Leçon 176.   La sagesse et l’ignorance       

    Une surprise attend le débutant en philosophie la première fois qu’il découvre dans l’Apologie de Socrate, de Platon cette étrange formule : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien». Comment Socrate peut-il affirmer une L'Ouverture philosophiquechose pareille ?

    Alors, il y a bien sûr l’interprétation maligne (mais fréquente) qui consiste à dire : - appelons cela la prosopopée du scientisme - : « Socrate avoue qu’il est inculte et complètement ignorant. C’est en cela que consiste sa sagesse. Un philosophe c’est quelqu’un qui est ignorant et qui l’avoue. Mais nous autres aujourd’hui, grâce à la science, nous pouvons être fier, nous savons bien plus de choses que les anciens grecs. Nous ne sommes pas des ignorants. Nous savons maintenant tout expliquer. La science nous délivre de l’ignorance et donc elle nous débarrasse de la sagesse, comme aussi de la nécessité d’avoir une philosophie. Elle nous offre un savoir certain, indubitable. Ce qui nous donne aussi un pouvoir très grand, celui de maîtriser la nature, de la dompter et d’en faire ce que nous voulons, selon nos désirs ».

    On peut trouver de temps à autre ce genre d’affirmation dans une copie du bac, mais au point où nous en sommes dans les leçons, nous ne pourrions certainement tenir ce genre de discours et nous aurions amplement de quoi y répondre. D’abord, c’est une lecture très littérale de l’énoncé socratique qui ne saisit pas le sens et l’importance de l’ignorance. D’un point de vue épistémologique, c’est aussi d’une crédulité qui ne résiste pas à un examen.  Enfin, ce discours, si on le prenait au sérieux, serait justement accablant par son inconscience, quant à la portée de la technique et au péril qu’elle nous fait courir.

    Il est donc important de revisiter l’affirmation de Socrate. Il y a là un mystère, ou mieux encore, un paradoxe qui tient à cette question: Peut-on à la fois être sage et ignorant ? En quel sens ?

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A. Le savoir et la conscience de ses limites

    Il existe dans le langage courant une formule un peu vulgaire, mais qui peut nous aider. On parle d’ignorance crasse pour désigner une forme d’inculture si choquante qu’elle suscite la réprobation, parce qu’elle nous semble inadmissible. Arriver en classe de terminale et ne pas savoir que « homme » s’écrit avec deux m, et non pas « home », c’est tout de même un peu fort de café ! De la même manière on tiendra rigueur à l’homme politique, au scientifique s’exprimant en public d’avoir commis une bourde monumentale en affirmant des contrevérités majeures, alors qu’il serait tout de même sensé posséder un niveau de culture suffisant pour ne pas les commettre. Le fait porter de hautes responsabilités implique un haut niveau de culture. S’agissant de Socrate, ce n’est évidemment pas cette forme d’ignorance dont il est question mais de ce que l’on appelle traditionnellement la docte ignorance.

    1) Revenons sur la pratique du dialogue philosophique inaugurée par Socrate. Nous avons vu qu’il s’agit avant tout d’un questionnement portant sur une essence : par exemple : qu’est-ce que la Beauté ? Qu’est-ce que l’Amour ? Qu’est-ce que la Justice ? Qu’est-ce que la Vertu ? L’interrogation conduite par Socrate consiste dans une investigation des réponses possibles, ce qui implique dans un premier temps examiner les opinions courantes qui se proposent en guise de solution du problème posé. A la question : qu’est-ce que la beauté, « on » répondra pêle-mêle, « la beauté, c’est une belle femme, un beau cheval, une belle marmite » etc. Il est très facile pour l’ego de prendre position en s’emparant d’une opinion et d’y camper avec assurance, ce qui revient la plupart du temps à se gonfler avec la prétention de savoir exactement de quoi il retourne.

    Et c’est là qu’entre en scène l’ironie socratique, qui est le premier sens de la docte ignorance. Socrate se présente comme un lourdaud ignorant et maladroit qui demande des explications. Mais eiron, la docte ignorance est une manière de feindre l’ignorance pour mieux mettre en valeur la position imperturbable de celui qui affirme savoir. « Comme tu es savant Critias ! Je suis sûr qu’auprès de toi je vais pouvoir m’instruire ! Mais voyons, tu dis que la beauté c’est … » Or ce que l’examen ultérieur révèle, c’est le caractère limité, confus ou inexact des opinions convenues. L’ironie ne consiste pas à s’en prendre à une personne,  à systématiquement chercher à la placer dans l’embarras. Ce petit jeu de l’intellect, c’est de l’éristique et non de la philosophie. C’est la vérité qui est recherchée. Il s’agit, à partir du moment où une erreur est décelée, de montrer l’insuffisance des formulations à la va-vite, des croyances que nous servent d’explications, alors qu’elles ne sont pas une véritable connaissance. La vertu d’une saine critique est d’éveiller la méfiance à l’égard des préjugés.  L’effet est double : tout d’abord l’interlocuteur se rend compte qu’il ignore ce qu’il croyait connaître auparavant et d’autre part, ne pouvant plus se targuer de savoir, il se trouve tout d’un coup perplexe et dans le doute. La prise de position du « moi je sais » s’effondre ainsi que la superbe qui va avec. D’où les revers d’amour-propre. Petite leçon d’humilité donc, car il faut être humble pour chercher sans présupposé. Il ne s’agit pas d’un état négatif, car de cette manière, en écartant le faux, Socrate ouvre à l’intelligence un espace où elle peut se déployer. Un espace de conscience. L’interlocuteur de Socrate est passé progressivement de l’état d’ignorance, dans lequel il croyait savoir, à l’état dans lequel il comprend qu’en réalité, le savoir, quand il n’est fondé sur rien, n’est qu’ignorance. A elle seule, cette prise de conscience est formidable, car elle éveille immédiatement le désir de connaître.  

    Comprendre que notre savoir est limité et que nous ignorons l’essentiel est très positif, puisque précisément dans cet état nous ne sommes plus totalement ignorant. Nous avons déjà déchiré le voile de l’inconscience derrière lequel se tient le mental ordinaire, car nous avons reconnu notre ignorance. Et c’est ici que se trouve le second sens de la docte ignorance. Socrate a compris en profondeur, (en anglais on dirait que c’est son insight), que ce que nous appelons communément savoir est très limité. Aucune de nos définitions ne parvient à capturer entièrement ce qu’est la Beauté, ce qu’est l’Amour, ce qu’est la Justice, ce qu’est la Vertu. Dans les termes de son disciple Platon, nous pouvons dire qu’une définition,

---------------2) Ainsi s’éclaire le passage de l’Apologie dans lequel est examiné le statut de la sagesse de Socrate. L’Oracle de Delphes avait dit que Socrate était l’homme le plus sage de la Grèce. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il était le plus grand savant de son époque ? Qu’il était une encyclopédie vivante ? Qu’il savait tout et pouvait enseigner mieux qu’un autre ? Non. Socrate ne prétendait pas en savoir plus qu’un autre, mais plutôt moins. Pour lui, ce qui importe, c’est d’aller vers la vérité de toute son âme et de le faire avec honnêteté, ce qui veut dire que là où je ne sais pas, je n’ai pas non plus la prétention de savoir.

    Prenons le texte :

    "Lorsque j'eus appris cette réponse de l'oracle, je me mis à réfléchir en moi-même: "que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles? Car moi, j'ai conscience de n'être sage ni peu ni prou. Que veut-il donc dire quand il affirme que je suis le plus sage ? Car il ne ment certainement pas; cela ne lui est pas permis ». " Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée ; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m'en éclaircir de la façon suivante: je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l'oracle et lui déclarer: " Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as proclamé le plus sage ».

    « J'examinai donc cet homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom, mais c'était un de nos hommes d'État, qui, à l'épreuve, me fit l'impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m'en allant, je me disais en moi-même: "Je suis plus sage que cet homme-là; il se peut qu'aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui croit savoir que1que chose, a1ors qu'il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir ».

    L’homme d’État qu’interroge Socrate paraît sage seulement aux yeux des hommes. Il en a peut être la réputation seulement parce qu’il est un orateur habile, mais sans plus. Surtout, il a visiblement une image de lui-même, comme étant certainement plus sage que beaucoup d’autres. Un entretien serré montre que cette réputation est surfaite. La conclusion qu’en tire Socrate est donc qu’il y a certainement plus de sagesse à ne pas prétendre savoir ce qu’en réalité on ne sait pas. Ce qui pourrait expliquer la déclaration de l’Oracle gratifiant Socrate d’une sagesse dont il dit ne pas avoir conscience. Et s’il y a bien une conduite à laquelle Socrate préfère se tenir, c’est bien celle qui consiste à ne pas prétendre à davantage que nous ne pouvons raisonnablement assumer. Donc, d’une certaine façon, à faire preuve de prudence, de mesure, de retenue, tout en demeurant cependant ouvert à la vérité. Accepter de vivre avec l’inconnu est une vertu.

    C’est bien plus que les exigences formelles d’un savoir objectif qui seraient sans incidence sur la vie. Il est indéniable que Socrate lègue à la philosophie une exigence de justification, mais, concrètement, c’est davantage qu’une exigence formelle, ce que la plupart du temps on retient de Socrate dans les manuels de philosophie. C’est une véritable discipline de vie. Bien sûr, il est important que le savoir reste toujours conscient de ses limites, c’était vrai du temps de Socrate, cela reste tout aussi vrai dans une époque dans laquelle la science a pris un empire considérable. Il y a nécessité d’un vrai retour réflexif de la science sur elle-même, car, selon le mot célèbre de Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’homme ». Un savoir limité qui prétend au statut d’une connaissance totale devient redoutablement dangereux. Faire apparaître nos limites, comprendre que l’avancée du savoir fait simultanément progresser notre ignorance convie à une certaine humilité. Une suffisance excessive conduit dans tous les domaines à l’arrogance et l’arrogance mène à la brutalité.

    Ce qu’il faut ajouter, dans la forme de sagesse très particulière qui caractérise Socrate, et qui se révèlera nettement plus tard avec les stoïciens, c’est que la prise de conscience de l’ignorance implique une discipline de vie qui porte en elle-même sa droiture. Nous pourrions presque dire une certaine austérité si le mot n’était pas lesté d’une contention ascétique excessive. Et il est tout à fait logique que Socrate se soit attaché à la maxime du temple de Delphes invitant à la connaissance de soi, car celui qui croit savoir, mais ignore, non seulement se trompe, mais manifeste bien peu de connaissance de lui-même. Socrate a installé la question de la connaissance de soi au cœur de la philosophie. S’il advenait que ce cœur soit ôté, c’est tout l’organisme qui n’y survivrait pas. La docte ignorance « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », implique l’examen de conscience à la fois moral et psychologique, le souci d’observer avec attention ma conduite pour y déceler les faux-fuyant, l’égarement, la vanité et tous ces méandres de justification  que l’ego entretien. Enfin, comme il ressort des dialogues de Platon, comme Le Second Alcibiade et le Charmide, la doctrine de la docte ignorance implique la reconnaissance métaphysique du Soi, de l’âme par elle-même.

    Un dernier mot. Un exercice de lecture. Ce que nous venons de résumer au sujet de Socrate, nous pourrions aussi bien le vérifier amplement chez celui qui a souvent été présenté comme « le Socrate des temps modernes », Krishnamurti. La ressemblance de la démarche est toute à fait étonnante, (texte) les similitudes sont frappantes et toutes les caractéristiques que nous venons d’examiner s’y retrouvent.

B. La docte ignorance et l’Infini

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Vos commentaires

Questions :

1.       L’ignorance est-elle répréhensible ?

2.       Comment comprenez-vous la parole des Evangiles « pardonnez-leur, il ne savent pas ce qu’ils font ? »

3.       Faut-il considérer la formule socratique « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » comme une forme de défaitisme?

4.       Y a-t-il une forme d’ignorance qui est plus spécifique à notre époque qu’aux époques précédentes ?

5.       Prendre conscience que le savoir est limité, implique-t-il qu’il faille renoncer à connaître ?

6.       Comment comprenez-vous la différence entre l’ignorance de l’esprit enfant et celle de l’esprit étudiant ?

7.       Sans un niveau de culture suffisant, l’accès à un grand nombre de livres vous est interdit. Doit-on reprocher à la société de laisser ses membres dans l’ignorance ?

 

 

      © Philosophie et spiritualité, 2008 Serge Carfantan,
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