Leçon 161.   Causalité et non-causalité     

    La causalité est un principe qui reste pour nous la manière la plus simple de penser un processus qui a un commencement dans le temps et se poursuit, en déroulant des effets à l’infini. Prenons un exemple. Une voiture s’arrête au bord d’un étang. Un garçon en sort et jette le contenu de son bocal de poissons rouges dans l’eau. Voilà une cause qui, des années plus tard, va produire l’eutrophisation du lac et un déséquilibre  écologique. Si personne n’avait vidé le bocal dans l’étang, cela ne se serait pas produit. L’idée qu’aucun phénomène ne peut se produire, comme par magie, sans qu’il y ait une cause a bien un sens.

    Mais par ailleurs, chercher « quel peut bien être la cause » est un des passe-temps favoris de l’intellect. Pas toujours très sérieux. Est-ce pour chercher une explication pertinente ou bien pour désigner un coupable ? Est-ce pour lier le temps et l’espace ou pour démontrer qu’il doit y avoir un Dieu pour mettre en mouvement la machinerie de l’univers ?

    La notion de causalité manque de rigueur. Elle est si peu claire que les épistémologues préfèrent parler de lois plutôt que de causes. On ne sait même pas s’il faut la prendre au singulier ou au pluriel et si l’idée ne change pas du tout au tout dans la modification de point de vue. Penser qu’il y a une seule cause derrière un phénomène, n’est-ce pas simpliste ? Si la causalité a un sens, n’est-elle pas nécessairement complexe ? Mais une causalité complexe ne revient-elle pas à parler d’une manifestation globale ? Mais que devient alors l’idée de causalité ? Quel sens devons-nous reconnaître à la causalité ?

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A. Causalité et conscience

    A l’égal du principe d’identité, le principe de causalité est rangé au nombre des principes rationnels. Un principe est un axiome de la pensée. Un principe rationnel est un principe qui est présupposé par l’exercice de la faculté synthétique et organisatrice qu’est la raison. Que dit le principe de causalité ? a) Tout phénomène a une cause (R). b) Dans des conditions semblables, les mêmes causes sont suivies des mêmes effets. Cette idée de causalité est-elle dérivée de l’expérience ou est-elle un a priori ?

     1) Le principe de causalité porte sur le champ phénoménal. Il est en fait inséparable de l’espace et du temps. En raison de cette liaison interne, dans les leçons précédentes, nous avons utilisé l’expression espace-temps-causalité pour désigner les conditions transcendantales de tout phénomène apparaissant. Nous avons aussi appelé monde relatif (R) le champ de la phénoménalité. Quand nous parlons d’un phénomène quelconque, tel que l’exemple donné de la chute d’un tuile sur les pieds d’un passant, nous supposons immédiatement l’espace : cela a eu lieu à l’angle de la rue Saint Rémy. Nous supposons le temps : à 11 h 43. Nous supposons aussi la causalité : le bois sous les avant-toits était pourri, ce jour là il y avait du vent, la tuile était en équilibre sur le rebord etc. Les causes étant ce qu’elles sont, elles forment ensemble un antécédent qui est suivi d’un conséquent. Le principe de causalité suppose que l’effet de la chute de la tuile devait se produire. Il dit que « tout phénomène a une cause », ce qui s’entend au sens où rien ne saurait se produire dans la Nature comme par magie, sans qu’il y ait eu une cause ou une série de causes qui concourent dans l’apparition des phénomènes. Le principe de causalité est très rassurant et il offre une prise à l’action de l’homme sur le monde. Ce qui nous déroute et nous inquiète dans un spectacle de prestidigitation vient de sa négation. Du non-respect de la causalité. Avant il n’y avait « rien » et hop ! voilà une colombe qui sort du foulard ! La raison dit : « ce n’est pas possible !», il doit y avoir une cause à l’apparition de la colombe. Le procédé agaçant de l’illusionniste, c’est de cacher la causalité réelle et de ne donner à voir qu’une succession qui ne respecte pas la logique causale, ce qui désarçonne l’intellect. Dans la vie quotidienne, pour mettre de l’ordre dans les phénomènes, nous avons besoin de voir respecté le principe de causalité. Le mental ne peut pas maîtriser l’émergence du Nouveau, ou encore une spontanéité et une gratuité qui serait dans l’Être. Ce qui, dans le domaine de la vigilance, surgit sans cause nous paraît absurde, inquiétant, déroutant, car la causalité est la manière la plus simple de donner une forme concrète au besoin de discerner une raison dans ce qui arrive. Celui qui cherche une cause, cherche aussi une raison. De fait, dans la pensée commune, nous confondons le principe de causalité et le principe de raison.

    Ce n’est pas parce que les philosophes et les scientifiques ont théorisé le principe de causalité que celui-ci ne vaut que justement que dans le domaine théorique. Bien au contraire, avec un peu d’attention, nous remarquerons que toute représentation pratique le présuppose. Ce serait une erreur d’en faire un problème épistémologique. Le principe de causalité est lié à l’exercice concret de la raison dans les conditions d’expérience de la vigilance quotidienne. C’est un élément clé de la représentation. C’est un point qui a été trop souvent négligé dans la philosophie occidentale ,où l’on a parlé du principe de causalité en l’air, sans le mettre en relation avec la conscience. Pourtant, une observation simple nous le fait remarquer. Chaque nuit, la conscience que nous avons de la phénoménalité se déforme jusqu’à sa dissolution dans le sommeil profond. Dans l’état de rêve, le monde ne répond plus aux conditions de la causalité propre à l’état de veille. Les événements se suivent sans rime ni raison, sans respect d’une relation claire entre la cause et l’effet. Au réveil, nous remarquons cette incohérence, en comparaison avec l’ordre de la causalité que nous trouvons dans le monde de la veille. Nous pouvons donc renvoyer le rêve au fantasme et à l’illusion. C’est exactement l’argument dont se sert Descartes dans les Méditations Métaphysiques, quand il montre que le réel doit envelopper un ordre et que la faiblesse du rêve est de ne pas remplir cette condition. Nous avons vu précédemment l’argument du savetier de Pascal, argument qui repose lui aussi sur le respect de l’ordre imposé par le principe de causalité.  Si jamais, disions-nous, il advenait que le rêve devienne récurent et ordonné, s’il advenait qu’il respecte le principe ---------------de causalité, nous serions placés

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    Deux conséquences :

-                           Nous pouvons très bien comprendre comment, par exemple par l’absorption d’une substance susceptible de produire une altération produisant un affaiblissement du seuil de conscience. La pensée descend dans l’infra-rationnel et le principe de causalité devient alors inopérant. Le délirium tremens de l’alcoolique le met dans un état de confusion mentale.

-                           Nous pouvons aussi comprendre qu’une expérience verticale, qui transcenderait la logique duelle de la vigilance, mais cette fois sous la forme d’une surconscience, puisse aussi modifier en profondeur la perception de la causalité, si la pensée est propulsée dans le supra-rationnel. Nous ne serons alors pas surpris de trouver par exemple dans la spiritualité vivante l’affirmation selon laquelle l’Eveil est a-causal.

 

    2) Examinons maintenant l’énoncé b). Il enveloppe manifestement une figuration linéaire du temps. D’où le schéma habituel de la causalité :

        A ® B

    Il ajoute, qu’invariablement, si la condition  A est reproduite, on obtiendra nécessairement  B. Si je verse brutalement de l’eau froide dans une préparation de haricots secs qui est en train de cuire, invariablement, les haricots vont être saisi par la différence de température et durcir. Je peux recommencer dix fois, le résultat sera le même. C’est une réaction chimique. Non seulement la succession entre A et B  est pensé ici comme linéaire, et il est admis qu’il doit exister une régularité dans les phénomènes de la Nature. Dans l’attitude naturelle, le temps est d’abord appréhendé sous l’angle de la répétition avant de pouvoir être compris comme une création.

    Nous avons vu que l’attitude naturelle est chosique, qu’elle est portée à croire que l’espace est une chose qui existe « en soi », comme le temps doit aussi être une chose « en soi » ; et bien sûr, elle fait de même avec la causalité. Nous croyons que la causalité existe « en soi » dans les choses, de la manière même dont nous la pensons. Et comme l’esprit devient sa croyance, il est inévitable que nous trouvions toutes sortes de confirmations de nos vues dans le monde, et que notre représentation colle à notre réalité. Bien évidemment, c’est nous qui l’avons constituée ainsi ! 

    Il revient à David Hume en occident d’avoir émis des doutes très sérieux sur l’existence réelle de cette causalité et de la prétention d’en faire un principe rationnel. Ce n’est pas un fait. Personne n’a jamais observé le principe de causalité dans l’expérience. Nous ne percevons que des événements. (texte) La causalité est non pas perçue, mais inférée de manière inductive de la reconnaissance habituelle de régularités. Il est dans la nature du mental de travailler à partir du passé. Quand nous avons vu un événement se produire, nous sommes porté à anticiper sa réapparition. Cela ne justifie pas la causalité. A ne considérer que l’expérience, nous ne pouvons y trouver que la conjonction constante de deux événements, ainsi que l’attente anticipée. C’est à quoi se résume notre idée de la causalité. Rien ne prouve que le présent soit la réplique d’un passé. Rien n’assure que le futur soit la projection d’un passé. C’est une naïveté de croire que le temps reproduit strictement à l’identique. Nous pouvons très bien concevoir le monde régulier qui est le nôtre comme changeant radicalement dans le futur, ou bien un monde irrégulier sans comparaison avec le passé. Sans contradiction. Il n’y a aucune nécessité logique dans l’induction. Si, maintenant, on prétend que l’induction est valide parce qu’elle a toujours fonctionné, Hume rétorque que c’est une simple pétition de principe qui ne prouve rien du tout. Elle fait appel à l’induction pour la justifier. Nous pouvons alors en conclure que le principe de causalité est seulement un principe cognitif, une sorte d’instinct d’anticipation prenant appui sur la coutume. Nous disons qu’un fait « ne peut être prouvé qu'à partir de sa cause ou de son effet. Ce n'est que par l'expérience qu'une chose peut être reconnue comme la cause d'une autre chose. Nous ne pouvons donner aucune raison pour étendre au futur notre expérience du passé; mais quand nous concevons qu'un effet résulte de sa cause habituelle, nous sommes entièrement déterminés par la coutume. Mais de la même manière que nous le concevons, nous croyons également qu'un effet en résulte. Cette croyance n'ajoute aucune idée nouvelle à la conception. Elle modifie seulement la manière de concevoir, et constitue une différence pour la manière de sentir ou sentiment. La croyance dans tous les faits naît donc seulement de la coutume, et c'est une idée conçue d'une manière particulière". (texte)

    De là à considérer, avec Russel, que le principe de causalité est une superstition, il n’y a qu’un pas!

B. La critique de la causalité classique

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    © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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