Leçon 186.   Recherches sur la monnaie mondiale      

    Dans une précédente leçon, nous avons commencé notre investigation de la monnaie, en tirant parti de l’argument selon lequel l’État était à la fois :

    - trop grand pour gérer les petites choses. Il faut faire confiance aux communautés et relocaliser l’économie. Un moyen utile pour y parvenir est l’adoption d’un système de monnaie locale.

    - trop petit pour gérer les grandes choses. Second volet ouvrant sur l’opportunité d’une monnaie mondiale. Nous avons intérêt à ce que disparaissent les tensions des changes et la spéculation sur les devises nationales, ce qui logiquement nous ramène vers l’instauration d’une monnaie mondiale. Le succès de l’euro a montré qu’une monnaie collective est un gage de stabilité. Elle est extrêmement utile dans les transactions, puisqu’elle élimine la nécessité, dans la zone qu’elle recouvre, d’une conversion d’une devise dans une autre. Elle est plus attractive, parce qu’elle ne dépend pas d’un seul État, de sa suprématie politique et des aléas de son économie. Étendu à toute la planète, le principe est donc très séduisant, tellement que les sceptiques y voient une utopie. Notons que l’idée n’a rien d’original, elle a depuis longtemps été avancée par des auteurs d’horizons philosophiques, idéologiques, politiques et économiques très différents.

    La monnaie mondiale a aussi ses détracteurs. Sur le plan idéologique, certains y voient le danger de l’apparition d’un « nouvel ordre mondial » totalitaire à la botte des financiers et qui achèveraient par là l’emprise qu’ils possèdent déjà sur l’économie. C’est la version conspirationniste. D’autres, rêvent de la restauration de l’État-nation et demandent un retour du contrôle de la monnaie par le pouvoir politique. Il faut dire que la monnaie a été et reste encore un symbole puissant d’identité nationale. On comprend que ceux qui y sont attachés puissent souhaiter son rétablissement.

    Faut-il souhaiter l’instauration d’une monnaie mondiale ? Sous quelles conditions ?  Nos institutions actuelles peuvent-elles supporter un tel projet ? Peut-il y avoir monnaie mondiale sans gouvernement mondial ? Est-il possible d’obtenir une réforme d’une telle ampleur sous un contrôle démocratique ? Ne prend-on pas le risque, au lieu d’empêcher les dérives de la spéculation, de renforcer encore la puissance de l’argent ?

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A. Crise systémique et monnaies

    Il est assez facile de se réfugier derrière l’argument selon lequel une idée nouvelle est une « utopie ». L’argument a été employé à tour de bras contre toutes les innovations techniques, tandis que l’histoire finissait par transformer ce qui était auparavant une possibilité en réalité concrète. Cependant, pour éviter de se lancer dans l’abstraction théorique, il faudrait tout d’abord se demander si l’instauration d’une monnaie mondiale ne va pas tout simplement nous apparaître comme une urgence et une nécessité.

     1) Ce n’est désormais plus un secret pour personne, comme le dit Paul Jorion: « Les pertes causées par les bulles financières quand elles éclatent dépassent désormais en taille la capacité d’absorption des États. » C’est un des signes caractéristiques d’une crise systémique et qui la différentie d’une crise simplement historique. Le processus de la dette accumulée à l‘intérieur et à l’extérieur des économies des États pouvait être ignoré, tant que le système, dans une fuite en avant éperdue, tournait à plein régime. Le monstre dévorant de l’endettement poursuivait tout le monde, mais nous avions toujours quelques foulées d’avance. C’est au moment où le système se bloque qu’il nous rejoint pour réclamer sa pâture. Et sa faim est prodigieuse, si bien que les banques centrales ont beau jeter des milliards pour tenter de le rassasier, la gueule du monstre s’ouvre sur un abîme sans fond. La conséquence qu’il est très difficile d’éviter est celle-ci : La crise systémique actuelle devrait dans son processus détruire les monnaies nationales et ruiner les États.

    ---------------Quelques chiffres. Depuis 2000 le yen avait déjà perdu 63 % par rapport à l’euro. Depuis 2008 le zloty polonais a perdu 36% de sa valeur, le forint hongrois 25% et la couronne tchèque 22%. Toutes les devises d’Europe de l’Est qui auraient pu être sauvées par le passage à l’euro sont engluées dans une spirale de dépréciation. Beaucoup de spécialistes pensent que, vu l’énormité de l’endettement américain, le dollar ne devrait pas non plus résister et s’effondrer dans le courant de l’année 2009. Pour l’euro, il semble n’y avoir qu’un délai accordé, car la bombe est seulement à retardement.

    Tôt ou tard, les financiers vont se retrouver devant un impératif de survie : remplacer le système d’argent-dette actuel par un système d’argent sans dette. (texte) Toute la question étant de savoir s’il est possible d’effectuer une mutation d’une telle ampleur sans l’opération radicale consistant à instaurer une monnaie mondiale. Aujourd’hui, on tergiverse pour tenter de sauver le système. Le malheur des banquiers tient dans une supplique désespérée adressée aux politiques : il faut trouver quelqu’un qui rachète les dettes ! Mais il n’existe pas à l’échelle de la planète de trésor commun capable de le faire ! On demande aux États  de créer des bad bank, des structures pour se défaire de la masse d’actifs toxiques en circulation, ce qui implique : a) que les États vont devoir se charger d’un poids de dette supplémentaire pour des montants astronomiques, b) au bout du compte que ce sont les contribuables qui vont être ponctionnés sévèrement pour éponger l’ardoise des banques impliquées partout dans une démence spéculative dont elles ne peuvent plus se sortir. Un mois de salaire au minimum pour chaque contribuable américain. c) que les monnaies nationales ne vaudront quasiment plus rien dans ces conditions, car leur valeur sera éventrée par la dette d’État. d) Autant parler désormais de faillites des États ; processus qui a déjà commencé.

    Alors la question devient : vaut-il mieux mettre en faillite mettre en faillite les États ou mettre en faillite le système bancaire lui-même et faire une purge de grande ampleur ? La première solution mon capitaine ! C’est du moins la direction prise ces temps-ci. La question qui nous taraude est donc : comment peut-on bâtir un système bancaire immunisé contre la cupidité ? Est-il raisonnable de penser qu’il serait possible de le faire------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------l’histoire de la cupidité organisée. Quelle est la définition du fascisme ? Mussolini lui-même disait que : "le Fascisme devrait plutôt être appelé corporatisme, puisqu’il s’agit en fait de l’intégration des pouvoirs de l’État et des pouvoirs du marché." Bien vu. Un système politique devient passablement criminel quand il soumet le pouvoir de l’État à la cupidité du pouvoir du marché. L’économiste Howard Scott, en toute logique répond donc : "Un criminel est une personne avec des instincts prédateurs qui n’a pas suffisamment de capital pour former une corporation !" Dans la hiérarchie de la cupidité organisée au sein des corporations, la palme revient bien sûr à la spéculation financière, car elle forme la quintessence de l’abstraction de toutes les valeurs dans une seule : l’argent. Déconnectée de la Vie, arrachée à la Terre, coupée de toute relation avec les vraies richesses,  la spéculation a fini par nous monter à la tête, tandis que nous devenions aveugle au cortège de destructions que produisait au fil des ans le diktat du profit. Nous sommes désormais au pied du mur dans un moment historique. Il nous faut décider si nous voulons maîtriser la machine économique ou bien si c’est elle qui nous maîtrise. Et au pied du mur, cela veut dire les pieds sur Terre devant un obstacle à franchir. Le marché peut-il être régulateur s’il n’est pas lui-même régulé ? Et régulé suivant quelle logique ?

    2) La politique de création monétaire nationale sous la forme d’emprunts publics, dans la droite logique de l’argent comme dette, au lieu de rétablir la confiance, sape la crédibilité des monnaies nationales. La stabilité de l’une par rapport à l’autre n’a plus rien à voir avec la santé de l’économie réelle de chaque État, elle ne tient qu’à la mesure de la faiblesse des devises concurrentes sur un marché des changes volatile et emporté par des poussées de fièvre complètement irrationnelles. La solution rationnelle consiste dans la création d’une monnaie mondiale gérée cette fois en fonction de l’intérêt général de toute l’humanité et non dans l’intérêt des corporations du profit. De toute manière l’économie, qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou pas, est déjà mondialisée. C’est un fait. Alors pourquoi ne pas prendre en main cet état de fait au lieu de le laisser à la dérive, tout en continuant de raisonner dans un paradigme complètement obsolète ? Le changement radical de paradigme dont nous avons besoin pour sortir de l’impasse économique actuelle n’implique-t-il pas nécessairement l’adoption d’une monnaie mondiale ? Le comble dans cette affaire, c’est l’attitude paradoxale des États. Même si le navire de l’État coule, personne ne veut renoncer à la souveraineté monétaire ! Il y a quelque honte à afficher clairement le recours à la bonne vieille méthode de la planche à billet, le recours à la création monétaire pure et simple. Mais dans la pratique, sans le dire… c’est ce qui se fait ! A côté de cela, l’ironie, c’est qu’il existe déjà un organisme, le FMI, qui possède la faculté de créer de la monnaie à un niveau mondial. Mais ce que l’on fait en coulisse, sans le dire, il ne faudrait pas le faire au niveau international… en le disant !!. Nous avons déjà avec l’euro toute l’expérience nécessaire du passage depuis les monnaies nationales vers une monnaie globale. Que l’on ne parle pas d’utopie, ce qui semblait impossible a déjà été fait. Bien sûr qu’il y a un casse-tête diplomatique dans cette opération, quant à négocier des conditions d’exigibilité, une conversion de l’ancienne monnaie vers la nouvelle ; mais quitte à choisir, que préférons-nous ? Le prolongement chaotique d’une crise et ses dégâts collatéraux sur le plan social, environnemental, envenimés ensuite de complications militaires ? Ou une sortie possible par le haut, même si elle doit emprunter les tunnels plus ou moins tordus de la diplomatie et de l’expertise ?

    Combien de temps faudra-t-il aux dirigeants politiques qui nous gouvernent pour qu’ils prennent enfin au sérieux la menace de dislocation des États et des équilibres géopolitiques qui se profile dans la droite ligne de la crise systémique actuelle ? Si le pouvoir politique a un sens, c’est en tant qu’il reste souverain et non qu’il reste soumis à une autre puissance telle que l’argent. La souveraineté ne tient sa légitimité qu’à son aptitude à soutenir le bien commun, ce qui implique toute la pyramide de l’existence depuis sa base. La première économie systémique n’est pas celle de l’homme, mais celle de la Nature. Le maintien des écosystèmes qui assurent la vie sur Terre est une priorité qui conditionne toutes les autres. La hausse artificielle des semences a montré dans l’embrasement des émeutes de la faim à quel point le poison du système spéculatif était mortel. Nous sommes les intendants de la Terre et si nous sommes incapables de protéger et de promouvoir la vie, nous hypothéquons dangereusement notre futur. Selon un très joli titre d’article récent, dans cette crise, nous devrons sortir du rouge par le vert.  (texte) Dans la foulée, la cohésion du système éducatif, du système de santé doit être à nouveau assurée au sein de chaque communauté vivante. La relocalisation de l’économie s’avère dès lors incontournable. Le mouvement est déjà en cours. Il implique la relocalisation au pays de l’appareil productif qui a été délocalisé ailleurs, dans des zones où le coût de la main d’œuvre était faible et pour le seul bénéfice du profit. Cette orientation nouvelle aura pour effet un renouvellement de l’engagement dans le travail au service de la communauté vivante. Pour que la cohérence sociale soit stimulée et maintenue, il faudrait aussi y adjoindre des systèmes de monnaie locale qui, dégagés de la logique du profit, favorisent la coopération et l’échange de services.

    Si rien n’est fait dans cette direction, on ne pourra plus contenir très longtemps le ressentiment des opinions publiques et il faut s’attendre à ce que les esclaves trop longtemps enfermés dans les calles du navire jaillissent sur le pont le couteau entre les dents. La métaphore est dure, mais la situation est grave et ce n’est pas le moment de se payer de propos lénifiants. Le calme peuple d’Islande est descendu dans la rue et a renversé son gouvernement, coupable d’avoir mené le pays à la faillite. Aux États Unis, l’opinion publique peut difficilement supporter de voir englouti des milliards pour « sauver » des banques responsables des désastres actuels. (texte) Au même moment, des milliers des hommes sont réduits au chômage et se voient contraints de quitter leurs logements, parfois pour aller vivre sous la tente aux abords des grandes villes. L’urgence, ce sont des filets de protection à tous les niveaux, pour parer au plus pressé, mais cela ne va pas suffire. Il faut qu’advienne un changement de conscience radical au sein de la sphère économique. Faut-il, à terme, créer une monnaie mondiale afin d’assurer à chaque être humain sur Terre un revenu minimum d’existence ? L’idée est dans l’air. Elle demande peut être trop à cet intermédiaire de l’échange qu’est la monnaie, mais elle mérite d’être examinée.

B. Standard technique et choix politiques

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Questions:

1.  Y a-t-il contradiction entre monnaie locale et monnaie mondiale?

2.  Le risque d'une monnaie mondiale ne serait-il pas de relancer follement la consommation sur la planète, au mépris des ressources limitées qu'elle comporte?

3.  La notion de monnaie implique-t-elle oui ou non une diversité de monnaies?

4.  Plutôt que de viser une monnaie mondiale, ne vaudrait-il pas mieux supprimer l'argent?

5.  Pour abolir la dette, la monnaie mondiale ne pourrait-elle pas simplifier toutes les procédures en indexant d'un seul coup la monnaie mondiale sur la richesse réelle des États?

6.  Le capitalisme n'est-il pas par nature lié à une diversité monétaire?

7.  Les politiques ne risque-t-ils pas de refuser l'idée de monnaie mondiale, sous le prétexte qu'elle impliquerait de renoncer à leur rôle en encourageant la réduction des prérogatives des États?

 

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   © Philosophie et spiritualité, janvier 2009, Serge Carfantan,
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