Leçon 114.   La Nature comme modèle       

    La disparition accélérée des espèces vivantes, les dégradations de l’environnement, les catastrophes écologiques, le péril que nous percevons à long terme quant à la préservation du patrimoine vivant, nous ont rendu soucieux de la protection de la Nature. Après avoir pendant des siècles pensé la politique et l’économie sur un modèle exclusivement anthropocentrique, nous avons fini par comprendre, selon le mot de Spinoza, que l’homme ne constitue pas "un empire dans un empire". Aucune politique n’a de sens si elle n’est pas en même temps une écologie politique.

    Cependant, le consensus de façade dissimule en fait des affrontements idéologiques âpres et des discussions très vives. La nouvelle donne de l’écologie nous oblige à une mutation sans précédent de notre représentation de la Nature. Or la représentation classique s’appuie sur un paradigme mécaniste qui n’est rien de moins que le levier du triomphe de la science moderne. C’est donc la modernité qui aujourd’hui se réveille  pour attaquer de front l’écologie en déniant radicalement à la nature le droit de pouvoir constituer en modèle. Les écologistes seraient des "mystiques exaltés" qui auraient le tort de diviniser la Nature. Il n’y a aucun ordre moral dans la Nature, dit-on, il n’y a pas de loi naturelle pouvant servir d’exemple. La nature n’est que l’expression sauvage de la lutte pour la vie. Son ordre est totalitaire. Son règne est celui de la cruauté. Vouloir revenir à la Nature, reviendrait à régresser vers l’animalité, nier la civilisation et draper d’une auréole sainte la barbarie des choses.

    La "deep ecology" sert de cible à ce type de critique, elle qui ose affirmer que la mort de quelques hommes compte moins que la disparition d’espèces vivantes rares et irremplaçables. Bref, la nature n’est pas un modèle. Les modèles sont humains et la morale est humaine. La Nature ne peut pas nous donner de leçon, c’est nous qui devons au contraire lui en donner. La question de fond est : La Nature peut-elle être considérée comme un modèle ?

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A. La critique du modèle naturel

    Prenons tout d’abord pour itinéraire la pensée de John Stuart Mill dans un essai intitulé La Nature. La vocation de ce livre est d’emblée de se situer dans le cadre de l’éthique. Nous verrons plus loin un essai d'Emerson ayant le même titre, mais avec une portée très différente. Mill ne se demande pas ce qu’est la nature et si la représentation que nous en avons est pertinente ou pas. Il prend acte des définitions ordinaires et se pose seulement ma question : En matière de bien et de mal, peut-on s’appuyer sur une référence à la nature ?

    1) ... nous ramène invariablement à une injonction ancienne commune tout à la fois à l’épicurisme et au stoïcisme, selon laquelle, l’homme « doit vivre en accord avec la Nature ». Ce conseil n’a de sens que par rapport à une compréhension de la Nature qui reconnaît en elle une intelligence disposant dans le monde un ordre souverain et qui rend possible une promotion de la vie. Dans la pensée grecque, la représentation finaliste de la Nature est le plus souvent implicite. Elle devient explicite chez Aristote.

    Pour Épicure, la formule « vivre en accord avec la Nature » a un sens profond, parce que la Nature nous renseigne par des sensations spécifiques quand nous risquons de compromettre notre équilibre. Il existe une intelligence des choses. Le corps nous parle dans son langage et si nous savions écouter ses besoins, nous saurions vivre de manière plus heureuse. La connaissance de la Nature est au fondement de l’art de vivre. (texte)

    ---------------Les stoïciens ne raisonnent pas à partir du même point de vue. Comprenant que le malheur de l’homme vient souvent de ce qu’il se comporte de manière infantile en refusant la réalité, ils se font fort de rappeler qu’il n’y a pas de sagesse sans l’acceptation de ce qui est dans son intégralité. Accepter ce qui est, c’est accepter la Nature telle qu’elle est : naissance et mort, complexité, différence, conflit, unité, beauté, grandeur et puissance. Accepter ce qui est, c’est aussi accepter la destinée de toute chose au sein de la Nature. L’homme est comme un navire sur l’océan. Il peut tenir le gouvernail, mais il ne gouverne ni le vent, ni la houle. La puissance souveraine qui gouverne le flux des événements est la Nature, c’est elle que je dois reconnaître en acceptant qu’il y a des choses qui ne dépendent pas de moi. Vivre en accord avec la Nature, c’est reconnaître le tracé de la destinée, jouer au mieux son rôle dans le monde et ne pas croire, de manière simpliste, que l’homme peut régir la Nature dont il fait partie. La Nature n’est pas un chaos. Elle est gouvernée par une intelligence souveraine. Mais il serait prétentieux de croire pouvoir humainement en cerner le plan général, l’action ou les opérations. Les stoïciens ont si bien conscience de la grandeur de la Nature qu’ils lui reconnaissent une temporalité radicalement différente de la temporalité historique de l’homme. La Nature se meut en cercle, dans un retour éternel. Ce qui ...

    2) John Stuart Mill fait l’impasse sur cette compréhension de la Nature. Il table directement sur la représentation mécaniste de la Nature qui imprègne le XIXème siècle. C’est à partir d’elle qu’il s’interroge sur « la validité des doctrines qui font de la Nature un critère du juste et de l’injuste, du bien et du mal, ou qui d’une manière ou à un degré quelconque approuvent ou jugent méritoires les actions qui suivent, imitent ou obéissent à la Nature ». Or, la représentation de la nature ne définit pas ce qui est bien, pas plus qu’elle ne peut définir le mal. Il est abusif de formuler une équation du genre bien=naturel. La morale est normative d’elle-même, sans que ses normes aient un rapport quelconque avec la nature. Nos mœurs, de toute manière, impliquent une conception relative du bien et du mal. Ainsi, « la conformité à la nature n’a absolument rien à voir avec le bien et le mal ».

    Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle ne découle nullement dans la définition moderne de la nature.

    Le mot « nature » a deux sens :

            a) « le système entier des choses avec l’ensemble de leurs propriétés ». C’est un équivalent du mot existence qui insiste sur l’idée que la nature, c’est un « état de fait » de ce qui est simplement là sous forme de choses douées de propriétés spécifiques. Le concept de système s’explicite en partant du principe que la science, qui est une connaissance en forme de système, nous dévoile les mécanismes internes rendant compte de la transformation des choses dans la nature. Il n’y a strictement rien de normatif dans ce point de vue.

    Le savoir élaboré par la biologie, la physique, l’astronomie, la chimie etc. ne peut produire au mieux qu’une élaboration sous la forme de lois de la nature. Mais les lois scientifiques ne sont pas des lois juridiques, ni des lois morales et encore moins des lois métaphysiques. Or, dans la pensée commune s’effectue un transfert abusif des concepts d’une catégorie à l’autre, sans aucun lien logique. On prend les lois scientifiques pour des commandements religieux, pour des impératifs moraux, pour des descriptions du réel, alors qu’en fait il ne s’agit que des formulations mathématiques de la représentation objective. En tant qu’explications objectives, les lois de la nature de la science sont parfaitement vides de tout contenu normatif. Si nous adoptons en plus la position du déterminisme, dans l’optique d’un Laplace, de toute manière, nous ne pouvons qu’être pris dans le réseau des causes et des effets, nous ne pouvons qu’être ficelés dans les lois de la Nature et cela n’a aucun sens de se demander à l’homme d’agir en accord avec la nature. Il ne peut pas faire autrement que de suivre les lois de la nature ! C’est la position que l’on rencontre classiquement chez Spinoza. Spinoza nie le libre-arbitre pour cette raison qu’il supposerait que l’homme puisse s’affranchir de la nature, alors que de fait, il en fait partie. Ainsi, selon Mill, « Dans cette acception, recommander d’agir selon la nature est superflu, puisque nul ne peut s’en empêcher, qu’il agisse bien ou mal. [...] Il est absurde d’ordonner aux gens de se conformer aux lois de la nature quand ils n’ont d’autre pouvoir que celui que leur confèrent ces lois, quand il leur est matériellement impossible de faire la moindre chose autrement qu’à travers quelque loi de la nature ». Ce n’est donc pas de ce point de vue que nous pouvons remettre en cause le labourage d'un champ, les manipulations génétiques, l’homosexualité, les rallyes en 4X4 sur les chemins de campagne, pas plus que nous ne pouvons contester les mutilations sexuelles en Afrique, l’usage des drogues dure, la toxicomanie du rapport à la télévision, la pratique de la chasse, le clonage ou l’agriculture biologique. Toute activité humaine fait partie de la nature et ne peut pas faire autrement que d’être gouvernée par les lois de la nature. Donc, tout est « naturel » en ce sens. De ce point de vue, qui est celui de la représentation objective, « contre-nature » n’a aucun sens. L’homme n’a jamais violé les lois de la nature et il ne les violera jamais. Il est entièrement gouverné par elles. Toutes l..

    Cependant Mill est tout de même prêt à faire une concession. Il admet que la recommandation de connaître la nature n’est pas vaine. Dans la vision d’Épicure, une juste connaissance de la Nature nous conduit à plus de sagesse. Mais ce n’est pas du tout ce qui vient à l’esprit de John Stuart Mill pour qui le mot « connaissance » est remplacé par « savoir scientifique ». La connaissance est à la base de l’action et nous avons intérêt à ce qu’elle soit exacte pour que l’action soit efficace. A quoi sert notre science, si ce n’est à tirer parti intelligemment de la nature ? Mill adopte un point de vue strictement utilitariste. Pour les besoins de l’action, de l’efficacité, voire de la rentabilité, il est important de disposer d’un savoir précis et exact. Donc, « Si par conséquent l’inutile précepte de suivre la nature était changé en celui d’étudier la nature - de connaître et de tirer parti des propriétés des choses que nous utilisons, dans la mesure où ces propriétés sont susceptibles de favoriser ou d’entraver la réalisation d’un but donné - on parviendrait au principe fondamental de toute action intelligente, ou plutôt à la définition même de l’action intelligente». L’action, définie comme manipulation utile est la première nécessité. Il faut lui adjoindre un savoir qui puisse l’épauler efficacement et ce savoir est nécessairement un savoir relatif à la nature.

    Or Mill concède que ce genre de savoir n’a pourtant aucun contenu moral. Nous ne pouvons pas inférer du seul calcul cherchant à atteindre nos fins, l’idée de ce que pourrait être une action juste. Une action bien préparée, calculée de façon efficace est techniquement impeccable. Redoutablement efficace. Mais c’est tout à fait autre chose qu’une action juste. La rationalisation technique extrême de l’action n’a jamais garanti sa valeur. Le savoir scientifique, en tant qu’il délivre une explication des mécanismes naturels, peut servir à toutes sortes de fins, les pires comme les meilleures. Du savoir de la chimie on peut tirer autant de poisons que de médicaments. De la biologie du cerveau on peut tirer un art de la torture très sophistiqué, ce qui ne légitime pas la torture. Les sciences de la Nature sont parfaitement inaptes à se prononcer sur la distinction du bien et du mal, parce que leur point de vue est purement factuel, et un jugement de fait n’est pas un jugement de valeur. Qu’elles délivrent toutes sortes de moyens de manipulations ne garantit pas ipso facto que la manipulation est bonne, pour la seule raison qu’elle est devenue possible.

            b) Dans un second sens, explique Mill, la nature, c’est «  les choses telles qu’elles seraient en l’absence d’intervention humaine ». Ce qui implique l’opposition entre naturel/artificiel. Le naturel est ce qui n’est pas encore transformé par l’action de l’homme, l’artificiel, ce qui a fait l’objet d’une transformation humaine.

    Là encore, Mill n’a aucun mal à prouver que ce type de référence à la nature ne permet aucunement de fonder une action morale. En effet, toute action humaine est une ingérence dans l’ordre de la nature : en ce cas « Bêcher, labourer, bâtir, porter des vêtements sont des infractions directes au commandement qui prescrit de suivre la nature ». L’homme ne peut pas ne pas modifier la Nature, car toutes ses actions engendrent des transformations dans la nature. Il est cependant nécessaire de faire la différence entre une intervention modique qui ne porte pas atteinte au patrimoine de vivant et une intervention brutale qui tend à aller à l’encontre de la promotion de la vie. Mill ne fait aucune différence dans les moyens employés et la portée de l’action, il radicalise donc la formule du respect de la Nature, pour y voir une maxime hors de portée de la morale humaine. Il fait comme si, de ce point de vue, l’homme ne faisait pas d’abord ... Ce qui est le pré requis de cette formule. (texte)

    Ajoutons à cela que Mill juge ce qui se produit dans la nature à l’aune de la morale humaine, pour bien sûr réprouver la nature pour ses crimes.

    « La simple vérité est que la nature accomplit chaque jour presque tous les actes pour lesquels les hommes sont emprisonnés ou pendus lorsqu’ils les commettent envers leurs congénères »…Elle fauche ceux dont dépend le bien-être de tout un peuple ... avec aussi peu de remords que ceux pour qui la mort est un soulagement pour eux-mêmes ou une bénédiction pour les personnes soumises à leur influence nocive…En matière d’injustice, de ruine et de mort, un ouragan et une épidémie l’emportent de beaucoup sur l’anarchie et le règne de la terreur ».

    Sur ce terrain, l’argumentation est facile. Si on pousse à l’extrême : disons qu’il suffit de prendre le parti d’un anthropomorphisme négatif. Bernardin de Saint Pierre louait l’infinie prévoyance de la nature qui a tracé les marques sur le melon pour que l’homme puisse le couper. Il voyait donc seulement le bien humain dans les œuvres de la nature. La nature serait "bonne", à l’aune de notre morale. C'est un anthropomorphisme positif. Mill prend le contre-pied de Bernardin de Saint Pierre, dans l’horreur de constater partout le mal que la nature produit. La nature est "mauvaise", à l’aune de notre morale. Ce qui est exactement la même attitude. Les deux ensemble sont l’endroit et l’envers d’une même dualité.

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    Où la discussion devient serrée et assez pertinente, c’est quand Mill aborde la question de la loi. Ce qu’il comprend, à juste titre, c’est que les lois scientifiques ne font que traduire l’uniformité dans la succession des phénomènes naturels. A l’inverse, quand il est question de loi morale ou de loi juridique, on a en vue un ordre qui est non pas descriptif, mais prescriptif. Nous sommes tenus d’y obéir et nous pouvons très bien nous y soustraire. Nous supposons donc en l’homme un libre-arbitre capable d’opérer, donc de se fixer dans un choix juste. Confondre un ordre avec l’autre est une faute logique. Si on se place du point de vue de la morale, ce serait rabattre le devoir-être sur l’être. Mais pouvez-vous seulement comprendre ce qui est en partant de ce qui (de quel point de vue) devrait être ? Il n’est de toute manière pas possible, dans le cadre du paradigme mécaniste, de formuler un lien précis, clair, évident entre les deux sens du mot loi. Ils s’opposent.

    Il reste que, toujours du point de vue de notre humaine morale, nous ne pouvons pas prendre modèle sur la nature pour essayer de l’imiter. Pour considérer ce qu’il est bien de faire, nous devons nous situer en dehors de la nature :

    « Quand bien même il serait vrai que, contrairement aux apparences, la nature travaille à de bonnes fins lorsqu’elle perpétue ces horreurs, comme personne ne croit que nous servirions de bonnes fins en suivant cet exemple, la marche de la nature ne peut être pour nous un modèle qu’il convient d’imiter. Soit il est bien de tuer parce que la nature tue, de torturer parce qu’elle torture, de semer la ruine et la dévastation parce qu’elle le fait, soit il ne faut tenir aucun compte de ce que fait la nature et considérer seulement ce qu’il est bien de faire ».

    Il faut concéder ...

B. La Nature, l’Être et le devoir-être

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   © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan,
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