Leçon 275.   Pouvoir, religion et culpabilité    

    Nous savons tous que la culpabilité a joué un rôle prédominant dans la représentation religieuse en Occident, c’est même une spécificité des monothéismes sémitiques. La Bible raconte dans le mythe de la Genèse qu’une fois la création effectuée par Dieu, Adam et Eve vivaient en toute innocence nus dans le jardin d’Eden, quand Eve fut tentée par le serpent de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien De la religion à la spiritualitéet du mal. Elle croqua la pomme et la proposa à Adam. Il est dit que quand Dieu l’apprit se mit en colère pour cette « Faute » de lui avoir désobéi ; ils étaient donc coupables, s’ensuivit le châtiment pour ce qui allait par la suite être appelé « péché originel ». Adam et Eve furent chassés du paradis, le premier avec la punition de devoir « gagner son pain à la sueur de son front », et pour la seconde « d’enfanter dans la douleur ». Non content de cela, mais la vindicte était terrible, puisque la Faute se transmettrait à tous les descendants, la culpabilité devenant une marque honteuse que devrait même porter chaque être humain en naissant, en souvenir de la Faute commise par leurs géniteurs originels.

    Il ne viendrait à l’esprit de personne de prendre le mythe de l’androgyne de Platon au premier degré comme un récit réel, ce serait une sottise. Comme tous les mythes, cette histoire de péché originel ne doit pas être prise au sens littéral, ou on en tirera des absurdités, voire des monstruosités. Toujours est-il que… c’est exactement ce qui s’est passé. Encore aujourd’hui l’Islam considère la femme comme mauvaise (c’est elle qui a commis la Faute), le christianisme a été particulièrement odieux dans l’usage qu’il a longtemps fait de la culpabilité. Au vu du caractère grossier et simpliste qu’elle prête à Dieu, ce genre la théologie de la peur se discrédite elle-même en tant que discours sur Dieu et sur le plan moral, elle ne vaut guère mieux. Il fallait s’adresser aux hommes dans le langage de l’époque à travers des images qu’ils pourraient comprendre dans l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Un « dieu guerrier » chef de tribu leur convenait et quoi de plus habile que culpabilité pour soumettre tout un peuple ? La culpabilité procure sur autrui un ascendant énorme, et c’est un outil de pouvoir très puissant.

        Mais cette lecture est insuffisante, la culpabilité est-elle religieuse, occidentale, ou tout simplement humaine ? Quelle portée lui reconnaître ? Devons-nous suivre ceux qui tentent de la justifier ? Ou bien faut-il s’en méfier comme de la peste?

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A. Religion et culpabilité

    Partons d’un exemple très simple. La culpabilité est une émotion très particulière. Elle est plus que de la gène par exemple éprouvée par une jeune femme en pleine réunion qui découvre soudain une tâche sur son chemisier, suite à une repas pris à la sauvette. De quoi faire monter le rouge aux joues, avec une certaine inquiétude si c’est s’est remarqué. D’où un certain embarras, terme voisin, mais surtout de la honte qui est inséparable de la culpabilité. Disons que la honte ressentie devient de la culpabilité quand le sujet a le sentiment de transgresser une norme morale ; ici l’obligation en conseil d’administration de se présenter de manière impeccable. La culpabilité implique le sentiment d’être jugé sous le regard d’un autre et pris en faute. Cependant, nous pouvons déjà observer que, sur le plan psychologique, quand il n’y a pas d’identification au jugement d’un autre posé sur soi, la culpabilité ne peut apparaître ; nous pouvons passer outre, reconnaissant certes une faute, mais sans en faire une histoire pour se torturer avec, ce qui génère une forme d’anxiété et la culpabilité. Si on s’en tient là, donc, rien de spécifiquement religieux dans la culpabilité. Mais c’est sans compter la puissance des croyances.

     1) Nous n’en n’avons pas clairement conscience d’ordinaire, mais nous percevons la réalité à travers le filtre de nos croyances ; nos croyances sont à leur tour tissées à l’intérieur du récit culturel dominant dans lequel nous avons été élevé et bien sûr la plupart du temps, celui-ci est fortement imprégné de croyances religieuses qui justifient la culpabilité bien au-delà de sa nature purement psychologique. Qu’on le veuille ou non donc, même sous une forme diffuse, nous portons un héritage de croyances qui peut alourdir la faute d’un puissant facteur de culpabilité, précisément quand le récit culturel d’origine religieuse pousse implacablement dans cette direction.

    C’est nettement le cas dans l’héritage judéo-chrétien de l’Ancien Testament. Le chrétien qui se rend au confessionnal ne fait pas que reconnaître un fait ou une bêtise, il se sent coupable, il a honte de lui-même, conformément à ses croyances, il se voit comme pêcheur, il attend une pénitence. La culpabilité appelle le repentir et la punition.  Il s’est identifié au pêcheur, il a pris l’identité de pêcheur, dans ces conditions, ce n’est plus l’acte qui est jugé, mais l’individu. Le pêcheur est incarcéré dans sa faute, comme si toute son existence était prisonnière d’un acte impardonnable. Mea culpa, c’est « ma faute, ma très grande faute », surtout c’est moi qui l’ai fait.

    Le sujet se divise en deux, d’où ce regard terrifié, le roulement des yeux qui va depuis soi-même vers un autre virtuel qui vous observe et vous tient en joue. Dans dualité apparaît la division entre un moi condamné et un moi juge. Le moi condamné est dans le mea culpa : c’est moi qui l’ai fait, ce qui veut dire : « je prends sur moi tout ce qui s’est passé, c’est ma faute », il est au tribunal devant le moi juge qui n’est autre qu’un moi idéal. Et attention, cela va très au-delà de la seule responsabilité ; s’y ajoute le poids de la mauvaise conscience qui ne peut requérir toute sa violence qu’en présupposant un moi juge suprême. Dans une religion qui entend attribuer à Dieu cette intention de « juger » ses créatures, la culpabilité prend une forme extrêmement puissan-

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  © Philosophie et spiritualité, 2016, Serge Carfantan,
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