comme si je me faisais représenter par un avocat chargé de me défendre par les moyens du droit. En tout état de cause, on attend d’une représentation qu’elle exprime au mieux ce dont elle est la délégation, qu’elle soit fidèle et non qu’elle déforme. Une représentation serait trompeuse si, non seulement elle ne portait plus rien de ce dont elle devrait être le porte parole, mais qu’elle en venait à représenter tout à fait autre chose. Concrètement, en quoi consiste la représentation politique ?

     1) Surtout ne confondons pas ce qui devrait être avec ce qui est. ... extrêmement fréquent chez les  intellectuels qui a un effet dissolvant du sens de l’observation, ou tout simplement du bon sens. ...

    L’État moderne est une organisation gigantesque qui comporte un corps de fonctionnaires de compétences diverses, avec à leur tête des décisionnaires qui sont les représentants élus. Écartons tout de suite les jugements à l’emporte-pièce qui font le jeu des extrémistes : l’argument des « tous pourris » qui veut mettre dans le même sac tous les acteurs du corps politique. Il y a des gens dévouées et sincères dans la classe politique, des personnes qui ont un souci d’intégrité de leur fonction et qui déploient une énergie formidable pour faire au mieux ce pour quoi ils se sentent missionnés. La recherche du bien commun et le service de la volonté générale. On remarquera cependant qu’on les trouve plus facilement à une échelle très modeste, locale, et dans des postes qui relèvent quasiment du bénévolat. Le maire d’une petite commune, les conseillers municipaux. Il existe des gens bien, des gens de bien au service des autres et c’est magnifique. Mais dès que l’on monte dans l’échelle du local vers le  global et le national, cela se corse et l’argent occupe une place de plus en plus prépondérante. C’est un fait. Soyons honnêtes et regardons les choses en face : partout dans le monde dans ce que nous appelons les « démocraties », le pouvoir se constitue comme une élite à part, qui tend à se détacher pour faire société avec elle-même, et tourner en vase clos, se retrouver dans les mêmes cercles, et toujours en connivence étroite avec le monde de l’argent. Insensiblement, on passe du pouvoir avec  les hommes à un pouvoir sur, qui ne vaut alors par les avantages qu’il procure. Et dans ce milieu propre à exciter la volonté de puissance de tous les egos rassemblés, toutes les frontières se dissolvent dans un environnement unique : l’argent.   

     L’opposition ...tout cela n’a aucun sens, il s’agit de se lancer dans une carrière en occupant les places les plus élevées et de faire fortune. Pour le reste ! … Dans ce détournement de la fonction politique, de manière subreptice, s’introduit alors une double discours : la langue de bois officielle que l’on sert quotidiennement aux électeurs et qui inonde les médias et en secret les manigances en tout genre. Dans la logique égotique du toujours plus : cumuler les mandats, les rémunérations, empiler les salaires, jouer des coudes pour obtenir les faveurs des multinationales, et faire ensuite du lobbying moyennant rémunération confortable etc. Et tout cela s’organise en sous-main dans des réseaux qui mettent en place de manière systématique les petits arrangements avec le droit,  les combines, la corruption, la pratique des renvois d’ascenseur et le copinage à tout va. C’est un peu comme du temps de l’Union Soviétique : il y avait l’organisation, la vitrine officielle du communisme et le marché noir manipulé par les apparatchiks. Le capitalisme, c’est de la combine universelle pour le profit de ceux qui font déjà du profit et qui en veulent encore plus. Qui ne s’oppose pas à la démocratie représentative, mais qui l’enveloppe dans ses tentacules.

    Quand le phénomène est parvenu à ce point, de façon si universelle, partout sur la planète, il faut avoir une sacrée couche de poussière sur les lunettes pour ne pas voir que nous ne sommes pas en démocratie et que le mot oligarchie serait bien plus pertinent. Il représente bien mieux la réalité pour le coup. On dira : oui mais c’est toujours mieux que la tyrannie des dictature ; Oui, mais enfin, on pourrait tout de même faire mieux non ? Concernant les preuves de ce que nous venons de résumer, il existe sur le sujet une littérature solide, qui pourra convaincre sans difficultés les plus sceptiques : Que les grands principes de la démocratie sont en permanence bafoués par les conflits d’intérêts et le cumul de mandats. Que l’égalité républicaine devant l’éducation est tout au plus une parole en l’air, quand ce sont toujours les rejetons de la même caste qui ont accès aux meilleures écoles. Que la prétendue liberté des échanges est de fait complètement détournée au profit des financiers, des affairistes, des managers des grands groupes internationaux. Que le système du pouvoir tend de lui-même à tourner en circuit fermé, jusqu’à en devenir héréditaire. Que le plaidoyer que l’on ressasse partout sur la démocratie est un voile épais qui ne fait que masquer une immoralité et une cupidité universelle.

     2) Il y aurait de quoi se taper la tête contre les murs, ... C’est parfaitement compréhensible, à la limite plutôt sain en tant que réaction, c’est mieux que le conformisme béni oui-oui de la postmodernité, mais cela ne résout rien. Plutôt que de réagir de manière impulsive et de se précipiter dans des solutions expéditives, il importe avant tout de comprendre. Et c’est là qu’entre en scène la démarche d’Etienne Chouard que nous allons examiner. Partant d’un précepte d’Hippocrate, il demande de se mettre en quête de la cause et mieux de la cause des causes. L’idée se discute, mais disons que si nous pouvions saisir à sa racine ce qui a conduit aux dérives du monde actuel, nous pourrions reconstruire un système fiable. Capable de nous protéger des abus de pouvoir. Le précepte d’Hippocrate veut dire qu’il ne sert à rien de badigeonner chaque feuille d’une plante malade, c’est interminable et inefficace tant que l’on n’agit pas à la racine pour la soigner. Dans le champ qui nous occupe, les « mesurettes » que l’on propose d’ordinaire pour soigner le grand corps malade de la démocratie sont du même ordre, elles ne vont pas ....

      Si on remonte le processus à l’œuvre dans la démocratie actuelle, on va depuis les élus vers l’élection et de l’élection vers son principe, l’idée selon laquelle dans une démocratie le peuple devrait être représenté. Il est possible de s’interroger sur le bien-fondé de l’élection et sur la pertinence de l’idée même de représentation.

Comme l’état de chose actuel est la résultante de conditions précédentes, il est intéressant de consulter l’histoire à ce sujet. De remonter à la Révolution française. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Sieyès, grand penseur de la révolution, écrivait : « les citoyens qui se donnent à eux-mêmes des représentants doivent renoncer eux-mêmes à faire les lois. Ils n'ont pas de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient leurs volontés, la France ne serait plus un état représentatif mais ce serait un état démocratique. Le peuple -dans un pays qui n'est pas une démocratie- et la France ne saurait l'être, le peuple ne peut parler et ne peut agir que par ses représentants». (cit) On ne peut être plus clair. Même avant 1789 on savait fort bien que le procédé de l’élection était aristocratique, Aristote l’a dit de manière explicite (texte). Montesquieu ne s’est pas non plus privé de le répéter (texte). Mais c’est Rousseau qui a formulé les critiques les plus nettes. « Le peuple ne peut avoir de représentants, parce qu’il est impossible de s’assurer qu’ils ne substitueront point leurs volontés aux siennes, et qu’ils ne forceront point les particuliers d’obéir en son nom à des ordres qu’il n’a ni donnés ni voulu donner».  Le risque encouru par l’élection est de donner aux représentants une indépendance vis-à-vis de la volonté des citoyens participant à l’élection, en sorte que la volonté générale dont ils devraient être l’expression nécessaire risque d’être trahie. Et dans ce cas, même si en apparence, dans le discours, elle semble exprimée, en réalité, la volonté du peuple n’est plus la puissance organisatrice du pouvoir politique. Rousseau va jusqu’à dire que confier le pouvoir politique à des représentants est irrationnel. La Souveraineté ne peut être représentée, elle appartient en totalité au Peuple (texte) lui-même qui se démettrait de son pouvoir en la déléguant. D’où ce passage du Contrat social commenté par Castoriadis (texte) : « Le peuple anglais pense être libre; il se trompe fort, il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement ; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde ». Ainsi s’explique qu’au moment d’une élection crépite dans l’air un petit air de liberté, mais qui ne dure pas, puisqu’elle est à nouveau confisquée.

Ce qu’il faut comprendre c’est que Rousseau ne formule pas seulement une crainte d’ordre psychologique, il a une intuition en profondeur de la logique de la représentation politique.  Les véritables révolutionnaires de s’y sont d’ailleurs pas trompé. Témoin John Oswald, un écossais débarqué en France pour participer à la Révolution, comme d’autres plus tard iront faire la guerre d’Espagne, publie avant de se faire tuer par les contre-révolutionnaire, un pamphlet, Le Gouvernement du Peuple où il écrit : « la représentation est le voile spécieux à l'ombre duquel se sont introduits tous les genres de despotisme ». La formule nous intéresse au plus haut point car, dans les leçons précédentes, nous avons longuement montré que justement l’illusion comporte toujours un voilement de la réalité. Une belle entrée en matière pour une étude de l’illusion de la démocratie représentative. Nous comprenons dès lors pourquoi ces représentants ont beau jeu une fois élu de parler de Souveraineté du Peuple, dans la mesure où celui-ci vient d’abdiquer sa Souveraineté à leur profit. Rousseau a même le culot de dire que la représentation n’est jamais qu’une fiction héritée du Moyen Age où existait des parlements institués par les rois pour collecter des taxes ! Le mot exact qui conviendrait serait de dire que la démocratie représentative est une mascarade. Et on voudrait, ...

B. Le tirage au sort et la démocratie

    Pas facile à digérer. Pour une raison simple : on nous a répété à foison et nous avons appris que démocratie=élection et qu’élection=démocratie ; nous croyons en toute bonne foi qu’il n’a jamais existé de démocratie que représentative. Ajoutons l’argument technique selon lequel dans un État moderne, on ne peut pas réunir quelques 50, 80, 100 millions de personnes pour leur faire voter des lois et qu’il est plus facile de faire voter des « représentants ». Enfin, le faux argument de l’inertie ambiante et de l’irresponsabilité généralisée : tout le monde s’en fiche de la politique, alors autant la confier à des « experts » qui feront le boulot à notre place pendant que nous vaquerons à nos petites (ou à nos très grosses) affaires.  Il va donc falloir défaire ce conditionnement pour essayer de comprendre ce qu’est la démocratie réelle, (texte) qui est la démocratie directe.

    1) Etienne Chouard s’arrête longuement sur le modèle d’Athènes ou effectivement la démocratie s’est perpétuée pendant près de 200 ans. Il ne s’agit pas d’en faire une étude historique, au risque de tomber dans des anachronismes, mais de repérer les mécanismes que nous pourrions nous réapproprier aujourd’hui. Aristote relie logiquement élection à oligarchie et tirage au sort à démocratie. « Il est démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort, et oligarchique qu'elles soient électives » Pourquoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour ce qui est de la pratique, tout le monde sait de quoi il retourne, rien de très original ni d’archaïque. Après tout, aux États-unis, en Grande-Bretagne et en France, les jurés sont tirés au sort dans la population. Aux États-unis, dans le cas d’ex-aequo à une élection, le vainqueur est désigné par tirage au sort. Mais entre élection et tirage au sort, il y a en politique une différence de logique.

    L’élection repose l’appareillage compliqué et très inégalitaire d’un parti pour porter au sommet un élu ; le tirage au sort parmi les citoyens supprime toute la lourdeur et les coût des procédures de l’élection et repose une base très égalitaire. Favoriser l’élection, c’est donner toute latitude à la formation d’une oligarchie et à des affrontements de partis, au final creuser un fossé entre le citoyen et le pouvoir. Privilégier le tirage au sort revient à favoriser l’autonomie du pouvoir politique par rapport aux groupes de pressions qui porte les élus. Quand on lit la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, on voit que la Grèce était confrontée à des tensions très vives entre oligarques et démocrates. Il semble que c’est en raison d’une méfiance devant la menace de tyrannies possibles, que les Athéniens se sont tournés vers des systèmes de tirage au sort des citoyens pour constituer les assemblées. Empruntons à Wikipedia une phrase qui est tellement dans l’alignement du cours que nous aurions pu l’écrire : « Le tirage au sort permettait d'écarter les minorités puissantes (les oligarques, les aristocrates) et les quelques individus à l'ego trop marqué (les tyrans, les aisymnètes, les monarques, toute personne soupçonnée d'une aspiration à la dictature ou au pouvoir personnel) ». Il permettait surtout, comme nous allons le voir, de tenir à l’écart les puissances de l’argent.

    Concrètement, on demandait à chacune des tribus de fournir 50 bouleutes ; ils étaient volontaires, devaient avoir au moins 30 ans, ils étaient donc tirés au sort, mais devaient cependant subir un examen moral pour apprécier leur aptitude : la docimasie. Ils étaient en fait très surveillés. Donc pas d’arbitraire pur et de possibilité de faire n’importe quoi. La charge était assez lourde et plutôt mal rémunéré. Les bouleutes avaient surtout pour mission la proposition et la préparation des lois soumise ensuite à l’Ecclésia. L’Assemblée plénière (jusqu’à  6000 personnes) écoutait et ensuite marquait son accord ou son désaccord. Dans la pratique, il devait y avoir une rotation rapide des charges, reddition des comptes, impossibilité d’exercer plusieurs fois la même fonction. D’où l’importance des mandats court

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    Le tirage au sort permettait de garantir une chose que nous avons beaucoup de mal à comprendre aujourd’hui, l’amateurisme du citoyen. Nous vivons dans un monde éclaté dans une vision fragmentaire du savoir et préformaté par la technique, et du coup,  nous a habitués à penser dans, tous les domaines mécaniquement « spécialiste » et « expert ». Or, et il faut le marteler, la chose publique, la res publica, c’est le bien commun, et tout citoyen est à même de discerner le bien commun, pour peu qu’il s’attelle à l’étude d’un problème qui s’y rattache. Il ne peut pas y avoir d’experts en politique car la politique est l’affaire de tous. Chacun peut s’y engager, le plombier, l’instituteur, le paysan, le professeur de musique, le gendarme, la femme de ménage, l’ouvrier des chantiers, etc. peuvent être « députés » parce qu’ils sont citoyens à part entière. Et si nous étions en démocratie, cela se verrait dans le parlement qui ne serait pas bourré d’énarques. Les parlements sont outrageusement marqués par la dérive technocratique. C’est une insulte, explique Chouard, de traiter le citoyen d’incompétent et c’est une dérive inquiétante que de croire que l’on peut remettre les décisions du bien commun entre les mains des experts. L’expert est juste là remettre un rapport, il ne peut pas décider du bien commun à la place du peuple. C’est justement l’amateurisme du citoyen qui garantit qu’il ne va pas penser avec les oeillères d’un technicien, mais qu’il aura souci du bien commun. La démocratie grecque n’utilisait l’élection que dans un domaine où il fallait avoir recours à de compétence technique : un stratège parmi les généraux, un ingénieurs parmi les architectes, un comptable dans les rangs des financiers etc. Mais pour le bien commun le tirage au sort de citoyens portés volontaires est plus indiqué. Un bon exemple serait le cas du citoyen mis à l’étrier et qui serait chargé de l’examen d’une question, Chouard prend l’exemple des OGM : il écouterait tout le monde, les paysans comme les firmes pendant six mois avant de faire de rendre un avis devant l’assemblée. Nul doute qu’à ce rythme il aurait assez potassé la question pour faire des propositions tout à fait sensées. Les expériences de part le monde de démocratie directe sont très enthousiasmante à ce propos, c’est incroyable ce que de simples citoyens, des gens fondamentalement désintéressé sont capables de faire quand ils leur est permis de se consacrer au bien commun.

    Le pilier des institutions de la démocratie grecque était l’isegoria, le droit à la parole publique. Là citons Etienne Chouard : « Les Athéniens considéraient ce droit de parole comme une hygiène de base qui permettait à la démocratie de se protéger elle-même en faisant DE CHAQUE CITOYEN UNE SENTINELLE apte à dénoncer d’éventuelles dérives oligarchiques et à protéger la démocratie, un peu comme si des milliers de paires d'yeux surveillaient en permanence que tout se passe bien, un peu comme des globules blancs. Cette égalité de droit de parole est à la fois une conséquence et une condition de l'égalité politique. Cette égalité est indissociable de la démocratie ; les Athéniens y tenaient plus qu'à toute autre institution…C'est l'isègoria qui rendait possible des citoyens actifs et à l'inverse ce sont les citoyens actifs qui donnaient vie à l'isègoria. Les deux se tiennent, vont ensemble». Ce qui implique que l’éducation démocratique devrait préparer chaque citoyen à un engagement politique et lui apprendre à parler en public. Nous ne nous ne rendons pas compte, mais sur ce plan, les grecs étaient très bons, ils étaient très formés à la parole publique.

    Maintenant, le point délicat et une surprise de taille. Le tirage au sort dans sa nature même donne au peuple sa voix, c'est-à-dire au 99% des gens qui sont pauvres par rapport au 1% des riches. Et c’était déjà le cas en Grèce ! L’effet du tirage au sort était de produire une situation où les riches ne pouvaient pas faire prévaloir leurs intérêts, ce que veut dire qu’il y avait une véritable « désynchronisation entre le pouvoir économique et le pouvoir politique ». « Ceux qui étaient riches étaient parfois privés de tout pouvoir politique puisqu'ils n'étaient même pas citoyens (on appelait « métèques » les étrangers, souvent riches et accueillis pour leurs richesses, pratiquant leurs affaires et vivant confortablement sans être trop gênés, apparemment, par leur impuissance politique », mais la plupart des citoyens étaient économiquement pauvres. Encore une citation (je retire les capitales) : « Autrement dit, et je trouve ça fondamental, pendant 200 ans d'expérience de tirage au sort, les riches n'ont jamais gouverné et les pauvres toujours au contraire, 200 ans d'expérience de l’élection ont permis aux riches de toujours gouverner, et aux pauvres jamais ».

    Ce qui fait réfléchir. C’est Castoriadis qui parlait de colonisation de notre imaginaire par le capitalisme, donc les banquier in fine, mais « le cœur nucléaire » de cette colonisation, pour Etienne Chouard, c’est l’élection. L’élection permet en effet au riche d’aider l’élu à être élu et elle le rend donc dépendant du système de l’argent, ce qui veut dire qu’il aura une dette envers ses sponsors, et une fois au pouvoir il devra aussi mendier auprès des banques pour assurer le train de vie de l’État, alors commence l’invasion progressive du cancer généralisé de l’asservissement par la dette.

    2) Le tirage au sort prend la démocratie au sérieux, au lieu de faire semblant de donner un pouvoir au peuple,  sans lui donner les moyens de l’exercer. Il invite l’engagement citoyen et l’initiative populaire, il fait participer le peuple sans discrimination. Et si nous voulons réellement l’égalité démocratique, alors nous devons reconnaître que seul le tirage au sort permet de l’obtenir, car il est à même de rendre possible un gouvernement qui soit une véritable représentation du peuple, sans qu’il y ait pour autant à craindre l’incompétence.

    Ce dont il convient de se méfier ce serait, selon Chouard, des conditions posées avant d’organiser le pouvoir. Et nous tombons alors sur un paradoxe : on aurait tendance à objecter aujourd’hui que le procédé du tirage au sort repose sur une candeur optimiste. Mais c’est exactement le contraire. C’est l’élection qui repose sur un optimisme naïf, « selon lequel un élu serait vertueux par le seul fait d'être élu et le resterait durablement grâce à la même élection (censée permettre aussi une sanction par non réélection), le peuple étant supposé apte à bien choisir ses maîtres ». Que nous puissions gober une telle extravagance est tout simplement sidérant, c’est un peu comme si nous avions une « absence » intellectuelle qui nous empêcherait de voir le contexte réel. Celui de l’argent qui rend évidemment complètement irréaliste une telle supposition. C’est un conte de fées qu’il ne vaut mieux pas raconter aux enfants. Que l’on puisse continuer à le rentrer dans le crâne des adultes, c’est vraiment prendre les citoyens pour des imbéciles. Le tirage au sort repose sur une méfiance à l’égard des conditions posées avant d’organiser le pouvoir. En fait, pas du tout de l’idéalisme béat,  les Athéniens étaient très pragmatiques. Ils redoutaient les puissances tyranniques et prenaient soin de mettre en place des contrôles sévères du pouvoir politique. Ils ont « bâti des institutions prenant acte de la réalité » qui permettaient notamment la mise en scène des conflits dans l’argumentation contradictoire permanente à l’occasion des débats publics. Enfin, point dont il faudrait se souvenir :  « en démocratie, ce ne sont pas les tirés au sort qui ont individuellement le pouvoir (on les appelait des « magistrats »), c'est l'Assemblée du peuple en corps qui exerce la plénitude du pouvoir politique.

    Une autre objection courante dira que le risque serait « de tirer au sort des incapables, des malhonnêtes, des abrutis, des salauds », mais, tout d’abord, ces athéniens « malgré cette peur, ils ont pratiqué le tirage au sort pendant 200 ans avec succès ». Comment ? En mettant en place des institutions complémentaires. Chouard en dénombre six :

    Le volontariat permet une forme d’autocensure de ceux qui ne se considéraient pas eux-mêmes capables, à quoi il serait bon d’ajouter : on invitera tout le monde, y compris ceux qui n’ont pas le moindre souci de gouverner, mais avec la possibilité de refuser. La docimasie permettait d’éliminer les bandits et les fous. L’ostracisme qui n’avaient pas de connotation péjorative à l’époque, devait permettre de mettre au ban temporairement un citoyen considéré comme effrayant, mais sans le tuer, le ruiner, ni le déshonorer. Pendant, le mandat, par le vote de l’assemblée, les tirés au sort étaient révocables. En fin de mandat, ils devaient rendre des comptes, ce qui était suivi de récompenses honorifiques ou de punitions éventuelles. Montesquieu a longuement expliqué que ce système permettait de filtrer efficacement les citoyens dans leur contribution au bien commun. Enfin, il existait même après mandat des procédures d’accusation publique pour le cas où un citoyen aurait induit en e

 

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Questions:

1. Réhabiliter le tirage au sort en politique, est-ce s'en remettre à l'arbitraire?

2. Avons-nous raison de penser que la politique est une affaire de techniciens et de professionnels?

3. Devons-nous préférer le bipartisme, le multipartisme ou par de partis du tout?

4. Y a-t-il moyen de rendre la procédure de l'élection plus démocratique ou est-ce une illusion de le croire?

5. La démocratie directe est-elle faite pour des dieux ou faites pour des hommes?

6. Pourquoi la Constitution d'un État est-elle si importante?

7. Le discrédit actuel de la politique peut-il être porté au compte d'un manque de courage des dirigeants ou un vis de forme du système dans lequel nous vivons?

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
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