Leçon 249.  Énergie et société         

    Commençons ... Pour comprendre l’envergure du problème actuel de l’énergie dans nos sociétés, il est indispensable de faire retour sur sa naissance à la Modernité, retour sur les déclarations prophétiques de Descartes dans le Discours de la Méthode. L’approche objective de science moderne se proposait en effet comme un savoir tourné vers l’action, capable de délivrer un savoir « fort utile à la vie ». Un savoir par lequel connaissant « la force et les actions du feu, de l’eau de l’air, des astres, des cieux », nous pourrions contribuer au « bien général de tous les hommes ». Le projet techniciste était lancé ; et dès le début, il présupposait la maîtrise de l’énergie comme condition de sa réalisation. Voilà un raisonnement très Moderne : Sans l’énergie, pas de contribution au « bien générale de tous les hommes », pas d’avantages « fort utiles à la vie », pas de technique, et surtout pas de puissance technique, car tout est là : la puissance technique dépend de la puissance de l’énergie déployée. Il a existé des cultures qui plaçaient leurs motivations ailleurs, seule la culture occidentale en a fait une préoccupation centrale. Sous cet aspect, Descartes est toujours à nos côtés, nous n’avons pas dévié d’un pouce du projet dont il s’est fait le porte parole dans le Discours. Un projet qui n’est pas le sien, mais celui de tout l’Occident. Et les illustrations fourmillent : pensons aux conséquences prodigieuses de la multiplication en Europe des moulins à vent et des moulins à eau, à cette ingéniosité fantastique que nous avons déployé dans notre Histoire pour essayer de capturer de l’énergie fossile pour l’utiliser ensuite.

    Puisque nous sommes ici au niveau des conditions de déploiement du projet  techniciste, tout ce qui relève de l’énergie constitue un enjeu vital, un enjeu de contrôle, un enjeu de pouvoir. Combien de guerres au XX ème siècle motivées en sous-main par le contrôle de l’énergie ? Cela devient presque obsessionnel : Faire la guerre pour trouver du pétrole… pour pouvoir faire la guerre pour... (?) En fait la guerre objective de la technique suppose la conquête de l’énergie, sans laquelle il n’existerait tout simplement pas de société moderne. Prenons donc un peu de distance pour contempler le tableau dans son ensemble : En quoi la question de l’énergie est-elle essentielle dans nos sociétés modernes ? Il est important d’avoir des idées claires sur le sujet car il conditionne la ....

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A. La problématique de l’énergie et le pétrole

    Nous avons déjà proposé une présentation de la notion d’énergie dans le cadre de la relation entre la technique et le nucléaire.  L’énergie est une grandeur qui exprime la capacité d’un système à modifier l’état d’autres systèmes avec lesquels il est en interaction. Dans toutes les analyses de la question de l’énergie, on souligne ce qu’on appelle principe de la conservation de l’énergie qui stipule qu’un système isolé possède une énergie totale constante, d’où suit qu’il ne peut y avoir création ou disparition d’énergie, mais seulement transformation d’une forme d’énergie dans une autre. Ce principe est constamment corrélé avec un autre, le second principe de la thermodynamique, qui dit que le dégagement d’énergie ne peut se faire qu’avec un accroissement de l’entropie. Il y a donc une différence entre l’énergie utilisable, mettons celle d’un litre de fuel et l’énergie inutilisable déployée en chaleur et fumée. Si la loi de l’entropie n’existait pas nous pourrions réutiliser le litre de fuel à volonté. Nous disions qu’un habitant d’une société technologiquement avancée consomme 115 fois plus d’énergie que celui d’une société traditionnelle, ce qui situe bien le problème auquel nous sommes confrontés. Nous devons impérativement trouver des sources d’énergie utilisables, les rendre disponibles ce qui se traduit par le fait de les relâcher en énergie inutilisable dans la consommation.

    1) Les deux principes ci-dessus sont très limitatifs et en contradiction flagrante avec la déclaration qui les suit. Nous ne pouvons que puiser dans l’énergie qui est disponible et en l’utilisant sous la forme de transport, de travail mécanique, d’éclairage, etc. mais elle nous échappe irrémédiablement, tandis que par ailleurs la demande elle n’arrête pas d’augmenter de manière exponentielle. Il faut donc en trouver toujours plus. Logiquement, pour arriver à suivre le toujours plus, qui est le rythme d’enfer du progrès, la technique doit donc se mettre en quête de la source d’énergie la plus facilement accessible, la plus concentrée possible, la moins chère. Et si on suit les politiques au pouvoir aujourd’hui, le salut, c’est : toujours plus de croissance, alors cela veut dire toujours plus de consommation, donc toujours plus d’appropriation des ressources de la Terre et donc toujours plus d’énergie. Imparable ; et cela marche aussi en sens inverse : pas d’énergie, pas d’appropriation des ressources de la Terre, pas de consommation, pas de croissance, ...

    Mais, ... don merveilleux qui répond parfaitement à notre appétit vorace d’énergie, la Terre nous l’a fourni depuis des décennies sous la forme du pétrole. L’ère industrielle a vraiment commencé quand on a creusé pour obtenir le noir solide du charbon, et elle s’est envolée, quand on a foré pour obtenir le noir liquide du pétrole. Aussi sale l’un que l’autre, mais quelle débauche de puissance ! Avec le pétrole, on obtient le rêve d’une énergie bon marché, transportable, très répandue, facile et universelle d'usage et que rien ne peut concurrencer. C’est un peu bête à dire, mais le pétrole, c’est liquide ; extraordinaire qualité : facile à transvaser via un pipe line, facile à stocker et beaucoup plus simple à utiliser qu’un charbon qu’il faut casser, qui laisse trop de résidus, ou qu’un gaz qui peut s’évader dans des fuites ou être explosif à température élevée. Une densité énergétique qui ridiculise l’effort mécanique de l’être humain : un kilo, 11,6 kWh d’énergie, soit 10 kWh par litre, c’est énorme. Un ouvrier qui effectue un travail très "physique" pour creuser un trou à la pelle, consomme environ 5 kWh par jour. Avec 1 litre d’essence acheté on a l’équivalent de deux ouvriers travaillant une journée complète ... 1 euro. C’est un prix ridiculement faible pour un saut quantitatif énergétique fantastique, utilisable directement par une machine qui va creuser beaucoup plus vite. De là suit que le pétrole devait catapulter le développement technologique de l’humanité à des hauteurs telles que c’est bien une nouvelle ère qui s’ouvrait dans l’Histoire. On est sorti de la société traditionnelle pour entrer dans l’ère de l’énergie fossile par le charbon, pour atteindre un développement exponentiel grâce au pétrole.

    Non seulement cela, mais les largesses du pétrole ne se limitent pas à l’énergie qu’il contient mais aussi au bonus de ses produits dérivés : de quoi faire des plastiques, de la peinture, des engrais, des tissus etc. Cette spécificité a permis coup sur coup le développement parallèle de l'industrie, des transports et de la pétrochimie. Tous les objets et les gadgets que nous utilisons contiennent des plastiques dérivés des hydrocarbures, toute la nourriture que nous consommons est produite aux moyens d’engrais liés au pétrole et nécessite le pétrole pour être récoltée. Si les plastiques régressaient vers leur origine, nous serions dans le cambouis du matin et soir ! Nous ne pourrions ni manger, ni nous habiller, ni nous déplacer sur de longues distances.

    C’est très simple à comprendre, l’intégralité de ce que nous appelons la société de consommation est harnachée indéfectiblement au pétrole. C’est directement du pétrole que sont issus les développements économiques de tous les secteurs d’activité industrielle, et le tout fonctionne désormais en boucle et fait système : le marché crée une demande toujours plus forte du pétrole pour que s’accélère la distribution du pétrole, tandis qu’une bonne partie de la manne financière dégagée par l’industrie revient directement dans les investissements titanesques requis pour l’extraction, le transport, la transformation et la distribution des produits pétroliers. Les grandes compagnies pétrolières disposent d'une capacité financière faramineuse, mais leur rôle est si fondamental dans nos sociétés qu’elles sont pratiquement intouchables et peuvent même se payer le luxe de faire appel à des subventions publiques. Sans que personne n’y trouve à redire.  Souvenons-nous des remarques faites dans une autre leçon : pour faire la guerre, il faut du pétrole et beaucoup de pétrole, donc autant que ceux qui le distribuent arrosent les deux camps dans un conflit. Ils sont dans une position méta-politique intouchable. Il est indispensable de voir les documentaires sur le sujet. La technique, nous l’avons montré, est dans une position méta-politique dans toutes les sociétés avancées, incontestable et incontestée, alors, que dire que l’énergie qui la fait tourner ! Elle met illico les cinq méga-compagnies pétrolières dans une position de force exceptionnelle. Face aux gouvernements. Et au bas de l’échelle, en tant que consommateur, nous avons tellement besoin du pétrole que nous sommes au stade d’une addiction collective entrée en phase critique. Ce n’est pas du tout exagéré : notre dépendance est telle, dans la société actuelle, que si nous n’avons pas notre dose, toutes nos conditions de vie sont remises en question, tout s’arrête et le chaos n’est pas loin.

    2) Pas loin du tout, nous avons déjà reçu en guise d’avertissement des chocs pétroliers, mise en demeure politique. Mais nous entrons irrémédiablement dans le problème économique de fond : l’or noir est une ressource limitée et en voie de disparition. (texte) Il s’est formé il y a des millions d'années, à partir de la décomposition d’organismes au fond des océans. Avec le temps ils se sont mélangés au limon pour former des poches de sédiments riches en matière organique : le kérogène. Avec le mouvement des plaques tectoniques le kérogène s’est enfoncé dans le sol, s’est réchauffé dans les profondeurs pour se transformer dans la pâte des hydrocarbures, le pétrole brut ; et il s’est accumulé dans ce qu’on

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    Il y a beaucoup de régions du monde, comme Bakou en Russie et le Texas aux États-unis, dans lesquels on rencontre d’immenses champs de puits de pétrole abandonnés. On doit à un géologue K. Hubbert, une méthode prédictive qui vise à déterminer le moment où la production d'un gisement pétrolifère atteint son point culminant. On parle alors de peak oil, de pic pétrolier et l’expression est passée dans le langage, pic de Hubbert. Il est d’usage de rassembler les statistiques de production par pays et l’on peut dire lesquels ont atteint leur pic et sont en phase descendante et lesquels sont sur la courbe montante avant le pic. On apprend ainsi que la Grande-Bretagne a piqué en 1999, la Norvège en 2001, le Danemark en 2004, Les USA ont connu leur pic de production en 1971, pour se lancer vers 2008 à corps perdu dans les schistes bitumineux et remonter leur courbe. Il faut consulter les chiffres - ils sont globalement très inquiétants. Personne ne peut aujourd’hui se permettre d’évacuer  le problème du pic mondial de production du pétrole sans mentir sciemment. Il est très difficile de le prouver, mais il est possible que nous ayons déjà dépassé le pic mondial, un indice sérieux étant la prospection actuelle qui investit dans des défis de plus en plus coûteux et très peu rentable d’exploitation des pétroles non-conventionnels. Ce n’est pas une gloire, c’est le signe de la fin, la tentative désespérée d’aller chercher du pétrole même dans des conditions extrêmement difficiles. Pour tirer du pétrole des schistes bitumineux, on en arrive à brûler un baril de pétrole pour en extraire deux !

    Les stocks de ces combustibles fossiles étant fixes, il faut nécessairement envisager avec lucidité la date de leur épuisement et se réveiller, sortir d’une ébriété énergétique qui n’a que trop duré. Au rythme actuel, l'humanité aura en moins de deux siècles épuisé les réserves accumulées sur terre pendant plusieurs centaines de millions d'années. Vertigineux : un million de fois plus vite que le temps que la Nature a mis pour les constituer. La question peut alors être formulée de manière simple : Connaissant le montant des réserves de pétrole et le taux de consommation actuel, combien de temps faut-il pour épuiser tout le pétrole? En jargon technique, c’est le ratio R/P. La firme BP elle-même donnait en 2003 40,6 années (cf. la rengaine qu’on nous ressort depuis 40 ans : « il y en a encore pour 40 ans»). En 2013 La production de brut totale des cinq majors a reculé de 2,05 %, ce qui porterait le déclin à 27,35 % depuis un pic en 2004, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir dopé les dépenses d’investissement qui ont triplé.

    Ce n’est plus une question d’écologiste rêvant d’un monde plus propre,

B. Branle le bas de combat énergétique

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Vos commentaires

Questions:

1. Pourquoi la problématique de l'énergie est-elle si importante en philosophie politique?

2. Est-il correct de penser que dans les sociétés traditionnelle la question ne se posait pas?

3. Dire qu'avec un litre de pétrole on a l'énergie du travail de mettons dix ouvriers pendant un mois suggère qu'une telle quantité énergie nous offre dix esclaves dans cette même durée? Que doit-on en penser?

4. Quel est le lien entre énergie et finitude de la Terre?

5. En quoi le débat sur l'énergie est-il biaisée quand on dit que "la technique nous sauvera de toutes façons"?

6. Toutes conditions réunies, est-il raisonnable de s'attendre à une mutation tranquille de nos sociétés?

7. Que faut-il mettre en avant pour penser un projet de société qui soit viable?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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