Leçon 175.  Recherches sur  la conscience et l’évolution     

    Une évolution est plus qu’un simple changement. Un changement est une altération dans le cours du Devenir. Nous l’avons déjà montré, tout change, tout se modifie dans le relatif et rien n’est stable. Un processus est une séquence de changements liés par une causalité interne. Il y a un processus de décomposition d’un emballage de papier jeté dans une décharge. Une progression est un ensemble de processus que l’on peut suivre, mais dont l’évaluation est neutre. On parlera de la progression d’une épidémie par exemple. L’évolution est une progression dans lequel le Temps connaît dans la Nature un auto-développement qui produit une création. C’est dans ce sens que l’on parle en biologie de l’évolution des primates.

    Évitons de tout mélanger et de parler d’évolution pour tout et n’importe quoi. Personne ne peut mettre en doute la réalité du changement, par contre, l’évolution ne va pas de soi et demande d’être établie sur des bases solides. Héraclite avait dans l’antiquité exprimé une puissante intuition du Devenir, mais on ne trouve pas chez lui l’idée d’une évolution. Nous avons vu dans une précédente leçon qu’il était plus pertinent de parler de « changement » des mentalités que « d’évolution » des mentalités et qu’il fallait aussi distinguer clairement l’évolution de l’Histoire. Force est de constater que l’idée d’évolution surgit dans la pensée occidentale avec Darwin. C’est à Darwin que nous devons la première formulation du premier paradigme de l’évolution et il ne concerne en premier lieu que la biologie.

    Mais où devons-nous chercher les clés de l’évolution ? Peut-elle se ramener à des processus physico-chimiques émergents ? L’idée d’évolution doit-elle être cantonnée dans le registre de la biologie ? Avons-nous le droit de parler d’une évolution du cosmos ? Surtout, peut-on parler d’évolution sans supposer la manifestation d’une conscience ? (texte)

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A. Trois niveaux temporels

    Pour que l’idée d’évolution prenne un sens, il faut qu’il y ait un dynamisme du Temps, car si le temps est créateur, l’univers est évolutif. Au cours des leçons précédentes, nous avons abordé séparément trois domaines temporels. Le premier concernait l’interprétation du temps de la Nature, la temporalité de la matière. Le second avait trait à la temporalité du vivant dans le passage de l’inerte au vivant et dans la relation entre histoire et évolution. Enfin, le troisième concernait la temporalité de l’esprit. Il est cependant d’usage de n’employer la notion d’évolution que dans le domaine du vivant. Avons-nous des raisons de penser qu’à travers la nature même du temps, l’évolution déborde le registre de la biologie ?

    --------------- 1) Souvenons-nous du point de départ de Bergson et de son interrogation sur le temps en physique. Ce qui frappe Bergson, c’est de constater que, dans la représentation de son époque, le temps n’a aucune existence réelle. Dans la physique héritée de Newton, le temps n’était qu’un nombre et n’avait aucun efficace. Il pouvait s’accélérer et s’écouler à l’envers (texte) que cela ne changeait rien aux explications scientifiques qui n’en tenaient aucun compte. Les équations de la mécanique céleste sont indifférentes au sens du temps. Or, la contradiction avec l’expérience est flagrante. Pour nous, le temps s’écoule du passé vers le futur, on dit que, contrairement à l’espace, il est orienté. Dans la vie concrète nous sommes obligés de prendre en compte l’irréversibilité, mais aussi l’indétermination du temps (texte). Qui a raison ? La physique classique ou l’expérience consciente ? Bergson affûte ses critiques contre une physique ancrée dans le paradigme mécaniste et qui est encore tentée par le déterminisme intégral de Laplace. Or si c’est la rigidité du  déterminisme qui gouverne la matière, on ne voit même pas comment aurait pu  s’y nicher cette fluctuation orientée et imprévisible que suppose l’apparition de la vie.  Et que dire de l’homme ! La manifestation de la vie est incompréhensible dans le cadre d’une représentation mécaniste, dans laquelle  le temps est dépourvu de dynamisme interne, appauvri et statique.

    Or ce qui est frappant dans le développement ultérieur de la physique, c’est la destruction de la représentation classique du temps et l’entrée dans une conception évolutive de l’univers. Newton avait déjà été effrayé par l’instabilité vers laquelle conduisait de sa propre représentation de l’univers. Il se rendait compte que ses propres équations interdisaient un univers statique et qu’elle conduisaient à l’idée d’un univers en Devenir. Il fallait trouver une stabilité ! Einstein avait été lui aussi saisi du même effroi, au point d’en chercher le remède dans l’hypothèse d’une constante cosmologique et de rater ce qu’il aurait pu prévoir, la découverte de l’expansion de l’univers.

    Au point où nous en sommes aujourd’hui, la cosmologie a balayé ces réticences et elle reconnaît clairement que l’univers est évolutif. Il est évolutif car il y a bien eu création continue de matière depuis la singularité initiale du Big-Bang et parce qu’il comporte une imprévisibilité essentielle. (texte) Il y a 15 milliards d’années. Selon la théorie actuelle, un centième de seconde après le big-bang, jaillissaient les premières particules atomiques, protons, neutrons, et électrons. Les noyaux de deutérium, qui sont un  assemblage de 1 proton, 1 neutron et 1 électron, se sont formés au bout de 1 seconde. Les noyaux d'hélium contenant 2 protons, 2 neutrons au bout d’un quart d'heure. Ensuite sont apparus les atomes les plus légers, 300.000 ans plus tard: atomes d'hydrogène (1 proton et 1 électron) et atomes d'hélium (2 proton, 2 neutrons, 2 électrons). Les nuages froids d'hydrogène et d'hélium se sont formés au bout de 1 million d'années. 100 millions d'années après le Big-Bang, la force de gravitation a provoqué une condensation qui a donné naissance aux premières galaxies, dans lesquelles sont apparues les premières proto-étoiles. Les étoiles et planètes que nous connaissons ont été formées au bout de 5 milliards d'années. Quant à la planète Terre, elle se serait formée il y a 4,6 milliards d'années, soit plus de 10 milliards d'années après le Big-Bang. Si nous considérons l’apparition séquentielle des éléments, il est indéniable que nous devons parler d’un processus de manifestation temporelle. L’univers a vu le jour dans une explosion initiale et n’a cessé de s’agrandir. L’expansion n’est pas le fait d’une répulsion cosmique, mais provient du Big-Bang lui-même. Le modèle inflationniste montre que l’ensemble de la matière et de l’énergie sont apparues quasiment à partir de rien. Il faut 700.000 ans d’expansion et de refroidissement pour que matière et énergie divorcent et que la fragmentation à l’infini de la matière se structure. L’évolution de la matière s’est poursuivie à l’intérieur des étoiles donnant les éléments chimiques fondamentaux.

    Notons que cette vision est très éloignée de l’univers mécanique immuable de la physique classique. La conception évolutionniste de l’univers s’est imposée et s’est élargie, au point de finalement tout englober, y compris les particules fondamentales et les champs de la physique. Comme nous l’avons vu, les physiciens ont découvert l’indétermination du temps et aussi les formes de la flèche du temps. (texte) Bref,  il n’y a plus rien de choquant à parler aujourd’hui d’évolution dans le domaine de la physique.

    2) Continuons le récit précédent. A ses débuts, la Terre n'est qu'une boule de lave en fusion, enveloppée par une atmosphère de vapeur d'eau et de gaz toxiques. En se refroidissant, la surface s'est solidifiée pour former ce que l’on appelle la croûte terrestre. Nous savons que peu à peu, la vapeur d'eau s'est condensée pour former les océans. C’est au sein des océans que des bactéries ont commencé à apparaître et à se développer. Ces premières bactéries étaient composées d'une seule cellule. Mais elles avaient déjà le support essentiel de la chaîne du vivant, l’ADN. Ce qui est remarquable, c’est qu’à partir de ce moment là, le temps s’est encore accéléré. Il ne faut qu’un milliard d'années pour que les cellules se dotent d'un noyau. Une nouvelle logique se met alors en place, car le développement du vivant suppose qu’il y ait une coopération et une spécialisation cellulaire. Ce sont des paquets de bactéries en symbiose qui vont former les proto-organismes jusqu’à composer des organismes permanents dans lesquels les cellules ont évolué dans le sens de la spécialisation.

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t déjà là, ce sont des petites variétés de rats qui ne peuvent se développer. Ils servent de nourriture. Ensuite c’est l’énigme, il y a 65 millions d’années, la catastrophe cosmique, qui voit la disparition des dinosaures, laissant du coup le champ libre au développement des mammifères. De transition en transition, via l’action d’un certain nombre de mécanismes dont le principal serait la sélection naturelle, nous arrivons enfin à l’apparition de l’homme. Le temps n’a fait que s’accélérer, tandis que retombait, dans un feu d’artifices, la séries des espèces vivantes vouées d’abord à une répétition, puis passant par des mutations pour arriver jusqu’à nous.

    Remarquons que dans la communauté scientifique personne ne nie l’existence de l’évolution biologique. Là où les discussions sont serrées et les polémiques assez vives, c’est seulement sur la manière de l’expliquer, car il existe plusieurs théories en concurrence. Mais on admettra volontiers ici que le temps est le facteur clé et que cette épopée de la conquête de la Terre par le vivant, suppose un dynamisme temporel inventif, bref une Durée dans les termes de Bergson.

    3) C’est paradoxal, mais là où nous avons aujourd’hui les réticences les plus nettes à parler d’évolution, c’est au niveau de l’esprit et en particulier dans le registre de l’Histoire humaine. Au XIX ème siècle, on pouvait encore tenter d’aligner, dans le prolongement de l’évolution biologique, le progrès de l’Histoire  humaine. Au niveau social, le concept de progrès prenait le relais de l’évolution biologique, la perspective des philosophies de l’Histoire ne l’interdisait pas. La tentation était grande de penser que la puissance évolutive qui travaille dans la vie devait aussi porter l’élan fier et conquérant du progrès.

    Mais le temps de l’Histoire et le temps de la Nature sont très différents. Comment comparer quelques 600 millions d’années dévolution biologique avec mettons 6000 ans d’Histoire humaine ? A côté de la longue patience de la Nature et des lenteurs de l’évolution,  le temps de l’Histoire est frénétique. L’Histoire est portée par la conscience des hommes, tandis que l’évolution est se déroule sans elle. L’histoire est manifeste, tandis que l’évolution dans ses processus reste cachée. Comme nous l’avons aussi montré, impossible de ne pas prendre en compte dans la Nature le mouvement cyclique du temps, tandis que le concept classique de l’Histoire suppose lui un temps linéaire.

    ---------------Les objections les plus brutales nous viennent de l’insanité de l’histoire humaine elle-même et de son caractère chaotique. Quand on ouvre un livre d’histoire qu’y trouve-t-on ? Churchill disait de l’Histoire "one dumb thing after the other". Une stupidité après l’autre. Des tombereaux de souffrances et de destructions inutiles. Un jeu idiot de suprématie dans des guerres et des batailles, de constructions et destructions  alternées. L’Histoire n’est peut être pas faite à 90% d’insanités, mais deux guerres mondiales nous ont désillusionnés de la croyance du XIX ème selon laquelle le progrès scientifique et technique devait inéluctablement produire un progrès moral et une amélioration indéfinie de la condition humaine. Avec, pendue au-dessus de nos têtes l’épée de Damoclès de l’arme nucléaire, il nous est possible de mettre fin en quelques secondes à l’aventure de l’esprit sur cette planète… Pas de quoi être fier au point de se vanter d’être le héraut de l’évolution. On peut donc facilement ironiser sur la prétendue évolution mentale de l’homme sur cette Terre. Le monde change, mais l’homme reste malheureusement toujours le même ! Et s’il est aussi inconscient dans sa conduite aujourd’hui que dans les siècles précédents, (texte) lui donner des jouets technologiques, ou lui fournir des armes de destruction massive est un jeu évolutif extrêmement périlleux. Il y a, dans la période contemporaine, largement de quoi montrer que l’Histoire, loin de suggérer une évolution, nous met sous les yeux une inquiétante montée des extrêmes. Une exhibition du pire. (texte) Bref, dans le cours de l’Histoire, l’évolution de l’esprit n’est jamais acquise, au mieux, c’est une tâche indéfinie à conquérir, une sorte d’idéal, comme dirait Kant et elle reste marquée par l’incertitude. (texte)

    Pour qu’elle ait un sens, il faudrait : a) soit prendre en compte une immensité de Durée, dans laquelle notre petite histoire ne serait alors qu’un court chapitre, et compter sur le Temps pour surmonter l’incertitude humaine et voir enfin l’homme évoluer. On dira par exemple que d’ici 5.000, voire 10.000 ans peut-être, le mental humain aura réellement évolué ! b) Soit envisager la possibilité d’une accélération par un saut évolutif, une mutation de la conscience humaine qui ne procède pas du temps et provoque l’apparition d’une nouvelle espèce douée d’une conscience tout à fait différente de la conscience humaine actuelle. (texte)

B. L’ego, la conscience et l’évolution II

    Que veut dire mutation de la conscience de l’humanité ? Que la conscience actuelle, ou conscience normale soit transformée et haussée à un niveau supérieur. La conscience actuelle est avant tout mentale et elle est centrée sur l’ego. Un changement radical de conscience veut dire un dépassement de la conscience mentale et un changement de forme de la conscience de l’ego.

    1) La forme de notre conscience actuelle (Eckhart Tolle : the old consciousness) est dominée par le temps psychologique, et lego a de ce fait sa propre interprétation de ce qu’il considère comme « évolution ». L’ego en souci de devenir, veut s’accroître, devenir un moi plus grand, plus puissant, plus riche, meilleur les autres. Ainsi, pour l’ego le mouvement vers le futur  a une valeur quand il est vu comme une « évolution » dans le sens d’une complétude gagnée dans l’avenir. Et bien sûr, nous retrouvons ici l’idée la plus banale qui soit de « l’évolution ». Si nous interrogeons le sens commun sur ce que veut dire « évoluer » dans la vie, nous aurons invariablement des réponses du genre : avoir plus d’argent qu’auparavant, plus d’amis, plus de reconnaissance, plus de satisfactions, plus de confort, plus de loisirs etc. Si je change ma 4L pour une BMW j’ai beaucoup « évolué » ! Si, de chef de rayon je passe chef de service, j’ai beaucoup « évolué » !! Si mon salaire est augmenté de 30% j’ai pas mal évolué !!! Cet emploi du mot « évolution » dans ce sens est récurent dans les copies du bac. En disant que « l’homme évolue » on a l’impression de dire quelque chose d’essentiel, alors qu’à ce niveau d’interprétation, on reste dans un lieu commun : le désir d’accroissement de l’ego identifié avec une vague recherche du bonheur. Si, dans le langage commun, le terme « d’évolution » parle plus et qu’il est préféré au terme de « changement », c’est qu’il suggère le désir et l’espoir que le temps sera une progression du moi, que le temps se déroulera comme un accomplissement du moi. « Dans la vie on évolue » veut dire : le temps apporte une accumulation qui, en améliorant nos conditions de vie, permet au « moi » de s’assurer d’avantage lui-même, de se « perfectionner ».

    En fait c’est avoir plus et certainement pas être d’avantage. Nous avons déjà montré en quoi cette soit-disant « évolution » de l’ego est une illusion. La complétude dans l’avenir est un mirage et le chemin pour y parvenir, une souffrance imposée. Rien n’assure qu’il existe une chose telle que « l’évolution psychologique » de l’ego. L’ego inscrit très tôt la conscience dans un pli, dans une ornière, dans une routine mentale dont elle ne sort plus guère. Quand, sous l’empire rigide de l’ego, la curiosité s’éteint, la vie cesse d’être créative, et quand elle devient stérile et vaine, ce qui se produit c’est plutôt une dégénérescence psychologique qu’une évolution. C’est ce qui explique la sévérité des attaques de Krishnamurti contre la notion commune d’évolution. (texte) « L’évolution psychologique » ne va pas de soi. Pas plus, nous l’avons vu que « l’évolution des mentalités ». C’est la même chose réarrangée autrement. Comme en politique la prétention de changer l’homme par un changement de système. Garder le même et changer juste de chemise. Au niveau de l’ego, l’évolution n’est qu’un changement de forme à l'horizontale dans le domaine du conditionné. En réalité une illusion. Un changement horizontal dans le temps psychologique n’est qu’une perpétuation. L’évolution psychique suppose une mutation verticale en rupture avec le temps psychologique. Un changement en profondeur  ne s'opère que contre la résistance de cet ego qui prétend vouloir évoluer. L’ego ne veut pas du tout évoluer, l’ego n’aime pas le changement, ce qui l’intéresse, c’est de rester le même, tout en augmentant le sentiment de sa propre valeur. L’ego résiste au Changement et il craint la métamorphose. Il sait quelque part qu’une transformation réelle signifierait la fin de son règne. Ainsi, quand l’ego parle d’évolution… il ne fait qu’en parler, car il ne veut surtout pas que cela change. (texte) Une vie vécue sous l’empire de l’ego porte un poids très lourd. L’ego est un "heavy self". Notre mode de vie a tendance à formater très tôt l’esprit dans les stéréotypes sociaux. Après vingt cinq ans la plupart des jeunes gens ont déjà des habitudes de petits vieux ! Il ne faut pas trop compter sur le temps psychologique pour qu’une véritable évolution se produise. C’est la ruse de l’ego que de le faire croire. En se donnant du temps, on ne fait que différer le Changement et aller dans le sens des attentes de l’ego, ce qui veut dire rester dans son ornière.

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mental, on peut concéder qu’il est possible d’obtenir, moyennant une bonne discipline et une éducation correcte, une certaine amélioration. Il vaudrait mieux alors parler des progrès de l’esprit  accompli, plutôt que de l’évolution psychique. Avec une bonne éducation morale, il est possible de peaufiner l’ego, de le dégrossir dans ses manières frustres, de lui donner le pli de bonnes habitudes, un sens du devoir et du respect. Ce n’est pas la véritable vertu, ce n’est pas la bonté du cœur, la générosité vraie, mais c’est tout de même un progrès et c’est mieux que rien. De la même manière, avec les soins d’une bonne instruction, il est tout à fait possible qu’en l’individu se dessine un progrès intellectuel. Ce n’est pas encore l’éveil de l’intelligence, mais c’est un premier pas. Avec une éducation artistique, il est possible d’obtenir un progrès esthétique donné par une ouverture sensible à la beauté. Ce n’est pas encore un éveil global de la sensibilité, mais c’est un pas dans la bonne direction. Un être fin et cultivé est un peu plus conscient que la normale. Avec une formation écologique adéquate, il est bien possible d’apprendre le respect de la Nature, ce n’est pas encore le sentiment sacré de communion avec la vie, mais c’est un premier pas. Bref, tout cela est très bien, mais c’est encore un réarrangement du même matériau, de la même substance mentale qui reste sur le fond inchangée. Ce n’est pas (the new consciousness) la nouvelle conscience.

    ---------------2) Si nous n’avions de subjectivité que celle de l’ego, de point d’appui que l’expérience commune et de ressources que celles de la conscience ordinaire, (texte) nous devrions nous arrêter là. C’est ici que nous calons tous et c’est aussi pourquoi il est extrêmement délicat d’exprimer dans le langage du mental ce qui devrait être son évolution. Si on avait pu expliquer au poisson de l’océan primordial, qu’après lui, il y aurait des créatures terrestres, il aurait trouvé cela impossible et ridicule. Si on avait dit au premier primate qu’un être mental tel que l’homme allait apparaître, il aurait aussi trouvé cela impossible et ridicule. Nous sommes à un seuil du même type, la création dans une nouvelle conscience d’une nouvelle espèce. Ce qui parait bien sûr… impossible et ridicule du point de vue de la conscience de l’humanité actuelle. (texte) Il est cependant possible d’en dire quelque chose, car non seulement l’expérience évolutive est en cours ; mais elle a eu ses visionnaires, ses pionniers (texte) et elle a aussi ses témoins. (texte) C’est sur ce terrain que nous allons avancer.

    Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra pressentait à sa manière qu’il devait y avoir un  avenir de l’homme, au-delà du dernier homme et il en appelait à la venue du Surhomme. Dans La Révolte de la Terre, Satprem, revenant sur le travail accompli par Shri Aurobindo et Mère corrige : « Il n’y a pas de surhomme : il y a un autre homme, ou peut être le premier Homme parce que, jusqu’à présent, il n’y a guère que des animaux mortels doués d’une intelligence plus ou moins habile pour s’évader de leur triste sort. Par le haut ou par le bas ». L’évasion par le bas, c’est la tentation de fuir dans l’inconscience par la voie du matérialisme. L’évasion par le haut, c’est l’échappée religieuse dans un arrière-monde d’enfer et de paradis. Shri Aurobindo disait que jusqu’à présent, l’humanité n’avait fait que naviguer entre le déni matérialiste et le déni de la l’ascète. L’Évolution II, (un titre de Satprem), ce ne sera ni l’un ni l’autre. La nouvelle spiritualité sera incarnée et elle supportera une matérialité éveillée à la dimension de l’Esprit. Les potentialités de l’Homme enfin déployées.

    Le milieu de l’Évolution, c’est notre conscience actuelle et notre corps de chair. Et c’est là que les nouvelles questions viennent se poser : « Par quel mécanisme corporel, physique ? Il doit bien y en avoir un puisqu’il y a eu toutes ces petites bêtes avant nous. L’Évolution ne s’intéresse pas plus à la multiplier nos circonvolutions cérébrales, nos autoroutes, nos avions et nos idées mirifiques qu’à multiplier les dents du requin ou à se servir de notre propre étranglement pour défoncer nos murs, comme elle s’est servie un jour de quelque marais desséché pour obliger le vieux poisson à inventer une autre respiration ». Quelle est cette autre respiration de la conscience trouvée dans une situation limite où la vie est au bord de l’asphyxie ? (texte) Quelle est cette nouvelle conscience qui doit d’elle-même peu à peu opérer un changement dans notre structure physique ? L’évolution I a été celle du vivant, elle s’est déroulée d’elle-même, dans l’inconscience, tandis que la Vie se frayait un chemin dans la matière pour la tourner à son profit. A partir du moment où la percée de la conscience s’est faite à travers l’homme, l’Évolution II, implique que, pour la première fois dans l’histoire de la Terre, l’évolution devienne consciente : elle implique la conscience humaine dans son processus. L’homme est un être de transition et il est le creuset dans lequel s’élabore une nouvelle création.

    Qu’est-ce qui caractérise la forme actuelle de la conscience humaine ? Une perception du réel qui passe à travers le prisme de la dualité et met l’accent sur la division et la séparation. Une perception de la Nature, un sens de la relation et l’action, mis au service de l’ego (ego mind made consciousness). Une complète identification aux constructions mentales de la pensée (mental constructions). Une existence totalement sous l’emprise du temps psychologique. Qu’est-ce que la nouvelle conscience ? Nous voyons que, dans le passage de l’état de rêve à l’état de veille, le monde onirique est biffé, vu dans son caractère non-substantiel, au profit d’un monde plus réel, partagé par ceux qui sont entrés dans l'état de veille. Nous avons vu que ce que nous appelons vigilance est une conscience d’objet plus qu’une conscience de soi. Il est tout à fait possible d’imaginer un changement d’état qui, déchirant le voile des apparences, nous éveillerait de notre rêve millénaire et nous ferait tout d’un coup voir notre monde comme un tissu d’illusions convenues. (texte) Est-ce que ce n’est pas cela que l’on appelle l’Eveil ?

    Dans les témoignages d’éveil (document) qui sont à notre disposition, il y a un certain nombre de caractéristiques importantes. L’état de Présence tout d’abord. Une quiétude dans laquelle le maintenant trouve une densité qui, du point de vue de la conscience habituelle, est un phénomène exceptionnel. La nouvelle respiration est aussi caractérisée par la manifestation d’une conscience de l’unité qui abolit entièrement et de manière définitive le sens de la séparation. Ce changement (shift of consciousness) ouvre une profondeur de la subjectivité qui dissout la fiction personnelle de l’ego pour manifester l’Essence, ce qui est appelé dans la tradition spirituelle, le Soi. La Personne dans un sens beaucoup plus vaste, qui inclut une profondeur impersonnelle radicalement différente du fonctionnement habituel de l’ego. Ce recentrement au sein du Réel fait voler en éclat la forme d’identité liée aux constructions mentales de la pensée. Simultanément, entre en scène une Conscience et une Intelligence tout à fait différente. Une intelligence qui se manifeste par une inspiration spontanée, une intuition qui prend le relais du mental pensant ordinaire. Le mental subsiste, mais il passe au second plan. (texte) L’esprit devient de ce fait beaucoup plus tranquille, (texte) plus transparent, plus paisible, plus silencieux surtout. La Présence met fin à l’identification au temps psychologique, avec son cortège de projections dans l’ailleurs, d’attentes, de déceptions, de désirs et de craintes et tout le bourbier émotionnel qui va avec. L’éveil a, semble-t-il, peu de rapports avec la pensée, mais a un rapport étroit avec les sens, le voir, la lucidité vivante, intimement liée à une très haute sensibilité. Dans cet état, la connaissance devient vision, elle est directe, c’est un être-connaissance. En conséquence, l’ancien savoir fondé sur le connu perd de sa valeur. La raison, qui veille sur le connu, se trouve non pas niée, mais remise à sa place. De même, l’effort, qui a été pendant longtemps le terrain d’exercice de la lutte de l’ego contre la Vie, est remplacé par une nouvelle énergie qui appartient à la Vie elle-même ; à l’effort se substitue une créativité spontanée. La nouvelle conscience est en relation plus intime avec l’âme, ce qui modifie profondément la nature du désir. Enfin, la capacité d’appréciation de l’ancienne conscience était pour une grande part confinée dans un domaine limité du plaisir. Elle ne connaissait que de manière exceptionnelle la Joie d’être, l’épanouissement de la félicité, de la Béatitude (bliss consciousness). (document) Le contact avec félicité est aussi une caractéristique de la nouvelle conscience.

     Dans un poème Shri Aurobindo résumait de manière très condensée l’enjeu de cette transformation et la perspective du Yoga intégral :

Le But
 
 Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance.
 La raison fut une aide; la raison est l'entrave.
 
 Quand nous avons dépassé les velléités, alors nous avons le Pouvoir.
 L'effort fut une aide; l'effort est l'entrave.
 
 Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude.
 Le désir fut une aide; le désir est l'entrave.
 
 Quand nous avons dépassé l'individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles.
 L'ego fut une aide; l'ego est l'entrave.
 
 Quand nous dépasserons l'humanité, alors nous serons l'Homme.
 L'animal fut une aide; l'animal est l'entrave.
 

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Vos commentaires

Questions :

1.       Pour quelle raison faudrait-il maintenir par-dessus tout l’idée d’univers statique?

2.       Se l’univers est dans son ensemble évolutif, ne sommes-nous pas, bon gré, mal gré, obligé d’admettre que ses lois sont aussi en devenir ?

3.       Une interprétation purement matérialiste peut-elle rendre justice à l’idée même d’évolution ?

4.       Comment pourrions-nous distinguer la notion de progrès de celle d’évolution ?

5.       Si l’univers se crée à chaque instant, est-il pour autant indispensable de lui prescrire un but à atteindre ?

6.       Pourquoi la conscience est-t-elle en définitive la clé de l’évolution ?

7.       Comment comprendre l’idée selon laquelle nous pourrions coopérer à une évolution consciente ?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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