Leçon 274. En quête de sens          

    Précédemment, nous avons en abordant la philosophie de l’Histoire de Hegel distingué deux aspects de la notion de sens : a) ou bien l’idée que le cours de l’aventure humaine a bel et bien une signification et n’est donc pas absurde. b) ou bien l’idée que non seulement l’Histoire est pourvue d’une signification, mais qu’elle a aussi une orientation. Le sens correspondrait alors à une flèche qui va dans une direction. En philosophie de l’Histoire, cette direction, nous pouvions la rattacher à un concept porteur, celui du progrès, ou celui de lévolution.

    S’agissant du sens de la vie humaine, la distinction des deux points de vue reste valide, mais le contenu est différent. D’un côté nous dirons qu’effectivement, il importe que notre vie soit sensée, qu’elle ait une certaine logique, une cohérence interne et nous croyons qu’une vie significative s’inscrit dans le langage normal de la vie de notre époque. Une conduite insensée, absurde, est comprise comme déviante, hors contexte. D’un autre côté, mener une vie à peu près sensée ne garantit pas du tout que nous aurions découvert le sens de la vie, sa véritable direction, bref a minima que nous ayons le sentiment de nous inscrire pleinement dans son courant, d’être porté par son flot vivant.

    Le plus drôle dans cette affaire, c’est que l’on peut très bien mener une vie qui aux yeux du monde parait sensée et se rendre compte intérieurement qu’elle est complètement insensée, parce qu’elle n’est pas portée dans une direction satisfaisante et support de vie. Petit constat amer et vertige de la jeune fille qui sort d’une école de commerce et se retrouve en tête de gondole d’un supermarché en tailleur Chanel pour vendre du café : « Mais… qu’est-ce que je fais ici ?? ». Ou encore, dans le documentaire En quête de sens que nous allons aborder, le job consistant à bosser pour vendre aux Américains… de l’eau minérale française. L’anthropologue David Graeber s’est pas mal amusé des bullshit job. Juste pour y revenir, un extrait de son questionnaire : « Avez-vous l’impression que le monde pourrait se passer de votre travail ? Ressentez-vous la profonde inutilité des tâches que vous accomplissez quotidiennement ? Avez-vous déjà pensé que vous seriez plus utile dans un hôpital, une salle de classe, un commerce ou une cuisine que dans un open space situé dans un quartier de bureaux ? Passez-vous des heures sur Facebook, YouTube ou à envoyer des mails persos au travail ? »

    Bien sûr ce genre de questions ne se pose pas d’ordinaire car elles sont évitées dans l’inconscience ordinaire… jusqu’au moment où intérieurement cela devient intenable et l’absurdité saute aux yeux, ce qui implique une remise en question et un revirement radical. C’est le moment où la vie prend soudainement une autre direction, plus profondément significative, avec des choix qui sont davantage vivants, même si, aux yeux du monde ils peuvent paraître insensés ! Mais qu’est-ce qui nous permet de dire que la vie a un sens ?

A. Les raisons de vivre du capitalisme triomphant

    Si on écoute le sens commun, la réponse semble aller de soi : la vie a un sens parce que nous avons tout un tas de « raisons de vivre ». Ce qui veut dire ? Si on repose la question, il y a en général une certaine gêne, mais qui peut être contournée par un discours du genre (je pousse un peu) : « ma femme m’aime, mes enfants sont charmants, mon patron est sympathique, je profite des avantages de la ville, dans dix ans j’aurais fini de payer les traites de ma maison, le vendredi je profite d’un moment passé avec quelques potes devant une chope de bière, l’été je profite de camping sur la côte… J’me pose pas de question… ça me suffit ». C’est intentionnellement que nous avons répété « profiter », parce que c’est effectivement le mot qui revient de manière lancinante dans le langage courant, il est caractéristique de la postmodernité. Dans l’acception courante, il précise l’idée de « raisons de vivre » dans une somme de plaisirs, la profondeur molle d’un canapé, l’idée d’un esprit rangé dans la normale, embourgeoisé et satisfait. Mais les raisons de vivre se confondent-elles avec le sens de l’existence ?

    1) Mieux vaut insister, quitte à reprendre ce que nous avons vu ailleurs. En régime capitaliste, si pour beaucoup de gens le sens de la vie c’est de « profiter », c’est qu’ils croient que leur raison de vivre consiste à grappiller quelque chose que la société doit leur offrir. Cela peut s’entendre diversement. En Occident, profiter c’est consommer, comme le consommateur qui profite des soldes pour exploiter au maximum les remises. Profiter peut vouloir dire aussi faire du profit, du business, ou encore faire de l’argent en ne faisant rien, en jouant à la bourse, dans la spéculation. Enfin profiter c’est tirer le maximum de plaisir, comme on trait une vache pour en tirer le maximum de lait. On peut profiter du système, comme on profite des soldes, comme on profite des autres, comme on profite de la vie. Si vous allez à la plage, la question au retour : « alors, vous avez bien profité ? » signifie que vous devez tirer un maximum en baignade, crème solaire, bronzage, glaces, soda etc. « on a bien profité ! ». L’idée sous-jacente relève du matérialisme ambiant, il s’agit d’exploiter le plus possible : les divertissements, le paysage, les installations, l’environnement, la Nature, etc. En avoir pour son argent. Donc, s’il pleut ou que je me fais une entorse, je ne vais pas pouvoir « profiter » ! Je serai frustré du voyage… qui n’aura plus guère de sens : je n’ai pu « profiter » de rien.

    Le contraire exact de profiter, c’est donner, c’est le mouvement généreux opposé au vampirisme de l’exploitation qui « profite » de tout. Le consommateur est le profiteur de base du capitalisme, dressé dès le berceau à toute les formes d’avidité du consumérisme, mais pas du tout éduqué pour donner, pour se donner, pour donner de soi en direction des autres. Ce qui veut dire aimer. Il ne sait même pas vraiment apprécier sans que l’avidité s’en mêle, il lui en faut toujours plus. Il faut remplir le caddie et être sûr d’avoir fait des affaires. Le consommateur n’a jamais été éduqué dans la joie du don. Au contraire il a été formé pour des exigences, jusqu’à la démesure. Donc, comme il identifie ce qui est sensé, avec le fait de se remplir de satisfactions, une benne pleine à rebord de satisfactions doit procurer toutes sortes de « raisons de vivre ». Dans le consumérisme, le plaisir doit être pensé comme corrélat du désir et le désir comme corrélat du marché. Il faut implicitement ignorer une satisfaction qui ne serait pas marchandisable. La convergence activement recherchée dans le marketing veut que le plaisir ultime soit identifié à l’acte consommation elle-même. Ainsi la boucle est bouclée, le désir ne s’éloigne pas de la consommation et la promesse de plaisir est la consommation elle-même. Le conditionnement le plus achevé advient donc quand les raisons de vivre s’identifient à la consommation et que le consumérisme est parvenu à cloner indéfiniment des sujets désirant dans sa propre matrice. Trivialement : comment donner du sens à la vie ? … (en voix off) Allez faire du shoping ! A partir du moment où ce type de croyance tourne en tâche de fond dans la conscience collective, la logique veut que la principale raison de vivre soit … de gagner de l’argent. L’argent est la seule voie d’accès et le passage obligé en direction d’un unique univers du sens, celui de la consommation.

    Pour faire un discours de l’implicite : « Aujourd’hui la question du sens ne se pose plus. Elle est devenue inutile. Pourquoi se poser des questions existentielles quand on a un mode de vie est aisé ? On baigne en permanence dans un univers de sens qui se reflète à l’infini dans des affiches, des magazines, des publicités, des clips et des jeux vidéo, des séquences radio. Cela permet d’assurer en permanence notre participation à l’univers de la consommation et c’est ce que tout le monde souhaite. Inutile de réfléchir pour donner un sens. Il suffit de se laisser porter, moins on pense et plus on dépense et on adore ça. La réponse au problème du sens est partout dans les vitrines, pour que la vie ait un sens, il suffit de satisfaire ses besoins primaires. Une bonne vie, c’est un bon standard de vie. Mais ce n’est pas donné, le bonheur est souvent gagné de haute lutte au prix d’efforts persévérants dans le travail. Le but premier c’est de gagner suffisamment pour se procurer une vie avantageuse et la sécurité. La question n’est pas de savoir si le travail a un sens, ce qui compte c’est de savoir combien il rapporte ; ensuite l’argent ouvre toutes les portes, car il permet de se procurer toute sortes de satisfactions ». (prosopopée du sens de la vie selon le matérialisme ambiant)

    2) Bien sûr ce type de discours ne se dit pas ouvertement, il relève des croyances inconsciente. C'est le choix par défaut du sens de la vie, mais c'est un choix quand même. La croyance est tellement bien relancée dans nos sociétés qu’elle passe pour une évidence, une vérité, et pas du tout comme une croyance. Le choix repose sur l’adhésion à un modèle de société et ses valeurs. Or, comme nous allons le voir, on peut très retirer son adhésion à ce modèle.

    Ce qu’il faut toutefois souligner, c’est qu’on peut aimer la vie pour ce genre de raison, sans avoir pour autant découvert son sens. Une raison de vivre aussi limitée peut tenir lieu de sens. Le capitalisme offre donc aux masses un substitut de sens : produire et consommer…produire et consommer… produire et consommer. Il obtient quelques réussites indiscutables qui suffisent pour valider une adhésion globale. L’accès à un mode de vie facile et frivole, le confort, les substituts et les avancées technologiques, la fierté que l’on tire de la maîtrise de la Nature, les attentes enthousiastes vis-à-vis du progrès, les assurances et la sécurité etc.

    Ce qu’il ne dit pas, c’est que ce substitut de sens demeure très pauvre, très insuffisant, très éloigné des aspirations réelles de l’âme et du sens de la Vie dans la totalité. Il offre une justification très fragile, et directement exposée aus situation de crise. Ce qu’il ne dit pas non plus c’est que, tout en faisant une propagande active de l’individualisme, il engage chacun dans une dépendance très étroite vis-à-vis du système. Le système appelé capitalisme n’est pas du tout conçu pour favoriser la solidarité, enseigner la résilience et conduire à l’autonomie. Il met directement l’individu à la merci des fluctuations chaotiques de l’économie. Donc, si je suis mis au chômage, si je suis ruiné, si mes revenus se réduisent brutalement au point de m’installer dans la survie, je perds mes raisons de vivre et la déclaration que font les gens réduits à cet extrémité est : « ma vie n’a plus de sens ». Il faut dire que le sens en question ne tenait pas à grand-chose, il était très facile à balayer d’où cette implosion intérieure des raisons de vivre dans la dépression.

    Ce que, malgré les échecs, nous ne voulons pas facilement reconnaître, c’est que la plupart d’entre nous qui adhérons à ce modèle, vivons avec un sentiment de vide intérieur, un vide que rien dans l’ordre de l’extériorité ne semble pouvoir combler. Il s’agit d’un manque que nous tentons d’objectiver, mais qui ne peut pas l’être, parce qu’il n’est pas objectif. La question rode, lancinante dans la pensée : « mais qu’est-ce qui manque à ma vie pour que je puisse lui trouver un sens ? Je regarde autour de moi et il semble qu’il y ait des gens qui n’ont pas de manque, qui ont réussi. Cela se voit, il y a des images de bonheur partout dans les magazines people. J’ai beau me battre comme un lion pour acquérir tous les attributs de la réussite, je me retrouve toujours avec le sentiment que… non… ce n’est pas ça ». Mais si nous étions plus lucide, nous verrions que ce n’est qu’en apparence, dans un masque où l’on fait semblant « qu’il n’y a pas de manque ». L’ombre n’est jamais très loin.

    Et il y a encore plus grave, totalement incompréhensible et insupportable : nous voyons qu’il y a des gens qui « ont tout pour être heureux », tout ce dont on peut rêver et qui tombent dans la dépression la plus noire jusqu’au suicide. Un acteur célèbre et adulé, un business man riche à foison ; des personnalités en vue, que tout le monde envie, qui avouent en aparté que leur vie manque de sens. Pour l’entendement ordinaire c’est très difficile à avaler : comment des gens qui ont autant de moyens, qui ont accumulé toute sortes de satisfactions, pourraient-ils ne pas avoir découvert le sens de la vie ? Si la vie manque de sens, comme le sens implique la valeur, c’est qu’elle a une valeur nulle et ne vaut même pas la peine d’être vécue. De la part de la jet set cela semble impossible, en totale contradiction avec tout ce que l’on fait valoir dans les mass media. Logiquement, quand on est parvenu à acquérir tout ce qui fait sens dans notre société, jusqu’au luxe le plus dispendieux, on devrait avoir « atteint le bonheur » (!) et être débarrassé de toutes les questions métaphysiques. Le repos du guerrier. Mais ce n’est pas du tout le cas ; ce qui est très inquiétant, c’est de penser que ceux qui sont des modèles, qui ont le plus haut standard de vie, puisse encore se retrouver encore avec un grand vide intérieur. Ils ne pleuvent même plus espérer d’acquérir quelque chose dans le futur qui pourrait les satisfaire, comme elle pauvre ère qui achète des billets de loterie en pensant qu’il va un jour être riche et comblé. C’est désespérant. Et comme si cela ne suffisait pas, on peut aussi rencontrer des gens simples, qui vivent de peu, dont le sourire parle de la Plénitude et dont le rayonnement atteste une profonde communion avec la vie. Est-ce que cela veut dire que les promesses de capitalisme sont des illusions ? ... Mais comment avons-nous pu nous tromper à ce point sur le sens de la vie ?

B. L’imposture de la modernité et la perte du sens

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  © Philosophie et spiritualité, 2016, Serge Carfantan,
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