Leçon 237.    Recherches sur le revenu de base  

    Dans le système économique actuel, nous pensons encore que revenu=salaire, et salaire=travail, le travail salarié étant censé couvrir nos besoins en termes de biens et de services. Au XIXème siècle, on prenait au premier degré la formule de l’apôtre Paul : « que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus ». Les peuples européens étaient endoctrinés dans la religion du travail. Comme des fanatiques. D’où le côté truculent et très pertinent du pamphlet de Paul Lafargue (de la famille de Marx), Le Droit à la paresse. Nous avons naïvement cru que la vocation du capitalisme était de créer des emplois, avant de prendre petit à petit conscience que sa finalité réelle et exclusive est de générer du profit. Mais, bon, on y croyait encore, si le capitalisme n’avait pas du tout de vocation à jouer le rôle d’une providence, du moins, pensions-nous, pourrait-on tirer partie des miettes qu’il laisserait au banquet du profit, de sorte que malgré tout, le niveau de vie s’améliore pour tous. C’est l’argument massue des libéraux : voyez le triomphe du capitalisme et les immenses bienfaits qu’il a apporté au monde ! Sous-entendu étant : "ne regardez pas du côté de ceux qui se goinfrent, qui monopolisent d’immenses richesses et qui tirent les ficelles, regardez sous la table, il y aura des miettes pour la plupart d’entre vous ! "

    Seulement nous avons fini par comprendre que ce raisonnement était vicié car les contraintes ne faisaient que s’accumuler, toutes dans le même sens. Nous sommes à une époque où le travail se raréfie de plus en plus. Plus personne ne peut le nier, c’est un fait. Alors l’idée c’est de revenir au point de départ et de découpler le revenu du salaire. Le point suivant est de mettre en place un revenu de base pour tous et de le compléter par un métier, de sorte que nous travaillerions plus par plaisir que pour de l’argent, tandis que le revenu de base permettrait de satisfaire nos besoins fondamentaux. L’idée fait son chemin. Nous allons l’examiner. Quelle alternative nous offre le revenu de base ?

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A. Un droit inaliénable

    Commençons par une définition : Le revenu de base est un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie. Nous remarquons qu’inversement, un salaire est un revenu versé par un employeur à un employé en contrepartie d’un travail qu’il a effectué au sein d'une entreprise. Tandis que le salarié vend sa force de travail à son employeur de manière conditionnelle, pour recevoir la contrepartie d’un salaire, le revenu de base est alloué de manière inconditionnelle au citoyen. Il ne doit donc surtout pas être confondu avec un salaire minium, ce qui présuppose un travail, ni avec une allocation minimale qui relève d’une aide sociale aux plus démunis ou aux chômeurs, avec le poids implicite qui fait que son bénéficiaire se sent redevable vis-à-vis de la société. Ce qui bon an, mal an transporte quand même une certaine culpabilité. Donc le seul terme qui convienne pour qualifier le revenu de base serait celui d’un droit et même d’un droit humain.

    1) Un rappel historique. L’idée n’est pas nouvelle, elle est apparue dans l’utopie politique. Elle est déjà avancée dans l’Utopia de Thomas More paru en 1516. C’est par l’intermédiaire d’un contemporain de Thomas More, Juan Luis Vives, que ces idées influencèrent Thomas Paine, un des moteurs de la Révolution américaine. « Sans revenu, point de citoyen » dit-il à l’Assemblée nationale en 1792. Dans son live, Agrarian Justice, il propose qu’à chaque personne accédant à l’âge adulte soit alloué un revenu inconditionnel. La justification qu’il en donne est que, puisque les hommes ne sont pas les créateurs de la terre, ils n’en sont que les intendants, or comme certains d’entre eux en ont la propriété, ils lèsent ceux qui n’ont pas leur part. Il  est juste qu’en retour, ils versent à la communauté un loyer et ce serait ce loyer qui reviendrait à chacun comme revenu de base. Il faut donc distinguer la propriété de la terre comme appartenant à tous et les améliorations qu’on lui apporte. Au fond, c’est ce que l’on construit sur la terre par le travail qui définit la propriété et non la terre elle-même qui appartient à tous. « Les hommes n'ont pas créé la Terre. C'est la valeur des améliorations uniquement, et non la Terre elle-même, qui doit être la propriété individuelle. Chaque propriétaire doit payer à la communauté un loyer pour le terrain qu'il détient ». On reconnaîtra au passage des idées de Charles Fourier et celles de John Locke. Locke soutenait en effet que le droit de propriété n’est justifiable qu’au sens où le propriétaire seul a un intérêt à la mettre en valeur, ce qui implique que le droit de propriété s’applique uniquement au produit du travail. (texte) Or étant donné qu’en privatisant la terre, on exclut à d’autres l’accès aux ressources naturelles, la justice demande d’indemniser les hommes qui n’y ont plus accès pour cette perte de leur droit à se livrer à des activités telles que la chasse, la pêche, la cueillette ou encore l'extraction des ressources minérales. Chaque homme est l’unique propriétaire de sa personne, mais l’est également de son travail, avec cette limite cependant qu’il doit des biens « en rester assez, d'une qualité aussi bonne, et même plus que ne pouvaient utiliser les individus qui n'étaient pas encore pourvus ». Robert Nozick appelle clause lockéenne cette condition selon laquelle, lorsque quelqu’un s’approprie une ressource, il doit en rester assez pour les autres. L’exemple classique donné est que personne ne peut s’approprier le seul puis permettant d’obtenir de l’eau dans un désert. Dans le cas où il y aurait appropriation d’un bien commun, il y a nécessité de compenser ... en

lier propriété de la terre et revenu de base a une valeur, mais il est limitatif. Il faut aller jusqu’à reconnaître le revenu de base comme un droit. Il y a alors deux manières de le formuler. a) Ou bien nous considérons que le revenu de base est un droit du citoyen. Ce qui veut dire, une fois le principe admis, qu’il appartient à chaque État de l’inscrire dans la loi, ou même carrément dans sa Constitution, d’en fixer  le montant, d’en déterminer le financement et l’application. b) Ou bien nous considérons le revenu de base comme un droit humain fondamental qui a vocation à être étendu à tout personne sur Terre. Selon l’article 2 de la Déclaration, « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion publique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune de naissance ou de toute autre situation ». Que dit la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ? « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille ». Ce que nous pouvons légitimement interpréter comme suit : chaque être humain devrait voir assurées ses conditions de vie par un revenu de base. Les Droits de l’Homme sont dans leur essence inconditionnels. Ajouter un « si » après leur formulation les dénaturerait. Nous ne pouvons pas dire « tout homme a droit à une liberté individuelle… si… ou tout homme a droit à une liberté d’opinion… si… etc. Poser une condition reviendrait à contourner l’affirmation solennelle énoncée dans les droits humains. Ce qui lui ferait perdre toute sa force. Et c’est un des principes fondamentaux du revenu de base que d’emblée il soit posé comme inconditionnel. Nous savons qu’historiquement, les principes énoncés dans les Droits de l’Homme sont peu à peu entrés dans la plupart des législations des États et nous avons de bonnes raisons de penser que ce mouvement est irréversible. Admettre le revenu de base au rang d’un droit du citoyen est donc parfaitement légitime. « Sans revenu, point de citoyen ! »  En toute cohérence, on voit mal ce que peut signifier l’exercice de la citoyenneté quand les conditions de vie sont précaires, quand la vie n’est plus qu’une quête incessante de la survie. Quel sens peut bien avoir la liberté politique et que devient la responsabilité individuelle pour un homme qui doit borner son horizon au seul souci d’assurer son lendemain ? Hannah Arendt soulignait que la liberté intérieure du sage stoïcien restait une abstraction sans liberté politique réelle. Admettons. Mais que vaut la liberté politique ...

    2) Bref, le revenu de base est la reconnaissance d’un droit de vivre dans la dignité. On cite en appui la Chartre des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne : « La dignité de la personne humaine est non seulement un droit fondamental en lui-même mais elle constitue la base des droits fondamentaux ». Il ne peut y avoir de respect de la dignité de la personne dans ... conditions de vie qui seraient elles indignes. Ce point étant acquis, nous devons observer qu’en demeurant dans le système conditionnel actuel de l’aide sociale nous compromettons directement la dignité de la personne. Il y aura toujours de la honte à de demeurer dans le sentiment de dépendre de l’assistance d’autrui, car en arrière fond il y a toujours cette idée que vus devriez avoir un salaire et que la société vous fait la charité. Dans l’opinion, il y aura toujours cette tendance à pointer du doigt et à stigmatiser ceux que l’on n’est pas loin de désigner comme des parasites. Une prestation qui est accompagnée d’une obligation à travailler engendre des vexations et met l’individu dans un état de dépendance qui tend à perdurer si la situation économique est telle qu’elle ne distribue pas d’emploi. ... une pauvreté coupable. Le revenu de base préserve la dignité de la personne. Ce n’est pas de l’assistanat, ni un outil social pour gérer au mieux la pauvreté. Il remplacerait avantageusement l’aide sociale en éliminant le sentiment de dégradation morale qui l’accompagne. Distribué universellement, sans condition et perçu comme un droit au même titre que le droit de vote ou le droit à l’éducation, il éviterait les travers d’un système qui n’offre de porte de sortie aux plus démunis  que des emplois précaires et sous qualifiés. Il faut ajouter que nous croyons en Occident qu’à moins d’être un rentier, il est impensable qu’un homme puisse vivre sans travailler. Il vivrait au crochet de la société ! Bizarrement, nous admettons fort bien que certains disposent de fortunes colossales qui ne servent à rien. Nous avons vu plus haut dans le cours que dans d’autres contextes culturels la représentation était très différente. Nous prenions l’exemple des saddhus qui marchent de temple en temple sur les routes de l’Inde. Là-bas, par une culture ancestrale, on admet très bien que des hommes puissent choisir une vie d’errants. Celui que l’on appellerait en Occident un mendiant garde ainsi toute sa dignité en tant que personne. Il ne la tire pas d’un travail. Question de culture. Situation très différente en Occident : nous avons été marqué, comme l’indique le documentaire sur le revenu de base, par la tradition : « que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus » ! Et nous avons un mal fou à nous défaire de ce préjugé qui maintient l’équation revenu-salaire. A tel point que nous transportons même cette mentalité dans l’éducation en comparent les notes du lycéen ou de l’étudiant… à la rétribution d’un salaire pour le travail effectué. ... non pas un revenu que l’on reçoit pour satisfaire des besoins primaire, mais une activité que l’on exerce par choix pour satisfaire des désirs. Les besoins seraient couverts par le revenu de base, mais celui-ci resterait modeste, pas suffisant pour aller au-delà, pour aller au-delà, il faudrait travailler. Le revenu de base ne se substitue donc pas du tout au salaire. Il n’est pas question de faire de chaque citoyen un fonctionnaire de l’État à vie. Ce qui a été la grande erreur du communisme. Mais inversement, il ne s’agit pas non plus de perpétuer .... En assurant à chacun des conditions de vie qui préservent sa dignité, le revenu de base libère l’initiative individuelle, il libère la créativité dans la direction d’une activité choisie. Il donne à chacun la possibilité de décider de sa vie. Ce qui n’est pas simple du tout : le financement est possible, il y a mille manière de l’assurer, la difficulté c’est la liberté. Pour reprendre une formule de Krishnamurti le défi est : nous sommes libres, mais qu’est-ce que nous faisons de notre liberté ? Si les conditions de vie sont assurées, s’il n’y a plus de problème de survie, ni d’inquiétude pour les vieux jours, puisque tout citoyen reçoit à vie un revenu de base, qu’allons-nous faire de notre liberté ? Auparavant nous avions une liberté sans sécurité, nous avons maintenant une liberté appuyée par la sécurité et qui respecte la dignité de chaque être humain. Mais sommes nous assez matures pour l’assumer ? Ou bien voulons-nous continuer à être immatures et dépendants ? On ne peut pas vivre dignement dans le système d’aide social actuel (minimum vieillesse, RSA, allocations familiales etc.), on vivrait avec plus de dignité avec un revenu de base suffisant. Mais ce n’est pas une baguette magique pour régler tous les problèmes car se poserait avec encore plus d’acuité la question du sens de la vie, il ne règlerait pas les problèmes écologiques, ni ceux qui posent le systèm___________________________

B. De part et d’autre, les critiques

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  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
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