Leçon 173.    Le journaliste et l’historien      

    L'information qui nous arrive tous les jours est tout à la fois incontournable, débordante et redondante. La plupart des gens lisent plusieurs journaux, regardent les informations à la télévision et les écoutent à la radio. Les mêmes informations. Avec un tel déluge de nouvelles et de commentaires, nous sommes supposés être des citoyens libres, informés, disposant de moyens sérieux pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.

    Mais suffit-il d’être « au courant de tout » et d’avoir son avis sur tout, pour avoir une bonne intelligence du réel ? A force de vouloir ne pas perdre de vue l’actuel, on finit par y rester collé. On finit par être confus, étourdi. Les critiques de Thoreau contre l’information à son époque (texte) sont toujours pertinentes. Ce qui surgit dans l’actualité et fait les gros titres des journaux est très souvent trivial, pauvre et superficiel. A quoi l’historien répondrait que nous avons besoin du recul, seule la distance du temps permet de différentier ce qui a de l’importance de ce qui ne l’est pas. Avec le passage du temps, le jugement devient plus sûr, plus nuancé et il gagne en impartialité. Les « feux de l’actualité » sont aveuglants et ils n’éclairent pas nécessairement ce que l’histoire retiendra.

    Nous avons donc une question de fond. Si le jugement d’importance sur les faits requiert une distance temporelle, est-ce à dire qu’il ne peut y avoir de lucidité dans l’actuel ? Ceux qui enquêtent de manière directe sur les faits devraient tout de même être ceux qui sont les mieux documentés. Le journaliste devrait sentir tourner le vent de l’Histoire. On peut aller jusqu’à retourner la critique, d’où la formulation d’une question désormais classique : Le journaliste peut-il décider qu'un événement est historique? En quel sens  peut-on parler « d’histoire immédiate » ? En quoi le travail du journaliste s’oppose-t-il à ou complète-t-il celui de l’historien ?

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A. L’événementiel et sa détermination

    Nous disions dans une précédente leçon que l’historien doit déterminer parmi les myriades d’événements que comporte le passé, ceux qui méritent d’être retenus. Ce travail suppose un principe de choix et une sélection, tout événement ne pouvant accéder d’emblée à la dignité de fait historique : on dit aussi ne franchissant pas un certain seuil d’historicité. Cependant, au moins en ce qui concerne l’histoire contemporaine, si sélection il y a, elle est seconde, car elle suit une première sélection qui est effectuée par le journaliste. Le terme d’histoire, en grec istorié veut dire « enquête ». Vu la proximité du récit chez les premiers historiens grecs, comme Hérodote, par rapport aux événements qu’ils racontent, on peut dire qu’ils ne sont pas loin du journalisme. Journalisme et histoire ne sont pas distingués, ils ne le seront qu’à travers la distinction entre événement et fait historique et le développement de deux méthodologies.

    1) Comme nous l’avons vu, le « fait historique », n’existent pas en soi, et les historiens de l’Ecole des Annales aiment le rappeler ; mais pour des raisons identiques, « l’événement » non plus. L’information choisie par le journaliste c’est de l’événement qui franchit un certain seuil d’actualité, puisque ce dont s’occupe le journaliste, c’est de l’actuel. Le seuil d’actualité désignerait la détermination qui fait qu’un événement est considéré comme digne

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une information de manière ponctuelle, sous la forme brève d’un flash d’information : « Le crash d’un avion au Panama. La campagne qui précède une élection. Les soldes d’hiver. La guerre en Iraq. Les défilés de mode. Le Nième lancement réussi d’une fusée. Une catastrophe naturelle qui vient s’abattre sur une partie du monde. Les résultats du tiercé. La dernière déclaration polémique d’un homme politique. Une sortie d’un film au cinéma. Le décès d’une célébrité etc. ». Ou sous une forme plus développée comme celle du reportage : « La violence et la drogue en Bolivie. Les vacances luxueuses des milliardaires. Le rap dans les cités. La condition des homosexuels en Allemagne. Le dérèglement climatique en Antarctique. Le marché du portable auprès des jeunes. L’esclavage dans le monde. La nouvelle cuisine etc. ».

    Pour le comité de rédaction d’un journal, d’une émission de télévision, il faut un sujet et même un bon sujet. Qu’est ce qu’un bon sujet ? Deux interprétations :

    - Un  sujet dont l’importance est jugée en soi comme significative, de sorte que la nécessité s’impose de le traiter. Un putsch militaire réprimé dans un bain de sang en Asie. Un krach financier colossal qui emporte les bourses sur la planète. Un rapport scientifique alarmiste sur  la disparition accélérée des espèces vivantes etc. Disons qu’il s’agit d’une information qui apporte une intelligibilité nouvelle à la complexité de l’actuel. Une mise en lumière de la vérité des événements. Carl Bernstein, le reporter qui avec Bob Woodward a remporté le prix Pulitzer pour la révélation du scandale de Watergate, dit à ce propos qu’un journal doit en matière d’information avoir une notion du bien public. Selon ses termes, trop de média sont à l’heure actuelle des fabriques à ragots sans intérêt qui ne se concentrent que sur le people, le bizarre, l’anecdotique et la stupidité. C’est ce qu’il nomme The Idiot Culture. Le devoir du journaliste est de se consacrer à ce qui a une véritable importance. Un sujet d’importance significative finit par rentrer dans les livres d’histoire, le journaliste passant ainsi la main à l’historien.

    ---------------- Un sujet qui va à coup sûr intéresser le spectateur, le lecteur et attirer son attention, même si sur le fond, l’intérêt intrinsèque est quasiment nul ou trivial. Le mariage d’une célébrité. L’admission en cure de désintoxication d’une pop star. Le dernier rapport sur la sexualité des femmes en France etc.  Dans cette catégorie, ce qui prime, c’est le sensationnel, ou, autrement dit, l’appel direct à l’émotionnel. Il est aussi possible d’utiliser la fibre d’un intérêt consensuel récurent. D’où les marronniers, qui reviennent à l’identique régulièrement : les régimes amaigrissants, les crèmes de beauté, le salon de l’auto, les déguisements pour Halloween etc. C’est encore dans le registre de l’émotionnel, mais dans l’ordre de l’auto-gratification. Toujours dans cette catégorie, on peut ajouter le non-événement. Il s’agit d’une annonce déjà attendue, préparée et qui ne surprend personne, mais que l’on pense devoir faire figurer aux nouvelles. Enfin, plus subtil, il y a l’effet d’annonce à visée politique. Les hommes politiques savent très bien occuper le terrain des média à coup de petites phrases et de déclarations. C’est d’ailleurs une stratégie habile de la part du pouvoir de ne laisser aucun répit à la presse, en lui livrant constamment des stimulants émotionnels, sous la forme de « communications » : méthode pour occulter l’essentiel, en produisant une sollicitation vers ce qui est spectaculaire, ce qui va à coup sûr faire jaser, mais reste secondaire.

    Il suffit de faire le tour des productions des média pour constater de visu que la seconde interprétation est nettement préférée à la première. Personne ne peut nier le fait que la postmodernité a vu le journalisme effectuer un virage commercial. Là où les avis peuvent diverger, c’est seulement sur les raisons d’un tel état de fait. La première est bien sûr la dictature de l’audience. De l’audimat. L’angoisse du journaliste de télévision, c’est que le téléspectateur zappe vers autre chose. Il faut le maintenir captif coûte que coûte. Donc un « bon sujet » est un sujet qui est sensé accrocher un public le plus large possible, un sujet qui ne risque pas d’ennuyer, un sujet qui permet de « faire de l’audience ». Il y a une relation directe entre l’audience obtenue et les tarifs que l’on peut proposer aux publicitaires qui financent le système. Une mauvaise audience, c’est moins de rentrées et le financement des chaînes de télévision et des journaux dépend massivement de la publicité. Il y a donc une pression constante dans ce sens. Les moyens les plus utilisés pour stimuler l’audience :

    a) Le spectaculaire, le scabreux, le scandaleux fonctionnent assez bien. C’est le crochet émotionnel réactif. La voiture déchiquetée par une bombe, le visage en larmes de la mère dont le fils vient d’être tué. La découverte d’un cadavre au fond d’un étang. b ) Le genre cocooning social aussi, c’est le crochet convivialité par identification directe : le spectateur se reconnaît dans des bonnes-gens-comme-tout-le-monde, qui ont les même intérêts, les mêmes opinions que les siennes. La dame qui se plaint de l’augmentation du prix des pommes cette année. c) Le genre people. C’est le crochet amplification de l’ego. Le spectateur a l’image de ceux qui ont « réussi », qui ont atteint la célébrité et qui peuvent donc tout se permettre. d) Dans le même ordre, il y a aussi la politique à l’écran. C’est le crochet de la polémique du pouvoir. Le pouvoir séduit, fascine et il suscite des réactions très vives, soit de colère,  soit d’assentiment, souvent parce que l’on est ou non dans le même camp. e) Le genre humanitaire marche aussi, non pas forcément parce qu’on s’y engage, mais parce que c’est toujours bon de voir qu’il y a des gens qui tentent de soulager un peu la misère du monde. C’est le crochet bonne conscience populaire. C’est indispensable au bon équilibre du journal. f) Très important, le crochet divertissement  sportif. Quelques images de foot, quelques images de tennis, du ski. On notera qu’il s’agit surtout de représentation spectaculaire. C’est encore de l’émotionnel, mais d’un émotionnel fusionnel autour des héros du stade. Noter la place énorme de ce type de sujet dans les journaux locaux. g) Et pour terminer, le divertissement spectacle, avec les programmes télé, la promotion des films qui viennent de sortir, parfois d’une pièce de théâtre, d’un gala de danse. Encore de l’émotionnel, mais avec une connotation culturelle.

    2) La logique qui consiste à chercher à capter l’attention par des ficelles émotionnelles recourt à l’infra-rationnel et tire la conscience vers le bas. Elle contredit directement l’aspiration qui voudrait voir le journalisme participer à un éveil de l’intelligence. Cette logique conditionne le fonctionnement au bas mot au moins 75% de nos médias actuels. Pour être plus précis, il faut dire que dans ces conditions l’information est pré-conditionnée à l’origine et qu’elle produit aussi un conditionnement collectif au final. Quelques observations de terrain tirées de Petits Soldats du Journalisme de François Ruffin.

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rève des transports ». Il faut produire un contenu conforme au concept. Et on trouvera toujours sur place des gens acceptent de ce prêter à ce type de manipulation !  Conséquence et remarque très importante de Ruffin : « On est davantage dans le cinéma que dans le journalisme » ! ! Sauf qu’ici le scénario est, un pré-conditionnement sous la forme de figure imposée de l’info. Une « grève des transports », est donc un concept dont le traitement est par avance établi… sans qu’il soit nécessaire de tenir compte de la réalité complexe du terrain. Le traitement journalistique procède à une simplification des faits et du langage pour les formuler. Systématiquement, les « usagers sont pris en otage », « même s’il est difficile d’en trouver beaucoup qui ont cette opinion » ! Autres remarques sur le style :

    « Évitez les subordonnées, les phrases supérieures à quatorze mots, deux minutes quinze, c'est énorme pour un reportage en télé, c'est énorme… ». Quant à la question du fond et de la pertinence de l'info livrée, ce n'est jamais abordé. Lorsqu'un étudiant s'est exclamé : « Mais, en une minute, on a le temps de ne rien dire », son prof, rédacteur en chef adjoint à LCI, lui a rétorqué : « Eh oui ! Bienvenue dans le monde de la télé » !

    Et c’est là que l’on remarque le fonctionnement de l’information ressemble de plus en plus à celui de la publicité. Dans le marketing, on décline un concept dans un produit. L’objectif est net et avoué, il s’agit de vendre. Pour y parvenir, la publicité élabore une rhétorique qui est à une forme de conditionnement sophistiqué. Il s’agit de créer une suggestion. Sauf qu’ici c’est de l’information dont il s’agit et nul n’admettra que l’information ait une vocation conditionnelle. Néanmoins, la proximité des discours laisse penser que sur cette pente et conformément à l’inertie générale, le journalisme tend vers la publicité comme vers son modèle. Comme elle il alimente un ordre convenu et convenable. « En ne disant rien de significatif, on laisse fonctionner le monde comme il fonctionne. En ne servant à rien, les journalistes contribuent à consolider l'ordre des choses ». On a donc beau jeu de dire que les médias constituent un contre-pouvoir : il faut rectifier en disant que le journalisme est davantage un pouvoir qu’un contre-pouvoir. Ce qu’on appelle un « bon journaliste » dans les salles de rédaction, c’est seulement un journaliste qui produit vite. Ce n’est pas un journaliste animé d’un souci du bien public. D’où cette déclaration désabusée de Ruffin : « notre rôle journalistique n’est absolument pas conçu pour contribuer à tirer les gens vers le haut ». Il faudrait alors rejeter le cliché idéaliste de l’esprit critique, de l’originalité, de l’intégrité du journaliste. La règle la plus répandue, c’est le conformisme marchand, la complaisance à l’égard des puissants et l’alignement sans failles sur les valeurs postmodernes.

    Nous avons évoqué l’explosion d’une littérature critique de la publicité dans la veine de 99F de Beigbeder ou No logo de Naomi Klein. Il y a eu le même phénomène avec la critique du journalisme : la manifestation d’un certain ras-le-bol, la confession des repentis, la dénonciation des dérives marchandes et de la perversité du système. Nous avons aussi vu que les technologies que mettent en œuvre les médias audiovisuels les poussent à solliciter davantage l’émotion que la réflexion. Preuve en est la vitesse omniprésente, autant dans la publicité que dans l’information. Aux débuts des années 80 le reportage TV durait en moyenne 4 mn 30. Nous en sommes à… 1 mn 15. Il faut faire vite. Cela fait partie des tendances de notre époque. Or l’accélération mentale va à l’encontre du besoin pour l’intelligence de se poser sur un sujet pour s’en imprégner et le comprendre. La vitesse fait ingurgiter de l’information. Allié avec l’émotionnel, elle confirme des réflexes acquis et réassure le prêt-à-penser ambiant.

    Ces critiques sont sévères, mais elles doivent être entendues, ne serait-ce que pour faire tomber l’illusion selon laquelle, dans le harcèlement des « nouvelles », nous serions bien informés. Un tel constat ne peut que conforter la position de l’historien. Il n’aura aucune difficulté à montrer, par exemple sur le témoignage des journaux des années 30, à quel point les journalistes sont aveugles sur leur propre époque.

B. L’histoire et l’ontologie de l’actuel

    Quand dit-on qu’un travail de journaliste est pertinent ? Le plus souvent quand il aboutit à une synthèse d’historien ! C’est un fait très commun, la plupart des journalistes qui abordent l’actualité sont au meilleur de leur production écrite quand ils font œuvre d’historien. Au point que d’ailleurs l’épithète « journaliste et historien » est en fin de carrière scotchée sur tous les grands noms de la profession. Une enquête sur un sujet sérieux certes commence par une investigation journalistique, mais elle ne s’achève que dans la rédaction d’un essai historique. On serait donc autorisé à désigner le journalisme comme relevant d’un genre, celui l’histoire immédiate. Ce qui ne va pas sans difficultés.

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 si notre intérêt ne s’attache qu’à l’événementiel, aux objets de l’actualité : a) nous nous excitons sur ce qui n’a pas la moindre substance et est voué à une continuelle disparition. b) De plus, les objets  tels qu’ils nous sont présentés dans l’actualité ne sont donnés que dans une complète incohérence. c) Leur lien et leur résonance avec la totalité du Monde, c’est-à-dire ce qui pourrait leur donner un poids de sens, est éliminé. d) Le résultat, c’est la fragmentation du réel et l’atomisation superficielle. Nous l’avions vu dans un texte de Michel Henry tiré de La Barbarie : « rien n’entre dans l’actualité que sous cette double condition de l’incohérence et de la superficialité, de telle manière que l’actuel est insignifiant ». (texte) Ce que cherche l’intelligence, c’est tout le contraire : les tenants et les aboutissants des événements et le fil d’une causalité. Il est de la nature de l’intelligence de chercher des liens, une corrélation entre des événements, de vouloir trouver la signification et la valeur. Bref : es processus qui pourraient, alignés, rendre compte de ce qui apparaît.

    ---------------L’évolution technique des médias a eu une incidence importance sur le travail du journaliste et de l’historien. L’impulsion donnée par la technique tend à séparer de plus en plus l’orientation de travail de l’historien et celle du journaliste. Avec Internet, la recherche documentaire est devenue plus facile pour les historiens et les outils de traitement informatique se sont multipliés.  Mais au final d’une production écrite, cela n’a pas beaucoup modifié leur méthode. A la différence, l’arsenal dont se sert le journaliste est à la pointe de la hight tech et il influence si nettement sa manière de travailler que l’on est en droit de penser qu’aujourd’hui le journalisme est devenu un temple dédié aux nouvelles technologies. Quand on veut vanter les prouesses des techniques de l’image, on donne volontiers pour exemple le renouvellement du journalisme. Et c’est vrai qu’il en est bénéficiaire, au même titre que le cinéma ou la publicité. Il y a cependant un prix à payer qui finit par éloigner assez nettement le journalisme actuel du journalisme classique. L’essor des nouvelles technologies a pour effet mécanique de multiplier l’information de manière purement quantitative, au détriment de la qualité et du fond. Ce qui revient surtout à fournir à la conscience collective la nourriture psychique de l’urgence et de l’immédiat. L’urgence est la condition dans laquelle la conscience est arrachée au présent vers le moment suivant (What the next ?). C’est elle qui conditionne l’immédiateté journalistique et ce besoin compulsif pour l’ego dans le public de gober et de consommer le plus possible d’informations. La tendance générale est de réduire ou de supprimer l’analyse des faits ; ce qui est cherché c’est non pas la vérité, mais la visibilité de l’événement. Peu importe à la limite qu’il y ait des inexactitudes, du moment qu’il y ait quelque chose à jeter en pâture au téléspectateur ou au lecteur. On peut compter sur la technique et utiliser le flux continu de l’information pour donner plus tard une nouvelle version. L’approximation est tolérable, parce que la technique le permet et dans cette marge techniquement admise, on peut mettre tout ce que l’on veut : la rumeur, le mensonge, le ragot, l’effet d’annonce etc.

    Guy Debord l’avait anticipé. Tout est spectacle dans l’univers postmoderne et en particulier l’information. Un spectacle, par définition doit séduire, captiver, toucher, frapper directement l’émotionnel, souder les spectateurs dans un unique élan, mobiliser et même pouvoir choquer. Comment ne pas voir que dans ces conditions, les catastrophes deviennent de ce fait, et en vertu de la puissance technique, les événements les plus intéressants ? Visions d’hommes réfugiés sur les toits à la Nouvelle Orléans, après le passage de Katrina. Les cadavres flottants dans les rues. Des milliers de personnes réfugiées sous un dôme. Les vagues puissantes du tsunami de 2004 en Asie. Des noyés emportés. Des immeubles effondrés… La possibilité d’un transfert quasi-instantané des images fait de nous des spectateurs effarés. Le fait que désormais, avec la photo, la vidéo numérique, n’importe qui disposant d’un téléphone portable puisse capter une image ou faire un clip et les envoyer sur Internet provoque une surenchère dans l’émotionnel. L’information est tirée vers le voyeurisme perpétuel. Voyez les vidéos qui circulent sur le Net. Les médias suivent. Le superficiel comme spectaculaire devient la règle et l’approfondissement l’exception. L’émotion seule compte, car désormais seule l’émotion des spectateurs hallucinés que nous sommes devenus, permet de garder un public devant l’écran.

    On pensait à la modernité que la multiplication des sources d’information pourrait  garantir la liberté de pensée du citoyen. Kant était attaché aux vertus d’un espace commun de réflexion. Mais dans la confusion actuelle, personne n’est véritablement prêt à exercer son discernement ou n’a été assez éduqué pour le faire. Le résultat, c’est que c’est exactement le contraire qui se produit, à savoir qu’en réalité le citoyen subit une sélection de faits qui est formatée pour lui sur un modèle avant tout commercial. Oublié les figures de Zola, dans J’accuse, de l’écrivain engagé, oublié le petit colporteur de nouvelles, l’aventurier d’investigation, à la manière du petit reporter façon Tintin ! A l’heure des nouvelles technologies, la compulsion de l’affichage est la loi souveraine. Il n’est plus nécessaire de chercher derrière le jeu des apparences un sens quelconque. L’apparence vaut pour elle-même, comme dans la Caverne, avec les ombres sur le mur. Le but implicite et inconscient n’est pas de fournir du sens, mais de diffuser des contenus ; et comme c’est inconscient, personne ne le dit clairement, surtout, personne n’ira directement revendiquer une telle motivation. La pulsion, elle, continue de fonctionner et toujours dans le même sens. Le journaliste de télévision est un animateur de spectacle. Il lance un titre et hop, il passe le témoin à un reportage, le reprend ensuite quelques secondes et on recommence. Pour un peu, il suffirait de mettre une photo du journaliste et d’appuyer sur l’enchaînement des séquences, mais comme on est dans l’émotionnel, on est aussi dans l’affectif et le journaliste est une icône publique, une célébrité, au même titre que l’acteur de cinéma. Alors, il faut organiser le culte de la personnalité et il existe de puissants moyens techniques pour parvenir à cette fin. Il est logique que sur cette pente on lui préfère un amuseur public et que la compétence en matière de journalisme consiste finalement au bout du compte par savoir épater la galerie au lieu d’expliquer des faits. Le savoir-séduire remplace le savoir-informer.

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    2) Et c’est là que, par opposition, la méthode historique montre toute sa pertinence. Albert Camus disait en 1945 dans les pages de Combat que le journaliste est un « historien de l’instant ». Étrange formule. Si nous prêtons attention à ce que l’instant devient dans le journalisme, sous la forme de l’actuel, et à la pratique concrète du métier de journaliste, c’est un oxymore. Un point de vue historique nécessite l’introduction du temps standard. Plus le temps s’écoule et plus le recul est donné par rapport aux événements et c’est ainsi qu’il devient possible d’effectuer la mise en place d’un récit enveloppant les tenants et les aboutissants. La thèse la plus unanimement partagée parmi les intellectuels, c’est que nous ne pouvons comprendre le monde qu’après-coup, c’est le Nachträglich de Lacan. C’est-à-dire que sur le mode du passé. Position dite de l’historicisme. Le journaliste est jeté dans la mêlée de l’actuel, dans le chaos des événements. Il est soumis à la pression de l’opinion, du pouvoir politique, aux contraintes économiques et techniques propres aux médias. L’effervescence dans laquelle il travaille est extrêmement difficile à concilier avec le besoin de neutralité, avec l’impartialité qui est nécessaire à l’examen correct des faits. Pensons à ce qui s’est passé lors de l’affaire d’Outreau. Le bouillonnement émotionnel était à son comble et il n’a évidemment pas épargné les journalistes qui sont tombés dans le panneau de manipulations grossières. Souvenons-nous de l’ambiance qui régnait lors de la première guerre contre l’Irak quand défilaient en boucle des images de combats. Des millions d’hommes comme hypnotisés par les images. Une atmosphère électrique. Le sentiment étrange de vivre au beau milieu d’un jeu vidéo grandeur nature. Rappelons-nous les attentats du 11 septembre 2001. Les salles de rédactions tétanisées. L’affolement et l’horreur partout sur la planète. La propagation de la peur, des rumeurs, de la panique. Ce serait exiger beaucoup du journaliste que de lui demander de garder la tête froide, de conserver un détachement impartial, quand il est sur la brèche, au milieu de la tourmente. Un bouddha dans une salle de rédaction, ce serait miraculeux !!

    En un sens, l’échappement au contrôle, l’ambiance survoltée ont aussi un intérêt, mais rétrospectif. Le journaliste fait un travail très utile, car il devient, par un effet de miroir, le porte parole de la conscience collective dans son état réactif. Si nous voulons savoir quel était en septembre 2001 l’état de la conscience collective du peuple américain, il suffit d’examiner les reportages sur le vif. Les débordements des journalistes sont éloquents. L’effet d’écho, comme sur le mur de la Caverne de Platon est saisissant. L’événementiel résonne dans les média comme un son dans un tambour. Avec le recul, c’est tout à fait stupéfiant. Mais n’allons pas chercher dans cette confusion une intelligibilité immédiate, elle ne s’est dégagée qu’ensuite, avec la distance du temps et justement en partant de la matière des témoignages journalistiques.

    On se moque du travail un peu poussiéreux de l’historien. L’image d’un vieil archiviste enfermé dans un lieu clos pour compulser des documents est juste. Elle ne manque pas de beauté dans l’art. Le lieu de travail de l’historien, c’est la bibliothèque. Sa force tient précisément au silence recueilli dans lequel il œuvre, tandis que le journaliste est lui confronté au bruit du monde. Le bruit du monde et l’actualité sont une seule et même chose : un bruitage produit par le mental collectif. Dans les moments les plus critiques de l’Histoire, il devient assourdissant. Retiré, il est plus facile à l’historien de travailler dans une conscience plus neutre ou impartiale. Il peut aborder l’événement avec plus de sérénité qu’un journaliste perdu dans le tourbillon des événements. En d’autres termes, l’historien réunit les conditions idéales d’une réflexion sur son objet. Quand les scories de l’actualité se décantent et que l’agitation s’éloigne, il devient possible de travailler avec plus de clarté et de distinction, sans plus être soumis aux humeurs et aux réactions de l’opinion publique. C’est un avantage indéniable. Propice à l’exercice de l’intelligence.

    Nous avons vu qu’il revient à l’historien de mettre en place une intelligibilité au sein de ce qui se présente pour les acteurs de l’Histoire dans une grande confusion, mais aussi dans une perspective qui est limitée. Le témoin ne voit qu’un aspect de la scène qui se déroule devant lui. Le journaliste qui enquête sur le terrain est en quelque sorte un témoin professionnel, mais il reste un témoin. Même avec la meilleure bonne volonté du monde, même avec un sens professionnel rigoureux, sa perspective reste très limitée. Il est dans la pulvérulence de l’événementiel, il lui est très difficile de constituer une vision ordonnée.

    Une des limitations internes essentielles du travail journalistique, est de porter sur ce qui est en-train-de-devenir. Le journaliste est  toujours dans la chronique au jour le jour et dans l’inachevé. Il n’a pas la moindre idée de ce que deviendront les événements et de leurs conséquences. S’il en avait quelque idée, il serait un visionnaire, ce qui veut dire qu’il ne serait pas journaliste, mais plutôt philosophe ou historien. La loi du genre l’oblige à manquer d’ampleur de vision. Le travail de l’historien consiste lui à déployer les conséquences à travers un récit, bref de donner aux événements une perspective. Du point de vue de l’homme cultivé, de celui qui cherche à comprendre, c’est beaucoup plus satisfaisant. Entre le flash d’informations et le reportage sur thème, nul doute que le second est nettement plus nourrissant intellectuellement que le premier. Mais on concèdera de la même manière qu’un travail sérieux d’historien est une aide considérable pour tenter de voir clair dans ce qui s’est déroulé des années auparavant et que l’on n’a connu que dans des manchettes de journaux, des articles à sensation, dans le « choc des mots et des photos ». L’actuel fait toujours plus ou moins désordre. Le sensationnel masque souvent ce qui a de l’importance et c’est ainsi que l’on peut dire des années plus tard : « à l’époque les journaux avaient à peine mentionné cet événement »! C’est reconnaître tout penaud qu’en fait sur le moment nous n’avions rien compris. Le travail d’historien a cette vertu de distribuer les éléments épars et de recomposer un ensemble plus significatif. Jacques Le Goff dit très justement dans La Nouvelle Histoire : « Le moment idéal pour écrire l’histoire est peut-être celui où les protagonistes dégagés de l’action et libérés des passions qui les ont animés, gardent le souvenir des événements sur le cours desquels ils ont exercé leur influence ». Disons que les passions échauffées sont affaire de journalisme, que le souvenir assagi et recomposé dans un récit est travail d’historien.      

    Sous la forme d’un tableau : (à compléter)

 

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Vos commentaires

Questions :

1.       Pourquoi pensons-nous être mal informé?

2.       Peut-il y avoir un journalisme indépendant à partir du moment où un média est financé entièrement par la publicité ?

3.       On a dit que  la manie de la « conspiration » gâchait  le développement  journalistique sur Internet. Est-ce justifié?

4.       L’historien est-il mieux armé que le journaliste pour saisir dans l’actuel ce qui est important et de distinguer de ce qui est secondaire ?

5.       Comment comprenez-vous la formule de Hegel : « l’homme moderne fait de la lecture du journal sa prière du matin »?

6.       Qu’est—ce qui devrait distinguer le journaliste de l’animateur de spectacle ?

7.       Pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, ne faut-il pas prendre une distance intemporelle ?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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