Leçon 244.  Essai de Pensée intégrale     

    Nous entamons avec cette leçon, le troisième volet d’introduction à la pensée de Ken Wilber. Nous avons  d’abord insisté, insisté sur  la théorie des Trois Yeux de la Connaissance. Puis nous avons pris en compte une clé précieuse, - à vrai dire indispensable - pour ouvrir bien des portes et ne pas se laisser enfermer dans de faux problèmes, à savoir la confusion entre le prépersonnel et le transpersonnel. Dans la foulée, nous avons fait honneur à un auteur négligé, Abraham Maslow, fondateur de la psychologie transpersonnelle dont les perspectives sont tout à fait remarquables et constituent un jalon dans le cheminement vers une psychologie intégrale.

    Nous voici maintenant parvenu au travail de synthèse de Wilber, à sa vision d’ensemble. Nous allons tout au long de cet exposé renvoyer le lecteur au livre qui constitue une bonne introduction à sa pensée, Une brève Histoire de tout. Il s’agira de présenter un essai de Pensée intégrale. L’idée n’est pas nouvelle. Les philosophes occidentaux penseront aux grands systèmes, à l’œuvre de Hegel et son aspect encyclopédique. Wilber y fait effectivement référence.  En Orient, on pense tout de suite à l’oeuvre de Shri Aurobindo, dont l’immense culture embrassait tout ce que son époque avait pu produire. Et c’est aussi une référence de Wilber, celui avec lequel il est le plus tentant de le rapprocher.

    Reste que, depuis les démêlées entre le courant existentialiste dans la lignée de Kierkegaard et Hegel, les critiques des ambitions totalisantes d’un système spéculatif ont été si rudes que plus personne n’oserait aujourd’hui proposer un véritable système ni même une vision intégrale à la fois de la connaissance et de la Manifestation. De quel point de vue une pensée intégrale est-elle justifiée ? Ce n’est assurément pas avec la prétention de « tout savoir sur tout » ce qui n’est que sottise. Mais déjà, tout nous pouvons facilement reconnaître que nous avons besoin de repères, dans la fragmentation actuelle du savoir, besoin de mettre chaque chose à sa place. N’est-ce pas un besoin inné de l’esprit humain que de tenter de mettre chaque pièce du puzzle au bon endroit pour avoir une idée de l’image qu’elles composent ? Tout ceux qui  prennent un peu au sérieux le désir de connaître se retrouve très vite confronté au fait que le savoir est devenue une forêt inextricable, où les complications et les contradictions sont déroutantes. Il est indispensable, pour ne pas se perdre ou s’égarer, de situer chaque approche et ses limites. D’où l’intérêt de l'approche proposée par Ken Wilber.

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A. Les schèmes de connexion

     Le cours de l’évolution se déploie à travers trois domaines, la matière, le vivant et le plan mental. En termes cosmologiques, disons la lithosphère, la biosphère et la noosphère. Wilber appelle les trois pris ensemble « Kosmos ». Nous garderons ici le terme Cosmos, histoire de ne pas trop multiplier les concepts et de conserver une cohérence avec les leçons. Wilber signale que pour les pythagoriciens le Cosmos était « l’ordre de la Nature ou le processus schématiquement ordonné de tous les domaines de l'existence, de la matière au mental et jusqu'à Dieu, et non pas simplement l'univers physique auquel les termes « univers » et « cosmos » réfèrent habituellement aujourd'hui". Pour bien situer l’architecture du Cosmos, il faut .... Nous allons tenter ici de condenser le propos de Wilber.

    1) Suivons le développement : « la réalité se compose de touts/parties ou « holons». Le terme est emprunté à Arthur Koestler, il désigne « une entité qui est simultanément un tout en soi et une partie d'un autre tout ». « Par exemple, le tout d'un atome fait partie du tout d'une molécule, le tout d'une molécule fait partie du tout d'une cellule, le tout de la cellule fait partie du tout d'un organisme, et ainsi de suite. Chacune de ces entités n'est ni un tout ni une partie, mais un tout/partie : un holon ». Le holon tend à maintenir sa structure ou, s’il n’y parvient pas, il s’écroule dans l’étage qui lui est inférieur. « Chaque holon possède à la fois agence et communion ». Lorsqu’un holon s’écroule, il se décompose, ainsi les cellules se résolvent en molécules, donc en sens inverse de la manifestation. D’autre part, on s’entend aujourd’hui pour reconnaître que l’évolution est ponctuée, faite de sauts quantiques. « L'évolution est un processus furieusement autotranscendant : elle a la capacité tout à fait stupéfiante d'aller au-delà de ce qui existait avant. Alors l'évolution est en partie un processus de transcendance qui incorpore ce qui existait auparavant et qui y ajoute ensuite des composantes incroyablement originales ». Le processus continu d’autotranscendance produit les discontinuités, les sauts évolutifs, les bonds créatifs. « Alors il y a, dans l'évolution, à la fois des discontinuités (l'esprit ne peut être réduit à la vie et la vie ne peut être réduite à la matière) et des continuités (les schèmes communs auxquels se conforme l'évolution dans tous ces domaines). Et en ce sens, oui, le Cosmos se tient, unifié en un seul processus. C'est un uni-vers, un chant ». C’est ce que Wilber appelle l’Esprit en action qui fait que, 3. « Les holons émergent ». L’émergence est un saut créatif qui fait apparaître de nouveaux holons, ce qui explique pourquoi un niveau ne peut jamais en définitive se réduire à ses composantes inférieures. « Vous pouvez analyser le tout dans ses parties constituantes, et c'est une entreprise tout à fait valable. Mais alors vous avez des parties, pas le tout. Vous pouvez démonter une montre et analyser ses parties, mais elles ne vous diront pas l'heure qu'il est. C'est la même chose avec n'importe quel holon. La totalité du holon ne se trouve dans aucune de ses parties », mais en même temps, elle les enveloppe. L’essentiel dans le processus évolutif est la création d’une nouveauté. En d’autres termes, la créativité est un autre nom pour désigner l’Esprit, reconnaître l’intelligence créatrice, c’est reconnaître que l’Esprit qui, à partir de la Vacuité, fait émerger de nouvelles formes.  

    Nous venons de voir comment régler son compte au réductionnisme, mais le même raisonnement règlera aussi son compte à l’argument du hasard. Wilber expose des arguments bien connus : « Avec suffisamment de temps, mille singes qui dactylographient au hasard parviendraient à écrire une pièce de Shakespeare… À condition d'avoir suffisamment de temps ! Un calcul a démontré que la possibilité que le pouvoir simiesque produise une seule pièce de Shakespeare était d'une sur dix mille millions de millions de millions de millions de millions de millions. Alors ça pourrait peut-être se produire dans un milliard de milliards d'années. Mais l'univers n'a pas un milliard de milliards d'années. Il n'a que douze milliards d'années… Les calculs effectués par les scientifiques, de Fred Hoyle à F.B. Salisbury, prouvent systématiquement que douze milliards d'années ne suffiraient pas au hasard pour produire ne serait-ce qu'un seul enzyme…En d'autres mots, quelque chose d'autre que le hasard pousse l'univers. Le ... Le hasard était leur dieu. Le hasard pouvait tout expliquer. Le hasard – et un temps infini – pouvait produire l'univers. Mais ils ne disposent pas d'un temps infini, alors leur dieu les a laissés tomber misérablement. Ce dieu-là est mort. Le hasard n'est pas ce qui explique l'univers; en fait, l'univers travaille de toutes ses forces pour venir à bout du hasard. Le hasard est précisément ce dont triomphe la pulsion autotranscendante du Cosmos ». Ce qui nous ramène ... dans une nouvelle interprétation.

    Koestler insistait sur l’importance des hiérarchies dans l’univers. Dans la logique du vocabulaire précédent, Wilber utilise le terme holarchie. « Les holons émergent holarchiquement ». Le mot hiérarchie est mal vu, parce que les gens confondent hiérarchie de domination et hiérarchies naturelles. Si nous examinons la manière dont la Nature est composée, nous devons tout simplement reconnaître ce fait de l’organisation. « Une hiérarchie naturelle est simplement une progression de totalités toujours plus grandes allant, par exemple, des particules aux atomes aux cellules aux organismes ». Comme, - toujours selon Koestler - les hiérarchies naturelles sont composées de holons, en fait une hiérarchie devrait s’appeler « holarchie ».

    Laissons tomber les polémiques inutiles et gardons le terme de hiérarchie.  « Chaque holon émerge et transcende, mais inclut son ou ses prédécesseurs ». « Par exemple : la cellule transcende – ou va au-delà de – ses composantes moléculaires, mais les inclut également, de toute évidence. Les molécules transcendent et incluent les atomes, lesquels transcendent et incluent les particules ». « Les tas sont convertis en des touts ». Mais il y a bien un sens et une transcendance. « Les cellules contiennent des molécules, mais pas l'inverse. Les molécules contiennent des atomes, mais pas l'inverse. Les phrases contiennent des mots, mais pas l'inverse. Et c'est ce pas l'inverse qui établit une hiérarchie, une holarchie, un ordre croissant de totalité ».  Pour mieux comprendre, Wilber propose une expérience de pensée. Si  vous« détruisez » n'importe quel type de holon en particulier, alors tous les holons plus élevés ou supérieurs seront également détruits; mais aucun des holons moins élevés ou inférieurs ne le sera… si vous détruisiez toutes les molécules de l'univers, alors tous les niveaux supérieurs – les cellules et les organismes – seraient également détruits. Mais aucun des holons inférieurs – les atomes et les particules subatomiques – ne le serait ». Nous voyons donc l’importance de ne pas projeter sur la hiérarchie des jugements de valeurs, ...

    2) « Le nombre de niveaux dans n'importe quelle holarchie est ce qu'on appelle sa profondeur, et le nombre de holons à un niveau donné est ce qu'on appelle son étendue ». Par exemple, « si nous disons que les atomes ont une profondeur de un, alors les molécules ont une profondeur de deux, et les cellules une profondeur de trois ».

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– mais l'ampleur de la population à cette plus grande profondeur devient plus petite. C'est ce qu'on appelle la pyramide du développement ». ... La cohérence du réel d’Ervin Laszlo. Mais comme pour la plupart des gens, « plus c’est gros, plus c’est important », ils ont tendance à inverser la hiérarchie de l’Être, alors qu’il faut rester attentif au principe de l’émergence de la Conscience. Ultimement l’Esprit.

    Si « chaque niveau transcende et inclut son prédécesseur, lEsprit transcende tout et alors il inclut tout ». De là suit qu’il est « complètement au-delà de ce monde, mais il embrasse complètement chaque petit holon qui existe dans ce monde. Il imprègne tout toute la manifestation, mais n'est pas que la manifestation. Il est à jamais présent à chaque niveau ou dimension, mais il n'est pas simplement une dimension ou un niveau particulier. Transcende tout, inclut tout, comme le Fondement sans fondement ou la Vacuité de toute manifestation ». C’est le paradoxe déroutant de l’immanence et de la transcendance de l’Esprit souvent rencontré dans la spiritualité. « l'Esprit est à la fois le « niveau » le plus élevé de la holarchie, mais il est également le papier sur lequel la holarchie tout entière est écrite. C'est le barreau le plus élevé de l'échelle, mais c'est aussi le bois dont est fabriquée l'échelle tout entière. Il est à la fois le But et le Fondement de la séquence tout entière ». En travaillant sur le paradigme holographique, nous avons déjà évoqué ces idées.

    Parvenu à ce point, les perspectives commencent à se dessiner très clairement. Wilber donne d’abord l’exemple de l’éthique environnementale : « L'idée d'une éthique environnementale authentique est que nous sommes censés transcender et inclure tous les holons de manière authentiquement compréhensive. Étant donné que les êtres humains contiennent matière, vie et mental en tant que composantes de leur propre constitution, il s'ensuit alors naturellement que nous devons honorer tous ces holons non seulement en raison de leur propre valeur intrinsèque, qui est la plus importante, mais également parce qu'ils sont des composantes de notre propre être et que les détruire est littéralement suicidaire pour nous. Pas parce qu'endommager la biosphère va éventuellement nous retomber sur le nez et nous blesser de l'extérieur, mais parce que la biosphère nous est interne au sens propre, fait partie de notre être même, de notre individualité composite – nuire à la biosphère est un suicide interne, pas seulement un quelconque problème externe ». Nous voyons très bien qu’une compréhension intégrale de l’écologie repose sur une vision intégrale, c’est elle qui fonde une écologie spirituelle. De même, parmi les écophilosophes beaucoup se réfèrent, comme Bucke, à la « conscience cosmique » où tous les êtres sont perçus dans une égale lumière et dans la grande toile de la vie. C’est une chose cependant de le déclarer intellectuellement, une autre de le vivre. « Mais le nombre d'humains qui réalisent vraiment cette identité suprême est très, très, très petit. En d'autres mots, cette très grande profondeur a une très petite étendue. Comme toujours, plus de profondeur, moins d'étendue ». « L'identité consciente est vraiment une identité avec le Tout, avec le Cosmos. Et dans cette identité, tous les êtres, supérieurs ou inférieurs, sacrés ou profanes, sont réellement vus comme des manifestations parfaites de l'Esprit, ce qu'ils sont précisément – pas inférieurs, pas supérieurs. L'ultime profondeur est une ultime unité avec le Tout, avec le Cosmos ». (texte) Donc, pour résumer : « Il y a un spectre de la profondeur, un spectre de la conscience. Et l'évolution déploie ce spectre. La conscience se déploie de plus en plus, se réalise de plus en plus, se manifeste de plus en plus. Esprit, conscience, profondeur – autant de mots pour dire la même chose ». « La conscience est simplement ce à quoi ressemble la profondeur de l'intérieur, « d'en-dedans ». Alors oui, la profondeur est partout, la conscience est partout, l'Esprit est partout. Et à mesure que la profondeur augmente, la conscience s'éveille de plus en plus, l'Esprit se déploie de plus en plus. Dire que l'évolution produit une plus grande profondeur revient ...

B. Les quatre quadrants

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Vos commentaires

Questions:

1. La théorie intégrale de l'évolution peut-elle se prévaloir d'être scientifique?

2. Quelles seraient les limites du point de vue de l'éthique environnementale?

3. La considération de l'intention peut-elle avoir une valeur du point de vue du quadrant SD?

4. La linguistique a-t-elle un mérite qui la rende apte à penser dans le quadrant IG?

5. N'est-il pas possible de parler malgré tout d'une certaine rigueur quasiment scientifique dans le quadrant SG?

6. Peut-on faire un parallèle entre les analyses de Wilber et celle de Michel Henry?

7. Comment expliquer que la psychologie universitaire reste sous l'influence du quadrant SD?

 

  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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