Leçon 263.    Education ou conditionnement       

    Comme nous l’avons vu, le concept d’information est loin d’être clair, il doit être défini et si nécessaire resitué dans un contexte. Nous savons aujourd’hui que de l’infiniment petit à l’infiniment grand l’univers informe. L’information est omniprésente dans la matière ; à vrai dire, toute forme, même inerte, est nécessairement informée. A fortiori, toute forme vivante est toute aussi informée et informée dans une dynamique de l’intelligence extrêmement élevée, dynamique que nous peinons beaucoup à vouloir reconstituer. Parce que l’univers forme et informe à l’infini, nous devons dire qu’il sensifie, selon une expression de Raymond Ruyer. D’où cette thèse étonnante à laquelle nous devons nous préparer : l’univers est tout entier culture. Il est vain de vouloir opérer une séparation entre nature et culture prétextant l’idée fausse selon laquelle la « nature » serait pétrifiée dans des formes innées, sans une dynamique d’acquisition possible relevant de la culture. Le paradigme mécaniste d’une nature dépourvue de culture est une absurdité.

    Or, même si nous sommes d’accord sur ce point, reste la différence entre sensifier dans l’information et signifier dans un langage. Nous dirons que l’éducation chez l’homme est avant tout rapport aux signes et création symbolique du langage. On dira alors inversement, en accord avec la psychologie du comportement, que le rapport au signal est plus primitif et surtout qu’il est conditionnel. Après tout, on peut conditionner un chien et par le conditionnement on crée de toutes pièces une acquisition. Mais ce n’est pas une véritable culture au sens le plus élevé du terme.

    Le paradoxe, c’est que sur cette pente, nous en sommes venus à complètement retourner la perspective. Non seulement des théoriciens strictement inscrits dans le paradigme mécaniste, comme Skinner, se situent l’opposé d’une vision panpsychique, mais ils n’hésitent pas à prétendre que l’éducation est un processus qui repose aussi sur un conditionnement.  Et l’argument est répété, répété dans l’opinion… au final pour dire que l’école ne fait que conditionner les esprits dès leur jeunesse! De là à prétendre que la nature seule est intelligente et que l’école nous rend bête et on est dans la confusion la plus totale sur le sens de l’éducation. Essayons d’y voir un peu plus clair : quels rapports y a-t-il entre éducation et conditionnement ?

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A. Convergences redoutables

    Il y aurait une pertinence pour un observateur lucide de notre temps à déceler une dérive de conditionnement dans l’éducation, mais il serait aussi conscient du conditionnement qui opère ailleurs. Or, ce sont souvent les mêmes qui adressent des critiques sévères au système éducation et qui sont entièrement dévoués au consumérisme ambiant, laissent leurs enfants en garderie devant la machine publicitaire de la télévision et n’ont rien à redire sur le formatage marketing à l’œuvre dans nos sociétés. Bref, il faut se plaindre quand on soupçonne çà et là quelques velléités de dressage politique dans l’éducation, mais il y a rien à redire sur le conditionnement des masses par le capitalisme industriel. En gros, on dénoncera sous le terme « conditionnement », les vilaines idées de l’autre bord politique et inversement en fonction des orientations de chacun, pour le reste, ________________

     1) Revenons sur quelques analyses précédentes. Le concept de conditionnement est né avec la psychologie du béhaviourisme. Ivan Pavlov avait montré qu’un chien réagit naturellement à un stimulus par une réponse, mais le conditionnement est une technique permettant à un opérateur d’utiliser un stimulus dit neutre afin d’induire une réponse réflexe qui elle n’est pas naturelle. Dans la pratique, et sans que cela ne suscite la moindre nuance de critique, on appelle cela chez l’animal le dressage. Dans le conditionnement, ce qui importe c’est le résultat, à savoir la conséquence positive d’un comportement attendu qui ajoute un élément (le chien fait ce que l’on attend de lui quand la lumière s’allume), ou la conséquence négative, (le fait que l’on parvienne à inhiber un comportement en retour), le retrait d’un élément. L’apprentissage selon Pavlov, crée une association entre un stimulus neutre (une lumière, un son) et un stimulus inconditionné (le choc électrique, la boulette de viande). Le chien, s’il n’a pas faim n’aura qu’une réaction d’alerte dressant les oreilles quand il entend le son, s’il a faim et qu’on lui présente une boulette de viande il va saliver. Le conditionnement va, en utilisant la répétition, associer le son, ou la lumière à l’apparition de la nourriture et on obtiendra alors au final une réponse conditionnée. Un bon dressage permettra de générer de bonnes réponses (sociales) et de supprimer les mauvaises (antisociales).

    On va donc depuis le réflexe pavlovien vers la production de comportements selon Skinner. Le modèle est très simple, d’où son succès et la tentation d’en généraliser l’emploi vers l’homme. Le plus sérieusement du monde Skinner avait dans Walden Two imaginé un monde où chacun atteindrait la “bonne vie” par un conditionnement parfait. Le titre est évocateur : le Walden One fait référence au retour à la Nature de prôné par le philosophe transcendantaliste H. David Thoreau, une vie à l’opposé qui serait déconditionnée des influences sociales dommageables par un solide ancrage en soi-même et au sein de la nature.  Pour Skinner le conditionnement est une méthode éducative. L’enseignement a pour but de susciter une forme de comportement, enseigner revient à accélérer l’apparition et à renforcer des comportements. D’où le concept d’enseignement programmé qu’il faut saisir de manière très basique. Une discipline (le mot est ici parfaitement adapté) telle l’histoire, la géographie ou les mathématiques doit être enseignée de telle manière que soit produit un renforcement positif sous forme d’apprentissage. Skinner avait même à cet effet conçu une « machine à enseigner ».

    L’animal qui subit un dressage n’a aucun libre-arbitre dans ses comportements. Il suit son déterminisme naturel auquel on surajoute un autre déterminisme, celui du conditionnement artificiel. Logiquement, Skinner généralise vers l’humain sa thèse en rejetant le libre-arbitre humain. Il est illusoire pense-t-il de croire que les individus puisse décider librement de leur conduite, c’est leur environnement qui forme leur comportement. Il s’agit donc dans l’éducation de façonner des comportements sociaux. Il écrit en 1983 dans son autobiographie : « Autant que je sache, mon comportement n’a été, à chaque instant, rien de plus que le résultat de mon bagage génétique, de mon histoire personnelle et des conditions environnementales ». On voit donc que dans cette optique la conscience n’a pas vraiment de rôle à jouer et c’est donc sans surprise que J.B. Watson a pu ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

     2) Il est intéressant d’observer que le mot « conditionnement » dans les années 1920 aux Etats-Unis est à la mode et ne souffre pas de connotation négative. C’est la psychologie la plus avancée. Plus remarquable encore, exactement dans la même période, le neveu de Freud, Edwards Bernays publie Propaganda, avec l’ambition de donner à la « propagande » ses lettres de noblesse. Exactement dans le même schéma. Le mot ne devrait pas non plus avoir de connotation négative. Nous n’allons pas ici reprendre intégralement ce que nous avons amplement montré ailleurs. Il suffit de savoir que le travail de Bernays aboutit à la création simultanée des méthodes de propagande politique (les fameux conseillers en communication) et des méthodes du marketing (la génération des publicitaires). (texte) Bernays a très activement et de manière spectaculaire pris part aux deux avec un succès qui est passé dans la postérité. Les fameuses campagnes de Bernays pour l’entrée en guerre des Etats-Unis, pour faire fumer les femmes auprès de l’American tobacco etc. Bernays est parfaitement acquis à l’idée que dans une « démocratie » la masse ne peut penser par elle-même et pas davantage l’individu. Le sous-titre de Propaganda est explicite : « comment manipuler l’opinion en démocratie ». Il appartient à une élite (le « gouvernement invisible ») explique-t-il de décider pour les masses ce qu’elles doivent croire (en religion), ce qu’elles doivent penser (en politique), ce qu’elles doivent choisir (en économie de marché). Bref, les masses doivent être conditionnées à la fois dans les choix politiques et pour répondre aux attentes du capitalisme organisées par les grands groupes industriels. La convergence de fait entre la psychologie du comportement et les nouveaux outils de la propagande politique et du marketing est grandiose et d’une puissance exceptionnelle.

Il va de soi que passée la période bonne enfant de la « réclame », la publicité va massivement utiliser les outils livrés par la psychologie. Une seule grille d’interprétation pourra s’imposer, à savoir la manière de créer une association conditionnelle dans l’esprit des consommateurs de façon à induire une réponse attendue, à savoir l’acte d’achat. On usera donc de la répétition du message, on produira une association entre un stimulus neutre qui est dans l’objet avec une récompense sous forme de plaisir etc. D’où l’imagerie, les slogans, l’usage du subliminal dans la publicité.

    L’art du conditionnement (texte) avait donc de beaux jours devant lui et il allait se développer encore et encore, avec une sophistication de plus en plus poussée dans l’utilisation des ressorts inconscients de la psyché humaine. Les schémas conditionnels. N’oublions pas que Bernays est de la famille de Freud, Bernays, c’est la psychanalyse par le côté obscur et manipulateur.

    Le conditionnement rend possible la manipulation. C’est aussi simple que cela. Et qu’est-ce que la manipulation ? Obtenir d’autrui, quand on n’a ni le pouvoir de lui ordonner, ni celui de le convaincre, un comportement spécifique. Nous l’avons montré dans le détail. Bernays a appris auprès de son oncle que c’est la pulsion qui gouverne les hommes et bien évidemment la pulsion sexuelle. Il met en pratique le concept en persuadant par exemple les suffragettes féministes américaines que la cigarette est un symbole phallique et que se montrer devant les caméras avec des cigarettes revenait à défier le pouvoir des mâles. Elles tombent dans le panneau. La suite est connue.

    C’est donc très vite et dans le contexte de la psychologie du conditionnement, de la propagande et du marketing que le capitalisme marchand (texte) est devenu ce que Bernard Stiegler appelle le capitalisme pulsionnel. (texte) Ce que nous avons maintenant sous nos yeux, partout dans les rues, dans nos magazines et sur nos écrans. En 1987 le PDG de TF1 déclarait : « On ne vit plus qu’avec les chiffres de l’audimat… Passer une émission culturelle sur une chaîne commerciale à 20 h 30, c’est un crime économique ! C’est quand même à l’État d’apporter la culture, pas aux industriels ». En 2004 il ajoutait : « Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances ». Du point de vue des patrons des grands groupes industriels, l’affaire est pliée, c’est à l’État d’assumer la responsabilité d’une transmission culturelle. Mais en assume-t-il la vocation s’il est lui-même vendu au consumérisme ambiant ? (texte) Si l’orientation générale de l’éducation (texte) est elle-même pensée dans le sens d’un conditionnement ? Le piège se referme.

B. Éducation et déconditionnement

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     © Philosophie et spiritualité, 2015, Serge Carfantan,
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