Leçon 234.  La diversité des échanges

    Quand nous disons au pluriel «les échanges » c’est souvent pour désigner les transactions économiques entre les individus à l’intérieur de la société, l’usage de cette expression ayant une connotation matérielle. Nous avons en vue par exemple le fait que l’un fait du pain et des croissants, l’autre travaille dans une usine automobile, qu’un troisième enseigne dans une école et que tous échangent le produit de leur travail. Et l’argent est là qui sert de médiateur de l’échange. La même expression revient avec un sens plus large chez les économistes pour désigner la circulation des biens et des capitaux entre les États, les accords de « libre échange », « les échanges internationaux ». Enfin, autre sens très répandu, l’importance culturelle des échanges, celle que l’on affiche dans les festivités où l’on invite un groupe de danseurs de samba du Brésil, une représentation de cirque Chinois ou une chorale Russe etc. Les  « échanges culturels » comme un pôle d’activité des municipalités.

    Maintenant, mis au singulier "l'échange", est d’un emploi bien plus intimiste. Il désignera l’échange d’une parole, d’une lettre, d’un sentiment, d’une émotion, d’une idée, d’un regard entre deux personnes. Il serait plus judicieux d’employer le terme relation pour désigner l’échange intersubjectif. Il est plus riche et il a le mérite de ne pas évoquer une sorte de trafic nécessaire, de sorte que l’échange entre deux personnes serait alors présenté comme une transaction parmi d’autres. Nous n’échangeons pas des paroles avec quelqu’un comme on passe de la monnaie pour obtenir un sandwich. La richesse de l’échange est la richesse de la relation humaine.

    Maintenant, ce n’est pas parce qu’il existe de fait une circulation ininterrompue de l’argent, des objets de consommation, des services, que pour autant nous vivions vraiment en relation les uns avec les autres. Parce qu’un échange marchand n’est pas une véritable relation. La recherche d’un certain exotisme ne veut pas dire proximité humaine et rencontre. La mondialisation rapproche-t-elle les hommes ou ne fait-elle que les mélanger ? Y a-t-il un sens de l’échange qui ne soit pas économique ? De quel ordre ?  

*   *
*

A. La polysémie de l’échange

    François Athané propose dans Pour une histoire naturelle du don, de distinguer trois sens de l’échange : économique, quand un bien ou service est cédé moyennant contrepartie ; communicationnel, quand on parle d’un échange de paroles, de lettres, de mails, entre deux personnes ; enfin cinétique pour désigner la circulation à double sens, comme en biologie la circulation des substances dans la cellule entre extérieur et intérieur. Partons de ces trois aspects pour en développer les conséquences.

    1) Considérons tout d’abord l’échange cinétique. « En physique, on parle d’échange de chaleur entre deux fluides. On pourrait étendre cette signification à d’autres domaines, en disant qu’il y a échange de voitures entre la ville et la campagne ». Vu de cette manière, l’échange passe pour une simple circulation à double sens. Un mouvement réciproque et c’est tout. Considéré dans le domaine du vivant, l’idée parle davantage, car si la cellule se maintient en vie, c’est précisément grâce aux échanges qu’elle effectue avec le monde extérieur. L’individualité vivante ne peut se maintenir qu’au moyen d’un échange constant avec son milieu. La vie dans ses éléments n’est pas « individualiste », l’individualité ne se maintient qu’à travers une interaction constante. Coupez toute interaction et c’est la mort. L’écologie a magnifiquement développé ce point sur le plan macroscopique, en montrant que la richesse du tout comme biosphère est intimement liée au développement de la diversité qu’elle comporte et plus un système est riche et complexe dans ses interactions et plus il devient stable. Inversement, une diversité appauvrie et des échanges internes réduits la rende plus fragile.

    Si nous tirons maintenant cette idée du côté de la société humaine, nous observons la même chose. Un individu coupé de tout et de tous, cela n’existe pas réellement, car nous vivons en relation, ce qui suppose échange. Et on aurait envie d’ajouter que plus les échanges sont vivants entre individus et plus la société est forte et solidaire. Inversement, si la règle est le chacun pour soi, les échanges proprement humains diminuent, il ne reste plus que l’échange marchand. ... l’isolement, de l’isolement à l’exclusion et de l’exclusion à la mort. Il n’y a aucun doute la dessus : notre société, en raison de la structure psychologique qui la domine, fabrique beaucoup d’isolement et donc des processus mortifères. Voyez dans ce registre en prolongement Ivan Illich : La Némésis médicale

    Ce qu’a très bien montré Marcel Mauss dans son Essai sur le Don, c’est qu’antérieurement à la structure économique, existe une forme d’échange sous la forme de don et de contre-don. « D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent ; les personnes présentes au contrats sont des personnes morales : clans, tribus, familles… De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments… » (texte) Mauss parle de système de prestations totales. Et nous retrouvons ici l’idée d’échange cinétique.

    2) Mais ce n’est pas tout. Don et contre-don, notamment dans le cas typique des alliances de mariage entre tribus, ne sont pas assimilables à un échange purement économique, tel qu’on l’entend aujourd’hui dans le capitalisme. Il y a bien échange dans un sens cinétique mais aussi communicationnel. « Ces prestations et contre-prestations s’engagent sous une plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu’elle soient au fond rigoureusement obligatoires », car en dépend la paix publique, ce qui implique la collaboration des uns et des autres et une nécessaire communication. Et si la communication est rompue, le conflit n’est pas loin. Que vienne à disparaître don et contre-don et disparaissent les réseaux d’engagement moraux entre les êtres humains et entre communautés humaines. C’est une question assez subtile à comprendre, car submergés que nous sommes par l’échange marchand, nous avons tendance à complètement oublier cet élément qui nous relie. Du coup, nous voyons dans le don quelque chose qui serait accidentel, voire accessoire, sauf cas évident de la nécessité d’aider les plus démunis.

    L’échange implique donc ici une intention de communiquer qui attend un retour sur le même plan. Un don appelle un autre don. Une lettre appelle la réponse d’une autre lettre. Un sourire appelle un autre sourire, un regard un autre regard. Donc s’introduit dans la relation la dynamique vivante de la réciprocité. En fait à y regarder de plus près nous pourrons nous apercevoir que la communication n’est pas enclose dans le seul domaine humain. Raymond Ruyer a une formule juste disant que l’univers sensifie plus qu’il ne signifie. Il est en communication constante dans le champ du vivant, mais à un stade qui est préverbal, le stade verbal étant celui de la signification dans un langage tel que le nôtre. L’intercommunication est une loi interne de la vie. Les biologistes le s--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    3) Nous voyons donc que le sens très économique de l’échange que nous retenons dans nos sociétés est une réduction très appauvrie de la complexité réelle de l’échange. Nous n’allons pas répéter ici les analyses déjà conduites plus haut. Tenons-nous en à quelques remarques : l’échange économique demande qu’un service ou un bien soit cédé moyennant une contrepartie en argent. Mais l’échange marchand ne créé pas de lien social. Une fois la prestation effectuée, chacun retourne dans son quant à soi et se trouve libéré de l’obligation. Le vendeur de son côté, le client de l’autre. L’un et l’autre agissent et réagissent conformément à un concept et ne voient que le concept : le client prend sa posture de client avec ses exigences, prêt à dénoncer une incompétence. Le vendeur sa posture de vendeur avec son contrat et les limites de ses prestations. A dire vrai, on a un peu de peine à parler de « service », tant l’acte est encadré et limité de manière contractuelle. « Rendre service » ce serait aller un peu au-delà de ce que stipule le contrat en apportant une aide imprévue ! Un peu plus humaine que le concept technique de l’échange marchand. En toute logique, l’extension sans limite de l’échange économique tend à éliminer la gratuité et à tout marchandiser. On peut même acheter des amis sur Internet ! Comme on achète le droit de s’asseoir, d’aller aux toilettes et même, dans les villes surpeuplées, de quoi respirer. Et plus l’individu est engagé dans l’échange marchand de manière exclusive et plus il est réalité atomisé, coupé de toute relation réelle, maintenu dans une relation fictive, parce que fondée sur la fiction première qu’est l’argent. L’échange est objectif, mais l’ironie est que justement qu’il n’est rien de plus subjectif qu’un échange vivant. ... profondément subjective et doit le rester.

B. La convivialité

    --------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

 

 

 

Vos commentaires

  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notions.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.