Leçon 156.        Travail et loisir    

    Il faut éviter de confondre travail et activité. Si nous raisonnons dans la dualité, les oppositions se marquent ainsi : activité/repos et travail/loisir. Le travail est une forme d’activité, le loisir, en est une autre. Ce qui s’oppose à l’activité, ce n’est pas le loisir, mais le repos. Le repos n’existe que de manière relative, comme besoin imposé à l’organisme pour sa régénération. Si nous n’éprouvions pas de fatigue, notre besoin de repos diminuerait et nous serions plus actif. C’est une loi métaphysique, dans l’univers l’activité est constante et rien n’est inactif. Il est strictement impossible d’échapper à l’activité. Le seul fait de respirer est déjà une activité. A chaque instant, notre corps est engagé dans une extraordinaire activité d’échanges. De ce point de vue, le repos « absolu »,  (R) c’est la mort. Et encore. De fait, cela n’existe pas. Un cadavre qui se décompose est encore le siège d’une intense activité !

    Il est d’usage de considérer le travail comme une forme d’activité  dont la motivation est « économique », (texte) tandis que le loisir est une activité qui est motivée par le « plaisir ». En partant de ce point de vue, si je cultive des légumes dans mon jardin, si je bricole dans mon garage, c’est un loisir ; mais si je porte les légumes au marché pour les vendre et si je vends les voitures que je retape dans mon atelier, c’est un travail. On dit alors : « tout travail mérite salaire » ! Bref, dans le sens commun, on est sensé faire des efforts en travaillant, pour gagner de l’argent ; en contrepartie, on gagne le droit d’avoir le plus possible de loisir… pour le dépenser !

    La définition est très superficielle. Elle est le reflet de la postmodernité et de sa mentalité dominante, dans la figure typique du consommateur. Dès que la passion est présente, ce que l’on appelle « loisir » peut fort bien comporter un travail acharné ; pensez au musicien qui fait des exercices pendant des heures et répète. Inversement, certains travaux dans lesquels l’homme est confiné à une  surveillance d’un écran, ressemblent fort à ce que l’on entend par « loisir » le plus souvent : S’enfoncer sur un canapé pour regarder la télévision. Alors ? N’est-ce pas pour compenser un travail ennuyeux que nous accordons tant d’importance au loisir ? Ce qui reste problématique car, si le travail n’a pas de sens, le loisir peut-il seulement en avoir un ?

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A. De l'expérience consciente du travail

   

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    1)  Ce point de départ nous reconduit vers quelques observations utiles. « L’effort pour l’effort », cela n’a guère de sens. Harponner un écolier pour lui dire de travailler, comme un sergent ferait une harangue au soldat pour lui faire faire trois fois le tour de la caserne, ce n’est guère motivant. Ce qui manque, c’est au minimum une bonne raison. Mais ce n’est pas assez. Au degré le plus élevé, ce qui est réellement parfaitement suffisant, c’est l’enthousiasme à faire une chose, avec pour seul moteur le plaisir de le faire.  Ainsi, le poids de la contrainte sociale ne valide pas le sentiment intérieur du travail. Considéré à part, l’effort peut aussi être désordonné ; ou bien, il peut être une manière de décharger un surplus inutilisé de force vitale. Bref, être une forme de défoulement. L’effort pour l’effort peut n’être que compulsif : quand le sujet se fait une obligation impérieuse de s’épuiser sur un engin de bodybuilding, où qu’il s’impose de courir à heures fixes, sans réel plaisir, mais parce qu’il faut le faire, ce n’est pas vraiment sensé. Malgré l’effort, ce n’est pas vraiment du travail. Si c’est une voix dans mon esprit qui anxieusement me dit que je dois le faire, sinon je vais être très mal, ce n’est pas un travail, c’est une .... (texte)

    L’effort complètement désordonné et soumis au hasard n’ayant guère de poids de sens, vire vers une catégorie qui est celle du divertissement. Dans le divertissement en effet, nous acceptons désordre et hasard comme composante du jeu. Un degré plus bas dans la déconstruction de l’activité, et il ne reste plus que la passivité, comme chez le téléspectateur qui regarde tout et n’importe quoi, au hasard, sans même choisir son programme. Zéro degré d’investissement, 100% de divertissement. Aucun travail et pas d’utilité non plus.

    Le joueur scotché à l’écran peut lutter contre le sommeil, s’exciter nerveusement sur sa manette de jeu pendant des heures et sentir par après, qu’il n’a fait que tuer le temps. Il peut alors dans sa solitude goûter de cette amertume qui lui dit que tout cela n’a aucune utilité réelle et n’a peut être aucun sens. Alors, le meilleur moyen de l’oublier… c’est d’y retourner ! Et d’oubli en oubli, on en arrive à l’addiction complète. Personne ...

    Demander à un homme de construire un mur, puis une fois terminé, de le détruire, pour après, exiger qu’il recommence, c’est assurément l’enfermer dans une activité non seulement inutile, mais carrément absurde. Pour vous saboter le moral, il n’y a rien de tel ! D’où, au minimum, l’ennui présent dans toute activité perçue comme inutile. Il y a un peu de cela dans la vie de Milarépa au Tibet, mais avec une nuance qui fait toute la différence. Milarépa avait été un bandit de grand chemin et un assassin avant qu’il ne se tourne vers la voie du dharma. Son maître lui imposa ce genre d’épreuve, (construire une tour et la détruire), pour « brûler » le mauvais karma accumulé par ses actions antérieures. C’est la traversée d’épreuves en apparence absurdes qui permit sa transformation morale et spirituelle.

    Inversement, il est étonnant d’observer quel contentement presque enfantin brille dans le regard du celui qui trouve une vraie satisfaction dans les petites choses faites avec soin. C’est la satisfaction du jardinier tout fier du bel alignement de ses arbustes bien taillés, ou celui du cuisinier rayonnant d’avoir réussi sa tarte fourrée et qui la présente ensuite à ses invités ! « J’ai bien travaillé ! ». Quand nous parlons d’œuvre, nous pensons d’ordinaire au peintre qui donne le dernière coup de pinceau à une toile, ou encore au musicien qui vient d’achever sa partition,  au poète très content d’un petit zeste de génie déposé  au fil d’une page particulièrement inspirée. Ou encore, nous penserons à la somme colossale de travail d’un historien dans une saga de plusieurs volumes. Nous penserons aussi à une réalisation scientifique brillante et à ce qu’il en a coûté de nuits blanches et de labeur de bénédictin. C’est vrai qu’il y a bien gratification et que le mot œuvre a un sens ; mais à y regarder de près, tout ce qui est bien fait, tout ce qui est fait avec amour participe aussi de l’œuvre. La découverte est léguée à l’humanité. L’œuvre d’art a une dignité suréminente et elle assure à son auteur une reconnaissance sociale évidente. Mais ce n’est pas l’essentiel. La joie d’inventer est dans l’invention, la joie de créer est dans la création, et pas dans l’évaluation de son résultat. Cependant, il est indéniable qu’il existe une joie d’avoir réalisé quelque chose qui puisse être utile à d’autres, une joie profonde, parce qu’elle coïncide avec un effacement de l’ego dans le mouvement du don. Offrir à l’humanité une œuvre de valeur, c’est être traversé par le don et avoir le sentiment vrai du travail. L’œuvre caritative est œuvre en ce sens. Nous ne dirons pas que le bénévole qui s’occupe de la misère humaine ne travaille pas, ni que ce qu’il fait ne contribue pas en un sens à une œuvre.

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    ---------------2) Le problème, c’est que de fait, nous en sommes là. Et attention. Pas seulement parce qu’il y a des centaines de millions de personnes dans le monde qui travaillent sur des chaînes de productions. Pas seulement  parce qu’il existe des contremaîtres et des chefs à mentalité de caporal. Ni parce que l’encadrement humain en entreprise soumet à une telle pression la productivité que seul compte le chiffre et le rendement. Pas seulement non plus parce que le « marché de l’emploi » se réduit comme une peau de chagrin et que jeunes, comme moins jeunes, pensent devoir se résigner à exercer un emploi sans intérêt et sans avenir,  pour la seule raison qu’il faut bien se donner des moyens de subsistance. Il n’y a pas de doute sur le fait que la technicisation du travail a des répercussions humaines colossales qui tendent à éliminer le travail vivant au profit de la fonctionnalité mécanique. Mais en plus, et de manière plus fondamentale encore, nous vivons dans une société qui a entrepris de désinvestir peu à peu la valeur du travail, pour investir massivement la valeur du loisir. La crise du travail est une crise spirituelle.

    Nous l’avons vu avec Lipovesky, au XIX ème siècle sur les tombes, on pouvait écrire : « le travail fut sa vie ». Par-delà les clivages idéologiques, tous les régimes encensaient les bienfaits du travail et  les valeurs d’abnégation, de patience et de persévérance qui lui étaient attaché. Désormais, nous avons adopté la devise : « la vie commence après le travail ». « L’évangile du travail a été détrôné par la valorisation sociale du bien-être, des loisirs et du temps libre». Cette profonde mutation des mentalités est caractéristique des « valeurs individualistes-hédonistes-consommatives» qui sous-tendent les sociétés postmodernes. Ainsi, « la boutade de Tristan Bernard, « l’homme n’est pas fait pour travailler, la preuve, c’est que ça le fatigue, est devenue, en un sens, un credo de masse de l’ère postmoraliste ». Ce n’est plus du tout une boutade, c’est une affirmation au premier degré. La question que se pose  les lycéens au sujet du travail n’est pas : « comment parvenir à trouver ma voie vers une profession qui  soit tout à la fois utile et m’apporte de vraie satisfaction ? »  C’est peut être la question que nous aimerions qu’ils posent, mais seule une partie d’entre eux raisonnent ainsi. Ce qu’ils pensent le plus souvent, mais ne disent pas ouvertement c’est plutôt : « vers quoi se diriger pour gagner le plus possible et en profiter pour mener une vie confortable ?». Ou encore : « comment peut-on se débrouiller pour profiter de tous les avantages de la consommation… sans avoir besoin de travailler pour ça ? ». L’implicite c’est : le travail, c’est seulement un moyen pour avoir de l’argent et l’argent est le moyen de satisfaire aux besoins de la vie et de se donner des loisirs. ... mais quant à lui donner une valeur en soi, c’est tout à fait autre chose. A ce stade, c’est de l’ordre d’un choix personnel, d’un choix éthique en somme. Qui vous met tout de suite en marge, car ce n’est pas ce qui traîne dans la mentalité commune.  Conséquence : qu’il existe des formes de travail aliénant, cela ne choque finalement pas beaucoup, si on considère que le travail de toute façon n’a pas de valeur. Et le résultat, c’est que ceux qui sont dorlotés dans cette manière de voir sont si bien conditionnés par avance, qu’ils iront faire des petits boulots ingrats, ennuyeux, sans intérêt, sans trop se plaindre. De toute façon,  on leur a dit que la vraie vie est ailleurs ! Pas dans le travail. S’il faut une vertu de patience, ce n’est donc pas pour travailler, c’est pour attendre que le temps de travail soit fini ! (texte)

    Problème : cet ailleurs est un peu bref quand on travaille onze mois sur douze ! Ce sont des heures par jour et des années de vie. Il serait quand même souhaitable que le travail soit un lieu de joie et pas une enceinte de labeur pénible. Dans ces conditions, il y a très peu de chance que le loisir parvienne à compenser  un travail stupide et impersonnel. Conséquemment, il faut vraiment s’en faire une religion du loisir, pour croire y trouver le salut ! Ce pourrait aussi bien être une illusion. Mais ce qui est merveilleux avec le monde de la consommation de la publicité, c’est que tout sera fait pour vous persuader que vous avez trente mille fois raison de préférer le loisir au travail ! Il faut y croire. C’est tout ce que l’on peut attendre d’un consommateur obéissant : que son malaise au travail soit profond, qu’il soit insatisfait, frustré, dans son activité quotidienne, pour qu’en dehors, il compense massivement en consommant, sous la forme la plus écervelée possible. Il faut et il suffit alors de créer une industrie sur la compensation : cela s’appelle l’industrie du loisir. Vendre massivement de l’illusion sous la forme de leurres : des objets qui seront là pour vous donner cette satisfaction dont vous êtes en permanence privé dans le cadre du travail.  

    Je reprend la question initiale dont nous sommes partis : le loisir peut-il avoir un sens, quand le travail n’en n’a pas ? Cette question commence à prendre un sens. Si nous entretenons une division radicale entre le travail et la vie, si nous réduisons la vie au loisir et le loisir au divertissement ; par quel miracle l...

B. L’utopie du loisir

    Dans Le Principe Espérance, Ernst Bloch se livre à une apologie de l’utopie. Il revisite, sur le mode messianique, tous les classiques pour évoquer les promesses de l’humanité à venir. Ce qui l’amène par exemple à prolonger l’élan du marxisme dans la vision d’une société heureuse qui promettrait à chacun le loisir comme fin ultime. Il serait en effet tentant de considérer que la fin de l’Histoire réside dans l’accomplissement d’une société hédoniste.

    1) Ernst Bloch voit dans le loisir le « rêve éveillé d’une vie parfaite », qu’il confond avec « l’intention originaire de l’âge d’or », suivant Hegel, il va jusqu’à dire que c’est « le concept final et absolu ». Nous avons déjà étudié le dernier point. Inutile d’y revenir. Ce qui frappe, c’est surtout la première et la seconde expression. Voir dans le loisir « le rêve éveillé d’une vie parfaite » est tout à fait étrange, mais très pertinent en un sens : ce n’est que le rêve justement… et non pas la vie éveillée et parfaite ! Que l’on puisse confondre le loisir avec l’âge d’Or des mythologies, comme en Inde avec le Sat-yuga, voilà qui est… confondant !

    Si nous en restons à l’acception commune de la notion de loisir, c’est-à-dire le loisir passif, les questions se posent : Comment l’apogée de la conscience humaine pourrait-elle se confondre avec les loisirs marchands du dimanche, où toute la famille se balade de boutique en boutique dans un centre commercial ? L’âge d’or, est-ce la multiplication des parcs d’attraction, la grand-messe dans un stade de football, le jet-ski ou le golf, les soirées home-cinéma devant la télévision, la visite en bus de la capitale, les sorties en boîte de nuit ou au restaurant etc. ? Un indianiste dirait, cela, ce n’est pas le Sat-yuga, c’est le Kali-yuga. L’âge de l’ignorance. C’est décrit avec pas mal de détails dans le Bhagavat-purana.

    Qu’à cela ne tienne, poursuivons. Pour que le propos ait une perspective, il faut le situer dans le prolongement d’un système économique. La surprise, c’est que ce n’est pas le capitalisme qui est pour Ernst Bloch le cadre de l’utopie du loisir, mais le communisme. En prélude, il faut comprendre que l’avènement de la société sans classe doit faire s’évanouir la distinction entre « le travail et le loisir ». C’est elle qui « délivre l’homme du dessaisissement du travail dans lequel le travailleur lui-même se sens dessaisi de soi, aliéné, réduit à la condition de marchandise réifiée et par la malheureux dans son travail. Grâce au renversement de ce dessaisissement, la société sans classe délivre également les loisirs de leur grand vide non vécu, elle les débarrasse d’un dimanche qui correspond en tous points à la monotonie du travail (au lieu de contraster avec lui)».

    ---------------Il faut expliquer ensuite comment on peut arriver à un tel résultat. Admettons que cela soit un effet nécessaire du communisme. A partir de là, on peut nager en pleine utopie :

    « Une société qui sera arrivée là et aura dépassé le stade du travail, ne connaîtra plus pour cette raison, des dimanches et des jours de fête séparés des jours ouvrables, car de la même manière que le hobby y deviendra le métier et la fête populaire la plus belle des manifestation de la vie communautaire, de même elle pourra, dans une union heureuse avec l’esprit, vivre avec lui un quotidien de fête. »

    2) Il serait intéressant de marquer un rapprochement avec le gendre de Marx, Paul Lafargue, dans Le Droit à la Paresse. Ce livre est un pamphlet plein d’humour et non un traité qui se voudrait sérieux. Lafargue comprend très bien que l’idéologie du travail fanatique est un trait caractéristique de son siècle, par delà tous les clivages politiques. Il écrit :

    « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu… Ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit ».  (texte)

    Nous avons vu ce qu’il en était du travail selon la religion et selon la morale. Nous ne pouvons que souscrire à ce propos dans le contexte même où il a été écrit, contexte dans lequel les conditions de travail étaient terribles. Il n’est pas exagéré d’écrire : « Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants ! » Et cette situation perdure encore aujourd’hui. (document) Que dans ces conditions, on ait pu défendre un « droit au travail », c’est démentiel. « Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. Il faudrait 20 ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement».

    Nous avons vu en effet que pour les grecs, le travail manuel ne faisait pas partie du but de la vie, raison pour laquelle on le confiait à des esclaves. Aristote explicitement dit que l’homme libre doit se donner du loisir, car c’est dans le loisir qu’il peut se consacrer à la contemplation et à l’art. Bref à la sphère de la Culture. Si on suit Marx, la classe aristocratique ne peut exister que parce que travaille pour elle une autre classe, celle des esclaves. Selon la dualité infrastructure/superstructure, en contexte capitaliste, le prolétariat ouvrier laisse à la classe bourgeoise le soin de profiter des produits de son travail. Le travailleur est aliéné parce qu’il devient étranger au produit de son travail qui ne bénéficie qu’au bourgeois. Continuons avec Lafargue :

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    Mais n’est-ce pas exactement ce que le capitalisme à réussi à faire ? C’est lui qui a surmonté cette contradiction. Il a réussi tout à la fois à faire en sorte qu’il n’y ait plus de « passion extravagante » pour le travail, mais une « passion extravagante » pour le loisir ! L’ère de la consommation de masse a effectivement permis l’accès à la pléthore des productions industrielles et à ce qui autrefois était de l’ordre du luxe et du superflu. Bref, il a démocratisé l’oisiveté, pour faire du vice d’autrefois la  vertu sociale d’aujourd’hui. La postmodernité a élevé la paresse (texte) au rang d’idéal accessible à tous. Elle a donné les moyens à l’ouvrière de pouvoir jouer aux « têtes creuses livrées aux artistes capillaires ». Elle a inventé le crédit à la consommation qui permet de se payer les excentricités de la mode et de vivre pour la frime. La preuve que son triomphe a été intégral, c’est qu’elle a même réussi à élever le moyen d’incitation à la consommation, la publicité, au rang suprême d’une « culture » ! Bloch avait raison : nous avons gagné « la belle manifestation de la vie communautaire », « un quotidien de fête »… mais dans les loisirs marchands, les animations du supermarché et l’osmose bienheureuse devant le petit écran. Est-ce cela qu’il faut entendre dans  « l’union heureuse avec l’esprit » de l’utopie du loisir ?

    3) A moins qu’il y ait au contraire dans ce processus une disparition évasive de l’esprit, une identification complète aux valeurs du corps et un oubli non moins essentiel de la réalité de l’âme. Ernst Bloch, parie, pour la réalisation de la prophétie du loisir, sur la fin de la distinction « entre le travail intellectuel et le travail manuel » et dans la foulée sur la promotion du hobby personnel. C’est le point d’attaque de la critique de Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité. Avec la « technicisation croissante la part purement corporelle (au sens de l’effort physique) diminue dans tous les processus de  travail humain résiduel – ce qui semble avoir pour conséquence que la part cérébrale augmente proportionnellement». Avec l’avènement du machinisme, on a salué la disparition de l’effort et cru que désormais une activité plus « spirituelle » allait logiquement pouvoir prendre sa place. On a même essayé de mettre de la musique dans les hangars des usines avant de se rendre compte que cela faisait baisser la productivité !

    L’homme est une totalité âme-esprit-corps et il ne fait jamais rien purement avec son esprit, ce qu’il fait, il le fait avec son corps. Le travail vivant, c’est celui qui engage la totalité de l’homme et non ce qui mobilise une seule de ses facultés. Jonas réplique donc :

    « Le travail de celui qui ne fait que surveiller la machine, celui qui découpe en série un rouage d’horloge, ou la machine qui exécute une séquence dans l’assemblage des parties… est-il plus spirituel que celui de l’horloger technologiquement dépassé qui fabrique le tout de manière artisanale ? Au contraire, il est spirituellement plus pauvre, à savoir dans la mesure même où il est physiquement plus pauvre ! La perte de variété physique (et d’effort !) va de pair avec la perte de l’activité spirituelle. Avec le corps, l’esprit lui aussi est mis au chômage… Le commerce corporel avec la matière instruit le corps, les membres, les sens, les nerfs – et l’esprit, en les occupant tous, en leur faisant faire sa connaissance ainsi que celle de l’objet (l’un ne va pas sans l’autre !) et qui ne suscite les aptitudes latentes de cet équipement qui est le nôtre qu’à travers la résistance de la matière et l’apparition de ses qualités. La privation de cet aliment les affame toutes». (texte)

    Le travail qui n’est qu’une exécution de tâches, le travail qui n’est qu’une occupation des mains, tandis que l’esprit est ailleurs, le travail qui n'engage pas ma liberté dans la rencontre d’une matière, c’est « l’atrophie simultanée dans l’aspect corporel et intellectuel », la « nullité psycho-physique sous le régime de la technique – bref son atrophie et tant que travail ». (texte) Et la disparition de la liberté elle-même.

    Il faut donc trouver en dehors du travail une compensation aux facultés qui dans celui-ci sont frustrées, menacées d’atrophie ». a) « Une compensation cinétique-musculaire dans l’athlétisme et le sport ». b) « Une compensation sensori-perceptive dans le gavage en images proliférant, consommées passivement ». c) « Une compensation intellectuelle dans les mots croisés… » ou le sudoku !

    Or Ernst Bloch n’éprouve que « mépris pour de telles compensations du sentiment de vide (dont il rend responsable le capitalisme )». Son credo, c’est le loisir actif,  pris en charge par une société communiste sous la forme du « violon d’Ingres ». « Le bonheur de l’existence utopique n’est pas passif, mais actif, c’est-à-dire qu’il ne saurait consister dans la jouissance de la consommation de biens, mais seulement dans un être actif». Le loisir actif, ce n’est pas l’oisiveté !  C’est le « hobby »., ou encore ; l’utopie du loisir, descendue sur Terre, ce serait le violon d’Ingres… à plein temps :

    « C’est là où le métier pour ainsi dire fortuit, le job, satisfait très peu de gens, comme en Amérique, qu’on rencontre le plus grand nombre de violon d’Ingres, de hobbies. Et le passe-temps ne disparaîtra que lorsqu’il sera devenu le métier adéquat. En attendant le violon d’Ingres nous apprend comme l’homme rêve de s’épanouir dans ses loisirs, dans un travail qui prend l’allure d’un délassement».

    Dans le contexte d’une civilisation dominée par la technique, avoir comme on dit un « hobby » ou un « dada », comme la pêche à la ligne, la voile, la culture des plantes carnivores, la poterie, la randonnée en montagne etc. est un complément qui se justifie parce qu’on l’exerce seulement pour le plaisir et non en vertu d’une obligation ou fin extérieure. C’est surtout en raison du contexte technique du travail que l’on éprouve le besoin de se donner la liberté d’un loisir. Sans cet effet de contraste entre deux formes d’activité, la jouissance ne serait plus tout à fait la même. Jonas rétorque ainsi que : « le fait même de n’exercer plus rien d’autre que le violon d’Ingres se dévalorise par cela même qui faisait la valeur d’exercer encore un violon d’Ingres : son caractère superflu. » (texte)  La bouffée de liberté que l’homme prend en marge de son travail habituel serait moins revigorante, si elle devait devenir l’unique activité possible. Ce serait mettre le plaisir quasiment au rang d’une obligation ! Le violon d’Ingres comme métier, c’est la perte du plaisir d’exercer une activité dans laquelle on ne doit rien à personne, la perte de la spontanéité. Mais, comme le montre très bien Jonas, c’est aussi la perte de la liberté. En effet, si c’est l’État qui doit « financer le système universel des violons d’Ingres », cela lui donne un droit de contrôle. Il en va du bien de l’ordre public. En effet, l’oisiveté que l’on  garantit au citoyen de ce meilleur des mondes, peut être également comblée autrement : « drogue, excitations de n’importe quelle nature, criminalité» etc. Ainsi, « l’oisiveté donc, qui de soi est devenue possible pour tout le monde, ne peut être tolérée dans l’utopie en raison du danger social de l’anomie, éventuellement de la démence collective ». (texte) Il en résulte qu'avoir un violon d’Ingres et l’exercer comme métier est une obligation sociale. Pour paraphraser l’apôtre Paul : « Celui qui n’a pas de violon d’Ingres, qu’il ne mange pas non plus » ! (cf. Max Weber texte)

    Bref, dans cette conception, les hommes sont assimilés à des retraités, ils sont des retraités d’État obligés de consommer, tout en apportant la preuve que l’activité de loisir a bel et bien été accomplie ! L’utopie du loisir, don d’un État providence, est une mère poule qui s’occupe bien de ses poussins et leur procure une bonne occupation.  

C. Création et récréation

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Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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