Leçon 175.  Recherches sur  la conscience et l’évolution     

    Une évolution est plus qu’un simple changement. Un changement est une altération dans le cours du Devenir. Nous l’avons déjà montré, tout change, tout se modifie dans le relatif et rien n’est stable. Un processus est une séquence de changements liés par une causalité interne. Il y a un processus de décomposition d’un emballage de papier jeté dans une décharge. Une progression est un ensemble de processus que l’on peut suivre, mais dont l’évaluation est neutre. On parlera de la progression d’une épidémie par exemple. L’évolution est une progression dans lequel le Temps connaît dans la Nature un auto-développement qui produit une création. C’est dans ce sens que l’on parle en biologie de l’évolution des primates.

    Évitons de tout mélanger et de parler d’évolution pour tout et n’importe quoi. Personne ne peut mettre en doute la réalité du changement, par contre, l’évolution ne va pas de soi et demande d’être établie sur des bases solides. Héraclite avait dans l’antiquité exprimé une puissante intuition du Devenir, mais on ne trouve pas chez lui l’idée d’une évolution. Nous avons vu dans une précédente leçon qu’il était plus pertinent de parler de « changement » des mentalités que « d’évolution » des mentalités et qu’il fallait aussi distinguer clairement l’évolution de l’Histoire. Force est de constater que l’idée d’évolution surgit dans la pensée occidentale avec Darwin. C’est à Darwin que nous devons la première formulation du premier paradigme de l’évolution et il ne concerne en premier lieu que la biologie.

    Mais où devons-nous chercher les clés de l’évolution ? Peut-elle se ramener à des processus physico-chimiques émergents ? L’idée d’évolution doit-elle être cantonnée dans le registre de la biologie ? Avons-nous le droit de parler d’une évolution du cosmos ? Surtout, peut-on parler d’évolution sans supposer la manifestation d’une conscience ? (texte)

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A. Trois niveaux temporels

    Pour que l’idée d’évolution prenne un sens, il faut qu’il y ait un dynamisme du Temps, car si le temps est créateur, l’univers est évolutif. Au cours des leçons précédentes, nous avons abordé séparément trois domaines temporels. Le premier concernait l’interprétation du temps de la Nature, la temporalité de la matière. Le second avait trait à la temporalité du vivant dans le passage de l’inerte au vivant et dans la relation entre histoire et évolution. Enfin, le troisième concernait la temporalité de l’esprit. Il est cependant d’usage de n’employer la notion d’évolution que dans le domaine du vivant. Avons-nous des raisons de penser qu’à travers la nature même du temps, l’évolution déborde le registre de la biologie ?

    --------------- 1) Souvenons-nous du point de départ de Bergson et de son interrogation sur le temps en physique. Ce qui frappe Bergson, c’est de constater que, dans la représentation de son époque, le temps n’a aucune existence réelle. Dans la physique héritée de Newton, le temps n’était qu’un nombre et n’avait aucun efficace. Il pouvait s’accélérer et s’écouler à l’envers (texte) que cela ne changeait rien aux explications scientifiques qui n’en tenaient aucun compte. Les équations de la mécanique céleste sont indifférentes au sens du temps. Or, la contradiction avec l’expérience est flagrante. Pour nous, le temps s’écoule du passé vers le futur, on dit que, contrairement à l’espace, il est orienté. Dans la vie concrète nous sommes obligés de prendre en compte l’irréversibilité, mais aussi l’indétermination du temps (texte). Qui a raison ? La physique classique ou l’expérience consciente ? Bergson affûte ses critiques contre une physique ancrée dans le paradigme mécaniste et qui est encore tentée par le déterminisme intégral de Laplace. Or si c’est la rigidité du  déterminisme qui gouverne la matière, on ne voit même pas comment aurait pu  s’y nicher cette fluctuation orientée et imprévisible que suppose l’apparition de la vie.  Et que dire de l’homme ! La manifestation de la vie est incompréhensible dans le cadre d’une représentation mécaniste, dans laquelle  le temps est dépourvu de dynamisme interne, appauvri et statique.

    Or ce qui est frappant dans le développement ultérieur de la physique, c’est la destruction de la représentation classique du temps et l’entrée dans une conception évolutive de l’univers. Newton avait déjà été effrayé par l’instabilité vers laquelle conduisait de sa propre représentation de l’univers. Il se rendait compte que ses propres équations interdisaient un univers statique et qu’elle conduisaient à l’idée d’un univers en Devenir. Il fallait trouver une stabilité ! Einstein avait été lui aussi saisi du même effroi, au point d’en chercher le remède dans l’hypothèse d’une constante cosmologique et de rater ce qu’il aurait pu prévoir, la découverte de l’expansion de l’univers.

    Au point où nous en sommes aujourd’hui, la cosmologie a balayé ces réticences et elle reconnaît clairement que l’univers est évolutif. Il est évolutif car il y a bien eu création continue de matière depuis la singularité initiale du Big-Bang et parce qu’il comporte une imprévisibilité essentielle. (texte) Il y a 15 milliards d’années. Selon la théorie actuelle, un centième de seconde après le big-bang, jaillissaient les premières particules atomiques, protons, neutrons, et électrons. Les noyaux de deutérium, qui sont un  assemblage de 1 proton, 1 neutron et 1 électron, se sont formés au bout de 1 seconde. Les noyaux d'hélium contenant 2 protons, 2 neutrons au bout d’un quart d'heure. Ensuite sont apparus les atomes les plus légers, 300.000 ans plus tard: atomes d'hydrogène (1 proton et 1 électron) et atomes d'hélium (2 proton, 2 neutrons, 2 électrons). Les nuages froids d'hydrogène et d'hélium se sont formés au bout de 1 million d'années. 100 millions d'années après le Big-Bang, la force de gravitation a provoqué une condensation qui a donné naissance aux premières galaxies, dans lesquelles sont apparues les premières proto-étoiles. Les étoiles et planètes que nous connaissons ont été formées au bout de 5 milliards d'années. Quant à la planète Terre, elle se serait formée il y a 4,6 milliards d'années, soit plus de 10 milliards d'années après le Big-Bang. Si nous considérons l’apparition séquentielle des éléments, il est indéniable que nous devons parler d’un processus de manifestation temporelle. L’univers a vu le jour dans une explosion initiale et n’a cessé de s’agrandir. L’expansion n’est pas le fait d’une répulsion cosmique, mais provient du Big-Bang lui-même. Le modèle inflationniste montre que l’ensemble de la matière et de l’énergie sont apparues quasiment à partir de rien. Il faut 700.000 ans d’expansion et de refroidissement pour que matière et énergie divorcent et que la fragmentation à l’infini de la matière se structure. L’évolution de la matière s’est poursuivie à l’intérieur des étoiles donnant les éléments chimiques fondamentaux.

    Notons que cette vision est très éloignée de l’univers mécanique immuable de la physique classique. La conception évolutionniste de l’univers s’est imposée et s’est élargie, au point de finalement tout englober, y compris les particules fondamentales et les champs de la physique. Comme nous l’avons vu, les physiciens ont découvert l’indétermination du temps et aussi les formes de la flèche du temps. (texte) Bref,  il n’y a plus rien de choquant à parler aujourd’hui d’évolution dans le domaine de la physique.

    2) Continuons le récit précédent. A ses débuts, la Terre n'est qu'une boule de lave en fusion, enveloppée par une atmosphère de vapeur d'eau et de gaz toxiques. En se refroidissant, la surface s'est solidifiée pour former ce que l’on appelle la croûte terrestre. Nous savons que peu à peu, la vapeur d'eau s'est condensée pour former les océans. C’est au sein des océans que des bactéries ont commencé à apparaître et à se développer. Ces premières bactéries étaient composées d'une seule cellule. Mais elles avaient déjà le support essentiel de la chaîne du vivant, l’ADN. Ce qui est remarquable, c’est qu’à partir de ce moment là, le temps s’est encore accéléré. Il ne faut qu’un milliard d'années pour que les cellules se dotent d'un noyau. Une nouvelle logique se met alors en place, car le développement du vivant suppose qu’il y ait une coopération et une spécialisation cellulaire. Ce sont des paquets de bactéries en symbiose qui vont former les proto-organismes jusqu’à composer des organismes permanents dans lesquels les cellules ont évolué dans le sens de la spécialisation.

t déjà là, ce sont des petites variétés de rats qui ne peuvent se développer. Ils servent de nourriture. Ensuite c’est l’énigme, il y a 65 millions d’années, la catastrophe cosmique, qui voit la disparition des dinosaures, laissant du coup le champ libre au développement des mammifères. De transition en transition, via l’action d’un certain nombre de mécanismes dont le principal serait la sélection naturelle, nous arrivons enfin à l’apparition de l’homme. Le temps n’a fait que s’accélérer, tandis que retombait, dans un feu d’artifices, la séries des espèces vivantes vouées d’abord à une répétition, puis passant par des mutations pour arriver jusqu’à nous.

    Remarquons que dans la communauté scientifique personne ne nie l’existence de l’évolution biologique. Là où les discussions sont serrées et les polémiques assez vives, c’est seulement sur la manière de l’expliquer, car il existe plusieurs théories en concurrence. Mais on admettra volontiers ici que le temps est le facteur clé et que cette épopée de la conquête de la Terre par le vivant, suppose un dynamisme temporel inventif, bref une Durée dans les termes de Bergson.

    3) C’est paradoxal, mais là où nous avons aujourd’hui les réticences les plus nettes à parler d’évolution, c’est au niveau de l’esprit et en particulier dans le registre de l’Histoire humaine. Au XIX ème siècle, on pouvait encore tenter d’aligner, dans le prolongement de l’évolution biologique, le progrès de l’Histoire  humaine. Au niveau social, le concept de progrès prenait le relais de l’évolution biologique, la perspective des philosophies de l’Histoire ne l’interdisait pas. La tentation était grande de penser que la puissance évolutive qui travaille dans la vie devait aussi porter l’élan fier et conquérant du progrès.

    Mais le temps de l’Histoire et le temps de la Nature sont très différents. Comment comparer quelques 600 millions d’années dévolution biologique avec mettons 6000 ans d’Histoire humaine ? A côté de la longue patience de la Nature et des lenteurs de l’évolution,  le temps de l’Histoire est frénétique. L’Histoire est portée par la conscience des hommes, tandis que l’évolution est se déroule sans elle. L’histoire est manifeste, tandis que l’évolution dans ses processus reste cachée. Comme nous l’avons aussi montré, impossible de ne pas prendre en compte dans la Nature le mouvement cyclique du temps, tandis que le concept classique de l’Histoire suppose lui un temps linéaire.

    ---------------Les objections les plus brutales nous viennent de l’insanité de l’histoire humaine elle-même et de son caractère chaotique. Quand on ouvre un livre d’histoire qu’y trouve-t-on ? Churchill disait de l’Histoire "one dumb thing after the other". Une stupidité après l’autre. Des tombereaux de souffrances et de destructions inutiles. Un jeu idiot de suprématie dans des guerres et des batailles, de constructions et destructions  alternées. L’Histoire n’est peut être pas faite à 90% d’insanités, mais deux guerres mondiales nous ont désillusionnés de la croyance du XIX ème selon laquelle le progrès scientifique et technique devait inéluctablement produire un progrès moral et une amélioration indéfinie de la condition humaine. Avec, pendue au-dessus de nos têtes l’épée de Damoclès de l’arme nucléaire, il nous est possible de mettre fin en quelques secondes à l’aventure de l’esprit sur cette planète… Pas de quoi être fier au point de se vanter d’être le héraut de l’évolution. On peut donc facilement ironiser sur la prétendue évolution mentale de l’homme sur cette Terre. Le monde change, mais l’homme reste malheureusement toujours le même ! Et s’il est aussi inconscient dans sa conduite aujourd’hui que dans les siècles précédents, (texte) lui donner des jouets technologiques, ou lui fournir des armes de destruction massive est un jeu évolutif extrêmement périlleux. Il y a, dans la période contemporaine, largement de quoi montrer que l’Histoire, loin de suggérer une évolution, nous met sous les yeux une inquiétante montée des extrêmes. Une exhibition du pire. (texte) Bref, dans le cours de l’Histoire, l’évolution de l’esprit n’est jamais acquise, au mieux, c’est une tâche indéfinie à conquérir, une sorte d’idéal, comme dirait Kant et elle reste marquée par l’incertitude. (texte)

    Pour qu’elle ait un sens, il faudrait : a) soit prendre en compte une immensité de Durée, dans laquelle notre petite histoire ne serait alors qu’un court chapitre, et compter sur le Temps pour surmonter l’incertitude humaine et voir enfin l’homme évoluer. On dira par exemple que d’ici 5.000, voire 10.000 ans peut-être, le mental humain aura réellement évolué ! b) Soit envisager la possibilité d’une accélération par un saut évolutif, une mutation de la conscience humaine qui ne procède pas du temps et provoque l’apparition d’une nouvelle espèce douée d’une conscience tout à fait différente de la conscience humaine actuelle. (texte)

B. L’ego, la conscience et l’évolution II

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Vos commentaires

Questions :

1.       Pour quelle raison faudrait-il maintenir par-dessus tout l’idée d’univers statique?

2.       Se l’univers est dans son ensemble évolutif, ne sommes-nous pas, bon gré, mal gré, obligé d’admettre que ses lois sont aussi en devenir ?

3.       Une interprétation purement matérialiste peut-elle rendre justice à l’idée même d’évolution ?

4.       Comment pourrions-nous distinguer la notion de progrès de celle d’évolution ?

5.       Si l’univers se crée à chaque instant, est-il pour autant indispensable de lui prescrire un but à atteindre ?

6.       Pourquoi la conscience est-t-elle en définitive la clé de l’évolution ?

7.       Comment comprendre l’idée selon laquelle nous pourrions coopérer à une évolution consciente ?

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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