Leçon 246.   Sept centres psychiques   

    Il est  temps d’examiner une question qui est revenue sur le tapis à plusieurs reprises dans nos recherches. Dès le début de la leçon consacrée à l’hypothèse de l’inconscient nous faisions remarquer que les « découvertes » de Freud n’étaient originales que dans un contexte occidental. Ce que C. G. Jung a très bien compris en examinant les Tantras de l’Inde dans lesquels la théorie de la sexualité trouvait naturellement sa place dans la description d’un des centres psychiques, ou chakras en bas de la colonne vertébrale. En présentant la théorie de Maslow nous sommes encore retombés sur la question des centres psychiques. Il ne manque pas d’articles publiés pour aller jusqu’à carrément soutenir que la hiérarchie de Maslow est un « plagiat » de la représentation du Kundalini yoga. C’est excessif, Maslow s’est tout de même fondé sur des études de cas. N’empêche, que pour qui connaît ne serait-ce qu’un peu l’ancien système du yoga, les rapprochements avec la « pyramide » de Maslow sont on ne peut plus évidents. Avec Ken Wilber, il n’y avait plus aucun doute, il en parle assez souvent et on peut dire que c’est quasiment le fil conducteur de son idée de constitution d’une psychologie intégrale.

    Donc il va bien falloir y venir. La difficulté pour présenter cette question au public occidental tient à un certain nombre de préjugés. Au refus systématique de prendre en compte les données de la spiritualité indienne et ce qu’elle pourrait nous apporter. C’est un tabou universitaire très frenchy. Ce genre de limitation n’existe pas outre-atlantique où quantité de thèses universitaires ont été publiées sur la pensée indienne, sur Krisnamurti par exemple. En France c’est la croix et la bannière pour dénicher un spécialiste qui accepte de parrainer ce genre de travail. Autre difficulté dans le même registre : le sujet sera étiqueté « la théorie hindoue des chakras » ! Manière de conduire un vrai détournement de sens, pour faire passer la chose sous l’angle des « croyances », alors qu’il est question de la structure psychique de l’être humain. De tous les êtres humains. Il se trouve que cela fait des millénaires que cette exploration a été conduite en Inde de manière très expérimentale. Ce qui n’a rien à voir avec un quelconque credo. Le Yoga est un des six systèmes de philosophie classique mais son optique est tournée vers l’expérience directe de la conscience. La question des centres psychiques de l’être humain est très documentée et quiconque pratique le Yoga peut aller vérifier par lui-même. En fait la seule objection valable serait que cette approche requiert une grande pratique et une discipline de vie hors pair pour que la perception subtile soit dégagée. Mais rien ne nous interdit de déployer la théorie. Donc, allons-y gaiement,  que représentent les sept centres psychiques de l’être humain ?

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A. Une architecture subtile

    Le mot chakras signifie roue en sanskrit ; comme pour tous les termes techniques, il existe un usage subtil qui est ésotérique qui relève de l’expérience intérieure et un usage grossier et exotérique où le terme est déplacé vers le domaine empirique. Ainsi le mot désigne tout à la fois un centre psychique et un symbole de pouvoir politique. Nous avons déjà fait cette remarque au sujet du mot « pouvoir ». Ce qui nous intéresse c’est évidemment le sens subtil qui a un étroit rapport avec le prâna, l’Énergie qui circule dans le corps. Les Chinois disent le Chi. ... sept centres énergétiques du bas de la colonne au sommet du crâne ainsi que d’autres secondaires. Ma Ananda Moyi, une très célèbre mystique indienne, les décrivait très exactement. Elle n’avait rien lu sur le sujet (elle ne savait qu’à peine lire et écrire). C’est aussi le cas de beaucoup de ceux qui ont approfondi les techniques de pranayama (souffle) du raja-yoga. Il est bon de garder à l’esprit que la clarification d’un tel sujet est expérimentale, elle n’est pas d’abord un sujet d’érudition, ou en second lieu à partir de la pratique. Il faut même ajouter que le bricolage n’est pas de mise, cette exploration n’est pas sans danger et nécessite le suivi d’un maître compétent, car elle touche à une énergie extrêmement puissante. Shri Aurobindo mettait en garde ses disciples. Il préférait favoriser la descente de l’énergie depuis le septième centre, le sahasrâra vers le bas que la méthode tantrique de la libération de la montée de la kundalini à partir du centre du bas. Bien plus risquée. On consultera sur le sujet le livre célèbre d’Arthur Avalon La Puissance du Serpent. Si on part du bas vers le haut, voici brièvement ce que donne la description traditionnelle :

- Le premier centre du bas est appelé muladhara, il est localisé dans le sacrum. Muladhara est relié à prithivi l’élément Terre. La tradition du yoga relie muladhara au métabolisme, au système lymphatique, à la vessie et aux glandes surrénales. Nous pouvons sentir la présence de ce centre psychique dans certaines circonstances, sous la forme d’un resserrement douloureux lié à l’empathie avec la misère extrême. Par exemple, si vous êtes particulièrement sensitif et que vous êtes confronté à des lieux, à des personnes, plongés dans une grande détresse matérielle, vous pouvez éprouver une sensation dans ce point particulier du corps. Observons que, comme dans la tradition du Yoga, nous disons « le fondement » pour désigner ce point. Maslow situe en bas de sa hiérarchie les besoins qui ont trait à la survie physique, l’instinct primordial qui nous attache à la vie. Thème explicite dans les Yoga-sutras, l’attachement à la vie, abhinivesha est extrêmement puissant et peut en tant que telle être décrit comme un aspect de l’inconscient très élémentaire. prépersonnel. On peut caser ici tout ce qui relève de la psychologie du survivalisme à la mode ces temps-ci : le comportement primal de survie, l’autoconservation, la protection archaïque d’un territoire et la forme de conscience primitive qui lui est associée.  Muladhara  est le siège du besoin d’assurance matérielle, de conscience du monde terrestre que nous portons en nous. Muladhara c’est notre enracinement dans la Terre. C’est par lui qu’est renforcé tout ce qui est considéré comme «sécurisant » dans le domaine de la matière : la maison, le travail, l’argent. Équilibré et ouvert, Muladhara donne l’expérience de la force physique, de la confiance, de l’assurance et de la stabilité intérieure. La paix de celui qui est très « posé ».

- Le second centre est appelé Svādhiṣṭhāna, il est localisé dans le coccyx et associé à âpas, l’élément Eau. Il est lié aux organes sexuels, il régit l’activité des ovaires et des testicules, mais en dépendent aussi les intestins et le système immunitaire. Les Tantras ont développé un étude complète de l’énergie sexuelle. Souvenons-nous que dans sa présentation, Maslow passe effectivement à ce degré évoquant « les besoins en rapport avec la sexualité», disant qu’une vie active, .... font partie de l’équilibre de l’être humain. Freud avant lui avait commencé par une théorie du refoulement pour en venir à une théorie de la sexualité. Nous dirions une psychologie de « niveau 2 ». Les freudiens se sont évidemment intéressés à la correspondance entre leurs thèses et le plan du psychisme décrit dans les Tantras. Cette voie est dite de « main gauche » en Inde, distingué de la voie plus orthodoxe de « main droite » qui préfère ne pas entrer dans ce travail très difficile de par son ambiguïté même. On sait depuis des lustres que la sexualité mobilise une énergie puissante qui requiert un très grand contrôle. Cette connaissance détaillée, réhabilitée dans sa dimension spirituelle, a permis  à la culture indienne de ne pas dévaluer la sexualité et de découvrir son sens Sacré. Pas en théorie. Pas dans des mythe ou dans une littérature. Non. De manière expérimentale, sur le plan énergétique. Il y a ici une logique qui nous fait défaut en Occident dans l’appréhension globale de la conscience humaine. Nous avons vécu sur une longue tradition du refoulement de la sexualité, ...Si nous nous plaçons dans une culture traditionnelle où depuis des millénaires la structure énergétique de l’être humain a été reconnue, la question ne se pose plus de la même façon. Pourquoi nier ce qui fait partie de l’architecture subtile de l’être humain ? N’est-il pas alors préférable, comme dit Nietzsche, de « sublimer, de diviniser le Désir ? » C’est bien ce que nous observons dans plusieurs cultures anciennes. Les freudiens se sont empressés de montrer que l’énergie vitale, qu’ils nomment la libido, est sexuelle. C’est juste, mais en partie seulement, les Tantras confirment ce point de vue, pour ce qui est de ce centre en particulier. Il y a bien un niveau de l’inconscient qui est relié à la sexualité. L’erreur du pansexualisme serait de ne fonder sa description psychologique que sur un seul des vortex énergétiques en ignorant les autres. Inutile ici d’évoquer l’expérience, elle est partout étalée dans nos magazines ; il est tout à fait exact que l’orgasme a une dimension spirituelle, il est directement en rapport avec Svādhiṣṭhāna qui s’ouvre dans l’union amoureuse. Si nous voulons vraiment savoir ce qu’est la dimension spirituelle de la sexualité, il est indispensable de comprendre comment circule l’énergie dans le corps. Svādhiṣṭhāna éveille la sensualité, l’ardeur généreuse comme dirait Platon, le désir. De manière très logique, Maslow l’a compris, dès que la sécurité du premier chakra est assurée, l’être humain se relève et prend conscience du désir. L’ouverture de Svādhiṣṭhāna  offre le sens premier de la relation. C’est bien entendu aussi la génération, par suite de la famille ; mais aussi, les prémisses de la créativité, l’imagination, le sens de la courtoisie dans la relation, comme celui de la patience et l’accueil.

-  Le troisième centre psychique est maṇipūra, localisé dans le plexus solaire, au dessus du nombril et associé à agni, l’élément Feu. Il est relié au système digestif, au pancréas, au foie à la vésicule biliaire. L’âyur-veda, l’ancienne médecine indienne, en corrélation étroite avec cette description, insiste sur l’importance du feu digestif et recommande l’adjonction chez les personnes qui ont un « agni faible », de compléments alimentaires qui réchauffent la digestion. Sur le plan psychologique, ce que retiennent les textes traditionnels ;  c’est, dans l’équilibre, le côté chaleureux du plexus solaire, l’envol de la volonté pour entreprendre, l’élan qui porte à aider, le sang-froid des personnes qui ont une vitalité maîtrisée, l’énergie débordante ; mais attention, dans le déséquilibre, c’est aussi la passion brûlante et le feu de la colère, l’emportement du pouvoir personnel, de l’autorité imposée, le besoin impératif de régner dans une sphère d’influence, appuyée sur une identité sociale affirmée. L’incapacité de maîtriser l’émotionnel. L’expérience de maṇipūra  est relativement fréquente, tout le monde a éprouvé à un moment ou un autre la chaleur dans le plexus solaire.

- Le quatrième centre psychique est Anahata, localisé dans la poitrine au niveau du cœur, le sternum  et associé à vâyu, l’élément Vent. Il est en lien étroit avec le système circulatoire, les poumons et le thymus. Dans l’équilibre, c’est le siège de l’amour inconditionnel, de l’ouverture du pardon, de la compassion, de l’aptitude à comprendre autrui, l’énergie de la dévotion, de la joie, mais aussi des sentiments, comme l’acceptation pleine et entière de soi et de l’autre. Mais dans le déséquilibre, c’est aussi tout ce qui relève d’un resserrement du cœur, le processus de l’isolement, la difficulté à vivre en société, voire le fait de se sentir vidé de toute énergie quand on est en situation promiscuité, le sentiment permanent d’être incompris, la difficulté de s’accepter soi-même. Sans le savoir, beaucoup d’êtres humains en font l’expérience directe, autant dans l’ouverture désintéressée, que dans la fermeture qui met mal à l’aise dans la relation.

- Le cinquième centre psychique est  Vishuddha, localisé au niveau de la gorge, entre la pomme d’Adam et la fosse jugulaire. Il est associé à l’Ākāśa, l’Élément Éther (présent chez les philosophes de la Nature Grecs, chez Hippocrate et Aristote). Il est relié au système respiratoire et au fonctionnement de la glande thyroïde. Sur le plan psychologique, il est inséparable de la parole et de l’écoute : Il joue dans le registre du Verbe. Il donne à la parole la disponibilité, le dialogue ouvert sans inquiétude ni timidité. – Se souvenir que l’Ākāśa porte le son et la mémoire-. Vishuddha permet l’expression libre de la parole, l’éloquence dans la communication, l’inspiration des beaux discours comme dirait Platon. Mais aussi : la voix de la sagesse, de la confiance, de l’intégrité, le sens de la véracité éprouvée au cœur de la parole, celui de la liberté de parole et le sens de l’indépendance, le fait d’écouter et de suivre son intuition. Dit autrement, le sentiment d’être sensible à la voix intérieure, le daimon socratique qui nous guide. Ce qui suppose la capacité de mettre le mental en silence. Mais c’est aussi dans le déséquilibre, l’inaptitude à verbaliser ses émotions pour les évacuer, la difficulté à transmettre une pensée, le fait de constamment revenir sur ce qui a été dit et de regretter, le besoin de contrôler autrui à tout prix. De monopoliser la parole, de mentir et de chercher des excuses. On reconnaît  maṇipūra dans l’expérience de la « gorge nouée », ou des "gorges chaudes" de l’éloquence.

- Le sixième centre est Ajna, localisé entre les sourcils et appelé familièrement troisième œil. Il est associé à manas, l'esprit, il soutient la vue, est en lien avec l’hypophyse, le système nerveux, il est le siège naturel de l'intuition, (le côté gauche du cerveau), de la lucidité, de la clarté de la perception, de l’intuition. Nous avons suffisamment insisté dans le cours sur la liaison entre le voir et la lucidité. Ajna  est nettement corrélé non avec l’intellect et sa capacité de disséquer le réel, mais avec l’intelligence comme capacité de relier et de synthétiser. Aurobindo dit le mental supérieur, ou le mental intuitif, pour autant qu’il va au-delà de la raison et qu’il tend vers l’essence spirituelle, notre véritable nature. Le sens intuitif de la reconnexion avec Soi. C’est là que se tient l’inspiration de l’artiste, la vision du poète, la clairvoyance d’une vision intérieure. Dans le déséquilibre on trouvera tous aspects de la cécité de l’intelligence, l’existence évidée de toute intuition vivante: aucun sens de l’orientation, une humeur maussade, le sentiment que la vie est triste et vide de sens, l’absence de confiance en soi, l’égarement et l’absence de but, une pensée confuse et l’incapacité de rassembler son attention. La mention a souvent été faire d’expériences verticales dans lesquelles une très nette ouverture est expérimentée au milieu du front, avec une dégagement d’énergie assez considérable. L’effort ajouté à l’attention donne la concentration… mais avec un pli au milieu du front. Les sages inversement ont souvent le front lisse.

- Le septième centre est Sahasrāra., localisé au sommet du crâne, la fontanelle et associé à l’Esprit au sens énergétique, spanda, le plus élevé.  C’est la "colombe de l'esprit". Le « lotus à mille pétales ». Il est en relation avec la glande pinéale (épiphyse), le cerveau central et l’hémisphère droit.  Il peut être ressenti parfois sous la forme d’une vive chaleur au sommet de la tête. C’est là où culminent tous  les autres centres psychiques et où la conscience est sublimée. Il est particulièrement important car c’est par lui que la conscience fait l’expérience de ses dimensions les plus élevées. Il y a une relation étroite entre l’expérience permanente du Soi et Sahasrāra. Il y a une relation étroite entre les formes supérieures de conscience, l’ouverture de Sahasrāra, et la Conscience d’unité. C’est de l’ouverture de Sahasrāra  que vient l’expérience de la Plénitude de la Vie, l’expérience noétique de l’absence de séparation dans ce qui est, le sentiment ineffable de la présence du Divin. Parfois aussi  des visions. Aurobindo dit ici le contact direct avec le supramental. Une fermeture de Sahasrāra se traduit par une dépression traînante, des troubles nerveux, le manque de joie de vivre, un manque général d’énergie.

B. Des correspondances remarquables

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Vos commentaires

Questions:

1. Ne trouve-t-on pas dans le langage ordinaire des des expressions communes associés aux centres psychique? Exemple : "Avoir la gorge nouée".  Chercher.

2. Idem, ne peut-on relever dans formes d'expériences qui implicitement relèvent des centres psychiques? Chercher.

3. Quelles son les incidences qu'une telle doctrine pourrait avoir sur la psychologie?

4. Faire une recherche sur la symbolique du premier centre, en relation avec la psychologie transpersonnelle.

5. Faire une recherche sur la symbolique du second centre en relation avec la doctrine de Freud.

6. Mettre en correspondance ce qui est dit ici du troisième centre et la doctrine platonicienne tripartite de l'âme.

7. Rechercher dans la mystique des éléments en relation directe avec le septième centre psychique.

 

  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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