Leçon 231. Recherches sur l’homme augmenté

    Depuis la modernité, la technique a peu à peu conquis le territoire de l’imaginaire de l’utopie et elle est devenue le véhicule de la volonté de puissance humaine. C’est à prendre non comme un jugement mais comme une observation aussi peu contestable qu’une autre tout aussi évidente : notre époque parle le langage de la science comme d’autres époques ont pu parler le langage de la philosophie ou celui de la religion. Et bien sûr quand nous parlons de science nous parlons toujours de techno-science, car il n’est aujourd’hui de développement scientifique qu’orienté par des fins techniques.

    Si la technique a triomphé de la nature pour donner les moyens d’en être maître et possesseur, elle devait dans la foulée produire les moyens d’être maître et possesseur du corps humain, les moyens d’être maître et maître et possesseur de l’esprit humain et enfin peut être maître et possesseur de l’âme humaine. Nous avons déjà réalisé les étapes préliminaires du projet techniciste et nous sommes désormais aux étapes avancées que l’on peut résumer dans une expression : la perspective de l’homme augmenté. Or, tout au long de ce parcours demeure la même inquiétude : toujours plus de technique, oui, mais portée par quelle conscience ? Ou par quelle inconscience ? Que nous révèle la perspective de l’homme augmenté sur le sens de la technique ? E____________________

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A. L’homme comme collection de prothèses

    a) Dans la maladie l’homme peut se sentir diminué, réduit même parfois à un état végétatif, ce qui signifie qu’il ne peut plus faire usage de ses capacités  de se mouvoir, de penser, d’agir, de créer, de vivre en relation et qu’elles sont fortement réduites. Ce que personne ne souhaite.  

    b) Nous dirons qu’il est normal de pouvoir jouir de nos facultés, naturel pour chacun de nous de se sentir vivre avec un corps sain, un esprit éveillé, de pouvoir se livrer aux activités qui nous offre de la joie et du plaisir. Cependant, nous savons aussi qu’en général l’être humain ne fait qu’un usage très limité de ses potentialités : celles du corps que notre hygiène de vie respecte mal, et qui pourrait nous offrir davantage si nous savions seulement comment vivre et celles de l'esprit. ... _____________________________

    c) L’idée de l’homme augmenté se comprendra  donc à  l’inverse de celle de l’homme diminué et dans le dépassement du « normal », ce serait l’homme qui a reçu des extensions lui permettant d’accroître ses pouvoirs : décupler son énergie en dopant le corps, courir plus vite au moyen de dispositifs mécaniques sophistiqués, calculer plus vite par la greffe d’un ordinateur, voir plus loin avec une adjonction d’appareil de vision sophistiquée,  multiplier ses performances sexuelles, supprimer définitivement la maladie en remplaçant les organes par des prothèses, vaincre la mort etc. Partant de là, dans quelle perspective s'inscrit l'homme augmenté?    

    1) Eu égard à toute notre histoire depuis la Modernité, une première réponse s’impose : l’homme augmenté est l’aboutissement du développement de la techno-science vers  la symbiose de l’humain et de la machine. Cette convergence est appelée singularité. Le transhumanisme, qui véhicule l’idéologie de l’homme augmenté, s’inscrit dans le prolongement direct des pages prophétiques de Descartes (texte) sur les possibilités à venir de la technique dans le Discours de la Méthode, et du paradigme mécaniste que l’on reconnaît dans le Traité de l’Homme. Mais alors que Descartes s’en tenait à un objectif avant tout médical, celui de pouvoir un jour, par les moyens de la science, vaincre la maladie ;  il refusait en même temps de réduire l’humain à la machine et soutenait que l’âme, bien que jointe au corps, (texte) est d’une essence différente, de nature spirituelle. Nous avons vu plus haut que l’histoire du matérialisme a fait peu de cas des positions assumées par Descartes et s’est orientée avec un succès grandissant dans le développement du mécanisme. Ceci dit, il devient facile de comprendre que l’apogée du mécanisme est atteinte quand le paradigme dominant qui gouverne les sciences admet explicitement que tout ce que l’homme porte en lui se ramène à des mécanismes ou à un sous-produit de mécanismes, y compris sa conscience. Nous y sommes. Par conséquent, l’homme augmenté le sera par des dispositifs mécaniques qui transformeront l’humain en une entité possédant des capacités mentales et physiques améliorées ; et de même que Descartes avait justifié le développement de la technique par des préoccupations de santé, avant qu’elle  ne se développe ensuite hors contexte, le même schéma se ...

    Par exemple, ce sont bien évidemment les préoccupations médicales qui ont incité l’armée américaine à développer des programmes de prothèses pour ses GI revenus du combat en ayant perdu un ou plusieurs membres. Nous ne pouvons que nous réjouir de voir un être humain retrouver le sens de la mobilité alors que « naturellement » il serait cloué sur un lit ou un fauteuil roulant.  Les progrès techniques ont été si spectaculaires que de l’extérieur, on peut ne plus deviner quand les jambes sont naturelles ou quand elles ne le sont pas. Des prothèses de combattant, on est passé ensuite à des recherches sur l’exosquelette de super-soldat, puis au marché privé concernant les personnes victimes d’accidents graves ayant nécessité une amputation. Avec un succès qui ne se dément pas et qui reçoit une adhésion entière. Au point qu’en vingt ans, la représentation collective de l’homme porteur de prothèses s’est totalement retournée. Si on pouvait autrefois compatir devant ce qui était considéré comme une déficience, aujourd’hui, on commence aujourd’hui à envier le fait de disposer d’une prothèse qui paraît meilleure que l’organe naturel. Deux témoignages remarquables fournis dans l’excellent documentaire d’A2, Un homme presque parfait. Celui du soldat fier de contribuer à une amélioration continue des dispositifs de remplacement des membres amputés. Celui surtout d’Aimée Mullins née sans jambes et devenue athlète et mannequin. Elle tient des propos incroyables, disant qu’une de ses amies a été surprise de la voir plus grande avec de nouvelles jambes et l’avoir enviée de pouvoir choisir sa taille à volonté. Plus besoin de s’épiler, plus de lourdeurs et le choix entre plusieurs modèles. Comme d’autres ont des dizaines de paires de chaussures dans leur placard, elle dit rayonnante avoir 20 paires de jambes dans son armoire. Elle a très bien noté le changement de regard portée sur elle de la pitié à l’envie. « L’amputation volontaire, je pense que ça arrivera.. les athlètes feront n’importe quoi pour avoir les meilleurs avantages possibles». Comme il est de pratique répandue de se faire enlever les dents naturelles pour mettre des dents en céramique. Ce qui nous renvoie bien sûr aux performances de Pestorius aux jeux olympiques capable avec des prothèses de battre parmi les meilleurs athlètes. On savait déjà qu’il devenait très difficile aux joueurs d’échec de battre l’ordinateur, mais désormais dans cette logique du toujours plus, c’est le corps humain qui devient dépassé par les performances des prothèses et il devient évident que la volonté de puissance est déjà bionique. Le corps-physique parait désormais obsolète. On peut fabriquer des mains, des pieds, des bras ou des jambes non seulement d’un réalisme époustouflant, mais d’une efficacité supérieure aux membres de chair. Dans la même logique, pourquoi ne pas remplacer les reins, le cœur, les yeux ? Le corps physique est donc représenté comme une machine dont on peut avantageusement remplacer les pièces par des composants mécaniques plus efficaces, purs produits de la technologie la plus avancée.

   2) Personne n’a jamais réellement soutenu que la conscience était complètement indépendante du corps. Ce serait nier l’expérience humaine, celle des limites de la volonté ou l’expérience de la douleur. Être humain, c’est très exactement faire l’expérience de l’incarnation, en quoi l’homme diffère de l’ange qui lui ne serait pas incarné. Un spiritualiste comme Bergson montre  que le cerveau est une interface entre l’esprit et la matière et il admet parfaitement que les fonctions mécaniques dans lesquelles la pensée est engagée transitent par le cerveau. On peut très bien admettre que le cerveau est l’organe de la pensée mécanique, tout en soutenant que l’essence spirituelle de l’être humain transcende les fonctionnalités exécutées ________________________________________________________________________________________________________________

    ... montrant qu’il est possible de relier la pensée motrice à une machine en récupérant le signal électrique émis par le cerveau, pour le transformer dans un ordre commandé à une machine. Une sorte de casque percé d’électrodes capte les ondes cérébrales, qui sont analysées par un ordinateur qui va actionner ensuite tel ou tel dispositif. Ce qui n’est que la reproduction technique d’un schéma moteur engrammé dans le cerveau. L’étape suivante est d’implanter directement dans le cortex une puce, ce qui augmente la précision, mais comporte aussi des risques d’infection, et on sait aussi qu’un organisme rejette toujours ce qu’il considère comme un corps étranger. Mais ce n’est qu’un obstacle provisoire que la technique pense renverser. Parce que la théorie de l’homme augmenté part du principe que la fusion de l’homme et de la machine est non seulement possible, mais qu’elle est déjà en cours. Au point que la mode est désormais aux puces RFID, aux implants. On cite souvent le cas de Kevin Warwick, professeur à l’Université de Reading qui s’est rendu célèbre pour s’être fait implanté une puce dans le nerf du bras pour commander des machines simples. Animé d’un enthousiasme débordant, il exulte disant qu’il ne veut plus faire partie de l’humanité ordinaire  ...Le premier transhumain.

    Comme nous l’avons vu, la puissance actuelle de la technique peut descendre encore plus loin dans les manipulations. Dans le microscopique. Insérer à l’intérieur du corps des nanotechnologies, des robots miniatures pour réparer les organes, puis les remplacer. De cette manière, non seulement nous aurions une maîtrise de la sphère de la conscience, mais nous étendrions notre contrôle sur les zones qui sont en dessous de notre conscience et auxquelles nous n’avons pas accès. Un pouvoir accru sur les fonctions biologiques fondamentales, sur les hormones, donc sur le contrôle des émotions humaines. L’étape la plus audacieuse étant de reconfigurer entièrement l’ADN pour prendre le contrôle total des processus vitaux qui jusque là avait été abandonné au hasard de la sélection naturelle. On dira peut être que lorsqu’il manipule l’ADN ou même lorsqu’il parvient à séquencer le génome et le modifier, l’homme n’invente rien, il ne fait que trafiquer la création, mais il est incontestable que ce trafic est d’une redoutable efficacité qui tient du prodige. Une sorcellerie qui ridiculise les yogis, les fakirs, les mages et autres figures de l’ésotérisme. Nous sommes capables de contrôler la génération en sélectionnant les embryons (pour choisir une fille ou un garçon), de lancer le programme de Bienvenue à Gattaca, en commandant un bébé comme on achète une voiture avec ses options : couleur des yeux, taille, correction des maladies éventuelles, aptitudes physiques, tempérament etc. Et il aura droit en prime une fois venu au monde à toutes sortes d’améliorations bioniques.

    Quel est le nom que la science fiction a depuis longtemps trouvé pour désigner la perspective de l’homme augmenté ? L’avènement du cyborg. Contraction de cybernetic organsim, terme apparu dans les années ____________________________________

B. Un évolutionnisme technologique

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Vos commentaires

Questions:

1. N'assiste-t-on pas dans l'avènement de l'homme augmenté à une déconstruction de l'unité du sujet?

2. Est-ce accidentel si dans l'histoire de la technique en Occident, ce sont les motivations militaires qui ont souvent été premières?

3. Que veut dire l'expression obsolescence de l'homme?

4. Quel portrait du surhomme dessine le projet de l'homme augmenté?

5. Suffit-il d'affirmer de voir le projet de l'homme augmenté comme un objectif commercial pour en rendre compte?

6. Vivre la condition humaine jusqu'au bout n'est-ce pas naître et mourir tel que la nature nous a formé?

7. Les qualités humaines peuvent-elles être préservées si l'homme choisit une condition de machine?

 

 

  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
avec l'aide d'Aurélien Carfantan.
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