Leçon 154.    L’espace de la conscience       

    De l’espace, nous avons depuis la modernité surtout une appréhension mathématique. L’espace cartésien est la représentation en trois dimensions, longueur, largeur et profondeur, d’une chose. La res concreta, la chose concrète pour Descartes se définit par l’espace et c’est à partir de l’espace que la matière est représentée comme une substance douée de propriétés objectives. Le dualisme légué par Descartes consiste à opposer a) une substance non-spatiale, une substance pensante qui porte en elle les qualités dites secondes, subjectives, propres à l’expérience et b) une substance dont la quintessence est l’espace, support des qualités dites premières et objectives, propre à la mesure. Nous avons vu que la dualité entre qualités premières et secondes ne s’impose nullement. Une qualité, quelle qu’elle soit, suppose nécessairement un sujet qui la perçoit. L’espace n’a de sens que pour un esprit qui le pense et qui en fait l’expérience.

    Nous avons aussi vu que dans l’attitude naturelle, la conscience est chosique et l’intérêt dirigé vers l’objet. A moins d’y porter attention, nous ne remarquons pas l’importance de l’espace dans lequel pourtant tout objet est perçu. Aussi est-il com­munément ramené à un simple contenant abstrait des objets, sans autre valeur que celle de définir une position relative. Guidée par intentionnalité, notre perception habituelle va chercher l’objet et néglige l’ouverture de la conscience au sein duquel se produit la perception. De même, nous ne sommes pas attentifs à l’espace de silence qui sépare les mots dans l’expression. Or le mot écrit n’existe que sur le fond de la page blanche. Un objet n’existe que sur la toile de fond de l’espace.

    Il semble bien que pour comprendre l’espace de la conscience, il est indispensable de suspendre l’intentionnalité de la perception, ou encore de l’ouvrir de manière panoramique, dans une sensation globale qui rejoint, enveloppe de proche en proche, tout ce qui est présent dans le champ de conscience. Qu’est que l’espace de la conscience ?  Bergson a montré que dans la durée que l’esprit se découvre à lui-même, en contrepartie, l’espace semble un milieu étranger qui relève de la matière. Cependant n’y a-t-il pas aussi une dimension spirituelle de l’expérience de l’espace ?

*   *
*

A. Espace et corporéité

    Quand, à l’état de veille, nous situons dans l’étendue concrète le haut, le bas, la droite ou la gauche, le proche et l’éloigné, c’est avant tout à partir du corps physique. Du point de vue de la géométrie, ces concepts n’ont guère de sens. La position d’un solide dans l’espace abstrait suppose seulement un point d’origine dans un repère cartésien et ensuite on donne les coordonnées a, b, c d’un autre point de l’univers tridimensionnel. A tout point de l’espace peut être associé trois nombres, ce qui suffit pour construire un objet et le localiser.  L’étendue concrète est dite subjective, tandis que l’espace abstrait est dit objectif.

     1) Il devrait donc être facile de montrer que l’étendue concrète est donnée avant tout espace géométrique, l’espace étant une représentation réduite de l’étendue concrète, réduite à ce que l’objectivation est à même de retenir.

    L’attitude naturelle a la fâcheuse tendance de considérer que l’existence du monde va de soi, sans remarquer qu’implicitement, dans le moindre acte de perception, une conscience structurante est l’œuvre : la conscience d’objet dont il ne reste que le résultat. C’est en ce sens précis qu’elle est irréfléchie. L’approche phénoménologique se doit de rétablir la réflexion, en retrouvant le sens originaire de la spatialité. Dans les mots de Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la Perception, « Ou bien je ne réfléchis pas, je vis dans les choses et je considère vaguement l’espace tantôt comme le milieu des choses, tantôt comme leur attribut commun, - ou bien je réfléchis, je ressaisis l’espace à sa source, je pense actuellement les relations qui sont sous ce mot et je m’aperçois alors qu’elles ne vivent que par un sujet qui les décrive et qui les porte, je passe de l’espace spatialisé à l’espace spatialisant ».

    Comment comprendre cet espace spatialisant?  La réponse que Husserl donne à cette question, dans les Recherches phénoménologiques pour la Constitution, consiste à montrer que l’espace suppose la conscience de l’ego et aussi qu’à ce titre, c’est mon corps propre qui est mon centre d’orientation de l’espace. « Tout ego a son domaine de perceptions ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    « Tout être spatial apparaît nécessairement de telle manière qu’il apparaît près ou loin, en haut ou en bas, à droite ou à gauche… Le corps propre possède alors, pour l’ego qui lui appartient, ce trait distinctif, unique en son genre, qu’il porte en soi le point zéro de toutes ces orientations. L’un des points de l’espace qui lui appartiennent, fût-ce même un point qui n’est pas effectivement vu, est constamment caractérisé sur le mode de l’ici central ultime, à savoir d’un ici qui n’en a aucun autre en dehors de soi par rapport auquel il serait un là-bas. De la sorte, toutes les choses du monde environnant possèdent leur orientation par rapport au corps propre… Loin veut dire loin de moi, loin de mon corps, à droite renvoie au côté droit de mon corps, par exemple à ma main droite, etc.» (texte)

    ---------------L’expérience de la veille ne saurait se comprendre sans l’implication du corps propre, implication qui met précisément en jeu l’incarnation de la conscience. Le corps propre ne peut donc pas être considéré comme un simple objet, car c’est par rapport à lui que nous situons l’ordre des objets. Merleau-Ponty montrera qu’en raison de son rôle dans l’expérience,  le corps est sujet-objet. Dans notre situation d’expérience concrète, nous pouvons dire : « j’ai toutes les choses en face de moi, elles sont toutes – à l’exception d’une seule, précisément de mon corps, qui est toujours ici ». L’ici véritable c’est le centre d’expérience dans lequel nous sommes charnellement inscrits. (cf. M. Merleau-Ponty) Nous y reviendrons plus loin, mais il est important de noter dès à présent que cette formulation mon corps, en première personne, est essentielle. Ce n’est que par abstraction que l’on peut détacher l’espace de l’expérience concrète au sein du champ de conscience. En ce sens, la représentation mathématique de l’espace est toujours celle d’un sujet désincarné, où la position de l’ici est un pur concept. La représentation mathématique biffe le sujet réel et de son sens de l’espace, parce qu’elle se situe dans une approche fondée sur un ordre qui est celui des idéalités pures. Elle se présente comme la forme la plus aboutie de l’objectivation. On ne saurait trouver d’opposition plus nette avec l’expérience sensible et subjective du sujet incarné que nous sommes.

    Si maintenant nous abordons la perception du mouvement ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour le sujet percevant, le mouvement s’interprète, se décompose, à partir de la position du corps. C’est à partir d’ici que le monde des objets bougent, que l’oiseau s’envole vers une branche, que la voiture devient plus petite parce qu’elle se fond dans l’horizon sur la route. En fait, c’est seulement une conscience ici qui ne bouge pas qui peut rendre compte du mouvement dans l’espace.

    Toutefois, il est remarquable que l’attitude naturelle sort très vite de l’expérience originaire de l’espace. Elle pose d’emblée l’extériorité. Nous nous représentons ainsi facilement l’objet qui s’éloigne comme on pu le voir des observateurs extérieurs. Nous nous considérons comme un individu dans le monde, comme une chose parmi les choses et en mouvement par rapport à d’autres choses. Nous adhérons spontanément à la vision de Newton d’un espace préexistant qui est comme une grande boîte dans laquelle se trouvent toutes sortes d’objets. Entre, d’une part les planètes et des galaxies dans la voûte étoilée, et d’autre part les choses qui sont « là », il n’y a pas de différence. Le point de vue de la science classique se situe dans le prolongement de l’attitude naturelle. Dans la vigilance quotidienne, nous sommes l’individu existant qui construction les apparences, qui est fasciné par l’objet et absorbé dans un monde. Nous pensons en termes de choses prises dans un espace unique, préexistant à tout objet. Un espace qui existerait, même s’il n’y avait aucune chose, aucune matière et aucune conscience pour percevoir. Dans l’attitude naturelle, l’espace, comme le temps, sont perçus « en soi » comme réels et sans relation avec la conscience du sujet. Bien sûr, nous ne suivons pas communément Newton pour soutenir que l’espace et le temps sont des attributs de Dieu, mais nous pouvons sans difficultés les accepter comme réels en soi. C’est une donnée de sens commun et une croyance qui reste partagée tant qu’elle n’a pas été remise en cause.

    Si nous mettons entre parenthèses la position de l’attitude naturelle, nous devons suspendre ces présupposés et être plus attentif à ce que l’expérience concrète nous donne dans le vécu de l’espace. Voici par exemple ce qu’écrit à ce sujet Maurice Merleau-Ponty :

     « Voici ma table, et plus loin le piano, ou le mur, ou encore une voiture arrêtée devant moi est mise en marche et s’éloigne. Que veulent dire ces mots ? Pour réveiller l’expérience perceptive, partons du compte  rendu superficiel que nous en donne la pensée obsédée par le monde et par l’objet. Ces mots, dit-elle, signifient qu’entre la table et moi il y a un intervalle, entre la voiture et moi un intervalle croissant que je ne puis voir d’où je suis, mais qui se signale à moi par la grandeur apparente de l’objet. C’est la grandeur apparente de la table, du piano et du mur qui, comparée à leur grandeur réelle, les met en place dans l’espace. Quand la voiture s’élève lentement vers l’horizon tout en perdant sa taille, je construis, pour rendre compte de cette apparence, un déplacement selon la largeur tel que je percevrais si j’observais du haut d’un avion et qui fait, en dernière analyse tout le sens de la profondeur». Cet intervalle n’a de sens que référé à mon corps pris comme centre de référence.  De même, voici, plus loin, ou s’éloigne intègrent aussi implicitement le rapport à mon corps. L’espace originaire a son siège dans la subjectivité. La représentation de l’espace est si peu objective, qu’il suffit de quelques altérations de la perception pour qu’elle se modifie du tout au tout. Il suffit de considérer les données de la pathologie mentale pour s’en rendre compte. Les illusions d’optiques de même nous montrent très bien que le sens de l’espace peut être profondément modifié par la perception. Mais à chaque fois, le sujet continue implicitement à se référer, sans même s’en rendre compte, à l’ici de son corps propre. Il organise l’espace à partir du point où sa conscience jaillit dans l’extériorité. L’extériorité n’a elle-même de sens qu’à partir du corps pensé comme la frontière entre extérieur et intérieur.

_______________

 l’expérience de l’espace avant de le conceptualiser de manière abstraite et cette expérience coïncide avec l’ek-stase de la vigilance qui nous dirige vers l’existence. Nous l’avons vu. L’espace est, avec le temps et la causalité, une dimension fondamentale de l’existence. Merleau-Ponty écrit ceci :« Nous avons dit que l’espace est existentiel ; nous aurions pu dire aussi bien que l’existence est spatiale, c’est-à-dire que, par une nécessité intérieure, elle s’ouvre sur un dehors, au point que l’on peut parler d’un espace mental » (texte)

    C’est à partir de ce espace mental qu’il est possible de rendre compte de l’expérience du rêve. Or ce qui reste assez mystérieux, dans une phénoménologie fondée sur la vigilance, c’est justement la spatialité présente dans le rêve. Dans l’état de rêve, la sensation de l’espace est tout aussi présente que dans la veille, alors que la conscience ne s’appuie pas sur le corps-physique. La spatialité est immanente à l’intimité de l’ego, de la même manière que la temporalité. Le monde onirique n’est jamais vécu comme dépourvu de profondeur. C’est seulement du point de vue de la veille que l’on peut dire, qu’il est un défilé d’images plates projetées sur l’écran de la conscience. Il n’est pas vécu comme tel. Il est indispensable de prendre en compte l’expérience du sujet. Seule l’expérience de ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. De l’immensité intérieure   

    Tout ce qui est manifesté l’est dans un espace primordial  qui est donné à même le je suis. Dans cet espace, la séparation entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur s’abolit, car c’est précisément l’espace de la conscience qui est présent au dehors comme au-dedans.  

     1) Nous allons revenir maintenant sur ce qui a été dit plus haut concernant l’approche de Douglas Harding. A là question : « pouvez-vous  voir Qui vous êtes vraiment ? » Douglas Harding répond de manière concrète en proposant une série de petits exercices simples qui sont exposé dans L’immensité Intérieure. Il s’agit ici de voir par soi-même et non d’analyser. Lorsque nous percevons un objet, il se situe nécessairement à une certaine distance. L’objet par nature est donné pour un sujet. L’objet est , le sujet est ici. Il n’est pas possible que le sujet prenne conscience de lui-même là-bas, comme d’un objet. Là-bas, c’est la table, c’est le mur jaune, c’est la fenêtre ouverte. La perception est cette direction de la conscience vers un objet porter par un mouvement de l’attention tourné vers l’extérieur. Cette perception est pour quelqu’un qui est ici. Je suis est ici, en même temps, l’objet est là. Je peux très bien être conscient de l’ici. Il y a une Présence qui est ici. Regarder Qui vous êtes vraiment c’est s’installer consciemment dans cette présence qui est d’ordinaire éclipsée en faveur de l’objet.

    « C’est tellement simple, c’est difficile à décrire. Normalement, nous regardons les choses là dehors. Voir Qui vous êtes vraiment ; c’est regarder ce à partir de quoi vous regardez, Ce qui regarde. C’est faire pivoter votre attention de 180° et regarder ce qui est le plus proche de vous que tout, ce qui est central dans votre vie – l’ingrédient permanent dans tout ce que vous êtes et faites. C’est-à-dire ce qui est à 0 centimètres de vous. Habituellement, je suis attentif à ce qui est relativement loin de moi – à quelque centimètre, mètres ou kilomètres. Mais ce qui est Ici, c’est un lieu que j’ai appris à ignorer, par la pression sociale. J’ai appris à prétendre que ça n’existe pas, que ce n’est pas important, que c’est dangereux et qu’il ne faut pas s’en occuper. C’est voir ce qui est exactement Ici où je suis – ce à partir de quoi je regarde. Voilà ce que Voir signifie pour moi ». (texte)

    Si je prends mes lunettes, que je les tiens à bout de bras, elles sont un objet à 40 centimètres. Si je les rapproche lentement elles seront encore objet à 15, 10, 5 centimètres. Mais trop près de moi elles ne sont plus un objet distingué. En même temps, je saisis mieux qu’il y a quelqu’un qui tient les lunettes qui sont . Ce quelqu’un est en deçà des yeux. Il y a 0 centimètre dans l’ici. Pas la moindre distance. C’est cette présence à soi sans distance qui permet la perception de quelque chose appelé objet, dans la distance.

    Ce je suis, s’interprète en trois sens :

a)                          soit comme étant un être humain, sur le mode des objets que je peux percevoir au dehors. C’est l’interprétation de l’attitude naturelle pour qui le sujet est une chose parmi les choses. Cette interprétation est phénoménologiquement absurde, car elle ne correspond pas du tout à notre expérience. Elle est seulement une représentation du mental.

b)                          Soit, on fait comme Sartre et on considère le je suis comme du vide, un courant d’air qui se remplit avec toutes sortes de choses. Par exemple un rôle comme celui du garçon de café. Le vide de la liberté. Ce qui suppose qu’il n’existe de conscience que comme conscience-de-quelque-chose et pas de conscience-de-soi.

c)                          Ou bien, « il y a une troisième possibilité très différente des deux autres. Aucun mot ne peut décrire ce que je vois Ici. Cela n’a aucune caractéristique. Mais paradoxalement, cela lui donne une valeur incroyable. Il est dit dans les Upanishads – et on le retrouve dans d’autres écritures – que nous ne trouvons le bonheur, la paix que dans ce qui est grand ouvert, sans limites, au-delà de tout entendement, de tous nos cadres de référence. C’est totalement mystérieux. C’est en cela que nous sommes comblés –jamais dans ce qui est limité ».

   --------------- Il suffit de coïncider vraiment avec l’ici, pour vérifier directement que seule la troisième solution est juste. Soyons clair. Il ne s’agit pas d’une « expérience mystique ». Harding prend soin de signaler que si on suit la typologie d’Abraham Maslow, il y a des « expériences de sommet ». Cette expérience est une « expérience de vallée ». Très simple, tellement simple que nous passons notre temps à nous en éloigner, parce que notre conscience habituelle est constamment happée par l’objet. La tension de la vigilance prescrit une attention tournée vers l’ex-tériorité. Le qui-vive qu’elle nous donne est toujours un face à face avec une chose, et même avec une chose sensée être dangereuse. Un effort pour combattre un danger potentiel. Le glissement de la conscience naturelle consiste donc à s’identifier avec l’objet et même donc avec l’objet en mouvement. Mais prenons garde à ce qui se produit réellement. Le Soi n’a jamais bougé. De la même manière le sens intime, le sentiment de Soi qui sous-tend tout expérience est toujours le même. C’est toujours le même étonnement qui surgit chez la personne âgée quand elle remarque qu’intérieurement elle se sent la même que lorsqu’elle était petite fille, ou le petit garçon. Cet étonnement d’être n’a pas changé. Pour l’enfant, sur le siège arrière de la voiture, les arbres filaient à toute vitesse, les lumières jouaient dans la nuit, le monde dansait à l’extérieur. Et c’était vrai. Par la suite, il y a eu l’identification au corps comme une chose parmi les choses. Alors, le sentiment dominant est devenu celui d’être un individu qui s’est mis à courir dans le monde, oppressé par des obligations, soumis à un stress constant. Mais cet individu n’existe que dans le regard d’un autre. En réalité, le Soi n’a pas bougé d’un pouce.

    « L’une des choses les plus fascinantes, c’est que vous n’avez jamais bougé. Ça c’est étrange. Vus n’avez jamais bougé ! Pas même d’un centimètre ! Certes le bonhomme ou la bonne femme dans le miroir court dans tous les sens comme une fourmi agitée. Nous déplorons que tout aille trop vite dans le monde moderne, nous parlons de tensions qui montent, et nous cavalons à travers le monde parce que nous pensons que nous sommes dans le monde. Nous n’avons pas de paix, pas de tranquillité intérieure. Nous sommes le fruit de l’agitation, et c’est encore un mensonge. Si vous ne me croyez pas, entrez dans votre voiture et voyez si Santa Cruz danse ou non. Vous découvrirez que les poteaux télégraphiques vous prêchent tous l’évangile de votre immobilité. Aristote disait ; « Dieu est le moteur immobile de Santa Cruz – pardon ! – du monde ». Montez dans votre voiture et dites la vérité : est-ce que c’est vous qui bougez ou est-ce que c’est Santa Cruz qui danse ? Ou est-ce le contraire : vous êtes immobiles et ce sont les poteaux télégraphiques qui défilent, les bâtiments qui dansent, let les collines voisines qui glissent lentement le long des collines plus lointaines ? La scène tout entière est mélangée comme un jeu de cartes. Santa Cruz est une ville où il fait meilleur vivre lorsqu’elle danse et vous laisse, vous, au repos. Je n’arrive pas à comprendre comment nous pouvons ignorer le fait que nous sommes immobiles et que c’est le monde qui bouge. Notre génie de l’aveuglement est extraordinaire ! Quand nous étions tout petits, en voiture avec papa, nous disions la vérité, et c’était la fête. C’était le carnaval. La Californie dansait. Même l’Angleterre dansait ! Mais ensuite nous avons grandi et les problèmes ont commencé. Le monde s’est immobilisé, et où est passé l’agitation. A l’intérieur de nous. Nous avons perdu notre paix, notre tranquillité. Toute l‘agitation s’est glissée Ici, au-dedans de nous, et c’était un mensonge. Désormais, lorsque vous allez être dans votre voiture, vous allez à nouveau pouvoir dire la vérité. Renvoyez le mouvement dans le monde. Alors le carnaval recommence, le monde danse, et il y a de la joie. Vous êtes Qui vous êtes vraiment, vraiment, vraiment, le Moteur Immobile du monde. Si vous ne me croyez pas, installez un caméscope dans votre voiture, et vous verrez le monde bouger. Les caméras ne mentent pas». (texte)

    ... dans l’ordre de la phénoménalité. La seule différence, c’est que maintenant, nous avons remis la phénoménalité à sa place. Dans le spectacle. Dans l’apparence.

     2) Révélation assez dérangeante pour nos croyances invétérées ! Il faut en convenir. Le mental aura tôt fait ici de s’écrier : « quelle horreur ! Mais c’est du solipsisme (texte) que vous nous proposez là ! ». Ce qui nous inquiète, c’est notamment le rapport à autrui, la place accordée à l’intersubjectivité. Harding est tout à fait clair à ce sujet :

    « Il y a deux sortes de solipsismes, une mauvaise et une bonne. La mauvaise, c’est si le vieux petit Douglas dit : je ne fais l’expérience que d’un seul Je, une seule première personne. Tout les autres autour de soi sont des ils, des elles et des ça. Mon je est unique. Je n’ai jamais découvert un autre je que le mien. Donc vous tous êtes de simples figurines de carton, des personnages de rêve dans ma vie. Premièrement, personne ne prend ce genre de solipsisme au sérieux. C’est un jeu. Et deuxièmement, si on pouvait le prendre au sérieux, ce serait un enfer de solitude, d’aliénation et de tristesse. C’est une sorte de solipsisme pourri. Mais il y a une bonne sorte de solipsisme qui, comme la première, découvre que Qui vous êtes vraiment, vraiment, vraiment est le Seul, l’Unique. Mais c’est le Seul par inclusion. L’autre est le seul par exclusion. Le Je Ici est le Je de tous, l’histoire intérieure de tous les êtres que j’embrasse dans mon Je, parce qu’en définitive, la Conscience est unique et indivisible. C’est le solipsisme de Dieu si vous voulez. C’est le solipsisme de Qui vous êtes vraiment, vraiment et son autre nom est l’amour». (texte)

    Le premier solipsisme est faux, parce qu’il se construit sur l’expérience propre à l’état de rêve. Mais ce dont nous parlons ici, c’est de l’état de veille et non du rêve. Or si dans la vigilance, nous avons pris la mauvaise habitude de penser que nous ne sommes qu’une chose parmi les choses, ce n’est que sur la base d’une supposition. Cette supposition mise entre parenthèses, nous pouvons fort bien revenir à l’expérience originaire. Or que dit-elle ? Je suis est ici, en première personne. Il n’est pas là-bas, dans les objets. Il ne l’est que dans le regard et dans l’opinion des autres. L’ignorance est précisément ce passage par lequel la première Personne est tombée sous la coupe de la troisième. Cette ignorance est un voile qui est apparu quand, comme le dit Harding, l’ego est entré en scène pour se situer par rapport à d’autres et entrer dans le « club humain ».

    « Quand nous entrons dans le club humain, nous acceptons de supprimer la distinction entre la Première Personne et la troisième. Nous nous transformons en troisième personne pour faire parti du club, et nous disons : je suis ce que je parais être, la Première personne n’est pas différente de la troisième. Mais, évidemment, le fait que la Première Personne est le contraire même de la troisième personne. Si vous vous regardez dans le miroir, vous voyez le contraire de ce que vous êtes. C’est une façon très frappante de l’exprimer. Et Qui est la première personne ? Il n’y en a qu’Une seule. C’est la Première Personne du Singulier du Présent. Selon Kierkegaard, nous sommes tous nés Première Personne, mais très rapidement nous avons été taillé, émoussés en troisième personne. C’est cela que l’expérience du Petit et du Grand nous fait découvrir. Le trou dans la carte représente ce qu’est le nouveau né pour lui-même ou elle-même. C’est l’étape du numéro un de notre histoire. L’étape numéro deux, c’est celle de l’enfant grandissant qui vit à cheval sur les deux, le Grand et le Petit. L’enfant rejoint le club humain mais n’a pas encore payé toute la cotisation. Il/elle accepte que pour les autres, il/elle soit la petite personne dans le miroir, mais pour lui-même ou elle-même, quand il/elle est seul(e), il/elle est le Grand. Une époque merveilleuse de notre vie, n’est-ce pas ? Nous entrons dans la troisième étape lorsque nous fermons le trou dans la carte. Je perds mon Espace et je deviens ma face. Du jour au lendemain, j’ai rétréci. J’étais plus vaste que l’univers et me voici enfermé dans cette petite boite mortelle. Bien sûr, dans la quatrième étape nous voyons que cela ne s’est jamais vraiment passé. En réalité, nous sommes Espace pour nous-mêmes, un visage pour les autres». (texte)

     Comprenons bien : espace pour nous-mêmes. L’Immensité intérieure est ce royaume par lequel Je communique avec ce qui est. Je est connecté avec l’Etre. Il n’est pas une chose, n’a pas de limite et de définition, mais pourtant se sent lui-même et, par le biais de la conscience incarnée, fait aussi l’expérience des limites et a la possibilité de se donner une définition. Cette possibilité est même une tentation à laquelle chacun succombe, ce qui donne lieu à l’identification à une forme. La première de toutes, c’est évidemment le visage. Or, si nous comprenons bien ce qui a réellement lieu, mon visage en un sens ne m’appartient pas, il est précisément ce que j’offre à un autre. La conséquence, c’est que dans le rapport à autrui, il n’y a en réalité jamais de face à face ! Le « face à face » est une construction mentale de l’ego conflictuel. Il y a d’un côté l’espace ouvert ma conscience et de l'autre j’accueille le visage de l’autre. La relation est asymétrique par nature. L’autre m’offre son visage. Cela veut dire, dans les term

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

 

Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.