Leçon 226. Conscience morale et conscience psychologique   

    ... conscience psychologique et conscience morale. La conscience psychologique est synonyme d’éveil, de présence à soi, elle comporte des degrés et son contraire est endormissement, absence, bref, inconscience au sens premier. Comme nous l’avons vu précédemment, nous passons à travers trois états relatifs de conscience, à savoir l’état de veille, l’état de rêve et le sommeil profond. La différence entre eux se marque effectivement en termes de présence et d’absence. Comme d’ordinaire nous ne prenons pas en compte les deux derniers états, nous identifions la conscience psychologique avec vigilance. Toutefois, pour ce qui est de la vigilance, l’homme n’en a certainement pas le monopole. Chez l’animal elle est souvent très élevée. Le chien en arrêt est très vigilant, il n’est pas distrait par tout un train de pensées inutiles comme l’est souvent l’être humain. Mais cela n’a rien à voir avec un quelconque sens moral.

    La conscience morale est bien différente, elle désigne cette aptitude qui est propre à l’homme de pouvoir évaluer ses actes en bien ou en mal, et de juger. La conscience morale est dans son essence responsabilité à l’égard de ce que nous avons en garde. Ainsi l’inconscience morale est synonyme d’irresponsabilité et elle est considérée comme une faute. D’un point de vue juridique, elle peut être passible de sanctions. Nous avons vu que par bonne conscience on entend le fait de n’avoir rien à se reprocher, tandis que la mauvaise conscience désigne inversement le reproche adressé à soi-même d’avoir mal fait, et elle entraîne dans son sillage la culpabilité, la honte, les remords. Remarquons que dans le langage courant, nous ne mettons pas l’épithète « morale » à la suite d’inconscience, car il est quasiment toujours sous-entendu que nous parlons de l’inconscience morale quand nous faisons le procès de l’inconscience.

    Maintenant, quelle relation y a-t-il entre la conscience psychologique et conscience morale ? Que nous soyons vigilant implique-t-il nécessairement que nous soyons moralement conscient de nos actes ? Inversement, le fait ...

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A. Du moralisme en matière de conscience

    Ouvrant un dictionnaire, nous pourrons constater que, même s’il est précisé que la conscience est l’intuition qu’a le sujet de ses actes, il suffit la plupart du temps de suivre la phrase pour qu’une ou deux virgules plus loin il soit question d’évaluation morale. Le mot conscience n’est jamais clair, il demande clarification et il serait de bonne précaution à chaque fois que quelqu’un l’utilise de lui poser la question : « mais qu’est-ce que vous entendez par « conscience » ? Sinon on risque le quiproquo. Sous la plume de William James (texte) ou de Bergson le mot conscience prend un sens psychologique (texte). Rousseau lui, prend le mot dans un sens moral. (texte) En toute rigueur, quand on le lit, il faut ajouter en pensée le terme « morale » après le mot conscience pour le suivre. Kant, (texte) sous l’influence de Rousseau, fait souvent de même. Marx lui prend le mot conscience dans un tout autre sens, il en donne une interprétation idéologique : la conscience devient la superstructure idéologique, le « sens commun », la conscience de classe, ses pseudo évidences qui ne sont que le reflet de l’infra-structure économique d’une société. Ne pas marquer une nette clarification conduit à des confusions et il faut impérativement sérier les questions et ne pas tout mettre dans le même sac. Pour l’instant, ...

     1) En remontant aux sources de la pensée occidentale vers la démarche socratique, nous butons sur le célèbre « connais-toi toi-même ». Or nous avons montré précédemment en détails que la  question « qui suis-je ? » ne se réduit certainement pas seulement à un « examen de conscience » moral.

    Que suppose « l’examen de conscience » ? Socrate, bien qu’animé d’un véritable souci éthique, n’a pas donné des conseils du genre : « fais le décompte de tes vilains défauts et soit fier de tes belles qualités! » Ou encore : « Fais le bilan de tes bonnes actions du jour et repend-toi de tes mauvaises actions ! Honte à toi pour tout le mal que tu as pu faire en ce jour, en pensée, en parole et en acte !  Confesse tes péchés devant Dieu, demande pardon.» etc. Ce qui est un glissement trivial de la connaissance de soi sur la pente du moralisme.  Socrate en appelle certes à une plus haute lucidité, mais il ne s’y prend pas face à Calliclès en lui faisant des sermons, (texte) pour lui dire que « ce n’est pas bien » de vouloir satisfaire tous ses désirs, ou « c’est mal » de mépriser la justice etc. Il est bien plus subtil, il tente de lui faire comprendre que la position de l’hubris qu’il croit pouvoir soutenir est en réalité intenable. S’il l’examinait en vérité, il verrait qu’elle ne se tient pas.

    Après des siècles de christianisme, quand nous parlons d’examen de conscience, ce n’est pas du tout cela que nous avons en vue. Nous avons derrière nous un très long conditionnement et une très longue histoire de péché et de culpabilité. (texte) Même pour ceux qui n’ont aucune religion, aucune théorie de la chose, qui n’ont que très peu de culture, l’examen de conscience est toujours perçu comme un jugement moral au sens fort. Juger les autres nous savons faire, nous le faisons même à tour de bras dans les procès d’intentions, les accusations et les reproches. Ce qui nous semble donc difficile, voire héroïque et courageux de devoir exercer la même attitude contre soi. « Fais ton examen de conscience ! » Injonction très sévère et plutôt menaçante. L’examen de conscience introduit une division dans la conscience. Il y a d’un côté le moi réel avec ses motivations, ses compromissions et sa mauvaise foi, le moi qui est jugé moralement inconscient. Le Pinocchio de l’histoire. Il y a de l’autre, le moi idéal à qui on fait appel, capable de mener l’auto-critique, de pointer les oublis, les manques et les fautes ; la conscience morale inflexible, qui fait passer au tribunal le moi-condamné en édictant les reproches qu’il est en droit de se faire. Jimmy le criquet de l’histoire. D’où la honte par devers soi, la faute, les remords, le sentiment de culpabilité, le sentiment de ne pas être à la hauteur de ce que l’on devrait être etc. Ce que l’on nomme bizarrement  la « conscience », (que l’on doit appeler la conscience morale) c’est l’instance la plus élevée de la personne, le moi idéal. En appeler à la « conscience » de quelqu’un, c’est alors solliciter en lui le moi idéal, exiger de lui son devoir, un sens élevé de la responsabilité, une maturité morale qui est sans commune mesure avec l’immaturité du moi laissé à lui-même. Car si cela ne tenait qu’à l’ego, il écraserait bien vite le criquet ! Pour ne plus entendre la « voix de la conscience » (texte) et faire comme bon lui semble. On a tous horreur des moralisateurs ! Qu’il se taise donc ce cricket !

    Mais la fable de Pinocchio est fausse, elle met au dehors un conflit qui est au-dedans de chacun d’entre nous et qui est le produit du jugement moral. Freud l’a compris. Il n’a pas changé la structure, mais l’a réinterprétée. Selon lui, le moi serait bien tenté de satisfaire aux pulsions du Çà et de ne vivre que sous la conduite du principe du plaisir. Toutefois, il lui faut composer avec le principe de réalité et avec les interdits. La figure du père chez Freud porte le moi idéal et celui-ci, dans le développement psychique est reformé de l’intérieur par l’éducation, ce qui fait, qu’à la période non scindée de l’enfance placée sous l’autorité répressive des parents, succède à la vie adulte, le surmoi désormais en posture d’exercer par lui-même une répression sur le moi. ... des frustrations du moi se sentant observé, jugé devant l’autorité du père et en même temps gardant le sentiment de n’avoir jamais été à sa hauteur. D’où l’importance des tabous, des interdits et des règles pour dresser un rempart contre l’envahisseur, le règne sauvage de la pulsion qui menace toute civilisation. Qu’on se le dise, pour Freud l’homme est un loup pour l’homme et sans le dressage de sa conscience morale, il ne pourrait vivre en société.

    Si nous laissons de côté la fragmentation illusoire de l’esprit et les appellations allégoriques, nous reconnaîtrons que le surmoi, c’est encore de l’ego et rien d’autre et même de l’ego plein de suffisance. L’ego n’est jamais si bien affirmé que quand il s’estime dans son droit et avec la conscience morale à ses côtés. Un peu comme Dieu dans toutes les guerres est toujours avec « nous ». Got mit uns. Et de chaque bord. La « bonne conscience » est un sauf-conduit, un permis de circuler en toute impunité, avec l’assurance que rien ne peut nous être reproché. Moi, je suis dans mon bon droit. « Moi j’ai raison, c’est l’autre qui a tort et j’ai ma conscience pour moi... Lui, il ne peut pas en dire autant! ». La  bonne conscience juge de haut, se hausse le col et se lave les mains de tout soupçon, elle est au-dessus de la mêlée. La « mauvaise conscience », est accablée du poids des ses fautes, elle sent le regard du dieu moral qui la suit partout, elle se ronge de culpabilité, jusqu’au moment où elle doit enfin avouer pour connaître une délivrance. En réalité, dans l’une comme dans l’autre, il n’est pas vraiment question de la conscience, mais il est partout question de jugement moral. Celui qui juge les autres et accuse a tôt fait de s’adjuger la bonne conscience et celui qui se sent jugé, réduit, méprisé, condamné, n’a souvent pas d’autre choix  que de porter le poids écrasant de la mauvaise conscience. C’est une situation plutôt concentrationnaire que cette vie où chacun se sent jugé et menacé dans cette « conscience » qui n’est en fait qu’une image de lui-même, quelquefois sanctifiée, mais souvent souillée, mille fois maudite et parjure. Le moralisme ...

     2) Nous savons bien que vouloir faire la morale, ou du préchi-précha n’est pas efficace, et que cela ne met pas l’esprit en présence de la vérité, ce qui est la seule façon de le redresser. On n’obtient rien en voulant forcer les choses par des sermons, ... « Tu vas être punis ! » « Le mal que tu fais te seras compté à l’heure du jugement dernier ! » etc. Un esprit qui agit sous la contrainte de la peur n’agit pas librement, il ne fait que réagir émotionnellement et dès que l’occasion lui sera donnée, il pourra retourner vers les conduites condamnables qu’on lui reprochait. Les êtres humains font ce qu’ils veulent et ils ne changent d’attitude que lorsqu’il ils veulent en changer, mais cela ne se produit que lorsqu’ils comprennent qu’ils ont fait fausse route. Il n’est plus possible de persister dans une direction quand on voit à l’évidence qu’elle ne conduit pas du tout là où nous voudrions aller. Quand nous voyons que nous nous sommes trompés. C’est à ce moment là seulement que nous sommes prêts à faire un nouveau choix.

    En examinant avec une grande attention les croyances qui sont à la racine de nos actes, nous faisons bien plus qu’en condamnant, en bombardant de reproches, de menaces ou d’injures. La compréhension demande accueil, elle est moins emphatique et plus silencieuse que l’imprécation morale, mais  beaucoup plus puissante. Parce que les hommes agissent toujours en fonction de ce qu’ils croient être bon. Bien sûr, imposer une discipline, des règles ou des lois peut se justifier socialement, et c’est même nécessaire quand une situation devient chaotique et que les êtres humains deviennent confus et violents.  Mais c’est un ordre bien fragile que l’ordre qui est imposé de l’extérieur, ce n’est pas l’ordre vrai et spontané de la conscience droite. D’une conscience éclairée. Comme le disait Spinoza, le sage fait le bien pour le bien lui-même, et non par peur de la sanction ; et nous pouvons ajouter : il ne fait pas le bien pour se conformer à la règle ou se faire bien voir ! Il fait le bien pour lui-même car il voit qu’il n’y a rien d’autre à faire et de surcroît, l’élan de la bonté ne demande pas d’effort, car la bonté est un don de soi. Face à un esprit qui s’enferme dans une attitude négative, il n’y a pas d’autre choix raisonnable que le chemin de patience du dialogue. De la mise en lumière des croyances inconscientes, du déploiement dans la parole des opinions qui ...

    L’être humain ne peut persister ... se produisait une sorte de coma de l’esprit.  Une sorte d’absence. Nous ne nous rendons pas compte de ce que nous sommes en train de faire. On perd la tête. Ce n’est qu’après coup que l’inconscience apparaît comme inconscience.

    Scène banale sur Internet. Un jeune asiatique tabassé à mort par des jeunes à la sortie du lycée, le tout filmé par le portable d’un des membres du groupe. Minutes d’extrême violence. Étaient-ils bien conscients de ce qu’ils étaient en train de faire ? Se rendaient-ils compte ? L’excitation verbale des uns et des autres, l’idée de « taper sur du chinois », il y a une sorte d’état second dans cette violence. Une ébriété, peut être entretenue sous substance. Ils ne voient pas qu’un être humain est en train de hurler sa terreur et de souffrir. Il y a forcément une sorte d’étrange anesthésie de la sensibilité, (texte) un blocage de l’empathie. Et c’est là que nous rejoignons la conscience psychologique. Impossible de faire des choses pareilles en pleine conscience. En pleine conscience, l’un d’entre eux aurait essayé de calmer tout le monde, de s’interposer immédiatement et de porter secours, parce qu’en pleine conscience, nous sentons de manière très vive la souffrance infligée. C’est le pathétique du sentiment. Il n’y ait pas de délai et de délégation possible. Il y a toujours un état second dans la violence et une chute de conscience à un plus bas degré. Il faut d’une manière ou d’une autre étourdir la lucidité pour que l’innommable puisse se produire. L’inconscience morale est donc nécessairement liée à une inconscience psychologique et c’est la seconde qui rend possible la première. Il faut vraiment avoir une absence pour balancer un mégot allumé dans des broussailles jaunies sous la chaleur du plein été, alors qu’une forêt de pins surchauffée est là toute proche. Il faut que le corps émotionnel s’embrase que la colère monte, qu’elle éclate en haine furieuse pour que la confusion envahisse l’esprit et qu’ainsi troublé il en vienne à l’irréparable, qu’enfin, par après il finisse par dire : je ne sais pas ce qui m’a pris, je n’étais pas moi-même à ce moment là. Perte de conscience.

B. Lucidité et conscience morale

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Questions:

1. Doit-on cultiver les remords?

2. Peut-on dire que la mauvaise conscience nous rend d'avantage moral?

3. Pourquoi est-il nécessaire de faire un examen critique de la bonne conscience?

4. La prise de conscience consiste-t-elle à faire le tri entre de bonnes et mauvaises intentions?

5. En quoi la volonté de diaboliser la volonté humaine est-elle une démarche erronée?

6. Sur quel plan le moralisme peut-il se justifier?

7. La conscience morale peut-elle se comprendre en dehors de tout a priori théologique?

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
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