Leçon 237.    Recherches sur le revenu de base  

    Dans le système économique actuel, nous pensons encore que revenu=salaire, et salaire=travail, le travail salarié étant censé couvrir nos besoins en termes de biens et de services. Au XIXème siècle, on prenait au premier degré la formule de l’apôtre Paul : « que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus ». Les peuples européens étaient endoctrinés dans la religion du travail. Comme des fanatiques. D’où le côté truculent et très pertinent du pamphlet de Paul Lafargue (de la famille de Marx), Le Droit à la paresse. Nous avons naïvement cru que la vocation du capitalisme était de créer des emplois, avant de prendre petit à petit conscience que sa finalité réelle et exclusive est de générer du profit. Mais, bon, on y croyait encore, si le capitalisme n’avait pas du tout de vocation à jouer le rôle d’une providence, du moins, pensions-nous, pourrait-on tirer partie des miettes qu’il laisserait au banquet du profit, de sorte que malgré tout, le niveau de vie s’améliore pour tous. C’est l’argument massue des libéraux : voyez le triomphe du capitalisme et les immenses bienfaits qu’il a apporté au monde ! Sous-entendu étant : "ne regardez pas du côté de ceux qui se goinfrent, qui monopolisent d’immenses richesses et qui tirent les ficelles, regardez sous la table, il y aura des miettes pour la plupart d’entre vous ! "

    Seulement nous avons fini par comprendre que ce raisonnement était vicié car les contraintes ne faisaient que s’accumuler, toutes dans le même sens. Nous sommes à une époque où le travail se raréfie de plus en plus. Plus personne ne peut le nier, c’est un fait. Alors l’idée c’est de revenir au point de départ et de découpler le revenu du salaire. Le point suivant est de mettre en place un revenu de base pour tous et de le compléter par un métier, de sorte que nous travaillerions plus par plaisir que pour de l’argent, tandis que le revenu de base permettrait de satisfaire nos besoins fondamentaux. L’idée fait son chemin. Nous allons l’examiner. Quelle alternative nous offre le revenu de base ?

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A. Un droit inaliénable

    Commençons par une définition : Le revenu de base est un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie. Nous remarquons qu’inversement, un salaire est un revenu versé par un employeur à un employé en contrepartie d’un travail qu’il a effectué au sein d'une entreprise. Tandis que le salarié vend sa force de travail à son employeur de manière conditionnelle, pour recevoir la contrepartie d’un salaire, le revenu de base est alloué de manière inconditionnelle au citoyen. Il ne doit donc surtout pas être confondu avec un salaire minium, ce qui présuppose un travail, ni avec une allocation minimale qui relève d’une aide sociale aux plus démunis ou aux chômeurs, avec le poids implicite qui fait que son bénéficiaire se sent redevable vis-à-vis de la société. Ce qui bon an, mal an transporte quand même une certaine culpabilité. Donc le seul terme qui convienne pour qualifier le revenu de base serait celui d’un droit et même d’un droit humain.

    1) Un rappel historique. L’idée n’est pas nouvelle, elle est apparue dans l’utopie politique. Elle est déjà avancée dans l’Utopia de Thomas More paru en 1516. C’est par l’intermédiaire d’un contemporain de Thomas More, Juan Luis Vives, que ces idées influencèrent Thomas Paine, un des moteurs de la Révolution américaine. « Sans revenu, point de citoyen » dit-il à l’Assemblée nationale en 1792. Dans son live, Agrarian Justice, il propose qu’à chaque personne accédant à l’âge adulte soit alloué un revenu inconditionnel. La justification qu’il en donne est que, puisque les hommes ne sont pas les créateurs de la terre, ils n’en sont que les intendants, or comme certains d’entre eux en ont la propriété, ils lèsent ceux qui n’ont pas leur part. Il  est juste qu’en retour, ils versent à la communauté un loyer et ce serait ce loyer qui reviendrait à chacun comme revenu de base. Il faut donc distinguer la propriété de la terre comme appartenant à tous et les améliorations qu’on lui apporte. Au fond, c’est ce que l’on construit sur la terre par le travail qui définit la propriété et non la terre elle-même qui appartient à tous. « Les hommes n'ont pas créé la Terre. C'est la valeur des améliorations uniquement, et non la Terre elle-même, qui doit être la propriété individuelle. Chaque propriétaire doit payer à la communauté un loyer pour le terrain qu'il détient ». On reconnaîtra au passage des idées de Charles Fourier et celles de John Locke. Locke soutenait en effet que le droit de propriété n’est justifiable qu’au sens où le propriétaire seul a un intérêt à la mettre en valeur, ce qui implique que le droit de propriété s’applique uniquement au produit du travail. (texte) Or étant donné qu’en privatisant la terre, on exclut à d’autres l’accès aux ressources naturelles, la justice demande d’indemniser les hommes qui n’y ont plus accès pour cette perte de leur droit à se livrer à des activités telles que la chasse, la pêche, la cueillette ou encore l'extraction des ressources minérales. Chaque homme est l’unique propriétaire de sa personne, mais l’est également de son travail, avec cette limite cependant qu’il doit des biens « en rester assez, d'une qualité aussi bonne, et même plus que ne pouvaient utiliser les individus qui n'étaient pas encore pourvus ». Robert Nozick appelle clause lockéenne cette condition selon laquelle, lorsque quelqu’un s’approprie une ressource, il doit en rester assez pour les autres. L’exemple classique donné est que personne ne peut s’approprier le seul puis permettant d’obtenir de l’eau dans un désert. Dans le cas où il y aurait appropriation d’un bien commun, il y a nécessité de compenser ... en

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lier propriété de la terre et revenu de base a une valeur, mais il est limitatif. Il faut aller jusqu’à reconnaître le revenu de base comme un droit. Il y a alors deux manières de le formuler. a) Ou bien nous considérons que le revenu de base est un droit du citoyen. Ce qui veut dire, une fois le principe admis, qu’il appartient à chaque État de l’inscrire dans la loi, ou même carrément dans sa Constitution, d’en fixer  le montant, d’en déterminer le financement et l’application. b) Ou bien nous considérons le revenu de base comme un droit humain fondamental qui a vocation à être étendu à tout personne sur Terre. Selon l’article 2 de la Déclaration, « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion publique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune de naissance ou de toute autre situation ». Que dit la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ? « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille ». Ce que nous pouvons légitimement interpréter comme suit : chaque être humain devrait voir assurées ses conditions de vie par un revenu de base. Les Droits de l’Homme sont dans leur essence inconditionnels. Ajouter un « si » après leur formulation les dénaturerait. Nous ne pouvons pas dire « tout homme a droit à une liberté individuelle… si… ou tout homme a droit à une liberté d’opinion… si… etc. Poser une condition reviendrait à contourner l’affirmation solennelle énoncée dans les droits humains. Ce qui lui ferait perdre toute sa force. Et c’est un des principes fondamentaux du revenu de base que d’emblée il soit posé comme inconditionnel. Nous savons qu’historiquement, les principes énoncés dans les Droits de l’Homme sont peu à peu entrés dans la plupart des législations des États et nous avons de bonnes raisons de penser que ce mouvement est irréversible. Admettre le revenu de base au rang d’un droit du citoyen est donc parfaitement légitime. « Sans revenu, point de citoyen ! »  En toute cohérence, on voit mal ce que peut signifier l’exercice de la citoyenneté quand les conditions de vie sont précaires, quand la vie n’est plus qu’une quête incessante de la survie. Quel sens peut bien avoir la liberté politique et que devient la responsabilité individuelle pour un homme qui doit borner son horizon au seul souci d’assurer son lendemain ? Hannah Arendt soulignait que la liberté intérieure du sage stoïcien restait une abstraction sans liberté politique réelle. Admettons. Mais que vaut la liberté politique ...

    2) Bref, le revenu de base est la reconnaissance d’un droit de vivre dans la dignité. On cite en appui la Chartre des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne : « La dignité de la personne humaine est non seulement un droit fondamental en lui-même mais elle constitue la base des droits fondamentaux ». Il ne peut y avoir de respect de la dignité de la personne dans ... conditions de vie qui seraient elles indignes. Ce point étant acquis, nous devons observer qu’en demeurant dans le système conditionnel actuel de l’aide sociale nous compromettons directement la dignité de la personne. Il y aura toujours de la honte à de demeurer dans le sentiment de dépendre de l’assistance d’autrui, car en arrière fond il y a toujours cette idée que vus devriez avoir un salaire et que la société vous fait la charité. Dans l’opinion, il y aura toujours cette tendance à pointer du doigt et à stigmatiser ceux que l’on n’est pas loin de désigner comme des parasites. Une prestation qui est accompagnée d’une obligation à travailler engendre des vexations et met l’individu dans un état de dépendance qui tend à perdurer si la situation économique est telle qu’elle ne distribue pas d’emploi. ... une pauvreté coupable. Le revenu de base préserve la dignité de la personne. Ce n’est pas de l’assistanat, ni un outil social pour gérer au mieux la pauvreté. Il remplacerait avantageusement l’aide sociale en éliminant le sentiment de dégradation morale qui l’accompagne. Distribué universellement, sans condition et perçu comme un droit au même titre que le droit de vote ou le droit à l’éducation, il éviterait les travers d’un système qui n’offre de porte de sortie aux plus démunis  que des emplois précaires et sous qualifiés. Il faut ajouter que nous croyons en Occident qu’à moins d’être un rentier, il est impensable qu’un homme puisse vivre sans travailler. Il vivrait au crochet de la société ! Bizarrement, nous admettons fort bien que certains disposent de fortunes colossales qui ne servent à rien. Nous avons vu plus haut dans le cours que dans d’autres contextes culturels la représentation était très différente. Nous prenions l’exemple des saddhus qui marchent de temple en temple sur les routes de l’Inde. Là-bas, par une culture ancestrale, on admet très bien que des hommes puissent choisir une vie d’errants. Celui que l’on appellerait en Occident un mendiant garde ainsi toute sa dignité en tant que personne. Il ne la tire pas d’un travail. Question de culture. Situation très différente en Occident : nous avons été marqué, comme l’indique le documentaire sur le revenu de base, par la tradition : « que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus » ! Et nous avons un mal fou à nous défaire de ce préjugé qui maintient l’équation revenu-salaire. A tel point que nous transportons même cette mentalité dans l’éducation en comparent les notes du lycéen ou de l’étudiant… à la rétribution d’un salaire pour le travail effectué. ... non pas un revenu que l’on reçoit pour satisfaire des besoins primaire, mais une activité que l’on exerce par choix pour satisfaire des désirs. Les besoins seraient couverts par le revenu de base, mais celui-ci resterait modeste, pas suffisant pour aller au-delà, pour aller au-delà, il faudrait travailler. Le revenu de base ne se substitue donc pas du tout au salaire. Il n’est pas question de faire de chaque citoyen un fonctionnaire de l’État à vie. Ce qui a été la grande erreur du communisme. Mais inversement, il ne s’agit pas non plus de perpétuer .... En assurant à chacun des conditions de vie qui préservent sa dignité, le revenu de base libère l’initiative individuelle, il libère la créativité dans la direction d’une activité choisie. Il donne à chacun la possibilité de décider de sa vie. Ce qui n’est pas simple du tout : le financement est possible, il y a mille manière de l’assurer, la difficulté c’est la liberté. Pour reprendre une formule de Krishnamurti le défi est : nous sommes libres, mais qu’est-ce que nous faisons de notre liberté ? Si les conditions de vie sont assurées, s’il n’y a plus de problème de survie, ni d’inquiétude pour les vieux jours, puisque tout citoyen reçoit à vie un revenu de base, qu’allons-nous faire de notre liberté ? Auparavant nous avions une liberté sans sécurité, nous avons maintenant une liberté appuyée par la sécurité et qui respecte la dignité de chaque être humain. Mais sommes nous assez matures pour l’assumer ? Ou bien voulons-nous continuer à être immatures et dépendants ? On ne peut pas vivre dignement dans le système d’aide social actuel (minimum vieillesse, RSA, allocations familiales etc.), on vivrait avec plus de dignité avec un revenu de base suffisant. Mais ce n’est pas une baguette magique pour régler tous les problèmes car se poserait avec encore plus d’acuité la question du sens de la vie, il ne règlerait pas les problèmes écologiques, ni ceux qui posent le système financier.

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B. De part et d’autre, les critiques

    Nous n’allons pas revenir sur le rejet massif du principe de l’utopie qui a déjà été abordé. Une idée aussi révolutionnaire que celle du revenu de base soulève beaucoup de questions. Celle de sa compatibilité avec le droit lui-même : peut-il y avoir un droit sans devoir ? Celle de la réciprocité de l’échange, de la faisabilité et du financement d’un tel projet, de la remise en cause de la place du travail. Notons que, politiquement, les arguments pour viennent à la fois de droite et de gauche. Les critiques aussi. Occasion de prouver une fois de plus que les divisions politiques n’ont pas grand sens. C’est un débat citoyen avant tout.

    1) Quand, après avoir expliqué à quelqu’un en quoi consiste le revenu de base, on lui pose la question : « si vous aviez un revenu de base, est-ce que vous iriez encore travailler ? », la réponse est à 60 % oui. « Je ne supporterais pas de rester à la maison ». Mais à la question : « s’il y avait un revenu de base, pensez-vous que les autres iraient travailler ? », la réponse est massivement à 80% « non ». Autrement dit : pour soi, si nous réfléchissons un peu, nous comprenons que l’inactivité est intenable. Nous sentons que nous avons besoin d’une activité dans laquelle nous pourrions nous réaliser et nous sentir utiles pour les autres. Mais nous supposons qu’il n’en n’est pas de même chez la plupart des êtres humains, qui ne seraient alors à tout prendre qu’un tas de fainéants et de profiteurs ! Alors la grande peur serait que le revenu de base ruine la motivation au travail pour aboutir au chaos complet : plus personne pour entretenir les parcs, pour balayer les détritus etc. Tout le monde à la plage, les  usines, les hôpitaux comme en grève, les Universités désertées, les cadres en vacances, les enseignants en congé perpétuel etc. En fait cela veut dire surtout que tous les boulots considérés comme ... se faire les ongles au soleil au bord d’une piscine, .... Mais cette peur est-elle fondée ? Si l’homme contemporain a tant besoin de divertissements, n’est-ce pas parce que son travail ne lui permet pas un investissement sérieux, ne l’intéresse pas et qu’il compense ailleurs ? Dans une activité de fuite aussi vide de sens que le travail lui-même. Si le travail redevenait un choix, il serait une création et le changement d’activité ré-création. Très honnêtement, au-delà du nihilisme chic, il n’y a pas de satisfaction à ne rien faire. Mais il n’y a pas de satisfaction non plus à faire une chose uniquement sous la contrainte de subvenir à des besoins élémentaires. Pour ce qui est de ce que l’on aime faire, on se motive tout seul et l’argent n’est pas l’essentiel. Là-dessus les partisans du revenu de base sont dans le vrai : si l’individu était soulagé de la pression des besoins les plus élémentaires, il y aurait une explosion de créativité. Ce qui veut dire en fait bien plus de travail, mais dans le vrai sens. Pas seulement motivé par l’argent.

    Allons plus loin, cette fois pour cerner l’opinion ambiante. On nous dit que tout citoyen devrait avoir un emploi rémunéré, qu’il appartient au secteur industriel de fournir à foisons le travail dont nous avons besoin, que le rôle des politique est de préserver les « places » d’emploi, et que la sacro-sainte divinité de la croissance est là pour nous promettre bientôt un travail pour tous. Si c’est bien cela que nous pensons, alors effectivement le revenu de base est l’ennemi juré. Mais attention. Bien sûr que nous souhaitons tous avoir une activité qui nous convienne, mais d’abord il faut observer qu’il y a quasiment le double en nombre d’heures de travail bénévole (s’occuper des enfants, du jardin, des autres etc.) que de travail salarié. Il faut sortir de l’illusion selon laquelle le secteur industriel aurait vocation à créer des emplois. C’est faux. Sa vocation dans les faits, c’est de générer des profits. Point à la ligne. Si on peut générer du profit en supprimant un maximum d’emplois ou en délocalisant le travail, on n’hésite pas une seule seconde. Dans le capitalisme, l’emploi c’est presque dans l’ordre du dégât collatéral. L’idéal du marché, c’est 20 employés dans une usine où autrefois on employait 2000 ouvriers. Et c’est partout pareil. La caisse automatique à la place de la caissière. Préserver les places d’emploi ? Un discours complètement démagogique quand on sait la connivence fréquente entre les politiques et les milieux de la finance. Et puis la croissance ! Là c’est le bouquet. Aucun lien logique avec le travail. Là où elle est la plus performante, c’est quand elle ne crée pas d’emploi mais en détruit un maximum au nom de la rentabilité. Et ne parlons pas de la croissance mesurée par les indices boursiers. Il faut vraiment être ignare pour croire encore que la montée des profits dans l’économie casino se traduit par de l’emploi. Il faut se réveiller. On fait autant d’argent en jouant sur baisse, encore plus en en pariant sur la destruction de l’économie réelle. On peut même désormais éliminer les emplois de traders et faire travailler des ordinateurs avec des algorithmes qui spéculent à la milliseconde pour les grands comptes. Vider les banques de leurs employés. Et le gonflement spéculatif ne fera qu’augmenter dans une croissance indéfinie pour le profit des 1% et jamais pour l’emploi des 99%. L’économie virtuelle se fiche éperdument des conditions de vie des êtres humains, alors leur travail, n’en parlons pas. Et on voudrait encore maintenir l’équation revenu=salaire ! Là ce n’est plus seulement de l’absurdité, mais de la bêtise. A côté, l’idée du revenu de base, est une question de bon sens. Et une réponse intelligente à la démence de l’économie dans laquelle nous vivons.

    2) Mais ce n’est pas une solution miracle pour résoudre la crise globale que nous traversons. Ce qui laisse une place à toutes les critiques latérales : le revenu de base ne réduirait pas les inégalités. On peut craindre qu’il creuse un peu plus le fossé entre une jet set jouissant de privilèges accrus et une seconde classe, certes délivrée de l’angoisse de la survie, mais ne disposant que de très peu de travail salarié (payé comme en Chine ?). Les industriels pourraient baisser les salaires, continuer leurs affaires, arguant que de toute façon, il reste la sécurité du revenu de base pour tous. Si on ne fait que répartir les moyens de protection sociale existants, ils seront trop limités. Le revenu de base ne va pas entamer l’appétit de profits des plus riches. Il ne fera que stabiliser les classes moyennes. A quoi on peut répondre que si on pousse les ambitions plus loin, effectivement le revenu de base ne suffit pas, il devrait être conjugué avec d’autres réformes, entre autres, la  remise de dette universelle, la refonte complète du système financier et le développement des monnaies locales. Disons que l’adhésion au principe du revenu de base n’exclut pas la volonté politique. C’est justement un atout qu’il ne froisse personne. Ce n’est pas une machine de guerre idéologique contre le capitalisme. Il avance un droit et propose une révision de la relation que l’homme noue avec le travail, en plein accord avec son statut actuel. C’est ce qui lui donne toutes les chances d’aboutir. Enfin, pour ce qui est de son financement, on peut sans hésitation dire qu’il est acquis. Il existe de nombreuses pistes possibles. La principale serait le recours à la TVA, notamment sur les produits de luxe, le remplacement de l'impôt sur le revenu par un impôt sur la consommation, ce qui permettrait une distribution équitable entre ceux qui ont des moyens importants et ceux qui ne les ont pas.

    Cependant, en tant que droit, le revenu de base repose sur la collectivité, mais on objectera alors qu’il enfreint un principe fondamental, celui de la réciprocité. Depuis Auguste Comte, on a toujours enseigné qu’il n’y a pas de droit sans devoir. Comte allait même plus loin en niant les droits au profit des devoirs. Comme il faut bien trouver un moyen de financement tiré du collectif, on dira que ceux qui assument les coûts d’un tel projet exigeront un retour. C’est un argument très courant. Je cite Jean-Marie Harribey : « Il ne peut pas y avoir éternellement des droits sans que ceux qui en assument le coût ne puissent exiger en retour des droits équivalents. Si on me verse un revenu sans que je participe au travail collectif, eh bien cela veut dire qu’il y a des gens qui travaillent pour moi. C’est possible ponctuellement ou en cas de force majeure, mais par sur toute une vie». Certains insisteront très lourdement, du genre : « il y a beaucoup de gens qui vivent en profitant de l’aide sociale et en abusent, avec le revenu de base on enlèverait complètement la réciprocité, en faisant de l’assistanat à vie un droit sans contrepartie». Mais peut-on voir le droit à un revenu de base comme un droit parmi d’autres alors qu’il est d’abord censé assurer l’existence ? Rendre le revenu de base conditionnel revient à en détruire le principe. Le fait de toucher un revenu de base n’exclut pas la participation au collectif, bien au contraire. Il y a fort à parier que cette disposition, en libérant la créativité, augmenterait services et échanges. ... trappes à inactivité pour désigner les carences des systèmes de prestations sociales. Ce que l’on oublie, c’est que l’intérêt économique n’est pas la seule motivation du travail, il faut en effet prendre en compte la reconnaissance sociale qu’il apporte. Sinon, nous ne pourrions pas comprendre le fait par exemple, qu’un tiers des bénéficiaires du RMI en France qui reprennent un emploi n’y ont pas intérêt, s’ils le font tout de même, c’est pour d’autres raisons. Or ce type de problème serait éliminé avec le revenu de base, car on admettrait que travailler ne constitue pas une obligation, le droit au travail serait alors remplacé par le droit d‘exercer une activité choisie. Ce qui plaide en faveur de la liberté individuelle, car pouvons-nous être réellement libre, si nous ne pouvons pas choisir l’activité que nous voulons exercer ? Le revenu de base ouvre une large place à l’économie du don qui n’entre pas en compte dans l’argument cité. Il est important de garder en tête un idée : il est parfaitement concevable que nous puissions à l’avenir vivre dans une société d... la créativité soit florissante.

    Le plus éclairant, c’est de se tourner vers les expériences concrètes. Précédemment, nous avons abordé la notion de monnaie locale en évoquant l’expérience de Vorgl en Autriche. Le revenu de base a été tenté en Namibie à Omitra. Chaque mois pendant deux ans, 100 dollars Namibiens par habitant. Au bout de seulement quelques mois d’expérimentation, le chômage a été inversé, les revenus  ont augmenté de 29 %, soit plus que le revenu supplémentaire octroyé par le programme. La criminalité a baissé, la sécurité alimentaire s’est renforcée, l'absentéisme à l'école a diminué et des micro-entreprises se sont mises en place. Aux États-Unis, quatre expérimentations ont été tentées entre 1968 et 1982. Elles cherchaient surtout à tester les comportements des citoyens vis-à-vis du travail s'ils touchaient un revenu de base. Les résultats furent concluant, on observa que la désimplication dans le travail étaient plutôt faible. En 1976, l’Alaska a mis en place un système analogue, cette fois appuyé par des revenus miniers et pétroliers de l’État. Le système est toujours en place et un référendum citoyen a même, à 84%, interdit à l’État d’utiliser une partie du fond. En partenariat avec l'UNICEF, sous la direction de Guy Standing et de Renana Jhabvala des projets pilotes de revenu de base ont été mis en place dans des villages ruraux de l'Inde depuis janvier 2011, sur une base de 200 roupies par mois par adulte, et 100 roupies par enfant. Au bout d’un an d’expérimentation, on a

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 mais pas pour autant décisive. Explication. Soit « une société A qui fonctionne avec un revenu de base. Comme le revenu de base est inconditionnel en termes de travail, on va avoir un certain manque de réciprocité car certains citoyens choisiront de vivre de leur revenu de base sans travailler (en partant du principe qu’ils en sont capables et en ont l’opportunité). Mais parce que le revenu de base est inconditionnel vis-à-vis du travail, il permet de diminuer la vulnérabilité et la domination dans les relations économiques. Dans la société B, le système d’allocations sociales est bien plus fortement conditionné au travail. Il n’en découle donc pas de rupture du principe de réciprocité, mais la conditionnalité pousse les gens sur le marché du travail et engendre de la vulnérabilité et de la domination ». Nous avons toujours intérêt à éviter un rapport économique là où nos ressources vitales sont engagées, dans la mesure où nous sommes alors pris dans un rapport de domination. Stuart White donne l’exemple de l’employeur, du conjoint et du rapport administratif hiérarchique. En effet, si nous avons besoin d’un travail pour obtenir un revenu suffisant, l’employeur peut utiliser cette dépendance pour obtenir le pouvoir sur nous (non le pouvoir avec). C’est la critique classique du contrat de travail de Marx. De même dans la soumission exigée du conjoint s’il n’a pas de revenu. Idem pour la pression administrative. Dans ce cas, non seulement il y a dépendance, mais dépendance au bon vouloir d’autrui. L’intérêt majeur du revenu de base devient alors évident : en garantissant un revenu d’existence à chacun il réduit de manière drastique la dépendance, donc la vulnérabilité et la domination. D’où la conclusion : « À choisir, je préfère largement la société A à la société B. en d’autres termes, un manque de réciprocité paraît être le prix à payer, sur le plan éthique, pour se débarrasser ou au moins nettement réduire la vulnérabilité et la domination. C’est ce que je veux signifier lorsque je dis que l’objection de l’exploitation est valide, mais pas rédhibitoire ».

   

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
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